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•Il • •
14407M
11
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^
L.
FROISSART.
ÉTUDE LITTÉRAIRE
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LE XIV"- SFEGLK.
•«k
RruKclli!». In-p'. do Deleviiij'iie cl Callewiierl.
FROISSART.
ÉTUDE LITTÉRAIRE
LE XIV" SIÈCLE,
M. KERVYN DE LETTENHOVE.
TOME PREMIER.
PARIS.
A. DURAND, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
DwoioVtp IKI
'. ^. ^/Z,
PRÉFACK.
Lorsque, pendant plusieurs années, on a eu sans
ce^sse les chroniques de Froissart sous les yeux, on
ne se borne pas h admirer la variété de ses récils;
on arrive aussi peu à peu à satlacher au chroni-
queur lui-môme qui n'est pas (oujours bien informé,
mais qui du moins rapporte les événemcnls comme
les lui présente sa mémoire, comme les fait revivre
son imagination. Froissarf est un ami franc , sincère,
r)aïf, qui s accointe avec vous, aussi courtoisement,
aussi amiablement qu'avec les hommes de son
temps Vous lavez appelé 5 vous pour vous ins-
truire; il vous charme, il vous réjouit, il vous amuse.
Vous vouliez en faire le compagnon de vos éludes;
il devient celui de vos loisirs, et une fois que l'on
aborde avec lui le tableau des aventures et des em-
prises d'armes qui se succèdent toujours les unes
I.
II
aux autres, on y prend un plaisir aussi vif que si ce
livre n elait pas un recueil de faits historiques, mais
un roman de chevalerie.
Depuis longtemps, en lisant et en relisant Frois-
sart, j'avais noté au hasard tout ce qui louchait de
plus près à ses sentiments, à ses sympëthies, à ses
travaux, h ses relations, à ses voyages, en un mot
tout ce qui permettait le mieux de juger ses ou-
vrages et sa vie. Des recherches intéressantes se
liaient à celte étude : tout en feuilletant les
brillantes narrations de Froissart, je leur comparais
d'autres récits, d'autres documents, et j'arrivais à
mieux connaître le caractère de ses contemporains
les plus fameux ou les mœurs générales de son
époque. D'autre part, je voyais commencer avec lui
la grande école historique qui, sans compter les
Monstrelet et les Molinet, fut représentée sur les
bords de FEscaut et de la Lys par les Georges
Chastelain et les Phihppe de Commines.
Froissart, comme il se plaît à le rappeler lui-
même, appartenait au Hainaut, la plus littéraire et
la plus chevaleresque de nos anciennes provinces;
et le Hainaut n'oubliera jamais qu'à 1 époque ovi ses
barons s'illustraient par leurs exploits et leurs
prouesses, il vit naître aussi le chroniqueur qui les
raconta avec un- éclat et une vivacité qu'on n'égalera
jamais. La génération qui avait placé la couronne
impériale sur le front de Baudouin de Constantino-
III —
|)le était h peine descendue au tombeau, quand aux
André (le Jurhise et aux Renier de Trith succédè-
rent les Jean de Beaumonl et les Gauthier de Mauny.
Les traditions des lettres se perpétuaient comme
celles de l'honneur des armes. Après Henri de Va-
lenciennes vient Jean Froissart né à Valenciennes.
Chaque guerre a ses ,héros; chaque épopée, son
poëte; chaque victoire, son historien.
Cependant il est d'autres pays qui s associent
avec un enthousiasme presque égal h la renommée
littéraire de Froissart. La France et l'Angleterre in-
voquent, l'une les traités qui ont réuni à son terri-
toire la ville où il reçut le jour, l'autre, la protection
d'Edouard IH à laquelle il dut peut-être de devenir
poêle et chroniqueur; et c'est sans doute un noble
hommage rendu 5 Froissart que cet empressement
(les diverses nations dont il a célébré les gloires à
veiller sur la sienne, comme si elle ne leur était
pomt étrangère.
Une frontière qui divise des populations que dis-
tinguent la même prospérité, la même activité, les
mêmes progrès dans lagriculture et dans les arts
industriels, sélcnd aujoiird hui entre Valenciennes
et Chimay. Le Hainaut a perdu le berceau de Frois-
sart pour ne conserver que son tombeau, mais sa
mémoire n en a pas souffert. Si Chimay lui a élevé
une statue, Valenciennes lui a érigé aussi un admi-
rable monument , et pour que rien ne manquùt à
IV
lechit de son inauguration, l'Académie Française a
inscrit dans ses concours leloge de Froissart en le
plaçant à côté de celui de Tite-Live.
Cest ainsi que-je me trouvai amené h soumettre
au plus célèbre tribunal littéraire de I Europe, des
notes recueillies une à une quand d'autres travaux
me faisaient un devoir d'examiner la plupart des
sources inédites du xiv® siècle. Bien qu'elles se rap-
portassent presque exclusivement à la vie du chro-
niqueur, et laissassent de côté ,1e travail de critique
littéraire qui devait les compléter, elles trouvèrent
dans le nom de Froissart, ce bon et doux maistre,
l'appui dont elles avaient besoin, et les juges de ce
concours solennel les couronnèrent, sans en dissi-
muler les lacunes, comme offrant (ce sont les termes
dont ils se servaient) une étude remarquable d'his-
toire et de biographie.
« L'Académie, disait son illustre secrétaire per-
te pétuel, avait proposé une étude sur les Chrom-
ai ques de Froissart, sur la vie, le génie, l'art de ce
« peintre si vrai, de cet Elérodote du -moyen ûge,
«< admirable pour h détail des mœurs, et, comme le
« dit encore Fénelon, pour ce je ne sais quoi de
« court, de naïf, de hardi, de vif et de passionné,
« que l'auteur même de Tèlémaque enviait à notre
(( ancienne langue.
c< wSur ce sujet instructif et piquant, un travail a
« été distingué par l'Académie ; c'est le mémoire
« inscrit sous le n** 1 et portant pour devise : Or,
« peut estre que ce livre nesi mie ordoum si juste-
« ment que telle chose le requiert. La condition de
^( Froissart, sa vie errante et sa poésie de Irouha-
« dour sonl là décrites avec soin cl sagacité. Toutes
« les recherches de curiosité érudile se succèdent.
<( dans un esprit aussi juste que [)énélrant. Mais la
« question de goût et de style, l'art, ou, si vous
a voulez, l'inspiration du narrateur, l'excellent goût
« français de ce natif de Valenciennes, qui vécut
« plus en Belgique et en Angleterre qu'en Franc(\
a tout ce côtç finement littéraire du sujet n'a pas
« assez occupé le savant biogra|-he. L'Académie» dv
( veut pas cependant prolonger une épreuve doni
« le succès différé ne serait peul-élre pas [)luscoin-
u plet. Elle décerne sur le Prix une médaille (l(^
« quinze cents francs h M. Kekvyn de Letteniiovk.
( au docte écrivain l)elge, à I homme de savoir il
« d'esprit qui, tout en célébrant Kroissart presque
ki avec Torgueil d'un compatriote, et en échiirant sa
« vie et son temps de mille précieuses lumièn^s, na
u pas eu souci de nous monirer assez à quel poini
«t ce conteur provincial, cet écrivain de frontière, est
« demeuré par sa prose vive et charmante un de s
c< modèles non surpassés, une des sources origi-
« nales de notre langue (•). »
(') Études sur la littérature contemporaine par M. Villo-
main, 1857, p. 223.
I.
VI
On sait qu*en matière d'indulgence un grand talent
oblige : M. Villemain Ta prouvé une fois de plus ;
mais ce trop bienveillant témoignage accordé unique-
ment 5 la persévérance dans le travail, m'imposait
d'autres recherches et d'autres efforts. Je me suis
remis à l'étude, j'ai revu les manuscrits, je suis ren-
tré dans les archives : mes notes se sont multipliées,
et le résultat de ces investigations a été la décou-
verte de deux grands poëmes de Froissart dont rien
n'indiquait l'existence.
Ce livre est donc un livre tout nouveau. Pas une
page du mémoire adressé à l'Académie Française
n'a été conservée, et j'ai cru devoir, en étendant
les limites de mon travail, y comprendre un assez
grand nombre d'observations qui ne se rapportent
pas uniquement à Froissart, mais aussi à ses contem-
porains. Peut-être y trouvera-l-on quelques textes
inédits, peut-être permettront-ils de mieux appré-
cier la littérature du xiv*^ siècle qui s'efforça, avec
un zèle qu'on ne saurait assez louer, de maintenir
ou de relever les dernières traditions de l'honneur
chevaleresque si nobles et si belles, au moment
même où elles étaient près de s éteindre.
J'ai cru que cet hommage rendu à la mémoire de
Froissart exigeait quelque chose de plus. Avant de
terminer cette courte préface, j'ai fait un pèlerinage
à Lestines afin de visiter les lieux qu'il habita.
J'ai voulu les voir par une froide journée de la tin de
— VII
novembre, comnie il nous les décrivait, il y a aujour-
d'hui quatre cent qualre-vingl-qualrc ans, dans son
poën^e du Buisson de Jonèce.
Celait, nous dit-il,
Lfi trentième nuit de noveinhre,
L'an mil trois cens treize et soixante.
Que nul gai oizeillon ne chante.
Car lors est plainement \ vers.
Je n'ai plus reirouvé la chambre où il prolongeait
ses veilles, la main posée sur ses manuscrits, en
attendant quelque vision de Vénus ou de Philosophie.
D'abord, la maison de Froissarl étant devenue trop
délabrée, on la reconstruisit h peu prés jusqu'au
niveau du sol; plus lard, les révolutions arrivè-
rent; cette fois on la trouva lro[) grande, trop
belle : on la confisqua, et deux fiimilies se la par-
tagent aujourd'hui, il en est de môme du vasle enclos
qui l'enlourait, et quelques vieux pommiers n^jetés
dans les champs hors d'une élroile enceinle bAlie
récemment semblent restés la pour rappeler que le
verger de Froissart, source d'images qui lui étaient
si chères, a subi le même sort que sa demeure.
D'épaisses assises de pierres sur lesquelles la brique
est venue reposer ses lignes régulières et mesquines,
une petite porte aujourd'hui fermée, un puits large
et profond, les débris d'un vieil escalier, voilà tout ce
qui semble apj)artenir au presbytère du xiv*^ siècle;
VIII
mais lout à côlé, un bâliment qui s'écrouUî retrace
mieux cette époque reculée : c'est la grange de la
dîme où jadis les habilanls de Leslines venaient
déposer aux pieds de leur curé la gerbe recueillie
sur le champ oii Dieu lavait dorée de son soleil.
Lestines-au-Mont réunie ?» Leslines-au-Val, mal-
gré lout ce que le temps en a détruit selon les tradi-
tions locales, est bien encore une grant ville, comme
disait Froissarl. Non loin du presbytère, s'élève
l'église que l'on aperçoit, en venant de Binche.
à une grande distance, car elle est placée sur la
voie romaine qui se dirige vers Bavay. Un jour,
sous les premiers successeurs de Clovis, quelque
guerrier franc qui avait peut-être combattu à Tolbiac,
éleva, aumilieu de la voie romaine, sur une hauteur
qui dominait le pays d'alentour, un oratoire qu'il
dédia à saint Remy, le pieux évêque qui avait con-
verti le dominateur de la Gaule, et depuis ce jour,
les chars des princes comme les haches des soldats
se détournèrent avec respect devant cet autel et
devant cette croix. Telle fut l'origine de 1 église de
Lestines.
Deux siècles plus tard, leschefsd'une autredynas-
tie franque, les premiers Carlovingiens, se construisi-
rent sur une colline opposée une villa ou un palais.
C'est 15 que les évèques d'Austrasie rédigeront le ta-
bleau des superstitions des barbares ; c'est là que saint
Boniface portera la parole avant de couronner par le
I\
marlyre ses longs efforts pour éviingéliscr la Frise et
TAIIemagne (•).
Entre ces deux collines roule sur un lit de rochers
un niisseau qu'alimentent à chaque pas des sources
abondantes ('), et les maisons qui se grou|»ent sur
ses bords, remplissent pendant plus dune demi-lieue
une riante et paisible vallée. Celles qu occupaient les
taverniers étaient sans doute sur la |)Iace qui s'étend
du presbytère h l'église. Après les vêpres ou le
sermon, le bon curé l<'s trouvait sur son passage et
s y arrêtait pour se reposer un |)eu des fatigues du
prône ou de ses travaux historiques.
Si Ion monte h la tour de 1 église, ou même si
Ton se contente de se placer à lextrémité du
jardin de l'ancien presbytère, un vaste horizon se dé-
roule de toutes paris. Des plateaux élevés, naguère
parsemés de bois, aujourd hui convertis en champs
(') Non loin de colle colline, mais plus près du ruis-
seau se trouvait le château de Moreau de Lestines : peut-
être avait-on employé à le construire une partie des débris
de la villa carlov indien ne.
(•) Froissart nous apprend aussi, dans ce même poém<»
du Buisson de Jonèce. (ju'il voyait moult adentiers :
Roses et églentiers.
Fleurettes et verdStarbrisseaus.
Graviers, fontènes et ruisseaus.
Le ruisseau, grossi par les mêmes fontaines, coule tou-
jours sur les mêmes graviers : il n'a perdu que ses roses
et ses fleurettes.
— X
ferliles, selendenl au loin, jusqu'à ce que leurs der-
nières lignes se confondent avec le cic^l. Leurs con-
tours vagues et vaporeux voilent ou laissent deviner
à peine à l'ouest leslours de Mons. Vers le nord se
trouvait autrefois le châleau de Binche, qui au
XVI® siècle eut aussi ses reviaulx et ses esbattements ;
plus loin élait Mariemonl , non moins célèbre h la
même époque par ses fêtes, aujourd'hui également
détruit ou ruiné; plus près de nous, nous saluons
encore les murailles blanches de l'abbaye de Bonne-
Espérance où Philippe d Harveng écrivait que la
science était la première leçon et le premier devoir
des princes, et si nous portons nos regards vers le
rideau d'arbres qui se prolonge au sud-est, nous y
découvrons les plans avancés de ces bois de la Fagne,
si connus de Froissarl, qui à Beaumont abritaient le
toit de ses pères et qui à Chimay devaient ombra-
ger sa tombe.
Tel est le paysage qui entoure Leslinrs-au-Mont ;
telle est la résidence que le premier chroniqueur du
moyen âge s était choisie sur un sol historique tout rem-
pli de ruines et de souvenirs, et qui plaçait le poëlc
au milieu d*un peuple doux et joyeux, porté encore
aujourd'hui, comme au xiv*^ siècle, aux jeux, aux
danses et aux chansons. iMalheureusement rien ne
rappelle plus le séjour de Froissart à keslines:
pas la moindre trace de ses pas sur les pierres cou-
vertes de mousse; pas la moindre inscription, ni
— XI —
dans ) église quia été aussi à demi reconstruite, ni
dans la chapelle qu'on éleva de son tennps pour
rappeler l'issue miraculeuse du duel judiciaire d'un
pauvre vieillard paralytique de Lestincs contre un
juif aussi robuste qu'impie. On m avait appris h Bincho
que l'on conservait h Lestines un coffre plein de par-
chemins et de vieux papiers. Peut-être, me disais-je,
sera-ce celui dont Froissart parle dans le Buisson
de Jonèce. Grâce à Ihospitalité que j'ai reçue au pres-
bytère moJerne de Lestines, hospitalité moins bril-
lante peut-êlre qu'au xiv® siècle, mais plus simple et
plus sévère, il m'a été donné d'ouvrir la triple serrure
|)lus qu'à demi rouillée de ce coffre qu'on gardait au-
trefois avec grand soin. Il renfermait d'anciens titres
de propriété, de nombreux tableaux de redevances
et de dîmes ; mais il ne fallait pas songer 5 y retrouver
ces notes écrites le soir ou le matin, dont Froissart
formait plus tard ses chroniques. Le monument est
devant nous : cela suffit et rien ne doit encourager
nos recherches indiscrètes pour découvrir et peser
l'une après l'autre les pierres taillées à la hâte dont
une main habile le composa.
Quand je sortis de Lestines pour me diriger vers
Bray qui avait autrefois le même mayeur, le vent
soufflait avec violence et entraînait les rameaux dé-
pouillés et brisés des grands arbres ; plus de la-
boureurs dans les champs, plus de troupeaux dans
les prairies. Déjà la nuit descendait des Ardennes,
XII
mêlant à ses brumes d'épais nuages chargés de grêle
ou de neige, et je répétais en m éloignant ces vers
de Froissart :
Lors est plainement y vers ;
Si sont les nuis longes et grans.
Mais aucune lumière ne venait dissiper ces ombres.
Des visions descendues du ciel ont cessé d'éclairer
ces lieux où empereurs, chevaliers, chroniqueurs et
ménestrels ont passé tour h tour. On n'y voit plus
Vénus qui d'un regard chassait les frimas de no-
vembre et ramenait le printemps avec I air serein et
allempré, et les herbelettes étendant leur tapis loulFu
dans les prés, dans les jardins, dans les bois.
Rentres esloit en sa caverne
Yvers, qui est large taverne
De pluie, de vent et de l'roil.
Cependant il devait rester quelque chose de plus
de la vision de Philosophie, de cette vision moins
riante mais bien autrement précieuse pour nous, où
elle exhortait le poëte 5 devenir chroniqueur, afin que
tous ceux qui cherchent à^ s'instruire, lui enpussent
(jré savoir.
Près de cinq siècles se sont écoulés, et qui ne
sait gré à Froissart d'avoir consacré ses loisirs dans
sa grant ville de Lestines à composer sa haulte his-
ioire u pour tous nobles cœurs encourager et eulx
» montrer exemple en matière d honneur? »
30 novembre 1857.
PREMIÈRE PARTIE.
VIE DE FROISSART
I.
CHAPITRE PREMIER.
ENFANCE ET JEUNESSE DE FROISSART.
LBeaumont.— Baudouin d'Avcsncs. — Ses chroniques.- Jean
de Beaumont. — Autres chroniques. — Vallis scicnliœ.
A l'ouest des Anciennes et assez près de la Sambre, le
latissimum flumen Sahis de César, le voyageur découvre
de loin une petite ville qui doit à sa position riante le
nom de Beaumont. Plus importante autrefois qu'aujour-
d'hui, elle était protégée au xiv® siècle par un vaste châ-
teau qu'avait fait construire la comtesse Richilde de
Hainaut.
_ 4 —
Lorsque le mariage de la comtesse Marguerite de Flan-
dre avec Bouchard d'Avesnes devint l'objet d'un long et
honteux démêlé entre ses enfants, issus de deux pères
ennemis, Beaumont fit partie de l'apanage de son second
fils, qui se nommait Baudouin comme son aïeul. Il s'y fixa
et s'attacha tellement à ce séjour, qu'au moment où il
abandonna tous ses domaines à sa fille Béatrice, ce fut le
seul qu'il voulût se réserver.
Baudouin d'Avesnes était le plus pacifique, le plus
doux, le plus savant des fils de Bouchard, qui lui-même
n'était pas étranger aux lettres. La nature, qui lui avait
refusé la force du corps, l'avait dédommagé en lui prodi-
guant les dons de l'esprit, et le livre du lignage de Coucy
et de Dr eux j rédigé dans les premières années du xiv® siè-
cle, nous apprend que, bien quepe^tV et menu, il était cité
comme « li ungs des plus sages chevaliers qui fust en son
« temps. » Ne pouvant rien ajouter par ses exploits à la
gloire de ses ancêtres, il crut que par ses recherches et
ses études il pourrait du moins la répandre davantage, et
s'attacha au soin de justifier une si haute fortune.
Depuis qu'une sentence solennelle des légats pontifi-
caux avait proclamé la légitimité de leur naissance, les
sires d'Avesnes ne rougissaient plus de leur alliance
clandestine, sinon sacrilège, avec la maison des comtes
de Hainaut ; ils en avaient placé les armes dans leur écu
et s'égalaient fièrement à ces princes dont ils n'étaient na-
guère que les plus puissants vassaux. Les descendants des
intrépides chevaliers qui, sur les murs d'Arsur et à la
— 5- —
bataille d'Antipatride, excitèrent ladmiration des infi-
dèles, n'étaient-ils pas dignes de recueillir une part de
Théritage de ce successeur de Robert de Jérusalem,
devenu dans une autre croisade empereur de Constant!-
nople ?
Baudouin d'Avesnes avait pour femme Félicité de
Goucy ; il avait fait épouser à son fils Agnès de Lusignan,
à sa fille Henri de Luxembourg, et il semble qu'il se soit
surtout proposé pour tâche de montrer dans les annales
du passé d'autres noms non moins illustres unis au sien.
Ayant sous les yeux les histoires que le comte Bau-
douin IX avait fait rédiger avant son départ pour la croi-
sade, il les poursuivit et les compléta. Il avait, rapporte-
t-on dans les lignages de Coucy, un grand livre de
chroniques, « lequel parloil de toutes les anciennes
« lignées, tant des roys comme des barons de France, et le
« fist accroistre selon ce que les lignages estoient depuis
« crus et multipliés ('). » Tel est le recueil, de nouveau
remanié après lui, que Ton continuera à nommer en
souvenir de la grande part qu'il y a prise : les livres de
messire Baudouin d^Avesnes.
Dans ce même château de Beaumont , Baudouin
(') Les savants auteurs de V Histoire littéraire de la France si-
gualent deux manuscrits de Paris qui se terminent en 4277 et
n'offrent aucun témoignage hostile à Bouchard, comme confor-
mes au texte original des livres de Baudouin d'Avesnes que l'on
conservait chez les capucins d'Arras, selon ce que rapporte San-
derus.
1.
— 6 —
cVAvesnes donnait Thospitalité à Thibaud de Bar, qui
composait des vers. L'histoire et la poésie protégeaient
également, au milieu des guerres les plus sanglantes, cet
asile de la paix et des doux loisirs.
Dix ans après la mort de Baudouin d'Avesnes, une con-
testation s'élève sur la transmission de la seigneurie de
Beaumont, et quel est Tarbitre chargé de la terminer?
Jean de Join ville, fils de l'historien de saint Louis.
Le comte de Hainaut, Jean II, posséda un moment la
seigneurie de Beaumont, mais elle passa bientôt, avec
celles de Valenciennes et de Condé, à l'un de ses fils,
Jean de Hainaut, plus connu depuis sous le titre de
sire de Beaumont. Sans répéter tout ce qu'écrivirent pour
honorer son courage les chroniqueurs de son époque, il
faut rappeler que Jean de Beaumont fut choisi en 1315,
par Henri de Luxembourg, pour vicaire de l'empire eu
Italie ; qu'en \ 326 il plaça la couronne d'Angleterre sur
le front d'Edouard III, et qu'en 1346 il montra le môme
courage en luttant contre les périls dont était menacé le
trône de Philippe de Valois.
Le sire de Beaumont eut pour historien Jean le Bel,
chanoine de Liège, qui menait une vie joyeuse au milieu
des chasses et des banquets, et qui, savant dans l'art de
composer des chansons et des virelais, n'était pas moins
fameux par les coups redoutables de son épée. « Si fut
« pryet et comandeit, dit Jean d'Outremeuse, de par
« noble prinche monsingnour Johans de Bcalmont à
« messiro Joh:\ns 11 Beal, cancn ne de Liège, qu'ilh vol-
— 7 —
t sist escrire la pure vériteit de tout le fait entièrement,
t al manire de chroniques... et fut corregiet par
« monsingnour Johans de Bealmont, et puis mis en
« fourme. Et en furent fais dois libres dont Johans li
« Beal présentât Tung aldit monsingnour Johans de
c Bealmont. i
Ainsi, c'est aux mômes lieux qu'à un siècle de dis-
tance deux princes de la même maison écrivent ou cor-
rigent des chroniques, et la narration revue par Jean de
Hainaut repose tout à côté des livres de Baudouin
d'Avesnes.
L'abbaye de Lobbes, si fière de son glorieux surnom
de Vallis scientiœ, était peu éloignée de Beaumont.
Cette ville méritait au même titre la mémoire de la pos-
térité.
IL Mahieu Froissart, juré de Beaumont — 11 parait avoir été
marchand et s'êlre fixé k Valcnciennes. — Le pcre de Jean
Froissarl ful-il peintre? — Le nom de Froissa rt fort ré-
pandu au moyen âge.
Dans une charte datée du lundi après l'Ascension de
l'année 1 300 , charte qui concerne le sire de Beau-
mont, on remarque parmi les jurés de cette ville Mahieu
Froissars('). C'est, on ne peut en douter, le père ou plutôt
(•) Myhius Froissars. (Archives de Lille.)
— 8 —
l'aïeul du chroniqueur dont nous étudierons la vie et les
écrits, et son nom paraît ici pour la première fois, à
l'ombre de celui de Jean de Hainaut, qui protégeait les
lettres et à qui les lettres payèrent deux fois généreuse-
ment la dette de la reconnaissance.
On peut supposer que ce juré de la ville et du franc
château de Beaumont, comme on disait au xiv' siècle,
jouissait d'une honorable aisance. Il est môme probable
qu'il appartenait à une famille de marchands assez riches,
car lorsque le comte de Hainaut s'empara, en 1 309, de la
ville de Thuin, située à trois lieues de Beaumont, il ne
paya que trente-cinq livres au châtelain de Beaumont
qui l'avait aidé à la conquérir, tandis qu'il faisait remettre
une somme bien plus considérable, comme indemnité
pour les pertes qu'il avait subies, à un marchand nommé
Evrard Froissart.
Quelles furent les circonstances qui appelèrent la fa-
mille de Froissart à Valenciennes? Il est à peu pràs
impossible de s'arrêter à des faits précis, mais les conjec-
tures abondent.
Valenciennes et Beaumont appartenaient au même sei-
gneur, et les relations de ces deux villes étaient aussi
étroites que fréquentes. Baudouin d'Avcsnes avait un
hôtel à Valenciennes : il y fonda un béguinage où il fut
inhumé, et c'était en mémoire de Baudouin d'Avesnes que
son petit-fils, l'empereur Henri VII, avait voulu que
l'hôtel où il était né lui-môme, et qui avait été converti
par ses ordres en un monastère de sœurs de l'ordre de
— 9 —
Saint-Dominique, continuât à s'appeler la Maison de
Beaumont (*) ,
La ville de Valenciennes était d ailleurs le siège d'un
commerce plus important : inscrite depuis longtemps
dans la hanse de Londres, elle voyait ses richesses se dé-
velopper rapidement, grâce à cette activité éclairée, à
cette heureuse aptitude à tous les succès de l'industrie et
des arts qui distingue encore aujourd'hui ses habitants, et
sa population était devenue tellement considérable qu'en
1 340 le duc de Normandie, à la tôle d'une armée desti-
née à arrêter l'invasion d'Edouard III, jugea, nous
raconte Froissart, c qu'il n'a voit mie assez de gens pour
€ assiéger une si grande ville que Valenciennes est. i
C'était surtout à ses privilèges qu'elle devait sa prospé-
rité : ils étaient si renommés que l'on vit au xv* siècle le roi
Louis XI chercher à attirer les marchands dans la ville
de Paris dépeuplée par la peste, en leur offrant les fran-
chises qui leur étaient accordées à Valenciennes. De là
naissait chez les habitants de Beaumont une tendance
fort aisée à expliquer, à aller s'établir à Valenciennes, et
tandis que les historiens attestent que cette ville s'accrut
pendant tout le cours du xiv® siècle, on voit, par une charte
du 4 septembre 1383, que Beaumont avait perdu tout ce
qu'avait gagné sa rivale.
Le père de Froissart, fils d'un juré de Beaumont, fut
(«) C'était aussi la ville de Beaumont qui devait pourvoir à
l'entretien de la lampe donnée par Jeanne de Valois, abbesse de
Fontenelle, à la maison de Saint-Lazare à Valenciennes.
— 10 —
sans doute Tui) de ceux qui se fixèrent à Valenciennes,
soit qu'il s'y adonnât aux spéculations industrielles, soit
qu'il voulut profiter de l'exemption de toute redevance
qui y était assurée aux personnes attachées au sire de
Beaumont (*).
On a dit qu'il était peintre d'armoiries, et plutôt que
de supposer qu'il décora des écus de Hainaut, d'Avesnes
et de Luxembourg les galeries de la célèbre Salle le Comte
fondée par Baudouin le Bâtisseur, on pourrait admettre
qu'il travailla à ces généalogies qui occupaient les descen-
dants de Bouchard d'Avesnes : on sait combien les ma-
nuscrits de cette époque devaient aux enlumineurs, et
Jean Froissart aurait ainsi conçu, dès son enfance, ce
goût si vif pour les manuscrits peints et historiés qu'il
conserva jusqu'à la fin de sa vie. Rien n'est toutefois plus
vague que l'affirmation des biographes qui attribuent au
père de Jean Froissart le prénom de Thomas et la pro-
fession de peintre, en s'appuyant trop légèrement sur
quelques vers d'une pastourelle :
Adonques vi uo brcgier grant
Qui s'appelioit Ogier Louvière,
Qui salli tantost eo estant,
Et mist main à uue aloière,
(') Histoire de Valencienms, par Henri d'Outreman.La faveur
accordée aux habitants de Beaumont qui se fixaient à Valen-
ciennes fut parfois une source de contestations. C'est ainsi
qu'en ^29-1 le chapitre de Notre-Dame de la Salle repousse un
clerc de Beaumont nommé Colard. (Archives de Lille.)
— 11 —
Eu disant : u Seignour, par saint Père !
u Je puis parler de tels cas,
v Car mon père, seigneur Thomas,
« En fu ouvriers toute sa vie,
« Et tant servi chevalerie
« Qu'y aprist à blasonner. «
Valenciennes possédait, il est vrai, une école de pein-
tres dont les plus célèbres furent Jean et (]olin de Valen-
ciennes, peintres et tailleurs d'images, qui furent appelés
à Bruges, Tun pour orner l'hôtel de ville, l'autre pour
préparer les somptueux intermèdes des fêtes du mariage
de Charles le Hardi avec Marguerite d'York, et Froissart
parle lui-môme dans sa chronique d'un peintre de Hai-
naut, nommé André Beau-Neveu, « qui avoit sa fantaisie
« de toujours ouvrer de taille et de peinture, et dessus
« ce maître Andrieu n'avoit pour lors le pareil en nulles
€ terres, ni de qui tant de bons ouvrages fust demeuré
« en France et au royaume d'Engleterre ('). » Cepen-
dant rien ne permet de croire qu'il ait voulu désigner son
père dans cette pastourelle et se cacher lui-môme sous le
nom d'Ogier, puisque, peu de vers plus haut, il se met
(«) Chron. IV, H. Comme peintre, Beau-Neveu orne de plu-
sieurs histoires un psautier très-richement enluminé du duc de
Berry. Gomme sculpteur, il est chargé en 1364, par Charles V,
de faire des tombes. Au château de Mehun-sur-Yèvre (où mourut
depuis Charles VII), Beau-Neveu dirigeait à la fois « les ouvriers
v« de taille et de peinture. »
— In-
directement en scène en racontant qu'il a vu aux bords
du Gave :
Maint bergier et mainte bergière.
11 est encore bien plus difficile de reconnaître le sou-
venir de la profession paternelle dans ce passage du
Buisson de Jonèce :
Il me souvient moult bien, par m'ûme !
Qu*après la façon de ma damè^
Je fis pourtraire voirement
Une image notoirement
Par un peintre sage et vaillant.
Cette image était peinte « sur parchemin, en couleur
« bonne et riche, i Mais, quel qu'en fût le mérite, le poète
remarque ailleurs qu'il n'est pas de peintres normands ou
français dont le pinceau puisse reproduire l'éclat et la
fraîcheur du printemps. 11 plaçait donc la peinture bien
au-dessous de la poésie.
Nous trouverons bientôt d'autres preuves qu'il faut
laisser au père de Froissart sa profession industrielle.
Le nom de Froissart , dont l'étymologie est empruntée
aux travaux de l'agriculture, était fort répandu au moyen
âge, aussi bien au midi que vers le nord de la France. On
voit, par des lettres du roi Jean du 26 octobre 1 360, que
le vicomte Froissart ne fut pas compris dans le traité de
Bretigny. Si nous ne nous trompons, il s'appelait Jacques
et i^st le même que le chevalier nommé parmi les exécu-
- 13 —
leurs testamentaires de Philippe de Navarre , qui signa
plus tard quelques chartes du comte de Foix ('). Philibert
Froissart est cité dans un document de 1375 ; enfin, on
trouve le nom de Froissart donné comme prénom. Frois-
sart Mulier était un jeune écuyer du Hainaut c qui à
( Tassant vaillamment se portoit. {') i Ce nom de Froissart,
protégé par Thistoire et par la poésie, était d un heureux
augure pour la famille qui Tassociait au sien : Loyset
Mulier devint le ménestrel du duc de Bourgogne Philippe
le Hardi (').
III. Naissance de Froissart. — Ses jeux. — Ses éludes. —
Souvenirs. — Premières inspirations.
Froissart nous apprend qu'il naquit à Valenciennes
(') Marténe, Thés, anecd , I, col. -1458 ; testament de Philippe
de Navarre, aux archives de Lille; Lacurne de Sainte-Palaye.
(')FROissART,C;iron.(édit.deM.Buchon, -1835), II, -131. Pour
ne pas multiplier les renvois, nous prévenons le lecteur que tous
les passages guillemetés, dont la source n'est pas indiquée dans
une note, appartiennent à Froissart.
{*) Mémoires de Bourgogne, p. 138. Froissart cite un moine
de Saint-Araand qui portait son nom, et M. Arthur Dinaux a
découvert un Pierre Froissart, religieux au Mont-Saint-Éloy,
au xive siècle. Je mentionnerai plus loin dame Froissarde, pour-
veresse des béguines de Lille. -- Aux renseignements donnés
par M. Dinaux sur Jean Froissard, docteur ès-lois et conseiller
de Philippe II, il faut ajouter que ce Jean Froissard, fils d'Ana-
I. 2
— u —
vers la fin de l'année 1337 ('); sa constitution physique
était délicate et faible {') , mais l'énergie active de son
esprit la domina au point que plus tard il put supporter
les fatigues des plus grands voyages. Dès son enfance la
plus tendre, il aimait, comme un jeune Romain d'Horace,
l'arène poudreuse , le soleil brûlant , les longues et folles
courses à travers les prés et les champs. Vif et joyeux, il
entraînait avec lui d'autres enfants de son âge qu'il asso-
ciait aux mêmes ébats, et il a pris lui-même soin de nous
dire qu'il ne jouait ni aux dés , ni aux échecs , ni aux
tables, mais qu'il se plaisait fort à d'autres jeux qu'il énu-
mère, tels que le kewe leu leu, le trottot merlot, la brim-
betelle, les papelottes, le havot, les pierrettes, l'ostés-moi
de Colinet, le larron Enguerrand, le roi qui ne ment, la
pince merine. Qu on ne se figure pas toutefois que ces
jeux étaient tout à fait vulgaires. Il en était qui pouvaient
passer pour assez nobles , et Froissart remarque ailleurs
tôle Froissard, président d'Orange, et de Madelaine de Goux,
était de Dôle, où sa famille avait, dans Téglise des Gordeliers,
une chapelle ornée de ses armes : d'azur au cerf passant d'or.
Cf. DuNOD, Mémoires sur le comté de Bourgogne, III, pp. 259,
656, 664.
(') Ceci résulte d'un grand nombre de passages de ses chroni-
ques et de ses poésies. On lit, il est vrai, dans les textes impri-
més qu'en -1390 il avait cinquante-sept ans, mais cette phrase
ne se trouve pas dans plusieurs manuscrits.
(•) Jà eusse le corps foible et tendre,
Se voloit mon coer partout eslre.
Espinelte amoureuse, édition de M. Buchon, p. ^93.
— 15 —
que la pince merine , qu'on jouait au clair de lune , ét;iit
un jeu tout nouveau, tel que sans nul doute :
Enfans de roy et de royne
Le poroient par honneur faire.
Parfois il s'amusait à lancer sur un océan de vingt
gouttes d'eau un vaisseau qui n'était qu'une coquille ; par-
fois encore, il se précipitait à travers l'herbe et les fleurs,
impatient de saisir quelque papillon aux vives couleurs
qui se dérobait sans cesse à sa poursuite, élégante et dé-
cevante image des illusions que l'homme voit briller et
flotter devant lui sans jamais les atteindre. On aperçoit
déjà le poète, quand il recueille avec soin, comme les ber-
gers de Virgile, une paille oubliée sur le sillon pour s'en
faire un chalumeau ; on devine encore mieux l'historien
de la chevalerie dans l'enfant qui, prenant un bâton pour
s'en faire un cheval qu'il nomme Grisel, et abaissant sur
les tresses flottantes de ses cheveux son humble chaperon
comme un heaume empanaché ('), s'élance vers ses com-
pagnons et les provoque au combat. L'ardeur de la jeu-
nesse animait ces luttes, et, quand il rentrait dans la
maison paternelle les vêtements déchirés, il s'égalait aux
vainqueurs des joutes les plus brillantes.
Cependant un moment arriva où ses parents jujjfèrent
{') Et souvent aussi, fait avons
Hyaumes de nos chaperons.
Espinette amoureuse, p 190.
— 16 —
qu il fallait faire succéder à ces jeux trop bruyants de
calmes et sérieuses études.
On me fist latin éprendre,
rapporte-t-il , et il se plaint du joug rude et pesant qu'
vint tout-à-coup enchaîner sa liberté. En vain s'efforçait-
on de dompter celte activité toujours inassouvie, toujours
impatiente, en lui imposant quelque leçon à graver dans
sa mémoire ; en vain s'efforçait-on de reléguer vers l'étude
des monuments des sociétés éteintes cette imagination
forte et vive qui devait s'inspirer si heureusement des
choses de son temps. Froissart, aussi bien que Milton,
subit les menaces et quelque chose de plus que les me-
naces d'un maître sévère , duri minas magistri (') , car il
nous dit lui-môme :
Se je varioie au rendre
Mes leçons, j*estoie batus ;
mais, à Valenciennes comme à Cambridge, la sévérité
d'un maître aveugle ou inepte ne put rien contre ce sen-
timent profond et plus puissant que tous les chûtiments,
qui n'est que le témoignage que le génie se rend à lui-
même.
C'est Froissart qui nous apprend que dès son enfance
il obéissait à une voix intérieure qui lui annonçait qu'il
était né pour
Loer Dieu et servir le monde,
et cette voix trouvait un écho dans tout ce qui l'envi-
(•) MiLTON, Elegiaprima ad Carolum Deodatum.
— 17 —
ronnait, du vallon à la colline, du monastère sanctifié par
la prière jusqu'au château où retentissait le cri Je guerre.
Partout autour de lui , aux chants du berceau , aux jeux
de Tenfance, se mêlait la grande voix de Thistoire ou le
dpux enseignement de la poésie.
Si pendant Fêté on le conduisait au sein de sa famille à
Beaumont, avec quelle joie, avec quelle émotion ne s'éga-
rait-il pas dans cette vieille forêt des Ardennes, toute
pleine c de hauts bois, de diverses et estranges vallées, de
c roches et de montagnes, i où Shakspeare place en-
core au XVI* siècle la retraite des rois qui se font bergers!
Et quels rois, quels princes, quels héros n'habitèrent pas
ces immenses ombrages? C'est Pépin, c'est Charlemagne,
c'est Roland ou Olivier, c'est Ogier, Renaud ou même le
larron Maugis :
En la forest d'Ardane morut certainement;
Encor i est Baiart, se l'istoire ne ment,
Et encor 11 oit-on, à feste Saint-Jehan
Par toutes les années, hennir moult cîèrement («).
Sur les rives de l'Escaut, autour de Valeucieniies,
c'étaient des souvenirs non moins héroïques, quoique
moins fabuleux. Tous les châteaux avaient leurs trophées,
tous les créneaux leur bannière illustrée dans les ba-
tailles. Ici c'étaient Oisy, Werchin, Robersart, Noyellcs,
['} Roman de Renaud de Montauban.
I.
— 18 —
Verlaiiig dont les seigneurs étaient cités comme les preux
de ce temps; ailleurs, c'étaient des noms célèbres à une
autre époque. Là , Sebourg et Arquennes , qui ont leur
place dans les romans de chevalerie ; là , le château de
Trith, que Fintrépide Renier avait quitté la croix sur
Fépaule pour recevoir, comme sa part de conquête dans
l'empire d'Orient, le royaume d'Alexandre. Plus loin,
c'était le bois de Glançon , où Ton montrait encore le
rustique abri qu'un ermite avait abandonné pour récla-
mer une couronne, et tout à côté, Hasnon et Fontenellc,
où deux comtesses de Hainaut avaient au contraire re-
noncé aux pompes du monde pour chercher dans
le sein de Dieu la paix , c'est-à-dire l'oubli de la gran-
deur et de la gloire.
Que de souvenirs encore dans la patrie même de Frois-
sarl , vieille forteresse féodale longtemps disputée entre
les héritiers de Charlemagne et les successeurs de Hugues
Capet! Le roman de Perceforest l'appelle le château de
Valentin ; mais elle doit encore plus à l'histoire , car elle
entendit la parole austère et grave de saint Bernard, et ce
fut dans ses murailles que naquit l'illustre empereur qui
fit revivre à la fois ses vertus et son enthousiasme, Bau-
douin de Constantinople.
Un jour, Froissart enfant fut conduit sur la place pu-
blique de Valenciennes, où le capitaine de Gand Jacques
d'Artevelde parla avec une admirable éloquence du haut
d'une tribune qui y avait été élevée, ayant pour auditeurs
le duc de Brabant , le comte de Hainaut , un grand
— 19 —
nombre d'autres seigneurs et tous les bourgeois « (lui le
« purent ouïr {•). •
Un autre jour, il assista à la fôte du puy d'amour de
Valenciennes , où un chapel d'argent devenait la récoui-
pense du plus élégant serventois. Les applaudissements
ne manquaient ni aux vers de Jean Baillehaut ('), ni ù
ceux de ses rivaux toujours empressés
A chanter et avoir cuer joli .
Nous croyons avoir signalé les premières inspirations
de Froissart chroniqueur et poëte.
{') Ce récit manque, il est important de Tobsorver, dans la
chronique de Jean le Bel, à laquelle Froissart a emprunté
l'histoire de toute cette époque.
(*) Une charte de la comtesse Marguerite de Flandre du mois
d'août 1274 mentionne Jean Baillehaul et sa femme Maroie,
qui tenaient d'elle à bail les rentes de Valenciennes.
CHAPITRE IL
AMOURS, POÉSIES ET PREMIERS VOYAGES.
I. Nouvelles inspirations. — Le péage d'amour. — Apparition
de Mercure et de Vénus. — La marchandise.
Bientôt un autre sentiment , qui n'était plus celui de
Fadmiration des grands noms et des grandes ruines, se
fit jour dans le cœur de Froissart. 11 était fort jeune en-
core quand, comblé des bienfaits de dame Nature, il dut,
comme il le dit lui-même, à Amour ces douces leçons
qui, sans étouffer la raison, éveillent, développent et
ornent Timagination :
... Moult me trouva foible et tendre
Amours, quant si hault me fist tendre
Comme en amer.
Froissart a retracé, dans VEspinette amoureuse, le ta-
bleau de ses premières années, et ces vers, dictés par les
plus doux souvenirs, ont conservé pour nous tout leur
charme et toute leur fraîcheur :
Pluiseur enfant de jone éage
Désirent forment le péage
D'amour payer ; mes s'il savoient
Ou si la cognissance avoient
— 21 —
Quel chose leur fault pour payer,
Ne s'i vodroienl essayer.
Eq mon jouvent, tous tels estoie
Que trop volontiers m'esbatoie.
Très que n'avoie que douse ans,
Estoie forment goulousans
De véoir danses et caroles,
D'oïr ménestrels et paroles
Qui s'apertiennent à déduit ,
Et de ma natfire introduit
Que d'amer par amour tous ceauls
Qui ament et chiens et oiseauls.
Et quand on me mist à Tescole,
Il y avoit des pucellettes
Qui de mon temps èrent jonettes,
Et me sambloit, au voir enquerre,
Grant proesce à leur grasce acquerre.
On ne m'en doit mie blasmer,
S'a ce ert ma nature encline ;
Car en plusieurs lieus on décline
Que toute joie et toute honneurs
Viennent et d'armes et d'amours.
Sous Tcmpire de ces tendres émotions, que les histo-
riens peuvent ne pas connaître, mais qui n'ont jamais
manqué aux poètes, on le voyait chaque jour offrir aux
jeunes filles qui avaient frappé ses regards, soit quelques
fruits de son verger, soit quelque simple couronne de
fleurs. Les illusions de cette passion naïve, éprouvée
— 22 —
pour la première fois, étaient pour lui une source
féconde d'inspirations nouvelles. Le chant des oiseaux
cachés sous la feuillée, le parfum des fleurs mollement
inclinées sous les larmes de Taurore, le bruissement des
zéphyrs, qui portent à la terre les mystérieux murmures
d'un autre horizon, tout parlait à son âme un langage
qu'elle devinait sans le comprendre. Il lui semblait voir
le ciel s'éclairer d'une lumière plus chaude et plus vive,
et, comme il le dit lui-môme :
En ceste douce nourriture
Me nourri Amours et Nature.
Les journées s'écoulaient en doux propos, et le silence
même empruntait un attrait de plus aux charmes de la
rêverie :
Je passoie à si grant joie
Celi temps, se Diex me resjoie !
Que tout me venoit à plaisir,
Et le parler et le taisir.
L'hiver, en suspendant les danses et les joyeuses veil-
lées, offrait au jeune homme d'autres plaisirs, ceux qu'il
trouvait dans la lecture des romans, où l'amour et la
chevalerie confondaient leurs enseignements ; mais c'était
surtout quand le printemps revenait que les fictions dont
son imagination s'était bercée retrouvaient, aux premiers
rayons du soleil, tout leur éclat et leurs plus riantes
couleurs. Un jour il crut voir Mercure et Vénus descen-
dre des nuées où Zéphyrus avait dissipé, par l'ordre
— 23 —
d'Aurora, les ténèbi'es d'Hespérus, el le récit de ce songe,
inférieur, comme œuvre poétique, aux vers que nous
avons cités, présente pour la biographie des premières
années de Froissart les données les plus précieuses.
Froissart rapporte, dans le Buisson de JonècCy que la
lune préside aux quatre premières années de lenfance,
et que les dix années suivantes sont placées sous l'in-
fluence de Mercure, qui « la langue li abilite ; »
Puis vient Vénus qui le reprent
Et li fait cogDoistre le monde
Et sentir que c'est de délis,
Et le fait gai, joli et ceinte,
Et de tous esbanois Tacointe (*).
Froissart avait donc quatorze ans lorsque Vénus,
amenée par Mercure, vint lui annoncer qu'il aimerait
une dame « belle, jonc et gentc, » telle que Paris l'eut
préférée à Hélène, et que jusqu'à Constantinople empe-
reurs, ducs et comtes lui eussent vainement cherché une
rivale. Cependant cet amour ne devait pas remplir toute sa
carrière ; mais Vénus lui avait promis qu'il conserverait
tant qu'il vivrait :
Goer gai. joli et amoureus.
C'est ainsi qu'il faut entendre ce que la déesse ajoute
quelques vers plus loin :
(>) Buisson de Jonèce, p. 381 . D'après le code de la chevalerie,
c'était à quatorze ans que le page devenait écuyer.
— 24 —
...Dix ans tous entiers
Seras mon droit servans rentiers,
Et en après, sans penser visce,
Tout ton vivant en mon servisce.
Résumons par quelques dates ces indications biogra-
phiques. Froissart, né en 1337, avait eu, à Tâge de qua-
torze ans, c'est-à-dire en 1 351 , la vision poétique qu'il
raconte. Pendant dix ans il aurait été tout à Tamour ;
mais ces dix années étant écoulées, il serait resté au ser-
vice de Vénus, sans penser visce. Or, ces dix ans nous
conduiront à Tannée 1 361 , époque où il deviendra Tun
des clercs de la reine d'Angleterre.
Mais il s'agissait bien, en 1 351 , de vision poétique et
de prophétie dictée par une déesse : la famille du juré de
Beaumont croyait fort peu à Zéphyrus, à Hespérus et à
Aurora; elle ne songeait qu'à imposer au jeune Jean
Froissart une profession plus utile et plus lucrative que
le service deVénus,et,bien queLacurnede Sainte-Palaye
ait cherché à établir qu'on entendait alors par marchan-
dise ce qu'aujourd'hui nous nommons, en un langage
plus grave et plus respectueux, la diplomatie, les vers
mêmes de Froissart restreignent ce mot à l'acception la
plus simple, en l'appliquant à une époque fort antérieure
aux négociations qu'on aurait pu lui confier :
Memesfis, dont moult me repens...
Car mieux vault science qu'argens.
Si me mis en la marchandise
— 25 —
Où je suis aussi bien de taille
Que d'entrer ens une bataille
Où je me trouveroie envis.
Il ajoute :
En jonèce me vint cils flueves,
et il cite l'exemple des Romains qui, avant de faire em-
brasser quelque profession à leurs fils, étudiaient leur
caractère et consultaient leurs goûts.
La ville de Valenciennes, qui depuis longtemps possé-
dait un atelier fort actif de monnayage où se fabriquaient
les mailles valenciennoises, avait aussi un cbange impor-
tant. En 1323, le comte de Hainaut avait permis 5 plu-
sieurs Lombards de s'y fixer. L'un d'eux appartenait à
cette famille des Garet , plus connus sous le nom de Lou-
chard, les plus célèbres usuriers du xiv* siècle. Tandis
qu'ils se faisaient élever des statues dans les églises de
Flandre et plaçaient en France les fleurs de lis royales
sur leur sceau, ils affermaient les carbonnières du Hai-
naut (*).
Froissart, qui reproche aux marchands et aux cour-
tiers de s'emparer du tiers de tout ce que les seigneurs
ont de chevance, appelle dans sa chronique les Lombards
de malicieuses gens, et il y cite souvent les changeurs de
Valenciennes. Il y a de plus dans ses poésies quelques
allusions qui permettraient de supposer qu'il apprit par
(') Charte du mois d'août 1274 (archives de Lille).
— 26 —
sa propre expérience tout ce qu'il raconte de leur
avarice :
Change est paradis à Targent :
Car il a là tous ses déduits,
Ses bons jours et ses bonnes nuits.
Cependant il n'était donné à personne d'arrêter chez
Froissart ce penchant irrésistible qui l'entraînait, loin du
comptoir industriel, à célébrer les dieux et les héros que
la Grèce appelait aussi des dieux. Froissart était déjà
poëte, et peu s'en fallait qu'il ne fût aussi historien. Les
lettres, qu'il appelle li mestiers gens, le réclamaient tout
entier, et il sentait plus vivement que jamais s'élever
dans son sein cette voix intérieure qui lui révélait son
génie et son avenir.
II. La damoisellc et le roman de Clcomadcs. — Ballades. —
Le rosier fleuri. — Froissart s'éloigne pour mieux valoir,
— Doulœ congié,
Froissart resta à ses inspirations, c'est^-à-dire à ses
vers et à ses amours. Mais à qui offrir ses amours? Qui
chanter dans ses vers? Il se le demandait, quand il
aperçut un jour une damoiselle qui lisait un de ces livres
qu'il ne se lassait jamais de feuilleter, soit le jour, soit la
nuit. S'étant approché d'elle sans bruit pour ne pas la
troubler, il l'appela par son nom en lui disant :
Ce rommant, comment
L'appelés-vous, ma belle et douce?
La damoiselle s'interrompit et posa la main sur son
— 27* —
livre : son regard se porta vers le jeune homme, et
celui-ci remarqua -alors seulement les mains les plus
blanches, les traits les plus gracieux, des yeux bleus et
des cheveux blonds qui rappelaient Vénus elle-môme,
Vénus qui lui avait promis une beauté plus éblouissante
que cette Hélène que les vieillards de Troie jugeaient
digne d'être le prix de la lutte de l'Europe et de l'Asie.
La damoiselle continua sa lecture.
Et quant elle ot Ht une esp^sse
Elle me requist, par sa grasce,
Que je vosisse un petit lire.
Adont lisi tant seulement
Des feuilles, ne sçai deus ou trois,
Elle Tentendoit bien entrois
Que je lisoie, Diex li mire!
Adont laissâmes-nous le lire.
N'y a-t-il pas ici un écho des beaux vers de Dante,
moins le baiser qui perdit Francesca de Rimini?
Noi leggevamo un giorno per diletto
Di Lancilotto come amor lo strinse :
Soli eravamo e senza alcun sospetto.
Per più fiate gli occhi ci sospinse
Quella lettura e scolorocci '1 viso :
Quel giorno più non vi leggemmo avante.
Le roman que lisait la damoiselle était celui do
Cléomadès. Froissart lui prêta celui du Baillieu d'amours.
que nous ne possédons plus. H y joignit une ballade qu'il
avait composée lui-mémo, mais que la damoiselle refusîi,
— 28 —
peut-èlre parce qu elle était trop tendre. A peine put-il
lui faire accepter une rose, et ce souvTïnir lui était si cher
(ju'il allait composer ses virelais près du rosier où elle
avait été cueillie.
Un jour qu'il dansait avec elle, il voulut lui découvrir
les sentiments secrets de son cœur :
Une foispresins à danser...
Je la tenoie par le doi,
Car elle me menoU devant,
Mes tout bellement en sievant,
Entrues que le doi li tenoie,
Tout quoiement li estraindoie,
Et ce si gninl bien me fcusoit !
Il allait tout avouer, tout déclarer, mais la damoiselle
Tinterrompit :
Est-ce à bon sens que me voudriés
Amer? Et à te cop se lève
Et dist : Dansons : pas ne me grève
Li esbattemens de la danse
Belle, gracieuse, élégante, elle prodiguait autour d'elle
son doux parler et son doux sourire : Froissart eût voulu
être le seul à qui elle parlât, à qui elle sourît, parce qu'il
se croyait seul digne d'admirer son esprit et sa beauté.
Une seconde ballade n'avait pas été mieux reçue que
la première, et Froissart, après avoir appelé d'abord la
mort à son secours, se résigna, comme tous les poètes, à
faire d'autres vers sur son malheur. Mais ni ses prières,
ni son désespoir, ne lui réussirent. La dame était noble
— 29 —
et riche (•), Froissart pauvre et obscur. Il fallut qu'h
(•) Lacurne de Sainte-Palaye lui donne lo prénom d'Anne,
quMl écrit Ane : mais j'aime mieux supposer qu'elle portait le
prénom de Jeanne, que Froissart a pu écrire Jane, et je propo-
serai de lire ainsi ces quatre vers de VEspinette amoureuse :
i\ qui assener y saura,
Assez bon sentiment aura,
Mon pour quant les lettres sont dites
En quatre lignes moult petites.
Les lettres initiales de ces quatre vers formeraient le nom de
Jane. Le seul changement à y introduire, Jl qui, est tout à fait
dans le style de Froissart. Cest ainsi quMl dit en parlant de
Jean d'Âubrecicourt et d'Olivier de Clisson : // qui estait moult
honorable ( Chron, I, <3) ; i7 gui estoit nu et despourvu (IV, 28)
Je crois qu'il y a une allusion aux noms de Jean et de Jeanne
dans ces vers :
On pora
Trover, qui bien querre y vora,
Le nom de ma dame et de mi.
Et dans ceux-ci : «
Là Irouverés, n'en doublés mie,
Pour cognoislrc amant et amie.
En efifet, on trouve le nom de Jane dans Jean. Jane est l'orlho-
graphe anglaise du nom de Jeanne, et j'en rencontre un autre
exemple dans ce vers du môme poëme :
Estre pèlerine à Saint- Jamc.
Saint-Jame est ici pour Saint-Jacques de Composteile. Je dé-
couvre aussi le nom de Jane, écrit cette fois comme il le dit
lui-même, avec cinq lettres, c'est-à-dire Joane, dans celui de
PoUœena, cité dans une de ses ballades, et il est à remarquer
que le portrait que le poëte trace à deux reprises de l'objet de
sou amour est absolument le même.
— 30 —
quittât Valenciennes pour mieulx valoir et pour quérir
honneur par travail (').
Cependant, lorsque le moment de son départ fut
arrivé, la damoiselle lui accorda un dernier entretien où
elle laissa s'échapper un aveu inutilement sollicité jusqu'à
ce jour :
Ce fut en avril xvi jours ('),
A l'issir d'une forteresse,
Devers ma dame par amours
Et lui disoie mes clameurs,
Regardant sa belle jonesse,
Son gent corps, sa riant simplesse,
Son très-doulx maintien, sa haultesse,
Son humble parler, ses doulçours.
Qui me donnent plus de léesse.
Que seigneurir sur la richesse
De toutes les mondaines cours.
Elle estoit bien acompaignie
Et avoit en sa compaignie
Une dame très-gracieuse :
Si me mirent par courtoisie
Entre elles deulx, à chière lie.
La place esloit moult déliteuse,
(•) Court de May; Espinette amoureuse, p. 263.
(') Il ajoute que c'était un samedi. Or, ce samedi < 6 avril doit
être la veilledu dimanche des Rameaux 4355 (v. st.). Celte date
est importante, puisque Froissart dit ailleurs qu'il quitta alors
Valenciennes, et elle se trouve confirmée par le prologue de ses
chroniques où il rapporte qu'il s'est enquis, depuis 4356, du
fait des guerres et des aventures.
— Si —
Parée de fleurs, toute herbeuse.
Le rossignol, de voix joyeuse,
Y chautoit dedens la feuillie
Par fiue plaisance amoureuse.
Tant que sa voix armonieuse
Garissoitde mérancolie (>)•
La damoiscUe , les yeux baignés de quekjues larmes ,
disait au poète :
Quand de vous loiugtaine seray
Et que véer ne vous pourray,
J'envoierai Doulce Pensée
Qui vous dira, et dira vray,
Comment par vraye amour celée,
Je n'aray joyeuse journée
Jusqu'à tant que vous reverray.
Mais celle voix ne pouvait le consoler : il subissait je ne
sais quel pressentiment que cette promesse serait vainc,
et il dit lui-même :
Morne, pensif...
De ma dame me départi.
La damoiselle avait donné à Froissart un miroir de
verre, de même que Froissart avait donné à plus d'une
{*) Court de May.
— 32 —
bachelette un anneau de verre. Ce symbole si fragile
pouvait-il annoncer une foi constante et durable? Il avait
(lu moins le don merveilleux d'offrir Timage aimée dont il
reproduisait naguère les traits délicats et gracieux.
III. Départ de Froissart pour TAngletcrre. — Froissart y
reçoit un bon accueil de la reine. — Vision de Douice
Pensée. — Regrets. — Retour à Valenciennes.
Froissart avait environ dix-huit ans, mais déjà il avait
pu faire connaître son talent précoce pour la poésie, et
nous ne nous étonnerions pas que le petit-fils du juré de
Reaumont eût obtenu des lettres de recommandation de
Jean de Ilainaut et du roi de Rohême, qu'il put voir au
chAtcau de Rcaumont. Il nomme dans ses chroniques le
roi de Rohéme « le plus noble et le plus gentil roy en
« largesse qui regnast en ce temps , » et cite à peu près
dans les mémos termes « le gentil chevalier messire Jean
« de Ilainaut. » Une nièce de Jean de Hainaut était reine
(rAiigloterre; une fille de Jean de Bohême avait été la
p» ornière femme du roi de France (').
Quoi ([u'il en soit , Froissart se dirigea d'abord vers
TAngletorre et s'embarqua dans un port où se trouvaient
(') Jean de Beaumont était fils de Jean d'Avesnes, comte de
Hainaut, et de Philippe de Luxembourg, qui avait donné son
nom à la reine d'Angleterre, sa petite-fille.
hii.
-■■
— sa-
lin grand nombre d'avolés (tel était le nom que Ton don-
nait aux leliaerts bannis de Flandre); la mer était hou-
leuse, et tout en essuyant pour la première fois une
tempête, il eut le temps d'écrire un virelai de plus. Peut-
être dira-t-on que le moment était assez mal choisi. Pen-
ser à un rondeau quand les matelots crient et que de
toutes parts Feau pénètre dans le navire! Mais Froissart
voit le péril d'un œil tranquille. Il se confie en Dieu et
s inquiète peu du reste. La main qu il eût pu mettre aux
cordages était occupée à tracer des vers, et son esprit
était trop absorbé par Tamour et la poésie pour être dis-
trait même par la fureur des vents et des flots.
Enfin on aborda, et Froissart se présenta à la cour
d'Angleterre, où il reçut un accueil favorable de la reine
et des barons (*).
11 dit hii-même :
Avec les seigneurs et les dames
M'esbatoie irès-volentiers.
Ailleurs il ajoute à propos d'un virelai qu'il ollVit à
Philippe de Hainaut :
Lorsque j'ai fait le virelay,
A ma dame baillié je Tai
Qui me tenoit en ce pays.
Dont je n'estoie pas hays.
(•) Nous trouvons une mention de ce premier voyage de Frois-
sart dans le premier livre de sa chronique (L 2, 18) : « Et y eut
— 34 —
Cependant lorsque Tannée , achevant son cours , ra-
mena ce beau jour de mai où il avait reçu le doulx confié
de sa dame, il invoqua Doulce Pensée qui, se rendant à sa
prière , lui mit devant les yeux un portrait charmant et
fidèle:
Aussy y mist Amours la main.
Pourquoi ce portrait? Le miroir s'était-il brisé? Un
nuage était-il venu en voiler l'éclat ? Rien n'eût été plus
conforme aux règles de la magie poétique du moyen âge.
Mais, si ce portrait était entièrement fidèle, n'y lisait-on
pas aussi dans ces yeux où il n'y avait plus de larmes, sur
ces lèvres qui prodiguaient de nouveau leur doux sou-
rire, les traces trop réelles de l'inconstance et de l'oubli?
Dès ce moment, le jeune poète ne goûta plus ni loisirs,
ni repos ; son inquiétude et ses regrets se mêlaient à tous
ses vers.
Moult m'est tart que je revoie
La très-douce, simple et quoie
Que j'aim loyalment.
Lonc temps a que ne la vi,
Ne que parler n'en oï :
J'en vis en tristour.
Amours, dites-li ensi
comme je fus adonc informé, douze nefs perles et desvoyées et
les autres retournèrent à Bervich. » Ceci se passait eu 4356,
époque que Froissart désigne ailleurs comme celle où il aborda
ses recherches historiques.
3»»
Qu'oDcques amans ne souffri
Si forte labour
Que j'ai souffert pour ii ci
Et souflfrerai autressi
Jusqu'à mon retour.
Or sont grief piour et grief cri,
Regret, anoi et soussi
En moi, nuit et jour,
Car sus l'espoir de merci
De li au partir parti
Et par bonne amour ;
Dont s'a ii parler pooie,
Au mains je li monstreroie
Ce que mon cocr sent,
Mes bien voi, tani qu'en présent.
Nuls ne m'i renvoie.
La reine d'Angleterre comprit fort hion que Froissart
lui demandait de pouvoir retourner ci Valonciennes. Elle
y consentit, mais ce ne fut qu'après lui avoir fnit pro-
mettre qu'il reviendrait à sa cour.
Elle voit bien par la seutensce
Que mon coer ailleurs tire et pense.
Assez bien m'en examina
Et de moi tant adevina
Que fort estoie énamourés.
Or dist-elle : « Vous en irés.
« Si aurés lemprement nouvelles
« De vo dame qui seront belles.
« D'or en avant congié vous donne :
« Mes je le voeil, et si l'ordonne,
« Qu'encore vous revenés vers nous. »
— 36 —
Et je qui estoie en genous
Li dis : u Madame, où je serai
« Vostre commandement ferai. »
Froissart nous apprend que la reine lui donna à son
départ des chevaux, des joyaux et de l'argent. Quel prix
n'ajou tait-elle donc pas à son retour en Angleterre, puis-
qu'elle se montrait si généreuse envers un jeune poëte qui
n'avait pas vingt ans?
IV. Réconciliation. — Le noyer. — Les violettes. —
Rupture.
Nous retrouvons bientôt Froissart à Valenciennes, inter-
rogeant avec anxiété une dame très-gracieuse qui con-
naissait le secret de ses amours. Il se calma un peu quand
il apprit que la damoiselle avait quelquefois prononcé son
nom pendant son absence. Cependant le rang élevé
qu'elle occupait ne lui permettait pas de lui adresser ou-
vertement ses hommages. Pauvre poëte! il fut réduit à
passer une nuit caché près d'une fenêtre d'où il voyait la
damoiselle en esbat et en déduit avec aultres.
D'un bel corset estoit parée :
Lors dansoit.
Et le jeune homme répétait tout bas :
Hé mi ! com m'agrée
Sa manière et sa contenance !
Il fut plus heureux un jour qu'il se trouvait chez la
— 37 —
dame qui le protégeait et qui était à la fois la parente et
lamie de la damoiselle. Il parlait d'elle et y prenait tant
de plaisir qu'il ne pouvait cesser cet entretien , lorsque
tout-à-coup, dans cette belle chambre ornée de lapis et de
courtines, il vit paraître celle qu'il aimait si tendrement.
Elle rougit, et le jeune homme, non moins ému, ne put
trouver une parole. Son cœur le pressait de tout dire,
mais son regard, ébloui de tant de beauté, lui imposait le
silence, tant son admiration était vive et profonde.
Ung graDt temps éuisse esté là
Sans parler, mes elle parla,
Soie merci! moult doucement,
Et si me demanda comment
J'avoie fait en ce voyage;
Et je 11 di : « Madame, s'ai-je
« Pour vous eu maint souvenir? •>
— « Pour moi ? voire? Et dont poet venir? »
— « De ce, dame, que tant vous aim
« Qu'il n'est heure, ne soir, ne main.
" Que je ne pense à vous toudis. »>
Heureux moments où naissaient mille révos que Frois-
sart confiait à l'avenir et que l'avenir devait démentir;
heures trop rapidement passées, puisque celles qui les
suivirent leur ressemblèrent si peu. Pourquoi faut-il qu'en
ce monde les plaisirs et les douleurs se succèdent tou-
jours? La bonne dame qui encourageait Froissart dans
sa passion mourut, et la damoiselle s'écria :
Hé mi ! or sont bien desrompues
Nos amours et en deuil chéues !
I. 4
— 38 ~
Mais ce ne fut qu^un nuage : un doux rayon de bonheur
vint bien lot le dissiper, car la damoiselle, redevenue
aimable et gaie, rappela à Froissart que sans loyauté il
n'y a pas de véritable amour, et lui permit de s'asseoir
près d'elle à Tombre d'un noyer.
Par le bon gré de li
Je m'assis, dont moult m'abelli.
Et se ne li osoie dire
La doulour et le grant martire
Que j'avoie lors à sentir.
Car à Geste heure
Ma dame qui Jhésus honncure
Me regardoit, ce m'estoit vis,
Si liement que tout ravis
Ëstoie en soi seul regardant.
Le silence ne fut rompu que lorsque le jeune poète
osa réciter une ballade. Il retrouvait, en s'exprimant
ainsi, ce langage harmonieux et facile qui n'avait jamais
fait défaut à ses illusions ni à ses espérances :
Car tels mots et autres aussi
N'alouchoient nul soussi *
Ains estoient plein d'esbanois.
De chiens, d'oiseaux, de prés, d'erbois,
D'amourettes, tant que sans compte,
Fesimes-nous adont grant compte
En grant joie et en grant revel.
H nous estoil tout de nouvel :
— 39 —
Le temps, les foeilles, les flouretles,
Et otant bien les amourettes.
Moult me plaisoit ce qu'en avoie,
Et quant elle se mist à voie,
Li congiés y fu si bel pris
Qu'encor je ce lieu aime et pris :
Toujours l'aimerai par raison.
Avant de s'éloigner, la damoiselle avait cueilli cinq
violettes. Elle en garda deux et en donna trois, et de
même que Froissart avait eu autrefois son rosier chéri, il
célébra depuis ce jour dans ses vers la fleur qu'il avait
reçue. Il y trouvait un heureux augure pour son
amour. Ne sont-ce pas les violettes qui annoncent la fin
de l'hiver et le retour des beaux jours? Les jeunes gens
et les jeunes filles les cherchent avec empressement, les
découvrent avec joie dans les vergers et dans les jardins,
Et quand la saison renouvelle
Du printemps, jolie et nouvelle,
Les mettent en segnefiance
D'esbatement et de plaisance.
Froissart, toujours reconnaissant, consacra un autre
poëme à l'aubépine fleurie qui l'avait vu implorer la
douce merci de sa dame souveraine :
Dame, en nom d'Amour...
Un petit voeillés alégier
Les mauls qui ne me sont légier
Et me relenés vo servant
— 40 —
Loyal, secré, à vous servant...
Et ma dame respondi lors :
Volés-vous dont qu'il soit ensi?
— Oil ! — Et je le voeil aussi.
Ceci se passait par une charmante matinée de mai.
Diex ! que le temps estoit jolis !
Li airs clers et quois et seris !
Et cil rosegnol haut chantoient
Qui forment nous resjoïssoient.
Mais la calomnie et Tenvie disputèrent au jeune poëte
ce bonheur dont il était si digne. Male-bouche éleva la
voix, l'accusant peut-être de s'être laissé toucher par les
charmes des filles d'Albion, aussi blanches que les cygnes
(jui chantent, dit Millon, dans les brouillards de la
Tamise, et la dame lui annonça elle-même qu'il de-
vait renoncer à son amour. L'apercevait- il de loin, il
n'osait lever les yeux, de peur que sa passion ne se ré-
veillât trop vivement. S'approchait-il des lieux où avaient
été échangées ces douces promesses si promptement ou-
bliées, c'était vers la nuit, sans témoin, avec l'espoir
d'entendre s'échapper de ses lèvres quelque timide re-
gret. Mais voici qu'elle sort de son hôtel. Froissart
s'avance et s'écrie :
Lés moi venés ci, douce amie !
Et elle si com par courrous
Dist : Point d'amie ci pour vous...
Que fist-elle? vous saurez quoi :
— 41 —
Par devant moy repassa-elle ;
Mes en passant me prist la belle
Par mon toupet, si très-destrois
Que des cheveus ot plus de trois.
Plus d'un amant reçu de cette manière eût murmuré
et traité la dame de cruelle et d'inhumaine. Mais notre
poëte, bien résolu à la trouver toujours et en tout belle,
bonne et douce, se résigna à dire :
A moi ne se fust esbattue
S'elle ne m*amast.
Dans tous ses poèmes il la chante et Texcuse, en reje-
tant sur les envieux ses torts et son infidélité :
Jonèce la conduisoit ,
Et Cuidier la seigneurisoit
Pour sa beaulté qui fu requise
Des plus puissans...
Et alors Constance vuida
De son cueur (•)...
Quant à Froissart, il confirma par son exemple celle
règle de loyauté qu'il considérait comme le premier de-
voir de l'amour malheureux :
Onques plus nulle n'en amai,
Ne n'aimerai, quoi qu'il aviegne.
N'est heure qu'il ne m'en souviegne.
Vous avés esté primcrainne,
Aussi serés la darrainne.
(') Court de May.
— 42 —
Ce serment, il le garda toujours, et quand, longtemps
après, il composa le Buisson de Jonèce, il traçait le por-
trait de sa dame comme si elle, se fut trouvée jeune et
belle près de lui, resté jeune comme elle et encore tout
entier à lamour, et il ajoutait :
Il me semble qu*encor je voie
Son douls regard.
V. Voyage à Avignon et à Narbonne. — Le château de Join-
ville. — La cour pontifîcale. — Le duc de Normandie —
lélrcssc de la France.
Froissart avait quitté Valenciennes, et l'on ne nous a
rien conservé de précis sur cette absence. Cependant
quelques vers, où il rappelle qu'avant 1 361 il fut en plu-
sieurs cours et qu'il reçut pendant son enfance les bien-
faits de Charles V, d'autres vers où il dit qu'il visita Avi-
gnon et vit à Narbonne le vicomte issu de l'illustre
maison de Lara ('), ne permettent guère de douter qu'il
se soit dirigé vers les rives du Rhône et de la Seine. Deux
passages de ses chroniques nous apprennent aussi qu'il se
trouvait à Avignon pendant le pontificat d'Innocent VI.
D'une part il raconte que les événements survenus pen-
dant quatre années avaient confirmé le recueil de pro-
(' ) J'ai esté à Nerbonne,
Chercié la France et Avignon...
Le visconte de Nerbonne. . .
Éspinetic amoureuse.
— 43 —
phéties composé en 1356 par frère Jean de la Roche-
Taillade; d'autre part, il place à Tannée \ 360 la notice qu'il
consacre à ce prédécesseur de Savonarole. Cette date
semble être celle de ce second voyage de Froissart. Trahi
par sa dame et résolu à renoncer désormais à tout autre
amour, il était peut-être guidé par Tespoir d'obtenir quel-
que bénéfice.
Il y avait dans labbaye de Saint-Amand, où Jordan
Fantosme écrivit au xni" siècle l'histoire des guerres de
Henri II, un religieux nommé Froissart, qui à coup sûr
était un peu de la famille de notre chroniqueur, car il
était si peu étranger aux hautes emprises et aux faits
d'armes, qu'un jour qu'on attaquait son cloître il triom-
pha seul de dix-huit ennemis (*). Cet exploit lui fit grand
honneur, et lui assura sans doute quelque influence parmi
les moines. N'aurait-il pas obtenu pour son jeune parent
l'autorisation d'accompagner l'abbé de son monastère,
qui fit confirmer vers cette époque son élection par le
pape, afin qu'il pût saisir lui-même cette occasion pour
réclamer quelque faveur de la cour pontificale? Rien
n'était plus conforme aux usages du temps, car les his-
toriens l'apportent qu'il y eut sous le pontificat de Clé-
ment VI telle année où il reçut cent mille requêtes.
{')Chron. I, 1, 137. Froissart s'apitoie sur les belles cloches
de Saint-Amand, « moult bonnes et mélodieuses, » qui furent
brisées ce jour-là. N'y a-t-ii pas dans ce regret la trace d'un
souvenir personnel transmis par Damp Froissart au chroni-
queur?
— 44 —
Nous pourrions même supposer, si Froissart, à celle
époque, avait été moins jeune, que le but de son voyage
à Narbonne (') aurait été de solliciter un canonical qu'il
devait attendre encore bien longtemps. « Les canonne-
« ries de Narbonne, moult grandes et moult nobles, »
étaient d'ailleurs bien plus recherchées que celles de
Chimay, puisque, comme^ Froissart a soin de nous l'ap-
prendre, c elles valent par an cinq mille florins. »
Il ne faut pas oublier que la France, depuis TEscaut
jusqu'au Rhône, était dp tous les pays de l'Europe celui
où il y avait le plus de bénéflces ('). Le séjour des papes
à Avignon avait pu contribuer à en augmenter le nom-
bre. Aussi de toutes les parties de la France les sollici-
teurs affluaient sans cesse au palais des Dons. Sans doute,
il en venait de Valenciennes aussi bien que des autres
villes, peut-être même plus que d'ailleurs, car il existe
un itinéraire indiquant jour par jour les stations où l'on
s'arrêtait entre l'Escaut et le Rhône (^). Nous en dirons
(juelques mots, car ce fut vraisemblablement celui que
suivit Froissart.
)
(») Chron, 1, 2, 129, et III, 27. Je trouve aussi un souvenir du
voyage de Froissart à Narbonne dans ces phrases du chapi-
tre 20 du même livre : « Le bourg de Narbonne .. Pour ce
« temps... Je fus adonc informé... »
(") Via de Valenchenis eundo versus Avenionem, «.Manuscrit
8702 de la Bibliothèque de Bourgogne «)
('} Froissart rappelle « la fontaine de chrestienté pour les no-
^ blés églises et les hautes prélacions qui y sont. Chron. II , 48.
— 45 —
On comptait trente et une lieues de Valenciennes à
Reims, et Ton s'y reposait pour visiter la célèbre abbaye
où l'on conservait la sainte ampoule. En quittant Reims,
on couchait le premier jour à Ghâlons, le second à Vitry,
le troisième à Saint-Dizier ; quand le quatrième s'ache-
vait, on s'arrêtait au château de Join ville. Comment les
pèlerins n'eussent-ils pas reçu l'hospitalité dans le beau
donjon que n'osait pas trop regarder en s'éloignant, de
peur de perdre courage, ce bon sire de Joinville qui fut
aussi pèlerin? Le sénéchal de Champagne était à peine
mort depuis quarante ans, et Froissart s'agenouilla sans
doute au pied de l'autel qu'avait élevé à saint Louis son
ami, son compagnon d'armes et son historien. Hélas ! cet
autel, orné des palmes de la gloire et de celles ilu mar-
tyre rapportées d'outre-mer, devait bientôt être profané
par des mains françaises. Les Tard Venus, cette arrière
garde des Grandes Compagnies, qui se plaignaient de ne
pas s'être mis assez tôt au sac et au pillage, s'emparèrent de
Joinville et s'y établirent : « Si prirent le fort chastel de
« Joinville et très-grand avoir dedans , que on y avoit
« assemblé de tout le pays d'environ, sur la fiance du
« fort lieu, et le départirent entre eux tant comme il put
« durer . Et quand ils eurentassez pillé, ils passèrent outre;
« mais ils vendirent ainçois le chastel de Joinville à
« ceux du pays et en eurent vingt mille francs (').»
11 y a seize lieues de Joinville à Langres, à peu près la
(')C/irow. I, ï, U7.
— 46 —
même distance de Langres à Dijon. On s'arrêtait un jour
à Beaune, lieu renommé par ses vins que l'on recherchait
en Hainaut, un autre jour à l'ahbaye de Tournus. Puis
on traversait successivement Mâcon, Lyon, Vienne. Va-
lence , avant d'admirer le pont Saint-Esprit, auquel on
avait travaillé pendant un grand nombre d'années, et
qui avait été récemment achevé. Dix-huit lieues plus loin
on découvrait les clochers et les palais de la cité pontifi-
cale d'Avignon.
-Si Froissart ne sollicita pas un bénéfice, il se peut qu'il
ait porté à Avignon et à Narbonne quelque message de
l'évêque de Gambray. Ce prélat avait des relations fré-
quentes avec la cour pontificale, et de plus il se trouva
chargé à plusieurs reprises, par le roi Jean, de négocier
avec les seigneurs du midi, dont le vicomte de Narbonne
était un des plus puissants. Un autre message aurait con-
duit Froissart à Paris, où le gouvernement du royaume
était confié au duc de Normandie.
Ce prince, qui fut depuis le sage roi Charles V, aimait
beaucoup les lettres, et on ne peut oublier que ce fut pour
lui que Pétrarque composa, après la bataille de Poitiers,
son célèbre traité De remediis utriusque fortunœ; il semble
avoir fort bien accueilli Froissart, puisque celui-ci nous
dit dans le Buisson de Jonèce :
Charle, le noble roy de France,
Grans biens me fist en mon enfance.
C'est ainsi que pendant ce séjour à Paris, Froissart
aurait pu écouter le récit des chevaliers français qui
— 47 —
avaient assisté à la malheureuse journée où le roi Jean ,
aussi bien que François I", ne sauva que Thonneur (»).
La situation de la France était fort triste. Dans toutes
les provinces les terres étaient en friche, les maisons
abandonnées ; le pays offrait Taspect d'une désolation
générale et la misère était extrême. A Paris, les murailles
portaient la trace de Tincendie que les bourgeois avaient
allumé eux-mêmes dans leurs faubourgs à Tapproche de
l'armée d'Edouard IIÏ, et quand on pénétrait dans leur
enceinte, on ne trouvait dans ces carrefours, qu ani-
maient jadis les clameurs des étudiants, que le deuil et le
silence. L'herbe croissait dans les rues : mais elle ne ca-
chait pas encore au Val des Écoliers le sang de Marcel
versé aux mêmes lieux où il avait fait répandre celui des
maréchaux de Champagne et de Normandie, comme si
Texpiation était inséparable du crime, et Froissart put
recueillir les détails de la mort du prévôt des marchands
de la bouche même de Jean Maillart. Mais Maillart, s'il
délivra Paris de Marcel, fit moins que lui pour délivrer la
France des Anglais, car il fut l'un des plénipotentiaires
français lors de la conclusion du honteux traité do
Bretigny.
Tout explique comment Froissart profita du rétablisse-
ment de la paix entre la France et l'Angleterre pour
s'éloigner de la capitale, où la peste venait de se décla-
rer. Il avait, il est vrai, à traverser les marches de la
(•) Chron. I, 2, 42. Il dit ailleurs en parlant d'un fait arrivé
en 1360: «Si entendis et ouïs recorder adonc.'CArow. 1,2, 4 34.
— 48 —
Picardie, occupées à cette époque par les chefs de ces
bandes d'hommes d'armes qui, selon Pétrarque, osèrent
rançonner le roi Jean à son retour de Londres ; mais il
en était de plus honorables à qui Froissart put demander
un sauf-conduit, et même quelques récits de leurs nom-
breuses escarmouches, car il parait avoir été fort bien
informé de tout ce qui advint dans les combats aux-
quels assistèrent les sires d'Antoing et d'Aubrecicourt
et le chanoine de Robersart.
^Froissart nous apprend qu'il retourna en Angleterre
en 1361. Il remplissait la promesse qu'il avait faite à
madame Philippe de Hainaut.
Le 4 février 1 361 , Edouard 111 fit délivrer des lettres
de sauf-conduit à quatre ménestrels du duc d'Orléans et à
trois ménestrels du duc de Berry qui se rendaientde France
en Angleterre : Froissart les accompagnait peut-ôtre.
CHAPITRE III.
SÉJOUR EN ANGLETERRE. — PREMIÈRES ENQUÊTES.
I. Éclat de la cour d'Angleterre. — Affection de la reine pour
les Hennuyers. — Froissart lui offrit-il une chronique? —
Dittiés amoureux. — La Court de May. — Fêtes de Berk-
haiDStead. — Les dames d'honneur de la reine Philippe.
Lorsque Froiçsart salua pour la seconde fois les rives
de la Tamise, il avait déjà, comme il le dit dans un de ses
poèmes, vu maintes cours, mais il n'en était aucune (|ui
fût aussi brillante que colle d'Angleterre. Aussi a-t-il soin
de rappeler qu il y trouva « tout honneur , amour , lar-
< gesse et courtoisie. »
La reine Philippe avait appris de bonne heure à aimer
la musique et les lais des ménestrels (') , et l'on nous a con-
servé les vers que l'un d'eux consacra à son départ pour
(•) On trouve daus le recueil de Rymer une charte d'Edouard III,
pro giternario reginœ, Andréa Destrer de Bruges, mais on est
assez étonné d'y voir ce musicien occupé d'un commerce de
bœufs entre l'Angleterre et la Flandre (7 juin 1563).
I.
— 50 —
l'Anglelerre sous ce titre : c Li regret de Guillaume le
« comte de Haynnau, père à la reine d'Engleterre. » A ce
goût naturel pour les délassements littéraires, elle joignait
une vive affection pour les habitants du Hainaut, et Frois-
sart a pris plaisir, tantôt à la nommer : « La noble et
« bonne roine Philippe d'Angleterre, qui tant aima les
« Hainuiers , car elle en fut de nation ; » tantôt à faire
remarquer « qu'elle avoit toujours si naturellement aimé
« ceulx et celles de la nation de Hainaut , le pays dont
« elle fut née. »
Il ne parait point que la reine d'Angleterre ait su
mauvais gré à Froissart de ne pas avoir accompli plus tôt
sa promesse. Les guerres qui s'étaient succédé , les pé-
rils de la navigation entre les côtes de France et d'Angle-
terre , excusaient assez ce retard , et l'on ne songea dans
cette cour élégante et toute littéraire qu'à se réjouir de sa
venue. Le roi lui donna en un seul jour cent florins, et la
reine, pour l'attacher définitivement à son service, le
nomma l'un de ses clercs. Ces fonctions, étrangères à
tout ministère ecclésiastique, répondaient à celles de
secrétaire qu'Alain Chartier remplissait à la cour de
Charles VIL
Froissart, âgé en 1361 de vingt-quatre ans, portait-il
avec lui en Angleterre une première rédaction de ses
chroniques remontant tout au plus à la bataille de Poitiers
et s'arrétant à la paix de Bretigny, c'est-à-dire renfermant
un tableau de l'apogée de la puissance anglaise, qui devait
•flatter également l'épouse d'Edouard III et la mère du
— 5^ —
Prince Noir (') ? Le livre compilé qu'il offrit à la reine
était-il au contraire, comme l'ont cru quelques critiques,
une chronique d'Angleterre extraite d'ouvrages plus an-
ciens? L'une et l'autre de ces hypothèses sont renversées
par le témoignage formel de Froissa rt : « Ce nonobstant
f mon jeune âge, si empris-je assez hardiment, moi issu
€ de l'école, à rimer et à dicter les guerres dessus dites et
t pour porter le livre en Angleterre tout compilé , si
« comme je le fis, et le présentai adonc à très-haute et très-
(•) On a même voulu retrouver la chronique offerte à la reine
Philippe dans une copie du milieu du xv** siècle conservée à
Valenciennes. Miis il suffît d'une lecture un peu attentive pour
que cette erreur soit manifeste. Eu effet, on raconte non seule-
ment dans le manuscrit deValenciennesle mariage du duc de Cla-
rence, qui est de \ 368, et la fin du prince de Galles et d'Edouard III
(1376, 1377), mais il y est fait aussi mention des voyages d'en-
quélede Froissart et de la mort de Jean le Bel, arrivée vers 1370.
C'est évidemment un fragment d'une des premières rédactions
de Lestines. On lit à la fin : « Et cy fine Froissart son premier
«livre.» Uneaulremaina ajouté lemotidarrain (dernier).— Au
Brilish Muséum, il n'est pas de manuscrit qui remonte si haut,
mais il en est dont l'origine est fort respectable. Le manuscrit
Arundel, 67, a appartenu à Henri V; le manuscrit Reg. 18 E ,
à ÉdouardIV; le manuscrit Reg. 18 E, à son favori lord Hastings.
Le manuscrit Harléien, 4379], 4380, mérite aussi d'être men-
tionné, car il a été copié pour Philippe de Commines, dont l'écus-
son chargé de trois coquilles se retrouve sur plusieurs feuillets.
J ignore quel est le manuscrit du British Muséum que M. Dacier
cite comme portant les armes de la maison de Say. Jean de Say
était l'un des héros des chroniques. Voyez livre III, 123.
— 52 —
« noble dame madame Philippe de Uaiiiaut, roine d'An-
« gleterre, qui liement et doucement le reçut de moi et
« m'en fit grand profit. » Le mot rimer indique assez qu'il
ne s'agit que de poésies; celui de dicter, qui y est joint,
ne signifie pas autre chose , témoin le passage de sa chro-
nique où , à propos du roman de Méliador , il parle de
l'imagination qu'il avait à dicter. Qu'on n'oublie pas
qu'un ménestrel attaché à Robert d'Artois avait raconté
dans le Vceu du Héron le honteux appel d'un petif^fils de
Louis IX, exilé de France, à l'ambition des Anglais jadis
repoussés par le saint roi à Taillebourg, et que ce poème
retraçait en quelque sorte l'origine et le commencement
de la guerre (') ; qu'on n'oublie pas qu'un autre poëme, dû
a un ménestrel de Jean de Hainaut, reproduisait les
émouvantes péripéties de la bataille de Grécy (') , et l'on
(') Robert d'Artois avait un ménestrel nommé Lurin, qui est
cité dans son procès. — Robert d'Artois, qui excita Edouard III
à réclamer la couronne de France, avait été chargé par Charles
le Bel de le conduire de Boulogne à Paris quand il s'enfuit en
France avec sa mère. Privé de tous ses biens par droit de con-'
fiscation, il avait recueilli lui-même dans sa jeunesse une partie
des biens confisqués sur Enguerrand de Marigny. Je ne sais
si tout ceci a été remarqué par les historiens. — La trahison de
Robert d'Artois dut paraître d'autant plus odieuse que son
bisaïeul, son aïeul et son père étaient morts en combattant pour
la France, le premier à Mansourah, le second à Courtray, le troi-
sième à Fumes.
('] Il s'appelait Colin. Une famille de ce nom habitait la
petite ville d'Eoghien, qui lui doit une chronique.
— 53 —
comprendra aisément que Froissa rt, qui avait lu ces vei-s
soit à Beaumont, soit à Londres, ait cherché à les imiter,
en rimant et en dictant aussi les grandes et notables aven-
tures de ces guerres, et nous croyons que, dans son désir
de rester impartial et sincère, il dépeignit, avec autant
d'enthousiasme que le ménestrel de Jean de Beaumont,
le glorieux trépas du roi de Bohême ('). Si quelque doute
pouvait subsister , nous rappellerions que tous les ma-
nuscrits de Froissart mentionnent ses enquêtes posté-
rieures à son second voyage en Angleterre (') .
' Que faisait donc en 1361 ce jeune homme de vingt-
quatre ans dont Jes gracieux virelais avaient plu si vive-
ment à la reine alors qu'il sortait à peine de Tenfcince?
[l lui offrait de nouveaux vers et chantait ses malheurs en
amour, de même que naguère il célébrait ses illusions et
ses espérances.
Nous avons trouvé parmi des manuscrits inexplorés de
la Bibliothèque de Bourgogne, à Bruxelles, la première
(') Froissart nous apprend dans ses chroniques (I, i, 295)
qu Edouard 111 l'admira et le pleura. - Un assez long passage do
la Prison amoureuse sur la bataille deCrécy peut fort bien avoir
appartenu au travail dont nous nous occupons.
' (•) « Voir est que je, qui ai empris ce livre à ordonner, ai
M fréquenté plusieurs nobles et grands seigneurs, tant en
« France, comme en Engleterre, en Escosse, en Bretagne et en
M autres pays. « Il est à remarquer que ces lignes se trouvent
dans le prologue où il parle du livre qu'il présenta ^ tout com-
* pilé »> à la teine d'Angleterre.
— 54 —
ballade offerte en 1361 par Froissa rt à la reine d'Angle-
terre. C'est un dittier amoureux intitulé la Court de May.
11 y désigne sa noble protectrice en quelques vers où nous
reconnaissons aussitôt la dame qui, à son premier voyage,
le tenait en son pays et de lui adevina que fort estoit amou-
reux ^ car après avoir requis Amour :
Qu'il m'aprengne à dire si bien
Que ce soit exemple de bien,
il ajoute :
Et que celle m'en sache gré
Qui de mon cueur sait le secré;
Car s'il lui plaist, je ne plain peine,
Ne traveil où mon cuer se peine.
La Court de May, tableau gracieux d'un séjour où la
poésie préside à des fêtes non interrompues et aux plus
doux plaisirs, ne présentait-elle pas à chaque page une
allusion délicate à la cour d'Angleterre?
C'est ici qu'il faut reproduire ce passage des chro-
niques :
« Si m'a Dieu donné tant de grâces que je ai esté de
« l'hostel du roi Edouard et de la noble roine sa femme,
« madame Philippe de Haynaut, à laquelle en ma jeunesse
« je fus clerc , et la servois de beaux dittiés et traités
« amoureus. »
A cette même cour deux autres princesses distin-
guaient Froissart et- se plaisaient à encourager ses essais.
— 55 —
L'une était Isabelle d'Angleterre, qui tenait de sa mère
ses goûts littéraires et les partageait plus vivement de-
puis quelle avait épousé le descendant de ces sires de
Coucy qui aimèrent les lettres presque autant que la
gloire. L'autre, Blanche de Lancastre, avait pour aïeul
ce duc de Lancastre qui rechercha la main d'Alix de
Join ville ; sa sœur aînée avait épousé le comte de liai-
naut : autre lien qui la rendait plus chère au poëte de
Valenciennes. 11 ne larda pas à la pleurer :
Quant m'en souvient ,
Certes souspirer me convient,
Tant sui plains de mérancolie !
Elle morut jone et jolie ,
Environ de vingt et deux ans,
Gaie, lie, frische, esbatans,
Douce, simple, d'humble semblance.
GrAce à la protection dont l'honorent des noms si illus-
tres, le jeune clerc de Valenciennes est adnns, recher-
ché, distingué dans la cour la plus brillante de l'Europe.
« Pour l'amour de la noble et vaillante dame à qui
« j'estois, dit Froissart, tous grands seigneurs, rois,
« ducs, comtes, barons et chevaliers, de quelque nation
« qu'ils fussent, me amoient et voyoienl volontiers, » et
lorsque Froissart s'exprime ainsi, il veut désigner non-
seulement les seigneurs anglais, mais aussi tous les nobles
de France qui à Londres « tenoient ostagorie pour la ré-
f demption du roi Jean de France. » Ceux qu'il paraît
— 56 —
avoir alors le plus connus étaient le duc de Bourbon,
Enguerrand de Goucy et surtout Gui de Blois, dont la
mère était la fille unique de Jean de Beaumont.
Froissart s'était rendu, au mois de septembre 1362 ('),
au château de Berkhamst^ad, où il était allé prendre
congé du prince de Galles, qui se préparait h entrer en
possession de son apanage d'Aquitaine. Là aussi se trou-
vait un vieux chevalier, nommé Barthélémy de Bur-
ghersh , qui racontait les merveilleuses prophéties du
roman de Brut sur les rois et les reines d'Angleterre aux
(lamoiselles venues du Hainaut avec la reine Philippe (').
Mêlées aux damoiselles de la chambre nées en Angle-
terre, parmi lesquelles brillait au premier rang Alice
Perrers p), elles étaient non moins yentes et frisques,
mais il y en avait aussi parmi elles qui fermaient l'oreille
aux enseignements de la Court de May^ et qui se mon-
traient fausses, sans bon nom,
Si qu'en maints lieux en court nouvele.
Telle fut Marie de Saint-Hilaire, dont la beauté charma
(') L'édition de M. Buchon porte : « Le premier an que je
vins en Angleterre et au service du noble roi Edouard et de la
noble reine Philippe; » il faut lire comme dans l'édition de
Denis Sauvage : « Le premier an que je vins en Angleterre au
service, etc. »
(») Lesquelles estoient de Hainaut. Chron, IV, 68, 82.
(^) Edouard III l'appelle dans une charte : Dilecta nobis Alicia
Perrers, nuper una domicellanim camerœ carissimœ consortis
twstrœ Philippœ.
— 57 —
le duc de Laucastre (0, telle fut Catherine de Rœl, qui
sut fixer son inconstance aloi^ que déjà elle n'était plus
jeune, et qui devint Taïeule de la dynastie des Tudor (*).
La aussi se trouvait peut-être la fille d'un des amis de Bar-
thélémy de Burghersh, qui avait quitté la Hesbaye pour
aller chercher fortune en Angleterre. Issu d'une famille
attachée depuis longtemps à la maison d' A vesnes, Renaud
de Boulan (tel était son nom) était venu en 1 359 offrir ses
services à Edouard III, et bien qu'il fût l'un des cheva-
liers qui lui exposèrent c moult humblement leur povreté
« et nécessité, i il consentit à le servir sans autre salaire
que l'honneur t pour tout aventurer P) . i Non-seulement
il se signala dans les guerres, mais il assura aussi à sa
postérité une fortune brillante. Un de ses petits- fils
acheta dans le comté de Kent le beau manoir de Hever,
qui avait appartenu à cette famille de Cobham où le duc
deGlocesler était venu, infidèle à la noble Jacqueline de
( ] Elle parait avoir été la fille de Jean, dit Vilain de Saint-
Hilaire, et de Mabaut de Wasnes. Gilles deSaint-Hilaire est cité
dans une charte de 4353. Une fille du duc de Lancastre et de
Marie de Saint-Hilaire épousa le maréchal de l'armée anglaise
en Espagne, que Froissart appelle messire Thomas Moriaux.
(•) Froissart (IV, 50) dit qu'elle était fille de Paon de Roet Je
crois qu'il faut lire Huon de Roet. Huon de Roet est cité dans
une charte passée à Valenciennes le dimanche de mi-caréme
<322 (v. st., archives de Mons) Une sœur de Catherine de Roet
fut l'objet de l'amour de Chaucer.
{") Voyez Froissart, Chron. I, 2, 407-f13.
- 58 —
Bavière, chercher la compagne de ses désordres. C'est
dans ce chAteaii, sous l'empire de ces traditions, que sera
élevée Anne de Boulen, qui elle aussi, comme Alice Per-
rcrs ou Catherine de Roet, n'écoutera que l'ambitieux
désir de poser sur son front le bandeau royal... Barthé-
lémy de Burghersh avait oublié tout cela dans ses prophé-
ties. Évidemment, quelques pages manquaient au roman
de Brut.
II. Enquêtes. — Voyage en Ecosse. — Le roi David Bruce.
Les Douglas cl le château de Dalkcilh. — Les Sluarls. — Le
Débat du Cheval el du Lévrier. — La sauvage Ecosse. —
Alnwîck et les Percy. — Carlisie et la légende d'Arlus.
Lorsque, dans la Court de May, Amour dit à Frois-
sart :
... Je qui suy large donneur
Te donray ung temps qui venra
Le don qui sur tous te vauira...
Tu mettras par livre ou par relie
Ce que tu m'es cy commander,
Pour mes biens plus recommander,
Et pour les bons faire meilleurs,
il est impossible de ne pas reconnaître une allusion aux
travaux historiques où les exploits des chevaliers aventu-
reux et amoureux sont rapportés « pour que les bons y
« puissent prendre exemple. »
— 59 —
La bonne reine d'Angleterre, qui avait naguère décou-
vert le secret de Famour de Froissa rt, avait reconnu sans
dout« plus aisément dans ses goûts et dans les qualités de
son esprit cette vive et pénétrante curiosité qui le portait
sans cesse à rechercher la compagnie des barons et des *
chevaliers.
Un siècle et demi s'était écoulé depuis que le premier
empereur franc de Constantinople avait fait rédiger ce
qu'on appela les Histoires de Baudouin, lorsque son
arrière- petite-fille chargea un jeune clerc de Ilainaut
d'entreprendre à ses coustat/es ces voyages (ïenquesie qui
devaient lui permettre de composer les chmniques de
son temps.
Froissart n'avait que vingt-six ans quand la plus noble
princesse de l'Europe lui confia cette grande mission de
conserver à la mémoire de la postérité les nombreux évé-
nements qui s'accomplissaient tous les jours, et rien no
donne une plus haute idée de l'estime dont il était entouré
que l'accueil qu'il reçut non-seulement parmi les pkis
nobles chevaliers d'Angleterre, mais jusque dans dos
pays où le bruit des armes avait constamment étouffé les
douces inspirations des lettres.
Froissart regretta peut-être la vie élégante et facile de
Westminster lorsque, quittant Berwick, « cité durement
€ forte et bien fermée et environnée d'un brasdomer, » il
traversa les hautes forets de Jodworth qu'occupaient les
Anglais, « et qui sont inhabitables pour ceux (jui ne con-
« naissent le pays.» Bientôt après il salua i'abbayc de Moi-
— 60 —
rose, t qui départ les deux royaumes d'Escosse et d'En-
« gleterre. »
A cette époque, le roi David d'Ecosse était récemment
sorti de sa captivité, et sa rançon n'était pas complètement
payée. L'année précédente, il s'était rendu à Londres et
avait pu y voir Froissart. 11 faut ajouter qu'en accueillant
à sa cour le jeune clerc que lui recommandait la reine
d'Angleterre, le fils de Robert Bruce rendait hommage
au courage de cette princesse, qui avait décidé la victoire
de Ne vil-Cross en parcourant les rangs des hommes
d'armes et en les exhortant à bien garder l'honneur de
son seigneurie roi et du royaume d'Angleterre.
Le roi David n'avait pas d'enfants, et Edouard III qui,
peu d'années auparavant, ne songeait qu'à dévaster le
pays au point que l'on fût réduit à dire : Ici fut l'Ecosse,
recourait à d'autres moyens pour y établir son influence,
car il pressait David Bruce de l'adopter pour successeur,
lui promettant de rendre la pierre de Scone à l'Ecosse et
de s'y faire couronner. Ceci se négociait en 1363. Frois-
sart fut-il chargé de quelque message? Invita-t-il, au
nom du roi d'Angleterre, David Bruce et Guillaume de
Douglas à se rendre à Westminster pour traiter de l'union
des deux royaumes? Les actes publiés par Rymer, où
tant de clercs sont nommés, ne citent jamais Froissart,
et Froissart lui-même se borne à se louer de l'accueil que
lui fit le roi David. « Il eut, dit-il, à sa cour la connois-
« sance de la greigneur partie des barons et chevaliers
« d'Escosse. »
— 61 —
Mais ce fut .surtout chez les Douglas, ces intrépides
champions de l'indépendance écossaise, que Froissiirt fut
reçu avec un empressement dont il conserva toujours le
souvenir. Guillaume de Douglas avait été aussi fait pri-
sonnier à la ha taille de Nevil-Gross. Neveu et héritier de
ce brave Jacques de Douglas qui porta le cœur du
roi son maître jusqu'au milieu des Sarrasins, il était
le fils d'Archibald de Douglas, mort à la bataille d'Ila-
lidon-Hill. Son fils devait périr sous les coups de
Henri Hotspur et de ses compagnons. L'un de ses
petits-fils, qui fut un moment duc de Touraine, suc-
combera les armes à la main à la bataille de Ver-
neuil, dans d'autres campagnes et sous une autre
bannière. Enfin son arrière- petit-fils, plus malheureux
que ses ancêtres, morts au moins en combattant les
Anglais, était réservé au poignard de Jacques II, qui le
frappa par trahison au château de Stirling : telles étaient,
à cette époque de guerres et de discordes, les destinées
des familles les plus illustres, qu'à chaque degré c'était
avec du sang qu'était écrite leur généalogie, t On a de
« mes ancestres peu trouvé, disait Jacques de Douglas
« expirant à Otterbourne, qui soient morts en chambre,
« ni sus lit. »
De tous les seigneurs écossais, il n'en était point de
plus puissants ni de plus intrépides que les Douglas. On
admirait leur haute stature, leur force athlétique; on ra-
contait, dit Froissart, que l'un d'eux, du nom d'Archi-
bald, avait une épée longue do deux aunes que ses coni-
I. 0
— 62 —
pagnons pouvaient à peine lever de terre, avec laquelle il
terrassait tous ses ennemis ; mais leur courage et l'audace
de leurs desseins étaient encore bien au-dessus de la
vigueur de leurs bras. Les ballades populaires avaient
propagé ce vieux dicton, que jamais, dans aucune
famille, on ne trouva un si grand nombre de héros, et la
renommée attachée à leur nom s'était répandue dans toute
l'Europe, à tel point que Bouciquault défia publiquement
les Anglais qui avaient fait périr un chevalier de leur
maison.
Guillaume de Douglas avait épousé la sœur de ce comte
de March dont la femme avait héroïquement défendu
contre les Anglais le château de Dunbar. Non moins in-
trépide, et joignant au courage une beauté remarquable,
elle se signala dans ces mêmes guerres par un trait tout
chevaleresque que Froissart nous a raconté, peut-être
après l'avoir recueilli de sa bouche. C'était en 1355,
Guillaume de Douglas s'était éloigné pour réunir ses
hommes d'armes contre les Anglais, et elle se trouvait
seule au château de Dalkeith, quand elle apprit que le roi
d'Angleterre était vivement irrité de la résistance qu'il
rencontrait et de l'orgueil d'un bourgeois d'Edimbourg
qui avait demandé au roi David de le faire maire de Lon-
dres quand il aurait conquis l'Angleterre. Déjà Ton avait
donné l'ordre de brûler la capitale de l'Ecosse. La com-
tesse de Douglas était « moult noble et frisque ; » elle
savait qu'Edouard « véoit volentiers toutes frisques
< dames, » cl, sans hésiter, elle se rendità son canjp pour
^
— 63 —
le prier cic lui accorder une grâce. Grand fut rétonneiiient
du roi d'Angleterre quand elle ajouta qu'elle le requérait
pour l'amour d'elle de ne pas livrer aux flammes la ville
d'Edimbourg, t Certes, dame, répondit le roy, plus
« grand chose ferois-je pour l'amour de vous, et je le
t vous accorde liement. i Et la comtesse de Douglas,
ayant remercié le roi et les barons, s'en revint à
Dalkeith.
Froissart remarque aussi qu'il vit à Dalkeith le fils du
comte de Douglas, qui était alors t un bel damoisel. i II
devait plus tard raconter sa mort à cette dure bataille
d'Otterbourne, où on l'entendit s'écrier en expirant : « H
«est écrit qu'un Douglas sera victorieux après sa mort! »
Le chroniqueur ajoute tristement : « De ce comte de
«Douglas, n'y a plus : Dieu lui pardoint! » Mais il restait
beaucoup d'autres membres de cette illustre famille, et
Froissart lui-même se souvenait d'avoir rencontré jusqu'à
cinq frères du nom de Douglas, à l'hôtel du roi d'Ecosse.
Parmi les seigneurs écossais alliés de près aux Douglas
se trouvait un neveu du roi David, qui « avoit jusques à
« onze beaux fils , tous bons hommes d'armes ('). » Il suc-
(•) C'était, dit ailleurs Froissart, « un grand bon homme à
« uns rouges yeux rebraciés; ils sembloient fourrés de sendiiil,
« et n'estoit pas aux armes trop vaillant homme. » ( hron. Il ,
235. Robert Sluart ressemblait donc au sire de Jumont , « dont
« les yeux sembloient estre fourrés de corail vermeil. « Chron.
IV . ao.
— 64 —
céda au roi d'Ecosse, l)ien qu'il fut seulement « en devant
« séneschal,T> et la dynastie de Bruce fît place à une autre
dynastie qui ne fut connue que par le titre de cet office
héréditaire : c'est celle des Sluarts.
Froissart -avait passé quinze jours au château de Dal-
keith. Le même accueil l'attendait chez les comtes de
File, de Marr, de March et de Surlant. Monté sur son
bon cheval, qu'il avait nommé Griseaus en souvenir des
jeux de son enfance, suivi de son lévrier en laisse, il
s'amusait à rimer quelque dialogue entre les deux com-
pagnons de ses aventures un peu jaloux l'un de l'autre ('),
et le temps lui semblait moins long quand il chevauchait
à travers les borders où tout rappelait encore les dévasta-
tions des dernières guerres : heureux s'il pouvait attein-
dre, vers l'heure du dîner,
Une ville à un grant clochier.
Mais les villes étaient rares, et les plus grandes n'étaient
[)as fort considérables. La cité d'Edimbourg, sauvée par
les prières de la comtesse de Douglas, était, il est vrai,
« Paris en Escosse , comment que elle ne soit point
ft France. » Mais ce n'était pas une ville que l'on put com-
parer à Valenciennes ou à Tournay, car elle ne renfermait
(') Voyez le Débat du Cheval et du Lévrier :
Froissars d'Ëscoce revenoil
Sus un cheval qui gris estoit, etc.
- 65 —
pas quatre cents maisons. Ce fut surtout le château qui
fixa l'attention de Froissart. t Le chastel d'Haindebourg,
« dit-il, sied sur une haute roche par quoy on voit tout
« le pays d'environ, et est la montagne si roide que à
« peine y peut un homme monter sans reposer deux ou
f trois fois. »
Au nord d'Edimbourg se trouvaient les Highlands.
Froissart place à Aberdeen l'entrée du pays montagneux,
qu'il appelle la sauvage Ecosse, par opposition à la par-
tie méridionale du pays, qui porte dans ses écrits le nom
de douce Ecosse, Il aime à rappeler qu'il visita ces régions
alors peu connues. Les mœurs des populations, dont
Tâpreté répondait à la nature des lieux qu'elles habi-
taient, le frappèrent vivement, mais il n'eut qu a se louer
de leur hospitalité. Ces landes, qui s'étendaient au bord
des flots soulevés par les tempêtes, étaient celles où les
sorcières de Forres saluèrent Macbeth et Bancjuo ; ces
châteaux maintenant en ruines, qui semblaient suspen-
dus comme l'aire des aigles au-dessus des torrents,
étaient ceux dont les poétiques légendes ont été renouve-
lées de nos jours par les naïves inspirations du roman-
cier d' Abbotsford , qui nommait Froissart sonmaître.
C'est dans les chroniques de Froissart que l'on retrouve,
épars et mutilés, les souvenirs personnels de ce premier
voyage d'enquête, soit qu'il vante l'audace des Ramsay,
desGrahame, des Campbell, soit qu'il décrive les redou-
tables châteaux de Stirling et de Roxburgh, ou la célèbre
abbaye de Melrose, que Guillauu)e de Douglas avait
0.
— 66 —
comblée de ses bienfaits, parce que là reposait le cœur
de Robert Bruce, vraie relique d'honneur confiée au dé-
vouement des siens et si bien gardée par leur fidélité.
Six mois s'étaient écoulés quand Froissart rentra « au
« pays de Northumberland, qui jadis fut royaume, pays
« sauvage plein de déserts et de grandes montagnes ef
« durement pauvre de toutes choses fors que de bestcs,
« où court parmi une rivière pleine de cailloux et de
f grosses pierres que on nomme la Tyne (') ; i il fut sans
doute accueilli avec le même empressement k Alnwick,
« très-bel chastel » où grandissait au milieu du bruit des
armes le vaillant adversaire qui devait combattre les
Douglas, ce Henri Percy qu'immortalisa depuis Shak-
speare , sous son glorieux surnom de Hotspur qui dépei-
gnait si bien son ardente et infatigable audace (') .
De là, il gagna, en suivant la vieille muraille d'Adrien
et de Sévère, les comtés de Gumberland et de Westmore-
land, qu'il appelle la Nor-Galle. 11 crut. retrouver à Car-
lisle , qu'il nomme Carlion ou Cardueil , le Carléon du
cycle de la Table Ronde. Son erreur multipliait autour de
lui les images les plus chères au poêle nourri de la
lecture des romans de chevalerie. S'il avait salué aux
bords de la Tyne l'abbaye blanche , « qu'on appeloit du
« temps du roi Artus la lande blanche ;* s'il avait retrouvé
jusqu'à Edimbourg, tout à côté du palais d'Holyrood, les
()Chron.l, 1, 33 et 130.
(') Chron IV, 70.
— 67 —
mêmes souvenirs, avec quel enthousiasme ne visita-l-il
pas cette cité de Garlion, « où le roi Artus séjournoit plus
« volenliers que ailleurs, pour les beaux bois qui y sont
« environ et pour ce que les grandes merveilles d'armes y
« avenoient. » Quelle autorité ne s'attachait pas à ces récits
au moment où les rois rivaux de France et d'Angleterre
leur rendait un public hommage , l'un c en devisant la
« compagnie grande et noble de l'Étoile sur la manière de
c la Table Ronde, qui fut jadis au temps du roi Artus, »
l'autre < en fondant l'ordre de la Jarretière dans le châ-
t teau de Windsor , où fut premièrement commencée et
t estorée la noble Table Ronde. »
Au sud des montagnes du Westmoreland et des collines
de rVorkshire, d'autres souvenirs non moins anciens,
non moins fabuleux, s'attachaient h une rivière qui con-
servait le nom de la fille d'une blonde princesse de Ger-
manie enlevée par les pirates vers les bouches de l'Elbo
ou du Rhin. Elle avait, disîiit-on, reçu la vie dans une
grotte au bord des ondes fraîches et limpides où elle
trouva la mort par l'ordre d'une rivale implacable. Les
poètes l'invoquent encore sous le flot argenté où elle se
plaît à couronner son front chaste et pur de lys qui ne
sauraient en égaler la blancheur ni l'éclat (') ; c'est la
(') Under the glassy, cool, Iriinsluccnt wave.
In twisted brnlds of lilies knitling
The loosc train of thy amber-droppinp hair.
MiLTON
— 68 —
Sîiveru, nymphe célébrée par Milton, qui, déjà lorsque
Froissa rt en suivit les rives , devait aux vieux bardes
j^allois le charme de ces poétiques légendes.
Nous quittons bientôt le domaine des traditions popu-
lîiires et des fictions douteuses. Pour rentrer à Londres,
il faut traverser Oxford avec son université fondée par
(irimbald, moine de Saint-Bertin , que Froissart appelle
« l'escole d'Asque-Suffort. »
m. Rolour du roi Jean à Londres. — Froissart est de son
liostel. — Mort du roi de France. — Froissart assiste à l'en-
trevue d'Edouard 111 et du comte de Flandre.
Le roi d'Ecosse avait pu raconter h Froissart qu'il avait
eu pour compagnon de captivité au château d'Hertford le
roi de France, trahi comme lui par le sort des armes, et
le spectacle de celte haute infortune l'avait si vivement
ému qu'on avait vu à sa prière son héritier présomptif,
Robert Stuart, défendre qu'on donnât désormais à son
fils, appelé Jean, un nom qui semblait n'annoncer que
les revers et le malheur.
Cependant le second monarque de la maison de Valois
n'avait pas pris en trop grande rigueur les coups de la
fortune, car chaque jour, dit Froissart, il allait « voler,
« chasser, déduire et prendre tous ses esbattements. »
Traité à Londres en roi par les Anglais qui ne le recon-
naissaient pas volontiers pour roi en France, il s'y trou-
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vait mieux qu'à Paris, et lors([u'il retourna, à la fin de
l'année \ 363 , ce ne fut pas comme un autre Régulus
pour être le martyr de la foi promise, c était une simple
visite de courtoisie qu'il voulait faire à son bon frère et ami,
le puissant roi crAngleterre qui depuis vingt-cinq ans
était le fléau de la France , et l'on conserve aux archives
de la Tour de Londres le sauf-conduit qui indique le but
de son voyage (')
Tandis que la France, appauvrie par la guerre, épui-
sait inutilement ses dernières ressources pour payer la
rançon royale , Jean , entouré de deux cents chevaliers ,
étalait un luxe splendide. Il rencontra h Douvres des
nobles anglais de l'hôtel d'Edouard 111 qui l'assurèrent
que le roi leur sire se réjouissait fort de sa venue, t et le
« roi de France les en crut légèrement. »
Froissiïrtse trouvait le dimanche 25 février, à une heure
de relevée, à Ellham, < où le roi d'Angleterre et la roine
« et grand foison de seigneurs , de dames et damoiselles
(•) « Suscepimus fratrem nostrum veniendocum ducentisequi-
« tibus, ibidem morando et exinde ad partes Franciœ redeundo,in
«salvum et securum conductum nostrum>>(40 décembre 4363).—
SI l'on pouvait croire Brantôme, le roi Je.in serait revenue Lon-
dres pour revoir la comtesse de Salisbury. La belle Alix de Salis-
bury avait plus de cinquante ans. C'est à peu près l'ûge que les
historiens, moins complaisants que les poètes, donnent à Dianede
Poitiers au moment où elle brillait sans rivale à Anet et à Fon-
tainebleau; à Bérénice, lorsque Titus voulut quitter pour elle
l'empire du monde ; à Hélène, quand Ménélas la disputait à Paris.
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« estoient, toutes appareillées pour le recevoir,» et il
ajoute que son retour fut signalé par « de grands esbat-
« temens, » où le sire de Coucy s'efforça de bien danser
et de bien chanter au grand plaisir des Français et des
Anglais (').
Le roi de France se rendit d'Eltham à Londres à Thôtel
de Savoie, accueilli partout sur son passage t en grand'
« révérance et grand foison de niénestrandies. t L'hiver
se passa « liement et amoureusement en grands reveaux
« et récréations, en disners et en soupers et en autres ma-
« nières. » Le roi Jean aimait les lettres. Pendant sa pre
mière captivité en Angleterre, il se plaisait à lire les
romans du Loherenc Garin et du Tournoiement d'Ante-
crist , et faisait composer par son chapelain Gace de le
Bingne le poëme des Déduits, « pour que son fils fust
« mieulx enseigné en mœurs et en vertus. » Il avait un
rot des ménestereulœ, mais cela ne lui suffisait point , et
il voulait qiie la postérité lui reconnût sinon la gloire
des armes, au moins celle d'avoir protégé quelque
grand poëte. A défaut de Pétrarque, qui résista à ses
instances, il s'applaudit, sans doute, de rencontrer Frois-
sart h Londres. Aussi Froissa rt, faisant allusion aux pré-
sents qu'il reçut de lui, rappelle-t-il qu'il fut de son hôtel,
(•) Ces talents n'élaient pas étrangers aux qualités requises
chez un chevalier : « Jean d'Arondel, dit Froissart, estoit un
u gentil homme, jeune et frisque, bien joutant, bien dansant et
w bien chantant. » Chron. IV, 42.
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et telle est lorigine de la ballade qui commence par ce
vers :
Entre Eltem et Westmoustier.
Trois mois se passèrent, et le roi Jean mourutàThôtclde
Savoie, tce dontleroyd'Engleterrefut moult courroucé »
Froissart n'avait pas quitté la cour d'Angleterre,
et la reine , satisfaite des résultats de son premier
voyage d'enquête, s'applaudissait chaque jour de plus en
plus de l'avoir choisi pour son clerc. Elle lui confiait elle-
même ses propres souvenirs , ceux de sa jeunesse , alors
qu'à la vue du jeune Edouard arrivant à Valenciennes
avec sa mère en pleurs, elle se sentit portée t plus que
« nulles de ses sœurs à lui tenir comp.iignie. » De son
côté , le prince fugitif < s'inclinoit de regard et d'amour
« sur elle plus que sur les autres ('). » Que ces doux récits
allaient bien à l'imagination de Froissart chroniqueur et
poëte ! Que ce mot amour lui semblait gracieux quand il
descendait des lèvres de la plus noble des reines, com-
pagne fidèle et dévouée du monarque le plus courageux et
le plus illustre de son temps! charmant et naïf épisode
que quelque peintre du Hainaut, compatriote de la reine
Philippe et de Froissart, et rival d'André Beau-Neveu,
devrait se faire honneur de retracer sur la toile.
Mais les études historiques de Froissart embrassent bien
(•) «Ainsi Tai-je depuis ouï recorder à la bonne dame qui fut
«roined'Engleterre. « (liro)i. ï, t, 15.
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des questions plus graves et plus sérieuses. C'est ainsi qu'il
nous apprend qu'au mois d'octobre 1 364 il accompagna à
Douvres le roiÉdouardIlI,quiy eut une entrevue avec le
comte de Flandre, Louis de Maie. Il s'agissait du mariage
de l'un des princes anglais avec l'héritière des comtés de
Flandre et d'Artois, qu'on pressait Charles V d'épouser et
qui porta si haut par son union avec Philippe le Hardi la
puissance des ducs de Bourgogne. On offrait à Louis de
Maie, toujours prodigue et avide, cent mille francs. Il les
accepta . et ce fut en sa présence que les députés des
communes flamandes signèrent à Douvres le traité du
19 octobre 1364. « Si furent le roi d'Engleterre et le
« comte de Flandre environ trois jours en festes et en
« esbattements ; et quand ils eurent assez révélé et joué et
« fait ce pour quoy ils estoient là assemblés , le comte de
« Flandre prit congé au roi d'Engleterre. »
Pendant ces négociations, un poursuivant d'armes ar-
rivait à Douvres avec des lettres du comte de Montfort,
qui annonçait la victoire d'Auray. Telle fut la joie du roi
d'Angleterre qu'il le combla de présents et le créa son
héraut en lui donnant le nom de Windsor. Mais, dès qu'il
eut quitté le roi, un jeune clerc de vingt-sept ans, s'ap-
prochant de lui, l'interrogea de nouveau sur les détails de
la guerre de Bretagne, et ne le quitta qu'après avoir ajouté
un chapitre de plus à ses enqupMes (').
(•) « Par lequel héraut je fus informé... » Chron. 1, 2, 497.
CHAPITIIE IV.
fOYACiES ES FRANCE ET EN ITALIE.
1. Froissart sVra barque à Sandwich. — Vie erranlc des me-
ncslrels. — Le Bralwnl. — Metuo. — La Bretagne. — Bor-
deaux.— Le prince de Galles. — Retour en Angleterre.
Le moment était arrivé où Froissart devait poursuivre
ses enquêtes par delà la mer. A la paix de Bretigny avait
succédé un traité avec le roi de Navarre, et Bertrand du
Guesclin , réunissant toutes les bandes indisciplinées qui
dévastaient la France, se plaçait k leur tête pour les con-
duire en Gastille au secours de Henri do Transtamaro.
Ce fut vers les fêtes de Pâques 1366 que Froissarl
s'embarqua au port de Sandwich. Dans ce même port, on
remarquait à l'ancre un beau navire que le roi d'Angle-
terre avait donné au roi de Chypre, après l'avoir fait con-
struire pour lui-même quand il avait formé le projet de
conduire une croisade à Jérusalem; miis les guerres
Tavaient empêché de roxécuter : « Je suis dores en avant
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«trop vieux, disait-il. si en lairay convenir à mes enfiints.»
On croit déjà entendre le mot de son arrière-petit-fils,
Henri V, qui, près de mourir, interrompt son chapelain
au verset ut œdificentur mûri Jérusalem^ disant t que par
* son âme il avoit proposé de reconquérir Jérusalem si
« Dieu lui'eust laissé la vie. »
Le 15 avril 1366, Froissart était arrivé à Bruxelles, au
palais de Goudenberg, près du duc Wenceslas de Bohême
et de la duchesse Jeanne de Brabant. Là s'assemblaient en
grand nombre les ménestrels et les hérauts des princes
les plus illustres de l'Europe, ceux du roi de Danemark
comme ceux des rois de Navarre et d'Aragon , ceux du
duc de Lancastre comme ceux des ducs de Bavière et de
Brunswick- Les choses n'étaient guère changées depuis
le temps où Baudouin de Gondé se peint lui-môme revêtu
d'une robe riche et bien fourrée et s'arrêtant là où l'on
prodigue aux ménestrels bonne chère et bon vin. On
recevait volontiers les bons ménestrels, qui étaient si rares,
on ne se lassait jamais de les écouter, et ceux-ci à leur
tour s'introduisaient en disant : « Je sais de belles paroles
et de beaux dits. »
Froissart portait peut-être avec lui des lettres de re-
commandation du duc de Bourbon dont l'oncle, Jacques
de Bourbon, avait été autrefois le tuteur de Wenceslas, et
nous ne douions point qu'il n'ait trouvé à Bruxelles un
excellent accueil ; mais le receveur des finances, qui pen-
sait que son maître eût pu mieux employer son argent
qu'à encourager les ménestrels et les clercs, inscrit dans
— 75 —
son compte celte phrase où l'on sent percer son mécon-
tentement et son dédain : t Uni Fritsardo, dictori, qui est
€ cum regina Anglice^ dicto die y VI mottones ('). >
Peu de jours après, Froissart se rendit à Melun. Ici, les
traces de son voyage s effacent. Réduit à des conjectures,
nous serions disposé à penser qu'il se trouvait près du
sire de Melun lorsque celui-ci reçut comme grand cham-
bellan de France l'hommage de Jean de Montfort. Grâce
à ces circonstances favorables , il aurait exécuté alors ce
voyage de Bretagne dont il parle en termes précis sans en
déterminer la date.
Le duc de Bretagne avait épousé une fille d'Edouard 111.
11 jouissait tranquillement des droits que le traité de
Guérande lui avait reconnus, mais que de longues et
cruelles guerres avaient précédé cette paix! Les champs
de bataille de Gocherel et d'Auray voyaient blanchir
les ossements des vainqueurs et des vaincus. L'herbe ne
croissait plus sur la lande de Mivoie où avait eu lieu le
combat des Trente, et Hennebon retentissait encore du cri
héroïque de Jeanne de Montfort quand, du haut de la tour
où elle avait veillé toute la nuit, elle salua la flotte an-
glaise, dont un vent favorable enflait les voiles.
Froissart cite les enquêtes qu'il fit dans le pays (')
et assure qu'il interrogea les chevaliers des deux partis.
S'il avait appris les circonstances de la bataille d'Auray
(•) Documents cités par M. PInchart.
(•) J'en ay enquis au pays mesmement. Cliron. 1,1, H7.
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par le héraut Windsor, il connut celles de la bataille de
Cocherel par un chevalier français, t le jeune sire Antoine
« de Beaujeu , qui Iti leva bannière et y fut moult bon
« chevalier. » Rien n'allait mieux à Froissart que les ré-
cits d'Antoine de Beaujeu. Il était « grant galois, t c est-à-
dire aimable et joyeux; s'il exposait volontiers sa vie
pour l'honneur, c'est qu'il faisait peu de cas du reste , et il
disait en riant à Froissart :
AutaDt vaudroit au jugement
Estront de chien que marc d'argent.
De la Bretagne, Froissart put continuer son voyage en
passant par Nantes et par la Rochelle, car vers la fin de
décembre nous le trouvons à Bordeaux, où naquit peu de
jours après, au milieu de l'éclat de la puissance et de la
gloire, un petit-fils d'Edouard III, dont la destinée devait
être bien différente de celle de son père et de son aïeul.
Froissart ofFrit-il à cette occasion quelques vers au
prince de Galles? De son côté le prince de Galles fit-il
quelques présents au poète ? Partageait-il les goûts de sji
mère? Nous l'ignorons. Un auteur assez peu digne de foi
assure, il est vrai, qu'il écrivit un traité des droits d'ar-
mes (•) ; mais il est probable qu'il a confondu le prince
(>) C'est Antoine de la Salie qui le dit dans la Consolation de
madame du Fresne. En retrouverait-on quelque chose dans la
vaste compilation de Christine dePisan qui porte le même titre?
— 77 —
Noir et sou frère le duc de Glocester, qui assez longtemps
après (vers 1390) fil rédiger V ordonnance d'Engkterre
pour le gaye de bataille. Le prince de Galles oublia quel-
que peu les droits d'armes lors du sac de Limoges. On ne
permit pas au duc de Glocest^r de recourir au gage de
bataille quand, accusé de trahison, il fut décapité par
Tordre de son neveu au chûteau de Calais.
Froissart se borne à nous apprendre « que Testât du
.€ prince à Bordeaux estoit adonc si grand et si estolTé
c que nul autre de prince ni de seigneur ne s'acomparoit
« au sien , ni de tenir grand foison de chevaliers ,
c d'escuyers, de dames et de damoiselles, et de faire
t grands frais. » Il Taccompagna à Dax et s'y trouvait au
moment où y arriva le duc de Lancastre. Il espérait suivre
les fils d'Edouard III en Espagne et traverser avec eux ce
pas de Roncevaux, presque constamment rempli t de
t neige et de froidure, » qui rappelait à sa mémoire le der-
nier exploit et la dernière heure de Roland, quand il
reçut une mission qui le ramena en Angleterre. Mais il y
resta peu de temps : une occasion favorable s'offrait à lui
pour revoir sa famille et son pays.
Le 8 juillet 1 367 le roi d'Angleterre avait fait adresser
îi Gui de Blois les lettres suivantes :
« Le roi, à nostre très-cher cousin Guy de Blois, sei-
« gneurde Beaumonten Hanau, salut :
« Considérant par foundement la long demoere que fait
K avez pardevers nous en hostage, et que depuis vostrc
« entrer en hostage vous n'avez esté eslargis pour visiter
7.
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« vos parlycs et amys, ce qui vous a apparu dure chose ,
« De quoi nous en avons molt grande compassion et
« vous douons licence et congié de partir hors de nostre
« roialme por visiter vos partyes, à confort de vous et
« de tous vos amvs. »
Il n'est pas douteux pour nous que Froissart n'ait ac-
compagne Gui de Blois en Hainaut ; mais le brave che-
valier, lasse de sa longue oisiveté, alla chercher des aven-
tures en Prusse, et notre chroniqueur, qui se trouvait le
1 9 septembre \ 367 au palais de Bruxelles, ne tarda point
à retourner à Londres.
11. Froissart accompgne le duc de Clarencc. — Fêtes à Paris,
à Cbaml^éry et à Milan. — Le roi Pierre de Chypre. —
Rome. — Mort de la reine d'Angleterre.
Lors<|ue Froiss;irt revint en Angleterre, on venait de
ct>nolure le mariage du duc de Clarenoe, Lionel d' Anvers
i\>iiimeon Tappolait. |>;irce quil était né dans cette ville
Um's dos grandes e\|><Hlilions d tdouanl IIL La princesse
dont on lui olTrait la main était Yolande de Milan, fille de
Galéas Visivnti : oUo lui ap|x>rtait ou dot qiwtre villes du
PioiiH>nt. ot do plus tvnt mille florins do Florence /\
Galoas Visoonti olait le prince le plus avide et le plus
richo do sou temps. Il achetait à ToiK^au le saug le plus
î«) Cètaîl le produit d'ejLactkNis de loat genre. « Galéas et Ber-
« »iIm« dil F^roîssiH (IV. 50^. adielo.MNit leurs lemm«;s de l'avoir
;». Ged n'était («s BBOîos vrai pour leur^gnidres.
•£>.
— 79 —
noble de TEurope, dit Villani, et, profitant des guerres
qui avaient à peu près ruiné les monarchies rivales de
France et d'Angleterre, il faisait épouser tour à tour à
son fîls la fille du roi de France, à sa fille le fils du roi
d'Angleterre.
De vastes préparatifs avaient été faits pour le voyage
du duc de Clarence : cinquante- deux navires transportè-
rent de Douvres à Calais sa suite, qui ne comprenait pas
moins de quatre cent cinquante-sept personnes et de
douze cent quatre-vingts chevaux. Pour que rien ne man-
quât à cette pompe presque royale, deux poètes l'accom-
pagnèrent ; Tun était Jean Froissart, l'autre GeofTroi
Chaucer, dont le roi venait d'élever la pension annuelle à
vingt marcs d'argent (').
Le duc de Clarence arriva à Paris le dimanche 16 avril
1368. Les ducs de Berry et de Bourgogne, qui étaient
allés au devant de lui jusqu'à Saint-Denis, le conduisirent
immédiatement au palais du Louvre, où se trouvait le roi
et où Ton avait préparé pour lui « une chambre moult
€ bien parée et aournée. » Le lendemain il dîna chez la
reine à l'hôtel Saint-Paul. « et après ledisner, Ton dan-
tcia et joua et y fist-l'en très-grant f(?ste '* .» Le mardi il y
eut dîner et souper à l'hôtel d'Artois, le niercrwli dîner et
souper au Louvre. Le roi se montra si généreux (juil
distribua en présc^nts au due de Clarence et à ceux cpii
(•)Rex... Pro bono servilio quod dilecliis valletus no-ster.
Galfridus Chaucer, nobis impeiidit. Rymer, HI, 2, p. \3G.
{') Chroniques de Sainl-Deim, VI . p 254 .
— 80 —
raccompagnaient plus de vingt mille florins. Quelle fut la
part de Froissart? Les comptes de cette époque nous
rapprendraient peut-être.
Lorsque le duc de Clarence quitta Paris le 20 avril,
Jean de Melun , grand chambellan de France, le condui-
sit jusqu'à Sens. D'autres chevaliers l'escortèrent jusqu'aux
frontières du royaume.
De nouvelles fêtes attendaient le duc de Clarence chez
le comte de Savoie, beau-frère du duc de Milan , qui parait
avoir négocié le mariage de sa nièce aussi bien que celui
de son neveu . On passa deux jours à Ghambéry f en très-
« grand revel de danses, de carolles et de tous e^ate-
« ments,» et Froissart en profita pour offrir ses vers à Amé
le Verd, ainsi qu'à la comtesse de Savoie , fille du duc de
Bourbon .
Mais rien n'égala l'éclat des fêtes de Milan. Le mariage
fut célébré au milieu d'un concours extraordinaire de
peuple à l'entrée de l'église de Sainte-Marie Majeure, et
jamais on ne vit de banquet plus splendide que celui qui
eut lieu dans la cour du palais. Trente fois on changea
tous les mets destinés aux convives, et ils eussent suffi,
dit-on, pour apaiser la faim de dix mille personnes;
trente fois on leur distribua des présents toujours variés
et toujours précieux ; tantôt des vêtements de soie et de
drap d'or, de brillantes armures, des coupes d'argent,
des bijoux enchAssés dans l'or ou dans la pourpre, tantôt
des faucons, des chiens ou des couisicrs tout capara-
çonnés.
— 81 —
A la première table, réservée aux pi inces et aux sei-
gneurs les plus illustres, siégeait un poëte couronné au
Capitole, François Pétrarque, alors entouré de tout Téclat
de sa gloire. Pétrarque, Froissart et Chaucer pouvaient se
saluer du nom de frères, comme ces divins génies qui,
dans Tépopée de Dante, tressaillent en se reconnaissant
les uns les autres.
Avant de quitter Milan, Froissart reçut du comte de
Savoie une bonne cotte-hardie de vingt florins d'or;
mais il ne parait pas avoir sollicité les bienfaits des Vis-
conti. Ces princes, avares et débauchés, protégeaient
cependant avec zèle les lettres et les arts. L'infâme Ber-
nabo lui-même, selon le témoignage du prieur de Salons,
« ama fort les hommes estudians et leur fist escriprc
€ pluiseurs beaulx livres. » Sous ces fleurs on sentait
trop la couleuvre de Milan, et le duc de Glarcnce regretta
d'avoir été séduit par ces beaux écus tous un peu souillés
de sang ou de poison, car trois mois après c il morut
€ assez merveilleusement, » dit Froissart, et l'un de ses
compagnons, Edouard le Despenser, crut devoir défier
son beau-père Galéas comme l'auteur du crime. Lors-
que Froissart juge si sévèrement Valcntine Visconti,
devenue duchesse d'Orléans, on voit qu'il se souvient de
Galéas et de Bemabo.
Froissart voyageait en Italie, comme il nous l'apprend
dans le Dit du Flarin :
Eu arroi de souffisant homme.
— 82 —
11 avait sa haqueiiée pour lui, ses roiicins pour porter sou
bagage. 11 s'arrêtait là où il voulait, et réglait à son gré
ses heures de fatigue et ses heures de repos.
Nous ignorons si, en traversant TÉridan, ce roi des
fleuves, il s'écria comme Pétrarque : « Je te salue, terre
« chère à Dieu et aux hommes, plus belle, plus fertile
« que toutes les autres, arsenal de Mars, sanctuaire de
« Thémis, séjour des Muses. » Nous savons seulement
qu'il se proposait de visiter Rome, où Urbain V venait de
rétablir le siège pontifical, et c'est en comparant avec
soin quelques noms et quelques dates qu'il nous a laissés,
que nous parviendrons à répandre un peu de lumière sur
son voyage.
Les projets si menaçants de l'empereur Charles IV
contre les Visconti semblaient dissipés quand Froissart,
quittant les plaines de la Lombardie et laissant à sa droite
vers la mer les coteaux de la Ligurie couverts de cèdres
et de palmiers et tout parfumés d'aromates, s'avança
vers les rives de l'Aruo. Ne s'arrêta-t-il pas à Florence
pour saluer le berceau de Dante, dont Chaucer et Chris-
tine de Pisan citent les vers ? Les lettres y étaient tou-
jours honorées, mais elles ne dominaient plus à la même
hauteur l'horizon des discordes de l'Italie. Boccace avait
succédé à Dante, et Pétrarque, refusant la chaire que les
Florentins lui offraient, semblait se souvenir que leur
cité avait trop souvent été ingrate pour les siens :
Parvi Florentia mater amoris.
~ 83 —
Cependant des obstacles s'opposent à ce que Froissart
poursuive son voyage. Charles IV se trouve à Vilerl>e
avec les débris de son armée et Ton craint de voir se re-
nouveler la guerre. Notre poète se dirige vers Bologne,
fameuse par son surnom de mère des études, mais bien
déchue de son antique splendeur. A peine reconnais-
sait-on de loin cette ville à la hauteur de ses tours et de
ses clochers; mais dès qu'on pénétrait dans ses murailles,
tout peignait la tristesse et la misère : plus de chansons
joyeuses, plus de jeunes filles qui dansaient dans les
rues. Li science elle-même s'était exilée en môme t^mps
que les plaisirs.
Ce fut à Bologne que Froissart rencontra le roi Pierre
de Chypre, qui revenait avec son fils de la Toscane. Il
avait déjà pu voir, soit à Londres, soit i\ Bruxelles, ce
prince qu'on signalait comme le dernier champion de la
chrétienté en Orient. Le souvenir de ses audacieuses
conquêtes de Satalie et d'Alexandrie, le souvenir non
moins digne d'admiration de la persévérance avec laquelle
il ne cessait de réclamer l'appui des rois de l'Occident^
étaient présents à l'esprit de Froissart, et il se loue beau-
coup de l'accueil que lui fit un prince si plein, comme il
le dit, d'honneur et d'amour. Eustache de Conflans, qui
l'accompagnait, raconta à Froissart les exploits de son
maître, et lui découvrit sans doute aussi les desseins qu'il
nourrissait pour l'affranchissement de l'Orient (•).
(•) C'est aussi à Eustache de Conflans que Guillaume de Ma-
chault dut le récit des malheurs du roi Pierre de Chypre.
— 84 —
Froissart suivit le roi de Chypre à Ferrare, où il reçut
(le lui, par Tintermédiaire d'un chevalier flamand, Tier-
celet de la Barre, quarante bons ducats. Il ne le quitta
peut-être qu'à Venise, où le bon prince s'embarqua le
28 septembre 1368.
Enfin, le 13 février 1369 une paix définitive est con-
clue entre l'empereur Charles IV et Galéas Visconti. Rien
ne s'oppose plus à ce que Froissart aille baiser le seuil
des apôtres, limina apostolorum .
Cette Rome visitée par Froissart en 1369, Pétrarque
nous Ta révélée dans ses pages les plus éloquentes quand
il nous décrit la ville éternelle, les cheveux épars, les
vêlements déchirés, s'adressant en suppliante à ses fils et
montrant aux uns le chemin de la gloire, aux autres
celui du ciel. Elle dit aux premiers : « Je ne suis plus
« Rome, j'ai été Rome. L'excès de mon ancienne gloire
« fait aujourd'hui l'excès de ma désolation : ombre
<k presque évanouie d'une grandeur éteinte. Ces palais
« impériaux, ces toits non moins fameux sous lesquels
K vécurent les Fabius et les Scipion, ces voies triom-
« phalcs jadis trop étroites pour le passage des captifs,
« ces arcs chargés des trophées des peuples vaincus,
« tout n'est plus que ruines, et ce sont les descendants
« des tribuns et des consuls qui, dans leur honteuse
« avarice, brisent le marbre des portiques et des statues
« élevées à la gloire de leurs aïeux : mais jusque dans ma
« misère je conserve je ne sais quel caractère de gran-
c deur et de majesté qui impose le respect et l'admira-
— 85 —
« tion. Bien que Rome soit tombée, il n est pas au monde
€ (le nom plus grand que celui de Rome. • Aux seconds '
elle tient ce langage : c C'est en liant mes destinées h
« celles de la croix que je suis devenue véritablement la
« ville éternelle. Deux mille ans, il est vrai, ont laissé sur
« mon front leur trace ineffaçable ; mais j'ai déjà tra-
« versé, sous Thumble abri de la croix, deux fois plus do
t siècles que sous Taigle orgueilleuse de Romulus. Mes
« pierres portant les traces du pied des apôtres; elles
< ont été cimentées par le sang des martyrs, et jusque
« dans mon sein , je recèle ces catacombes en quelque
t sorte bâties avec leurs ossements. Que les païens van-
€ tent leur Gapitole et le temple de Jupiter qui le couron-
t nait : le Gapitole existe encore, mais l'autel n'est plus
« celui des dieux de TOlympe, c'est l'autel du ciel,
t ara cœli. »
Malheureusement la longue absence des papes a laisse»
la Rome chrétienne tomber à peu près aussi bas (pic
la Rome païenne et confondre des souvenirs si difrérenls
dans les mômes ruines. Soixante-dix ans se sont écou-
lés depuis que la grande voix de Boniface VIII appela
trois (>ent mille pèlerins à se prosterner dans ses quatre
cent quatorze basiliques. Presque toutes étaient abandon-
nées aux injures de Tair ; la basili(jue de Latran, mère de
toutes les églises, n'avait plus de toit; les pierres qui
s'écroulaient de ses murailles jonchaient le sol, et l'on n'y
entendait plus, comme autrefois, s'élever de l'aurore à la
nuit un pieux concert d'hymnes et de prières. Le premier
I.
8
— Be-
soin d'Urbain V en rentrant à Rome avait été de s effor-
cer de porter remède à cet état de choses ; mais son sé-
jour aux bords du Tibre devait être bien court : il ne
pouvait suffire à réparer tant de monuments respectables
ou sacrés. Que de temples disparurent ! Que d'autels ne
se relevèrent point I Que de tombeaux restèrent entr ou-
verts, comme si l'heure était déjà venue où ils devaient
rendre leur proie à l'appel du dernier juge! Et néanmoins
c'était toujours la grande Rome, magna Roma^ comme
l'appelait Edouard III (').
Froissart nous a conservé quelque chose des impres-
sions de ce voyage dans ces vers du Buisson de Jonèce :
... Ce furent jadis en Rome
Li plus preu et li plus sage homme;
Car par sens tous les arts passèrent,
Et par armes les forts quassèrent
Et mirent toutes nations
Enclines à leurs actions.
Il lui était réservé de saluer au milieu de ces débris
froids et mutilés un débris vivant des jeux de la fortune.
Un empereur d'Orient, Jean Paléologue, errait tristement
entre ces monuments élevés par les successeurs d'Au-
guste. Pauvre et malheureux, il était venu implorer
l'appui d'Urbain V. Il semblait que ce que Constantin
avait fait pour Rome, Rome était tenue de le faire pour
(«) M^na Roma. Charte du 18 juillet 1350. Rymer.)
— 87 —
les derniers héritiers de Constantin. Mais sa fortune ne
devait pas plus se relever que ces hautes colonnes éten-
dues à ses pieds. Où la vanité des grandeurs humaines
est-elle plus frappante, plus manifeste que sur ces sept
collines où ont surgi toutes les gloires de l'antiquité et où
jusqu'aux temps modernes toutes les gloires viennent se
reposer tour à tour comme pour y chercher des leçons et
des exemples? De TOrient à l'Occident, puissance, re-
nommée, beauté, tout ce qui brille , tout ce qui charme,
passe et s'évanouit avec la même rapidité ; mais il semble
qu'à Rome on comprenne mieux que partout ailleurs le
néant des gloires du monde.
Un jour on vint annoncer à Froissart que le bon roi
Pierre de Chypre, qui avait toujours échappé à la mort
dans les combats qu'il livra aux infidèles, avait péri dans
l'ombre de la nuit, assassiné par ses chevaliers, qui
trouvaient des complices jusque dans sa famille.
Un autre jour, un deuil plus cruel encore le frappa
mopinémcnt. Des messagers, arrivés de l'autre côté des
Alpes, lui apprirent que sa généreuse protectrice, la
bonne reine Philippe, avait rendu le dernier soupir le
14 août 1369, en demandant à Edouard III de se faire
ensevelir près d'elle, et n'ayant jamais fait, ni pensé
€ chose par quoy elle dust perdre la gloire des
« cieulx. »
C'était, s'écrie tristement Froissart, « la plus gentil
« reine, plus large et plus courtoise qui oncques régna
« en son temps, » et il résume h la fois les titres qu'elle
— 88 —
possédait à sa reconnaissance et à celle de la postérité
(^uand il s'écrie :
Pbelippe ot nom la noble dame.
Propices 11 soit Dlex à Fâme !
J*eD suis bien tenus de pryer
Et ses larghèces escryer,
Car elle me fist et créa.
CHAPITRE V.
FROISSART A LA COIIR DE BRABANT. — lESTINES.
I. Retour de Froissart. -— Le duc et la duchesse de Brabant.
— Le palais de Bruxelles. — Corlenberg, Genappc, Mor-
lanwez.
La patrie adoptive que Froissart devait depuis huit ans
aux bienfaits de la reine d'Angleterre n'existait plus pour
lui, et rien désormais ne devait le retenir loin de ce bon
et doux pays dont elle aimait tant à l'entretenir. Il quitta
donc l'Italie pour retourner dans le Hainaut en suivant
une autre route, c'est-à-dire, selon ce qui est le plus
vraisemblable, en traversant l'Alsace et la Lorraine. 11
put rencontrer, vers les bords du Rhin, Gui de Blois qui
revenait de Prusse, et nous savons que notre chroni-
queur se trouvait avec lui, vers la fin de Tannée 13G9,
au château de Beaumont (').
Cependant Gui de Blois entreprit d'autres voyages, et
(') Compte des dépenses de la maison de Jean de Chàlillon,
de 1369, cité par M. Pinchart.
8.
— 90 — .
Froissait se rendit à Bruxelles, où il vit son ami
Richard Stury, qui arrivait d'Angleterre. 'Un compte
nous apprend qu'il reçut, au mois de juin 1370, de la
duchesse de Brabant la somme de seize francs ou vingt
moutons, pour un nouveau livre écrit en français, de
uno novo libro gallico. C'était sans doute quelque
poëme (').
Si Jeanne de Brabant s'était fait aimer de ses sujets par
sa générosité, sa piété et son caractère doux et conci-
liant , qui la porta à interposer plus tard son arbitrage en
faveur des communes de Flandre, elle tenait aussi de ses
ancêtres cet amour des lettres qui honore les meilleurs
princes. Son père, le duc Jean III, avait cultivé la poésie
comme Jean I", comme Henri III, qui s'était placé si haut
dans l'histoire littéraire du xni® siècle, non-seulement
parce que sa fille, devenue reine de France, partagea ses
goûts, mais aussi parce que ce fut pour lui que le roi
Adenez composa Aimeri de Narhonne, Berte aus grans
piéSj Ogier le Danois et Cléomadès. Gonibien de doux sou-
venirs ces romans ne rappelaient-ils pas à Froissart, sur-
tout celui de Cléomadès, que sa dame se plaisait à lire :
Il fut bien fés
Et dittés amoureusement.
Wenceslas de Luxembourg, issu d'une maison long-
(•) DominaB ducissœ, quos uUerius dederat uni Frissardo, dic-
ta tori, de uno novo libro gallico, sibi liberato.— Toujours le même
dédain de Thomme de finance pour rhoaune de lettres !
— 91 —
temps ennemie des ducs de Brabant, faisait aussi des
vers, et jamais prince ne porta plus loin l'ardeur des
joutes et des tournois. On avait complètement oublie à
Bruxelles la triste fin du duc Jean l", frappé mortelle-
ment dans un de ces divertissements, après avoir assiste
à soixante-dix tournois en France, en Angleterre et en
Allemagne.
La duchesse de Brabant avait épousé en premières
noces le comte de Hainaut, frère de Jean de Beaumont et
oncle de Gui de Blois. Wenceslas était le fils de Jean,
roi de Bohême. Son aïeul avait épousé Marguerite de
Brabant, son bisaïeul Béatrice d'Avesnes. Un lien de plus
unissait ces illustres maisons de Ilainaut, de Brabant, de
Luxembourg, de Blois : c'était une protection généreuse
et incessante pour tout ce qui intéressait le développement
des lettres et des arts.
Un seul reproche s'élevait du sein des bourgeoisies et
des corporations industrielles contre Jeanne et Wences-
las. Leur prodigalité épuisait sans cesse le trésor, mais
ils se montraient alFables et doux, pleins de respect pour
les privilèges des villes , et de zèle pour les intérêts du
commerce ('). Tout ceci n'excusait-il pas un peu ce luxe
(•) Sans travailler le peuple, ni mettre nulles mauvaises or-
donnances, ni coustumes. Chron. lïl, 93.
Justitiam foveat, utjustus arbiterœqui,
Dux, ne subjecti sua jura périr equerantur,
dit le poète contemporain Galigator, cité par Divaîus.
— 92 —
que Froissart admira et cette générosité qu'il éprouva à
plusieurs reprises?
Le duc et la ducoise aussi
De Brabant moult je regrasci ;
Car ils m'ont tout dis esté tel
Que euls, le leur et leur hostel
Ai-je trouvé large et courtois.
Tous les autres poètes du temps célébraient avec le
même enthousiasme leur splendide hospitalité.
Ëustachc Deschamps, qui ne se plaignait en Hainaut
et en Brabant que des sauces à la moutarde que lui ser-
vaient toujours les hôteliers ('), salue Bruxelles comme le
(') En Haynaut et en Brabant ay
Aprins à sauces ordonner.
Es hostels où je me logea y,
Mefîst-on loudis apporter
A rost, à mouton, à sangler,
A lièvre, à connin, à ostarde.
A poisson d'eau douce et de mer,
Tousjours sans demander, nioustarde.
Harens frès quis et demanday.
Carpe au cabaret pour dyner ;
Bequet en l'eaue y ordonnay
Et grasses soUes au soupper ;
A Brusselles fls demander
Sauce vert. Le cler me regarde :
Par un vallet me fist donner,
Tousjours sans demander, moustarde.
— 93 —
séjour de t(ms délis, où Ton trouve douce cwnjtaf/nie et
courtoises yens :
• Adieu beauté, liesse, tous délis,
Chanter, daucer, et tous esbatemeus !
Cent mille fois à vous me recommans.
Brusselle, adieu, où les bains sont jolis,
Les estuves, les fillettes plaisans !
Adieu beauté, liesse et tous délis !
Belles chambres, vins de Rin, mois lits,
Connins, plouviers, et capons et fesans,
Compagnie douce et courtoises gens,
Adieu beauté, liesse et tous délis !
Le palais de Coudeuberg, qui devait sou nom à une
colline exposée aux vents et aux frimas, dominait de ses
créneaux et de ses tourelles la ville industrielle placée au-
dessous comme aux pieds de son seigneur. On avait
commencé vers l'est quehjucs plantations pour former un
parc. Là s'ébattaient les chevaliers, les écuyers et les
dames : on chantait la gloire et les plaisirs. A une autre
époque, le parc de Bruxelles abritera sous ses épais om-
brages l'oubli des vanités du monde, soit cjue Philippe le
Bon le traverse, caché aux regards de ses courtisiuis, le
jour où il se réfugie chez son veneur d'Alsemberghe, soit
que Charles-Quint s'y retire, ayant déjà déposé la pour-
pre, et attendant que sa cellule soit prête dans le cloître
où il veut mourir.
Froissart aime à citer dans ses chroniques ce palais de
Coudenberg où le duc et la duchesse de Brabant rece-
— 94 —
vaient les princes étrangers c grandement et liement en
« disners, en soupers, en reviaulx et en esbattements ;
« car bien le sçavoient îaire ; » là souvent « il y avoit
« grosse feste de joustes et de behours où tous les sei-
« gneurs estoient assemblés. »
C'est à Guillaume de Machault que nous demanderons
le tableau des fêtes non moins brillantes que donnait le
duc de Brabant dans ses châteaux de Gorteaberg et de
Tervueren, de Genappe et de Morlanwez :
Messagiers et garçons d'estables
Dressent fourmes, trestiaux et tables ;
Oui les véist troter et courre,
Herbe apporter, tapis et courre.
Braire, crier et ramoner,
Et Tun à Tautre araispner
François, bretons et alemanl,
Lombard, anglois, oc et normant
Et maint autre divers langage,
G'estoit à oïr droite rage.
Mais ce qui faisait bientôt oublier les clameurs confu-
ses des valets, c'était la douce harmonie de tous les
instruments connus en ce temps-là : vièles, guiteimeSy
cUoleHj psalterions, harpeSj tampours, trompes, naquaires,
orgues y cornemuses j cymbales ^ clochettes y flahute bre-
haingne,
Buisnies, èles, monocorde
Où il n'a qu'une seule corde,
— 93 -
Et muse de blés tout ensemble.
Il me samble
Qu'oncques mais tele mélodie
Ne fu véue ne oye.
Bientôt on se livrait aux danses et aux jeux, et quelle
que fût la variété des goûts, bien plus grande encore était
la variété des plaisirs :
Et là n'ot-il celui, ne celle
Qui se vosist esbanoier,
Danser, chanter ou festoier
De tables, d'eschecs, de parsons,
Par gieus, par nottes ou par sons,
Qui là ne trouvast sans arrest
A son veuil, Tesbattement prest (').
II. BalailledeBastwciler.- Captivité de Wenceslas.— Yolande
de Bar. — Le siège de Fcglise de Revigny.
Cependant au milieu de ces fêtes retentit un cri de
guerre. L'archidiacre de Hainaut, Jean 'T Serclaes, et
d'autres députés envoyés vers le duc de Juliers pour qu'il
fît cesser les déprédations dont se plaignaient les mar-
chands des foires du Rhin, n'avaient obtenu aucune ré-
ponse satisfaisante, et le duc Wenceslas avait réuni ses
(•) Le poëme de Guillaume de Machault, auquel nous emprun-
tons ces vers, fut, croyons-nous, composé pour Wenceslas.
— 96 —
chevaliers pour tirer vengeance de ces insultes. « Pour
« ce jour, (lit Froissarl , le duc avoit delez lui quatre
« écuyers de grandVolonté et grand' vaillance, et bien
a taillés de servir un hault prince; car ils avoient vu
< plusieurs grans faits d'armes. » L'un d'eux était le
prévôt de Binche, mcssire Gérard d'Obies, mais tout son
courage fut inutile. La bataille de Bastweiler fut pour le
duc Wenceslas une véritable journée de Crécy ; seule-
ment cette fois ce ne furent pas les archers génois qui
empêchèrent la voie aux chevaliers et aux hommes d'ar-
mes, mais les bourgeois de Bruxelles, qui s'étaient mon-
trés plus disposés à bien dîner qu'à bien combattre, car
ils portaient « bouteilles pleines de vin troussées à leurs
« selles, et aussi pain et fromage ou pâtés de saumons,
« de truites et d'anguilles, enveloppés de belles petites
« blanches touailles ('). » Gérard d'Obies les chassa en
frappant leurs chevaux de son glaive. Il oubliait que ces
bourgeois avaient, sous la conduite d'Everard 'TSerclaes,
rendu par leur courage au duc Wenceslas les clés de sa
capitale, alors que ses plus braves chevaliers s'étaient
dispersés en voyant le sire d'Assche abandonner sa ban-
nière.
Wenceslas, tombé au pouvoir de ses ennemis, fut con-
(•) Chron. III, 93. Froissart revient plus loin sur Vaise des
Brabançons : w Car où que où ils soient ou que ils vont, ils
« veulent estre en vins et en viandes et en délices jusqu es au
« cou. » Chr. III, 1U. <#*
— 97 —
(luit au château de Niedecken, mais sa fierté restait
inébranlable. Il apprit un jour que le duc de Juliers
s'était amusé à essayer une superbe cotte d'armes, toute
tissue d'or, que la duchesse de Brabant envoyait à son
époux prisonnier, t Croit-on, s'écria- t-il, que le fils d'un
« roi doive porteries vêtements qui ont déjà servi àGuil-
« laume de Juliers? » Et il la donna au héraut qui la lui
avait apportée (*). 11 fallut l'intervention de son frère,
l'empereur Charles IV, pour qu'il fût rendu à la liberté,
après une captivité de près d'une année.
Ce fut à ce sujet que Froissart composa, vers 1372,
son poème de la Prisfm amoureuse, qui est plutôt un livre
de moralité et d'amour, comme il en savait faire, qu'un
traité de consolation. On y rencontre toutefois quelques
allusions aux événements qui venaient de s'accomplir, ci
il est facile de reconnaître la puissante médiation de
Charles IV dans les vers où Wenceslas s'exprime en ces
termes :
Cil qui me tiennent sus foi
Pour prisonnier...
Auront de ii si grant effroi
Qu'il me délivreront, je croi(').
Froissart reçut-il quelque don du duc de Brabant pour
ce poëme ? On n'en voit aucune trace dans les comptes
de la maison de Wenceslas, et on comprendrait aisément
(•) Zantfliet, Amp). Coll. V, col. 297.
{') Manuscrit de la Bibliothèque Impériale de Paris.
I. 9
— 98 —
que le payement d'une rançon considérable Tait réduit en
ces circonstances à une parcimonie tout exceptionnelle.
Lorsque le trésor se trouvait vide à Bruxelles, ce qui
n'arrivait que trop fréquemment, Froissart ne rencon-
trait-il pas vers les frontières du Brabant, du Hainaut et
de la Flandre d'autres protecteurs ? N'offrit-il point, pour
n'en citer qu'un exemple, ses hommages et ses vers à
Yolande de Bar, que célébra Eustache Deschamps? Ce fait
n'aurait rien d'invraisemblable. Les forêts et les étangs
qui entouraient le château de Nieppe en rendaient le sé-
jour si agréable que, selon l'auteur de la Chanson d^An-
tioche, le comte Robert de Flandre, au milieu des mer-
veilles de l'Orient, ne pouvait s'empêcher de s'écrier :
Mieux aim le bos de Niepe, la large cacerie,
Et de mes bels viviers la rice pescerie
Que tote ceste terre...
Yolande de Bar était hardie et portée aux aventures,
comme sa cousine Jeanne de Montfort Elle avait osé ré-
sister aux ordres du roi de France ; assiégée par Henri de
Pierrepont, qu'il avait envoyé la combattre, elle se vengea
erl le faisant enlever au bois de Vincennes, sous les yeux
du roi, et refusa de le rendre à la liberté. Prisonnière à
son tour, elle s'échappa de la tour du Temple, fut reprise
par le sire de Longue val, et appela du fond de sa prison
le haze de Flandre à prendre les armes en sa faveur.
Toute sa vie devait être remplie d'agitation et de trouble,
mais elle chercha vainement à ranimer, au milieu de tant
— 99 —
de princes voisins plus puissants qu'elle, ces rêves d'in-
dépendance qu'elle avait recueillis dans Théritage de son
aïeul Gui de Dampierre.
Yolande avait pour lieutenant, dans ses Etats de Bar,
Henri d'Antoing, issu de la maison de Melun chère à
Froissart, et cité lui-même dans ses chroniques comme
un gentil chevalier dont il recommande Tâme à la misé-
ricorde divine.
La veille des fêtes de Pûques 1 373, les fils d'un écuyer
nommé Guillaume de Grise, sachant que le curé de Revi-
gny était dans son église occupé à confesser une femme,
l'attendirent, le blessèrent grièvement et se réfugièrent
aussitôt après dans le clocher, c Laquelle chose vint h la
< cognoissance de messire Henri d'An toi ng, lequel y
« envoya incontinent messire Jean de Hingètes, Jehan
« de Revigny, Jehan de Garnin, Michel de Briart, Jehan
« Froissart, Jehan de la Litière, ausquiels il fist com-
« mandement, comme lieutenant de madame la comtesse
« de Bar, que, tantost eulx venus audit lieu, ils se
« meissent tout autour de l'église où iceulx malfaiteurs
« esloienl, adfm 'qu'ils n'en ississent, toutesvoies sens y
« faire aucun assaut ou cas où il se voudroient courtoi-
a sèment rendre, et, se rendre ne se vouloient, que il les
« assaillissent et preissent par force : au commandement
« duquel messire Henri les devant nommés obéirent. »
J^s coupables aimèrent mieux se défendre que capituler ;
ils lancèrent de grosses pierres du haut de la tour. Il
fallut monter à l'assaut, mais à peine Gobert et Stieve-
— 100 —
nin de Crise avaient-ils été pris et jetés en prison, que
l'évoque de Toul les réclama comme clercs, et ils profitè-
rent de ce moment pour briser les portes de leur cachot
et s'éloigner. Certes, ces hommes n'étaient pas en habit
de clercs et ne se conduisaient « mie clergarament ; »
mais s'ils l'étaient par hasard, Jean de Hingètes, Jean de
Carnin, Michel de Briarde, Jean Froissart et leurs compa-
gnons sollicitent humblement, dans le document que
nous avons sous les yeux, « le bénéfice d'absolution ('). »
Ce Jean Froissart est-il bien notre chroniqueur? Est-ce
bien lui que nous voyons monter à l'assaut au milieu
d'une grêle de pierres et s'emparer bravement de ces mal-
fciiteurs armés de haches? Certes, ce serait là une face
toute nouvelle de sa physionomie. Lorsqu'il nous parle,
dans le Buisson de Jonèce, de ces batailles où il se trouve-
rait fort mal s'il y était malgré lui, cela veut- il dire qu'il
y en eut au moins une à laquelle il prit part volontiers?
Nous n'osons l'affirmer, tant cette hypothèse contrarie
toutes les idées reçues jusqu'à ce jour. Mais il n'est pas
moins vrai que les relations de Froissart avec Henri
d'Antoing pourraient expHquer à la rigueur que, dans
un péril urgent, le lieutenant de la comtesse de Bar eût
envoyé à Revigny, avec les écuyers barrois et flamands
qui étaient avec lui, notre chroniqueur, alors dans toute
1 1 force de l'Age, et la date même de ce fait se concilierait
(•) Je dois ce document, conservé aux archives de Lille, à
Tobligeance de M Le Glay.
(
— 101 —
aisément avec la biographie de Froissart. Il aurait <juillé
les États de la comtesse de Bar pour ne pas être inquiété
par révoque de Toul, et serait revenu à Bruxelles, où, a
léfaut d'une pension à vie comme celle de Chaucer, il
aurait sollicité et obtenu un bénéfice, et le vengeur du
curé de Revigny serait devenu ainsi curé de Leslincs.
m. Gérard d'Obies. prévôt de Rinche.— La cure de Leslinos.
— Les tavernicrs. — Le bâtard de Brabant et le roman de
Caton. — La Salle de Binche.
Comment Froissart obtint-il le bénéfice de Lestines:f
Nous croyons que ce fut grâce à Tappui dévoué d'un de
ses amis, Gérard d'Obies (*), prévôt de Binche, qui était
en même temps le confident le plus intime du duc Wen-
ceslas. Il avait autrefois vaillamment fait la guerre; mais
depuis qu'il habitait Binche, il oubliait les combats pour
les joutes, et les périls pour les danses et les banquets.
C'était à lui que s'adressait Wenceslas (piand il voulait
(') Froissart cite aussi Jean d*Obies qui mourut dans une
croisade de Prusse. Obies était un arrière-fief de la terre de
Bavay dans la pairie de Ghièvres. Le château fut brûlé par les
Français en ^340 II ne faut pas le confondre avec le chûteau
d'Obies près de Mortagne, qui appartenait à Jacques de Wer-
chin. L'une des dernières héritières du prévôt de Binche, Marie-
Catherine d'Obies ou Dubies, épousa, au xviii'- siècle, M. de
Secus.
9.
— 102 —
inviter à ses fôtes les chanoinesses de Nivelles, de Mons et
de Maubeuge et les filles des barons du Hainaut, telles
que mesdemoiselles d'Aigremont ou mademoiselle de Tra-
zegnies, et si le prévôt de Bincbe connaissait d'autres
belles, il était autorisé à placer leurs noms sur les lettres
qui lui étaient adressées de Bruxelles « sans superscrip-
« tion (') . » Parfois, pour rendre plus d'honneur aux nobles
daraoiselles dont il escortait le chariot avec ses hommes
d'armes, il mettait sa ceinture en gage ; mais on ne l'en
estimait que plus. N'arriva-t-il pas aussi au duc de Bour-
gogne, Philippe le Hardi, de mettre un jour sa ceinture
en gage entre les mains du duc de Bourbon pour une par-
tie perdue au jeu de paume ?
Gérard d'Obies entretint avec Froissart de longues re-
lations. Les unes, légères et joyeuses, sont rappelées dans
ses poésies ; les autres, plus graves, ont sans doute laissé
quelque trace dans ses chroniques.
A une lieue de Binche se trouve im village nommé
Lestines-au-Mont, pour le distinguer d'un village voisin
qui s'appelle Lestines-au- Val . Froissart désigne Lestines
comme une grant ville, et ce qu'il dit du bénéfice attaché
à son titre de curé permet de croire qu'il était important.
Nous savons d'ailleurs par quelques lignes de Folcwin,
abbé de Lobbes, que dès le \* siècle il était l'objet de con-
voitises et d'usurpations plus ou moins légitimes ('), et il
(•) Documents cités par M. Pinchart.
(') Lephtiuas oomen est fundi in page Hainoensi, olim
sedes regia, cum adhuc pax et justitia sibi obviarent in terra,
— 103 —
était encore assez considérable au xiv* siècle pour que
cette cure se trouvât placée dans un tableau de répartition
de taxes ecclésiastiques immédiatement après celles d'Alost
et deMalines (').
Indépendamment de son bénéfice, Froissart recevait,
paraît-il, une pension du duc de Brabant (*), qui de plus
lui faisait remettre chaque automne, après la moisson,
quelques muids de blé (') ; mais Froissart n'était pas plus
DUDC in beneficium plurimis distributus, vix sufficit annuis re-
ditibus unius. ^ (Mirac. s. Ursmari, ap. BoU.)
(') Cameracum christianum, éd. de M. Le Glay, p. 498.
Lacurne de Sainte-Palaye a confonda Lessines (près de Gram-
moDt) et Lestines (près de Binche). Lestines n'est aujoard'bui
qu'un village de 1 ,700 habitants.
(') A monsieur Jehan Frouissart, cureit à Lestines-ou-Mont,
par un plakiet soubs le sinet de monseigneur, xx pettis mou-
tons qui valent xxvn livres {i9 septembre 4373).
Par un plakiet de monseigneur, donnet à messire Jehan
Froissart, cureit de Lestines, iiii doubles moutons, vallent vn
livres x sous (4 juin 4376).
Par lettres de monsieur le duc, délivreit à monsieur Fruus-
sart VII moutons de Brabant (même date).
Par lettres de monseigneur le duc, donneit à messire Jehan
Fruissart vi francs françois, vallent vn livres x sous (27 avril
4379). (Comptes de la prévôté de Binche, cités par M. Pinchart.)
(^) Par un plakiet de monseigneur à messire Jehan Froissart,
curet de Lestines-ou-Mont, le pénultiesme jour du mois d'octo-
bre l'an Ixxiiii, délivret vj muis.
Par un plakiet de monseigneur le duc, donnet à messire Jehan
— 104 —
économe de son blé que de son argent, et il dit lui-même
dans le Dit du Florin :
Si n'enmas-je bleds en greniers.
Nous savons aussi que la collation du bénéfice de Lesti-
nes appartenait au chapitredeCambray.Wenceslaset Jean
de filois, alliés tous les deux à la maison de Robert de
Genève, alors évoque de Cambray, purent lui adresser en
faveur de Froissart quelques recommandations, qui furent
d autant mieux reçues que ce prélat appartenait aussi
d'assez près à la maison de Savoie, dont le jeune clerc
avait reçu les bienfaits à Ghambéry.
Rapprochement remarquable! L'évoque de Gambray,
Robert de Genève, à qui put être présentée celte requête,
l'archidiacre de Valenciennes, Pierre Roger, à l'avis du-
quel elle fut peut-être soumise, devaient tous les deux
occuper le trône pontifical, transféré par le premier à
Avignon, rétabli par le second à Rome.
En relisant avec soin les documents du temps, on
trouve près de Froissart deux hommes qui, par leur
nom, semblent au premier abord appartenir à la même
Frouissart,curet de Lestines-ou-Mont, le xviije jour doudit mois,
délivret à lui viij muis de blet (octobre ^375).
Par un plakiet de monseigneur le ducq donnet le xj' jour de
décembre l'an Ixxvj, à monsieur Jehan Frouissart, curet de
Lestines-ou-Mont, délivret si qu'il appert par celui plukiet :
iiij muis. (Comptes de la prévôté de Bjnche.)
— 105 —
famille : Moreau de Lestines et Jakemctde Lestines. L'un,
Moreau de Lestiues, étiiit un brave chevalier qui, en
1340, s'associa à une aventureuse entreprise pour sem-
parer du duc de Normandie; Tautre, Jakemet de Lesti-
nes, n'était qu un obscur ménestrel ; mais Froissart,
après avoir devisé d'armes avec le seigneur, s'arrêtait
|>eut-étre à entendre les chants du ménestrel, comme
tant de princes et de barons avaient prêté l'oreille à ses
propres vers.
Passerai-je sous silence ces taverniers de Lestines à
qui le bon curé, un peu négligent, un peu insouciant et
trop aisé à tromper, laissa cinq cents francs? Les mœurs
du temps justifient assez ces loisirs.
Le chevaleresque bailli deSenlis, Ëustacho Deschamps,
publiait au même moment la charte poétique des bons
buveurs qui fréquentent assidûment les tavernes de
Champagne (*), et le grave continuateur de Guillaume do
Nangis, Jean <lc Venette, religieux carme de Paris, allait
bien plus loin encore quand, à propos des noces de
(') La charte de tous ceux qui s'adoDocnt
A suir tuTerne à Vertus,
fut publiée, comme le dit l'auteur,
En buvant yiu do grant liqueur,
L'an de grâce Noslrc Seigneur
Mil CGC et LX et douze.
Selon Legrand d'Aussy, le concile d'Aix-la-Chapelle, en 817,
avait permis aux chanoines de boire chaque jour une quantité
de vin égale à un po ds de cinq livres.
— 106 —
Cana, il s'arrêtait à chanter le vin qui remplissait les
coupes sans que les amphores se vidassent :
Pleust à Dieu, pour moy esbatre,
Qu'en tenisse trois los ou quatre,
Voire une isdrie toute plaine !
Si en buvroie à grant halaine.
Le tyran de Milan, Bernabo, était le seul qui pût son-
ger, selon Froissart, « à remettre les religieux aux œufs
« et au petit vin pour avoir claire voix et chanter plus
« haut. »
Ces taverniers de Lestines étaient d'ailleurs les plus
notables habitants de la ville. L'un, nommé Paul, fournis-
sait à Wenceslas du vin blanc et du vin vermeil ; l'autre,
Golard Ninin, qui partageait avec lui l'honneur de fournir
le vin que buvaient le duc et la duchesse de Brabant pen-
dant leur séjour à la Salle de Binche, était de plus mayeur
de Lestines et de Bray, et il existe une charte du i 1 juin
1 379 , portant le sceau de Golard , où il est cité comme
témoin après Robert de Namur et Simon de Lalaing.
Froissart devait-il rougir de hanter des taverniers d'aussi
bonne condition ? N'avait-il pas vu à Londres cinq rois
(les rois d'Angleterre, de France, d'Ecosse, de Danemark
et de Chypre) aller s'ébattre chez le tavernier Henri
Picard, qui était mayeur de Londres comme Colard Ninin
l'était de Lestines (•) ?
(•) Il ne faut pas confondre les taverniers dont parle Froissar^
et ceux que maudit Villon :
Et TOisent dru aux stygiens caveaux
Les taTernicrs qui brouillent nostre vin.
— 107 —
Gérard d'Obies était chaîné de Téducation de messire
Jean, bâtard du duc de Brabant. Sans doute, il recourait
aux conseils de Froissart dans les soins qu'il lui donnait,
car il lui fit étudier le moraliste favori du chroniqueur,
Dionysius Caio, qui n était, toutefois, qu'un faux Caton.
Il avait payé deux sous sitl deniers ie roumanch de Caton
jxmr aprendre à Vescole [') ; il acheta à peu près au roéine
prix tin cornet à mettre e^icre; mais, quand après les
heures d'études il voulait rendre à son élève un peu d air
et de soleil, c'était sous la garde du tavernier Colard qu'il
renvoyait à Lestines tendre des filets aux petits oiseaux
destinés à nourrir ses éperviers. Mais les éperviers que le
jeune prince élevait à Binche ne se contentaient guère de
ce menu gibier, ils fondirent sur le colombier (jue les
bourgeois avaient placé au haut de leurs halh^ et y s<»-
inèrent le deuil.
Pourquoi messire Jean Iiabitait-il Binche? Quel était
son âge? Y élait-il élevé sous les yeux de sa mère? Nous
n'aurions jamais soulevé ces questions, si dans les
comptes de la prévôté de Binche nous ne renc/uilrions,
assez près du chapitre de la vieature et de farjcnt si'cq dé-
livré à Jehan, le bâtard monseifjneur . \\u autre chapitre où
(•) Le roumanch, c'est-à-dire la traduction française. Joinville
parle « des drugemeus qui enromançoient le sarrazinnois. » On
sait de quelle autorité jouissaient au mo\en âge les distiques
attribués à Caton :
He keew uot Caton, for his wit wa^ rudo,
dit Chaucer dans les Canterbury Taie*.
— 108 —
nous lisons à la première ligne : « A le demiselle de Bou-
« lant, pour une pension de cent livres tournois dont elle
tt est asseurée le cours de sa vie sous les revenues de
« Binch; » pension énorme, puisque celle du sire d'Espi-
noy n'est que de soixante-cinq livres (').
Pourquoi faut-il qu'après avoir vu les ancêtres d'Anne
de Boulen arriver en Angleterre à l'époque oii les charmes
de Marie de Saint-Hilaire et de Catherine de Roet sédui-
saient le duc de Lancastre, nous retrouvions ici le même
«
nom qui semble associé aux mêmes souvenirs, non plus à
Berkhamstead , mais à une lieue de Lestines?
Quoiqu'il en soit, si Gérard d'Obies conduisait mes-
sire Jean de Brabant à Lestines chez le tavernier
Colard, il s'arrêtait, sans doute, bien plus fréquemment
encore chez le curé , qui comme lui faisait grand cas du
bon vin et fort peu de cas de l'argent. De son côté, Frois-
sart se rendait souvent à la Salle de Binche, que le joyeux
prévôt avait récemment fait revêtir de nouveaux lambris
par maître Jean des Espringales et qu'il avait aussi fait
orner de splendides vitraux, œuvre de Jean Mullart, qu'on
n'avait cru pouvoir mieux préserver de tout accident
qu'en les faisant garnir de treillis de fer par le maître de
l'artillerie du duc Aubert de Bavière. Sous les voûtes ser-
pentaient des guirlandes de fleurs; on répandait sur le
pavé un tapis de verdure, et c'était là qu'on servait sur des
(») Comptes de Jean Galoppin , >I374, 1377 (arch. gén. du
royaume).
— 109 —
nappes de Bourgogne tantôt la meilleure venaison des
Ardennes, tantôt du poisson de la Sambre et des œufs di*
Leslines assaisonnés de gingembre, de cannelle, de s.-i-
fran et d'autres épiées dont il fallait noyer la chaleur
appétissante dans des flots de vin de Saintonge ou
d'Als«ice. Gérard d'Obies prodiguait cette généreuse hos-
pitalité'aux princes et aux chevaliers qui suivaient l.i
route de Bruxelles, notamment à Jacques de Bourl)on, à
Robert de Namur, à Gérard de Beaufort, aux sires d'£spi-
noy et de Cantaing. Parfois, en digne ami de Froissart,
il faisait le même accueil à des ménestrels errant de p;iys
en pays ; c'est ainsi qu'en \ 384 il reçut à Thôtel de la Salle
maître Winancq et ses deux compagnons qui revenaient t
d'Aragon (').
Froissart se trouvait h Lestines au milieu d'un pa\s
dont les richesses s'él^iieiit dcvolop|)ces pendant une lon-
gue paix, bien qu'une ou deux fois la crainte d'une inva-
sion venue des bords de la Meuse y eût répandu la terreur.
Les habitants, par leur opulence, justifiaient en quelqu<»
sorte le mot célèbre prononcé par Louis XI, un jour qu'il
voulait flatter ceux <ju'il convoitait : c (jne l)crger do Hai-
(») Quelques comples donnent à Winand ou Winancq le titre
de ménestrel du duc et de la duchesse de Brabant. -- Tous ces
comptes de la prévôté de Binche sont fort intéressants pour l;i
biographie de Froissart pendant son séjour à Lestines. Je les ai
étudiés avec soin, en regrettant toutefois la brièveté du chapitre
consacré à Leslines.
I. 10
— MO —
t naut vaut autant que prince. » PortéS'aux fêtes et à lu
joie, ils semblaient se plaire aux jeux de la poésie, et, assez
près de Lestines, à Haingne, on couronnait chaque année
un roi des ménestrels ('). Marot a dit depuis :
Ceux de Hainaut chanteut à pleines gorges.
Cependant ces divertissements rustiques ne pouvaient
suffire à Froissart. Il allait saluer le duc et la duchesse de
Brabant dans leur château de Morlanwez, dans leur hôtel
de Binche , dans leur maison de Merbes , et souvent aussi il
entreprenait le voyage de Bruxelles pour leur offrir quel-
ques vers, en échange desquels il obtenait de beaux mou-
tons ou une cotte-hardie {") . Mais il ne faut pas croire que
les relations de Froissart avec Wenceslas se bornassent là.
Elles avaient un côté moins léger. Souvent l'entretien se
(') « Au roy des ménestreux de la procession de Haingne, en
l'aide de là fieste qu'ils font là endroit, HI rasières de bleid. »
(Comptes de la prévôté de Binche, 1382.)
(«y tt De pir le duc de Luccembourg et de Braibant, mandons
et commandons à vous, nostre prévost de Binch, que vous don-
nez et payez, au nom de nous, à messire Jehan Froissart, cureit
de Lestines-ou-Mont, porteur de cesfes, la somme de XII francs
franchois que nous lui devons pour certaines besognes qu'il nous
a baillées et délivrées. (2 mars 4374.)
« Le duc de Luccembourg et de Brabant : Provost de Binche,
nous vous mandons et volons que vous délivrez à nostre bien-
ameit messire Jehan Froissart, cureit de Lestines, wyt petits
moulons, lesquels donneit li avons. » [4 juin 1377). Comptes de la
prévôté de Binche cités par M. Pinchart.
— \\\ —
prolongeait sur les afiaires les plus graves du temps ; le
duc de Brabaiit disiiit au curé de Lestines c combien lui
c dcplaisoit grandement le schisme de l'Église, > ctFrois-
sart ajoute : c je fus moult prive et accointé de lui. >
CHAPITRE VI.
PREMIÈRES RÉDICTIORS DES CHRONIQUES.
I. Gui de Blois à Reaumont. — Froissarl prêlre cl chroni-
niqiicur. — Vision de Philosophie. — Composition des
chroniques.
Gui de Blois vint habiter le château de Beaumont, que
son frère avait quitté pour résider à Schoonhove, afin de
pouvoir mieux poursuivre ses prétendions au duché de
Gueldre ('). Depuis qu'il était revenu de la croisade de
Prusse, où il avait été armé chevalier, il avait pris part à
l'expédition du duc d'Anjou, qui se termina par la con-
(juéte de Limoges. C'est à Gui de Blois, croyons-nous,
({n'appartient l'honneur d'avoir rappelé à Froissart que,
même à Lestines , il fallait toujours placer les études sé-
(•) Ce ne fut toutefois que le 26 août 4374 que Jean de Blois
renonça définitivement à tous ses droits sur le domaine de Beau-
mont.
— 113 —
rieuses à côté des gais loisirs, et que. sa haute mission de
chroniqueur ne devait pas s'effacer devant les faciles allé-
gories du poète.
A cette période de la vie de Froissart se rattacheraient
deux faits importants pour sa biographie. Il aurait com-
pris la charge de son bénéfice et serait devenu prêtre ; il
aurait rempli aussi le devoir que lui imposaient ses lon-
gues enquêtes, et serait devenu chroniqueur.
Beaumont n est qu'à quatre lieues de Lestines, et Frois-
sart y retrouvait à la fois les souvenirs de sa famille et les
souvenirs non moins chers de la protection dont y avaieirt
toujours joui les lettres et les arts. On ne saurait assez
peser ces paroles de Froissart, lorsqu'après avoir dit dans
le Buisson de Jonèce qu'il voit Gui de Blois tous les jours, il
ajoute immédiatement :
Dalès lui gist mes séjoufs :
C'est le bon seigneur de Beaumont
Qui m'amoneste et me sèment ;
Ce vous ai-jc bien en couvent
Que véoir le voise souvent.
Que faut-il entendre par ces vers? Queiios étaient les
exhortations que le chevalier adressait au clerc qu'il avait
vu en Angleterre chargé par une noble reine, épouse
d'Edouard 111 et mère du Prince Noir, « du soin de re-
« chercher ce qui à chercher fait ?» Froissart a eu soin de
nous l'apprendre en nous révélant la date précise h la-
(juclle il commença la rédaction de ses enquêtes sans cesse
accrues et poursuivies.
10.
— 414 —
Que de fois Tauteiy des dittiés amoureux u avait-il pas
vu Mercure appuyé sur son caducée, Vénus traînée par
ses colombes, Amour lui-même entouré de Léesse, de
Courtoisie, de Doulce Pensée et de leurs aimables sœurs,
nymphes ou fées, se glisser sur un nuage jusqu'à ses
paupières visitées par les songes, et évoquer devant lui
les légères et fugitives images de ses illusions et de ses
plaisirs? Une autre vision lui est accordée, cette fois plus
solennelle, plus grave, plus austère. Sur le seuil de sa re-
traite apparaît une femme aux traits sérieux, aux pen-
sers profonds, qui inspira tour à tour Xénophon et Boèce.
C'est la Philosophie, c est-à-dire la muse des méditations,
qui, en montrant aux générations les tombeaux creusés
sous leurs pas, leur enseigne quel sera leur avenir.
Amis, or t'esveilles
Et remonstre ce que tu scés.
Tu ne laboures, ne travailles
De nulle painne manuele;
Ançois as ta rente annuele
Qui te revient de jour en jour ;
En grant aise prens ton séjour ;
Tu n'as ne femme, ne enfans,
Tu n'as ne terres, ne champs
Qui ne soient tout mis à censé :
Pour vérité je te recense.
Se Diex vosist, il t'éuist fait
Un laboureur grant et parfait,
u^.
— 415 —
Un maçon ou un aultre ouvrier.
Et il t'a donné la science,
De quoi tu poes par conscience
Loer Dieu et servir le monde.
Froissart invoquait les douceurs du repos dont il jouis-
sait, et surtout son désir de renoncer aux vanités de la
terre :
J'ai eu moult de vainne gloire :
S'est bien heure de ce temps cloire,
Et de cryer à Dieu merci ,
Qui m'a amené jusqu'à ci.
Là Philosophie lui répondit dans son noble langage que
la gloire est utile quand elle est le mobile des dévoue-
ments généreux. Qui la chante, Tinspirc :
Pourquoi traveillent li seigneur,
Et despendent foison doU leur
Eos es lointains pèlerinages,
Et laissent enfans et linages,
Femmes, possessions et terre,
Fors seul que pour loenge acquerre ?
Que scevist-on qui fu Couvains ,
Tristans, Percevaus et Yevains,
Cuirons, Calebaus, Lanscelos,
Li roix Artus, et li roix Los,
Se ce ne fuissent li registre
Qui euls et leur fés aminislre?
Et aussi li aministreur
Qui en ont eslé regislreur
— M6 —
En sonl moult à recommender.
Pour tant, amis, je te conseil
Et te dis en nom de chastoi :
Ce que nature a mis en toi
Remonstre-le de toutes pars .
Et si largement le dépars
Que gré t'en puissent cil savoir
Qui le désirent à avoir.
Froissart comprenait qu'on lui demandait des vers;
mais la Philosophie n'est pas, comme les déesses de
rOlympe, nourrie d'encens et de roses :
»
Et adonques me renouvelle
Philosophie un bault penser
Et dist : « Il te convient penser
« Ail temps passé et à tes œvres ;
« Et voeil que sus cesti tu œvres.
<< Il ne t'est mie si lointains,
« Ne tu si frois, ne si estiiins
i« Que mémoire ne t'en reviegne. »
Ceci se passait à Lestines le 30 novembre 1373, et
nous adoptons cette date comme indiquant exactement
l'époque où il commença ses chroniques. Froissart,
comme il le dit ailleurs, avait trente-cinq ans (').
(') Buisson de Jonèce, pp. 353 et 355. Le livre I^"^ ne peut être
cititérieurà cette époque; non-seulement Froissart y parle (cha-
pitres 96 et 191) du traité de Bretigny et de la dignité de ma-
— HT —
Qu on n'oublie pas que c est dans ce même poème que
Froissart rapporte que Gui de Blois Vâmoneste et le
semont , et qu'il est accointié de lui tous les jours : nous en
conclurons que ce fut à Gui de Bloisqu il dut les con-
seils qui rengagèrent à reprendre sa grande et noble
tâche et le patronage qui le soutint.
Ce que ces vers du Buisson de Jonèce nous apprennent,
Froissart le répétera dans ses chroniques, et en termes si
explicites que nous ne comprenons point qu'une opinion
contraire ait pu se former et se maintenir. Tantôt il dit :
€ Le conte Guy de Blois me flt faire la noble histoire ; t
tantôt il l'appelle c le gentil conte, le gentil sire, le cher
€ et honoré maistre, le bon et souverain seigneur qui
réchal accordée en 4362 à Bouciquault, mais il y fait de plus
allusioD (chapitre 45) à la mort de la reine Philippe. Plus loin,
au chapitre 64, après cette phrase de Jean le fiel : u A uug cer-
M tain nombre de gens d'armes à haymes, » il ajoute : «« En ce
a temps parloit-on de heaumes couronnés... Or est cet état tout
u devenu autre maintenant que on parle de bassinets, de haches
« et de jaques; • ce qui semble écrit vers Tépoque des Gi*andes
Compagnies. La flhrase suivante, qui manque à Jean le fiel, s'ex-
plique par le séjour de Froissart à Lestincs : ^ El fust Jeanne
« douée de la terre de Himh qui est moult bel héritage et profita-
« ble. " (Chapitre 66.) Les dernières lignes du chapitre 204 sont
postérieures à 4372, date de la mort de Louis de Navarre. Une
phrase du chapitre 496, relative à Urbain V, doit avoir été
écrite après 4370. Enfin Froissart remarque dans le premier
livre que la faveur dont il jouissait près de Gui de Blois nu pas
influé sur son récit des guerres de Bretagne.
— 118 —
t rhisloire lui fil mettre sus et édifier , qui ces histoires
« lui recommanda à faire, qui mit grand entente à ce
« qu il voulsist dicter et ordonner celle histoire, qui la
« embesogné et ensoigné de la noble et haulte histoire ,
« pour lequel celle histoire est emprise , poursuivie et
« augmentée, à la requeste, contemplation et plaisance
« duquel il travailla à celle haulte et noble histoire. >
Sous quels auspices plus favorables Froissart eût-il pu
entreprendre cette chronique, qui devait être le livre d or
de la chevalerie? Y avait-il en France une maison plus
illustre que celle de ces sires de Ghâtilloii qui versèrent
leur sang dans toutes les croisades, et dont la bannière
ne manqua jamais de s'avancer au premier rang à côté de
Toriflamme ?
A un autre titre. Gui de Blois semblait appelé à pré-
sider à la rédaction des chroniques de Froissart. Si Jean
de Beaumont, avant sa mort, recommanda Froissart à sa
nièce, la bonne reine Philippe, n'était-il pas juste que
lorsque celle-ci eut aussi rendu le dernier soupir, Thon-
ncur de cette protection revînt à Gui de Blois, petit-fils
de Jean de Beaumont ?
Le village de Lestines, qu'habitait Froissart ('), portait
autrefois le nom de Leptincs. C'était au milieu des ruines
qui rappelaient la décadence de la dynastie de Charle-
magne qu'il allait écrire le récit des guerres soulevées
(') Â Lestines était mort, en 1245, Enguerrand de Bar, autre
chanoine qui écrivit des chroniques.
— 119 —
par d autres dynasties qui se disputaient le môme sceptre
et la même couronne.
11. Premiers travaux historiques de Froissart. — Robert de
Namur. — Chevauchée de Tournehem.— Henri Froissart.
Nous sommes réduit à des conjectures sur Tordre que
Froissart suivit dans son travail, mais voici celles qui sont
le plus vraisemblables. Il aurait écrit d abord le tableau
assez succinct, assez concis des années qui séparent les
batailles de Poitiers et de Gocherel (') ; puis un jour serait
venu où Gui de Blois, l'exhortant à faire remonter ses
récits à Torigine même de la guerre de la France et de
TAngleterre, c'est-à-dire bien avant l'époque où avaient
commencé ses enquêtes, lui aurait montré le précieux
manuscrit de la chronique de Jean le Bel, conservé,
comme nous l'avons déjà dit, au chûteau de Beaumonl.
En effet. Gui de Blois y trouvait retracée à chaque page
la gloire de son aïeul Jean de Beaumont, pour qui le
chanoine de Liège avait écrit.
Sans doute, lorsque Froissart s'occupait à reproduire
et à accroître la chronique de Jean le Bel, Gui de Blois se
plaisait parfois à compléter ses récits. Ainsi Jean le Bel
(') « Si ay toujours à mon pouvoir enquis et demandé du fait
des guerres justement et des aventures qui eu sont avenues, et
par espécial depuis la grosse bataille de Poitiers, où le noble roi
Jean de France fut pris. » (Livre 1*^^, prologue.)
— 120 —
rapporte sans réflexions Texcursion tentée en 1 339 par
Jean de Beaumont dans le Laonnais, mais Froissart
ajoute : t Si s'en vint à Guise, et entra en la ville et la
c fist toute ardoir et abattre les moulins. Dedans la for-
« teresse estoit madame Jeanne sa tille, femme du conte
« Louis de Blois, qui fut moult effrayée de Tarsure et du
« convenant monseigneur son père, et lui fit prier que
« pour Dieu il se voulust déporter et retraire, et qu'il
c estoit trop dur conseillé contre lui, quand il ardoit
c Théritage de son fils le conte de Blois. Nonobstant ce,
« le sire de Beaumont ne s'en voulut oncques déporter ni
« délaisser, si éust faite son entreprise. »
Enfin, lorsque Gui de Blois eut épousé au château de
Golzines, dans les derniers jours du mois d'août 1374,
Marie de Namur, Froissart rencontra à Beaumont Robert
de Namur, oncle de la jeune comtesse de Blois, qui y ré-
sida à diverses reprises. Il était arrivé dans sa chronique
à cette page voilée de deuil où il raconte la fin si tou-
chante de sa bonne et noble protectrice, Philippe de Hai-
naut. Peut-être la lut-il à Robert de Namur, qui avait
épousé lui-même une sœur de la reine d'Angleterre. Quoi
qu'il en soit, des relations s'établissent dès ce moment
entre Robert de Namur et Froissart. Quand celui-ci re-
prend, au chapitre suivant, le récit de la chevauchée de
Tournehem, il en sait tous les détails, c'est monseigneur
de Namur qui en a été le héros, et c'est le héros lui-
même sans doute qui a instruit le chroniqueur de ce qu'il
a fait avec son brave ami le sire de Sponlin, qui l'avait
— 121 —
armé chcvulier sur le saint tombciiu de Jérusalem.
C'est égîilement à Robert de Namur qu'il dut ces ma-
gnifiques chapitres qui terminent le livre premier par
l'épisode du siège de Calais. Froissart désigne asst^z clai-
rement l'auteur de ce récit dans l'un des chapitres qui le
précèdent, quand il raconte que ce gentil chevalier assista
à tout le siège, ainsi comme voiis orrez en acunt recorder:
et s'il dit qu'd était alors plus enclin à être Anglais que
Français, on comprend qu'au moment oii le récit prend
place dans la chronique, il n'en est plus de même. Tout
cet épisode appartient évidemment à un chevalier qui a
eoH^ttii dans l'armée d'Edouard III, mais qui a quitté le
parti anglais. Robert de Namur laisse assez entrevoir
qu'il trouve Edouard III inexorable jusqu'à la dureté,
mais rien ne manque h la générosité, à la clémence de
Philippe de Ilainaut. N'oublions pas du reste que la reine
d'Angleterre était, par sa mère, nièce de Philip|)e de
Valois, et qu'elle intercéda en faveur des fils de Charles
de Blois captifs, aussi bien que pour les assiégés de
Calais (*).
(') Une lettre adressée par les assiégés de Calais an roi de
France nous a été conservée : elle est digne do Jean de Vienne et
d'Eustache de Saint-Pierre: «Sarbez, lrès-redou!éseignioiir,qno
« vos genls en Caleys ont mangé leur chevals, chiens et chats, et
« somcs tous accordés de issir et morir sur nos eniicmvs à
« honour, plustost que dedeins morir par défaute, et Dieu vous
« doygne grâce de rendre à vous et a vos heircsnoshctrava\ lo.»
(Knyghlon, I. IV; Roberl d'Avcsbury, p. 157.)
I. Il
— 122 —
Connue Gui de Biois, Robert de Namur avait, bien
jeune encore, porté les armes contre les païens de la
Prusse et de la Lithuanie. Il avait, de plus, fait un pèle-
rinage aux lieux saints et s'était illustré par de nombreux
combats : autre source non moins précieuse de récits
chevaleresques, puisqu'elle tenait également de la gloire
cette consécration qui impose le respect.
Froissiirt nous apprend qu^l résida plusieurs années
à Liistines. Un de ses parents, qui s'appelait Henri
Froissart, y acheta une maison en 1379, et nous croyons
qu'un jeune homme, nommé maître Thomas dans les
comptes du receveur de Binche, était aussi de sa famille.
On comprendrait aisément qu'il eût appelé près de lui des
neveux dont il dirigeait l'éducation, et qu'il put employer
comme scribes et comme copistes.
m. Anciennes rédactions des chroniques. — Le manuscrit de
Valencienncs. — Le manuscrit d'Amiens.
Deux textes qui se rapportent à ces premières rédac-
tions sont parvenus jusqu'à nous. L'un est conservé à
Valencienncs, l'autre à Amiens ; mais nous pensons que
l'un et l'autre proviennent du château de Beaumont.
Le manuscrit de Valencienncs oflFre un résumé plus
exact, plus servile de la chronique de Jean le Bel que les
autres manuscrits de Froissart. Si l'on s'attachait à la
phrase du prologue où il prend seulement la qualité de
prêtre, on pourrait supposer qu'il n'était pas encore curé
— 123 —
de Lcstines, mais on y trouve mentionnées la mort du
prince de Galles et celle de Jean le Bel, et il est impossi-
ble de croire cette rédaction antérieure à 1377. La copie
en est d'ailleurs fautive (') et ne parait pas remonter
plus haut que la moitié du xv" siècle. Jointe à la chroni-
que de Richard II, écrite par l'un des continuateurs des
livres de Baudouin d'Avesnes, elle nous offre également
les traces de l'influence littéraire des seigneurs de Beau-
mont. On y voit en effet à la première page la signature
de l'un des descendants d'Antoine de Croy qui reçut de
Philippe le Bon le château de Beaumont, et au-dessous ces
deux vers :
Amours me font par nuit penser
Là où je n'ose par jour aller ;
une autre main a écrit le mot Bruges, allusion à des évé-
nements qui appartiennent à la fin du xvi* siècle.
(•) Jean le Bel avait dit : w Philippe, li fils ù Charles qui fu
« frère germain à beal roy Philippe. » On lit dans le manuscrit
de Valenciennes : ^ Philippe de Valois, frère germain à ce beau
u roi Philippe. *» Plus tard on a effacé frère et écrit cousin; il eût
fallu compléter la phrase. Ce manuscrit de Valenciennes n'est
pas celui que Henri d'Outreman conservait dans sa bibliothèque
et qui était, si on peut ajouter foi à son assertion , écrit de la
main propre de Froissart. La phrase que M. Buchon attribue A
une intercalation de copiste : « Le prince de Galles morut du
« vivant son père, « est bien de Froissart. Je la trouve folio 20 du
manuscrit d'Amiens.
— 124 —
Quant au luaiiuscrit (rAmiens. il est Tuu des plus pré-
cieux que uous possédions, et son origine est la même,
ciir il porte les armes de la maison de Croy écartelées de
Oaon et de Luxembourg. Il a donc été écrit pour le
comte de Chim:iy, mort en 1472, et il est permis de
croire qu'il le fit copier sur quelque vieux texte conservé
soit à Valenciennes, où il résida à la fin de sa vie comme
grand bailli de Hainaut, soit plutôt au château de Beau-
mont, qu'habitait son frère. La phrase qui le termine en
place la composition en 1378. Ne serait-ce pas le texte
original du premier livre de Froissart tel qu'il Toffrit à
Gui de Blois (') ?
IV, Suite des relations de Froissart avec le duc de Brabant.
— Nouveaux poèmes. — Malheurs du sire d'Obies. — Voyage
k Reims. — Valenciennes sauvée du pillage. — Mort de
Wenccslas.
Que Ton ne croie pas toutefois qu'au milieu de ses
relations avec Gui de Blois et de ses vastes travaux his-
(•) Plus tard ce manuscrit devint la propriété d'un abbé du
Gard. Peut-être est-ce à un évoque de Térouanne, de la mai-
son de Croy, qu'il faut en attribuer le don qui recevait une im-
portance toute particulière des détails si complets que renfer-
mait celte rédaction sur la bataille de Crécy : c'était à l'abbaye du
Gard que Philippe de Valois s'élait arrêté après sa défaite, pour
délitKTLT avec ses conseillers sur ce qui restait à faire pour sau-
ver la France.
— 125 —
toriques, Froissart ail oublié ce qu'il devait au duc Weii-
ceslas et à la poésie. Toute élude critique sur sa vie et sur
SOS ouvrages est fausse, piirce qu'elle ne saurait rendre la
variété, lactivité de ses occupations et de ses goûts. Tan-
tôt chez les grands, tantôt chez les laverniers de Leslines,
un jour à la narration de quelque mêlée où il s cfTorcera
d'énumérer tous les combattants, le lendemain tout entier
à une discussion de métaphysique amoureuse , on le voit
tour à tour rédiger quelques centaines de chapitres de
chroniques, ou composer ces poèmes de pinette amou-
reuse et du Joli Buisson de JonècCy dont le dernier a plus de
cinq mille cinq cents vers {').
Froissart avait autrefois visité la cité de Cardueil, oii il
plaçait le séjour du roi Artus qui, selon un document
bien authentique, les lois du rot Sciint Edouard, avait
jadis soumis à ses armes la France et toutes les régions
comprises entre TOcéan et le Caucase, (^est à ciîs souve-
nirs qu'il demanda ses inspirations quand il écrivit pour
Weiiceslas un autre poëuKî, le roman de Méliadus.
Le duc de Brabant oul)liait-il quelque |)eu la mort de
son père pour s'enthousiasmer des traditions héroï(|ues
(•) Nous avons vu ailleurs que le Buisson de Jonèce contient
une date précieuse (30 novembre 4373) Peut-être est-ce à ce
poème que se rapporte le paiement de douze fnmcs fait le ^ mars
4373 (v. st.), par les receveurs du duc de Brabant, « à messire
w Jehan Froissart, cureit de Leslines-ou-Mont, \)our certaines be-
« soignes qu'il nous a baillées et délivrées. • (Documents cités p;ir
M Pinchart )
11.
— 126 —
les plus chères aux Anglais et se rapprocher en môme
temps de l'Angleterre? Les mêmes tendances étaient-elles
partagées par le duc Aubert de Bavière? Tout ceci est à
peine indiqué par les historiens contemporains, mais il
est certain que la réponse adressée aux barons bretons par
Charles V, t qu il valait mieux que le droit du roi s'exécu-
« tât partout où les droits particuliers étaient insuffisants, »
avait paru une menace dirigée contre tous les seigneurs
féodaux. Ils ne désiraient à coup sûr ni le triomphe com-
plet desAnglais,nirémancipation complète des communes,
mais ib croyaient pouvoir arrêter et modérer cette tendance
de la royauté à l'unité , qu'ils qualifiaient d'usurpation,
et, pour atteindre ce but, ils cherchaient un appui soit
dans les communes, soit même chez les Anglais. Déjà les
communes du Brabant et du Hainaut s'agitaient comme
celles de Gand et de Bruges; déjà le duc de Bretagne
s'était rendu près du comte de Flandre pour lui persuader
d'embrasser les intérêts anglais, et messire Guichard
d'Angle, comte d'Huntingdon (') , avait été chargé par
Richard II, qui venait de succéder à Edouard III, de re-
nouveler avec lui les alliances conclues du temps de
Jacques d'Artevelde. On connut le résultat de ces négo-
(') Guichard d'Angle, dont Froissart loue beaucoup le carac-
tère, avait été chargé, avec Simon de Burleigh, de présider à
réducatiou de Richard II. ^« Le jeune Richard, dit Froissart,
« estoit en la garde et doctrine de ce gentil et vaillant chevalier»
v« monseigneur Guichard d'Angle. .^ Chron, 1, 2, 388.
— 127 —
ciations et de ces intrigues, quand le duc de Lancastre, à
la tête d'une armée anglaise, aborda en Bretagne et mit le
siège devant Saint-Malo ; dans cette expédition figurent,
mêlés aux chevaliers anglais, le sénéchal de Ilainaut,
Jacques de,Werchin, et le prévôt de Binche, Gérard
d'Obies.
Vers la même époque, un prince de la maison de
Luxembourg, Waleran de Saint-Pol, prisonnier depuis
plusieurs années en Angleterre, obtint qu il lui fût permis
de payer rançon en épousant une belle princesse dont la
mère avait été tour à tour la compagne du comte de
Salisbury, de lord Holland et du Prince Noir. Par un
traité secret, il avait trahi la cause de Charles V pour rendre
hommage à Richard II, et s'était engagé à remettre aux
Anglais Bouchain , Guise et tous les autres chritcaux qu'il
possédait en France. A ces conditions, on devait ne pas
être trop exigeant pour sa rançon, cl, avant qu'elle fut
payée, il se rendit près de ses cousins, le duc de Brahant,
le duc Aubert de Bavière et le comte de Flandre, « qui le
« reçurent liemenl. »
Charles V déjoua tous ces complots en faisant occuper
par ses hommes d'armes les domaines du comte de Sainl-
Pol. Louis de Maie se soumit; le duc de Brabant fit grand
accueil au sire de Ghistelles, qui avait soutenu en Flandre
les intérêts de la France, et le duc Aubert de Bavière,
« qui avoit esté grandement tenté d'accepter les dons et
« les profits que les Anglais lui faisoient offrir par le sire
« de Gommignies, » crut ne pouvoir mieux montrer son
— 128 —
zèle qu'en faisant enfermer au château de Mons Jacques
<le Werchin et Gérard d'Obies (■). Froissart avait vu
sans doute, soit en Flandre, soït en Hainaut, le sire
d'Angle, Tun des gentils chevaliers de sa chronique. Il
avait pu remettre aussi au prévôt de Binche quelques
lettres pour le duc de Lancastre , dont il était connu de-
puis longtemps. Eut-il quelque part aux persécutions
auxquelles son ami fut en butte? Nous ne le croyons pas.
On respecta Findépendance littéraire du chroniqueur
mieux que les donjons du comte de Saint-Pol, et il donna
une nouvelle preuve de son impartialité dans le récit des
dernières années de Charles V.
Tout fut oublié avec le nouveau règne. Waleran de
Saint-Pol rentra dans ses châteaux, et le duc de Brabant
assista, à Reims, aux fêtes du sacre de Charles VI ; Frois-
s:irt l'y accompagna. Il vit les pairs faire leur besogne. Au
moment où l'archevêque pose la couronne , c tuit li per,
« porte l'ancien cérémonial conservé aux archives de la
« chambre des comptes, y doivent mettre les mains et la
« soutenir. > Il vit aussi le prélat retirer avec une aiguille
(For un peu de l'huile de la sainte ampoule, car le roi de
France, lit-on dans le môme registre, « resplendist devant
« tous les autres rois du monde de ce glorieux privilège
« qu'il soit enoint de l'huille envoyée des cieux, » — t or
« regardez, s'écrie Froissart , si c'est noble et digne chose ! »
Le peuple criait Noël ! parce qu'il croyait que les ga-
(•) Chron. I, 2, 274 , 395 ; II, 32, 46.
— 129 —
IkîUcs allaient (}trc supprimées, selon le dernier \œu de
Charles Y, et la noblesse, qui s'applaudissait de voir le
sceptre en des mains uioins fortins et moins sévères, se
pressait avec le même enthousiasme dans les cours du
palais, où le l)an({uet royal était servi |)ar les plus illustn^s
barons montés sur de hauts destriers couverts de drap
dor («).
Lorsc|ue Wenceslas, si empressé à se rendre à l'invita-
tion du roi de France^ prodigua, deux ans plus tard, les
honneurs et les fêtes à sa nièce Anne de Bohême, qui
allait épouser le roi Richard d'Angleterre, Froissart assista
sims doute aussi à ces réjouissances qui se succédèrent
{Mandant un mois entier, et il put y lire un poëme
récemment offert à Wenceslas, dont nous ignorons le
titre [').
Ceci se passait au moment où Philippe (rArtevelde se
))laçait a la tétc des communes llamandcs, espérant,
comme Froissart le fait dire à l'un de ses amis, ressusciter
son père ; mais , avant qu'une année se fût écoulée , il
entraîna par sa défaite^ toutes les communes de l'Europe
dans un désastre commun.
En 1382, après la bataille de Roosebeke. les Bretons,
(•) Chron, II, 74.
(•) « A messire Jean Froissart, curet de Lestines-ou-Mont, |K)ur
i« unlivrcquH fist pour monseigneur, payel à lui pour sun salaire,
tf au commaud monseigneur, par ses lettres données le XX V'- jour
« dejulié,ian lUb^etll -^Complesdela prévôté de Bimhe cités
par M. Piocha r t.)
— 130 —
mécontents de ne pas avoir rassemblé assez de butin en
Flandre, formèrent le projet d'aller piller la ville de Va-
lenciennes. Le duc Aubert de Bavière ne pouvait rien
pour Fempêcher. On lui reprochait déjà d'avoir été trop
favorable aux communes de Flandre. Ce fut Gui de Blois,
alors chef de larrière-gaitle de l'armée de Charles VI, qui
s'interposa et sauva Valenciennes de ce grand péril. Frois-
sart, né à Valenciennes, s'adressa-t-il , en cette cir-
constance, à son cher seigneur et maître? Du moins,
quand il raconte ce que Ton dut à la médiation de Gui de
Blois, on sent qu'il parle de sa patrie : c Le conte de
€. Blois acquit grand'grâce et l'amour tout pleinement de
t ceux de Valenciennes. Il s'y logea un jour et une nuit,
c et on le reçut moult grandement et liement, car il avait
t conquis entièrement l'amour des bonnes gens de la
t ville. »
A cette époque , Froissart achevait le premier livre de
ses chroniques, et, en même temps, il composait pour le
duc de Brabant un nouveau poëme, celui de Méliador, le
Chevalier au Soleil d'Or. *
Cependant le duc Wenceslas , profitant du repos qui
venait de succéder à de violentes émeutes et à une longue
agitation, s'était rendu dans ses domaines héréditaires du
Luxembourg, quand il se vit atteint de l'horrible con-
tagion à laquelle avait succombé, dit-on, peu d'années au-
paravant, le prince de Galles (•). Par son ordre, on laissa
(•) Lorsque Henri V réclama, en UI2, la main d'une princesse
de France, le duc de Bourgogne remontra que son père, le roi
— 131 —
pénétrer jusqu'à lui les nobles, les bourgeois et le peuple,
et , leur montrant son corps rongé par la lèpre , il leui*
dit : « Que ce spectacle vous apprenne à être humbles,
t puisque Dieu a permis que mon corps, issu des empe-
« reurs et des rois, naguère si beau et si robuste, soit
€ ainsi frappé pour réprimer mon orgueil I » Tel est le
récit d'une ancienne chronique, reproduit au xv* siècle
par Corneille Zantfliet, religieux de Saint -Jacques de
Liège. On regrette de ne p;is le trouver dans Froissart;
mais il peint vivement la douleur qu'il éprouva de
la moi-t « du gentil duc, qui fut en son temps noble,
«joli, frisque, sage, armeret, amoureux, large,
« doux , courtois et aimable ; » et il ajoute : « Au temps
« que j'ai travellé par le monde , j'ai vu deux cens
« hauts princes, mais je n'en vis oncques un plus humble,
« plus débonnaire, ni plus traitable, et grand'chose eust
t esté de lui s'il eust plus longuement vécu. »
Henri IV, était mort de la lèpre qu'il tenait de sa mère, Blanche
de Lancastre, Tune des protectrices de Froissart (Archives de
Lille). Tout ceci fut oublié lors du traité de Troyes.
CIIAPITRK VII.
FMISSART iJkmim DE GDI DE UMS.
I. Gui lie BliNs à Boaumont. — Froissarl dcTienl son chape-
bîn. — Fêtes de Camlirav et de liourges. — Kroissart au
camp de l*Êcluse.
Au nwmeiit oii le duc Wenceslas entrt^prenait ce
vovus^ie du Luxeniboun; où s'acheva sa vie. Gui de Blois.
afEiiblî p:ir d autres uKilaiiîes, s'était vu réduit à s'éloigner
de l'aroiée tle Chiirles VK qui se préparait à forcer les
Anglais à lever le sié^^ d'Ypres. On Tavait porté en
litière de Uinilrecies à Heauiuont. « car cet air. dit
t Frofessurt. lui fut {^its agreaUeque c^ui de Landrecîes.v
il y retr\Hiva aussi, sî notes ne nous trompocks. ces bril-
lants récits qui attaîent sî bien à h convalescence d'un
noble prince, et c'est vers cette époque. crv>yoik>-nous.
que FrvHSSori. ayant apprts la OKirt du duc de Brabant.
quîtU b cure de Lesliues pour ilevenir cbapeLdu de Gui
— 1 33 —
(le Blois, qui lui donna en même temps un canonicat a
Ghimay (').
Cependant quelques semaines de repos avaient relevé
un peu les forces de Gui de Blois, et il résolut de rejoin-
dre l'armée du roi de France, c Le conle Guv de Blois,
c quoique il ne fust pas bien haitié, mais tout pcs<int
« pour la forte et longue maladie que il avoit eue, ima-
« gina en lui-môme, nous raconte notre chroniqueur,
« que ce ne lui seroit p.is honorable chose de séjourner
t quand tant de hauts princes se trouvoient sur les
« champs. Plusieurs gens de son conseil lui tournoient
« ce voyage à grand outrage; et les autres qui en oyoient
« parler lui tournoient h grande vaillance. » Froissart
était de ces derniers : « Si valoit trop mieux, dit-il, que
c il se mist à chemin et en la volonté de Dieu, que ce
« que on supposast que il demeurast arrière par
« feintise. »
Gui de Blois, ne pouvant chevaucher, se fit porter en
litière. Les sires de Sanzelles, de Donstienne, de la Gli-
selle raccompagnaient ; mais n'avait-il pas aussi avec lui
son chapelain, dont, malade ou convalescent, il pouvait
avoir grand besoin? Nous le croyons volontiers en reli-
(') Gui do Blois disposait de ce canonicat comme seigneur de
Chimay. «« Les seigneurs de Ghimay possèdent, porte un docu-
w ment de H73, le collation et donnoison des chanesies de
» l'église Sainte-Moncgonde de Chimay. «^ Ce chapitre comptait
douze chanoines.
I. 12
— 134 —
sant les détails si précis que Froissart nous donne sur les
sièges de Bergues et de Bourbourg, surtout quand nous
l'entendons s'écrier : «C'estoit grand beauté à voir reluire
« contre le soleil ces bannières, ces pennons, ces bassi-
« nets, et si grand foison de gens d'armes que vue d'yeux
t ne les pouvoit comprendre. »
Si le bénéfice de Lestines avait réduit Froissart à une
résidence qui ne fut ni silencieuse, ni oisive, sa chapelle-
nie et son canonicat lui assuraient plus de liberté. Gui de
Blois voyageait- il , il l'accompagnait comme chapelain,
et lors même que son bon seigneur et maître se reposait,
le chanoine obtenait aisément la permission d'attacher à
son aumusse son escarcelle de chroniqueur errant. Nous
le trouverons de nouveau chevauchant sur les grands
chemins et accueilli avec honneur à la cour des princes
comme dans les châteaux des barons.
Combien le xiv* siècle ne comptait-il pas de chapelains
et de chanoines plus complètement absorbés par les
affaires du siècle , témoin le chanoine de Robersivrt et
le chapelain du sire de Douglas. Le chanoine de Robersart,
« chevalier appert durement et vaillant homme, tenoit une
« épée à deux mains dont il donnoit les horions si grands
« que nul ne les osoit attendre ; » il allait chercher aven-
ture au delà des Pyrénées, et engageait ses compagnons
d'armes à ne pas perdre de temps, car il voulait conqué-
rir, disait-il, toutes les villes et tous les châteaux de l'Es-
pagne et de la Galice. Le chapelain Guillaume de Berwick,
« qui n'estoit pas comme prestrc, mais comme vaillant
— l3o —
t homme d'armes, > suivait le comte de Douglas au plus
fort de la besogne, et c faisoit reculer les Aiiglois pour
c les coups d'une hache qu'il lançoit légèrement sur eux . t
Et Froissart lui-même ne nomme-t-il pas, à côté du cha-
noine de Robersart et du chapelain écossais, Tarchiprétre
de Cervole, le moine de Bascle et Termite de Chaumont ?
Froissart qui, dans le Buisson de Jonèce, loue beaucoup
le duc Aubert de Bavière, assista au double mariage de sa
fille et de son fils avec un fils et une fille du duc de Bour-
On trouve dans ses œuvres poétiques une ballade dans
laquelle on a voulu voir l'expression d'un amour deux
fois coupable adressée à une dame nommée Marguerite.
N^était-il pas lié depuis plusieurs années par les devoirs
du sacerdoce? N'avait-il pas juré autrefois qu'après avoir
été trahi par celle qu'il aimait, il ne connaîtrait jamais
d'autre amour? Il sera bien facile de justifier Froissart.
D'abord, il ne peut pas être question de lui dans les vers
où il dit :
Si voi...
Deas cuers navrés d'one plaisant sajeîe ,
A qui le dieu d'amours soit en ave.
Lorsc|u'on lit ailleurs que la cour de la fleur de lys est
c moult embellie » par la marguerite , et lorsque le poète
ajoute :
Le doue temps ore se renouvelle,
on reconnaît aussitôt une allusion au mariage de Margue-
— 136 —
rite de Bourgogne , célébré à Gambray au mois d'a-
vriH385.
Une seconde ballade confirme le sens qu'il faut attacher
à la première :
A Cambra y se sont espousé
Frère et soer, soer et frère, né
De Bourgogne et Haynau aussy.
Dont nous sommes tout resjoy.
€ Vous pouvez et devez bien croire, dit Froissart dans
« sa chronique, que où le roi de France estoit et tant de
c haults et nobles princes et de hautes et nobles dames ,
« que il y avoit grand foison de chevalerie. »
On n^avait pas vu depuis cinq cents ans de fêtes si
splendides à Gambray. Le jeune roi de France y était
entré c à grand'foison de trompes et de ménestrels, t Les
barons le servirent à cheval au banquet, et les dames
(jui chassèrent les chanoines des sièges qu'ils occupaient
dans le chœur étaient si élégantes et si belles, que Tabbé
de Saint-Aubert de Gambray écrit lui-même, dans une
naïve relation quil nous a laissée, qu'il n'osiiitles regar-
der « par bienséanche religieuse. » Enfin il y eut une
joute, et la duchesse de Bourgogne détacha de son sein
un fermail d or à pierres précieuses qu'elle offrit au vain-
queur : or c'était un chevalier du Ilainaut, le jeune sei-
gneur du village deDonstienne, près deBeaumont, dont le
nom, entouré de doux souvenirs pour Froissart, revient
sans cesse dans ses chroniques.
— 137 —
Le jeune prince qui, à Toccasion de son mariage avec
la fille du duc Aubert, recevait de son père le comté de
Nevers, avait près de quatorze ans. Son esprit froid et
sombre était, dit un chroniqueur, c moult simple. »
Froissart se contente de dire c qu'il estoit assez sage, >
mais il le trouve c courtois, traitable, humble et débon-
naire. » Cette dSonnaireté était le manteau sous lequel Jean
sans Peur devait cacher ses crimes. On peut dire seulement
à sa louange qu'il montra, en protégeant Christine de
Pisan, quelques goûts littéraires (•). 11 les partageait avec
son complice Raoul d'Auqueton ville, qui donna une belle
Bible au duc de Berry.
Notre chroniqueur put présenter au duc de Bourgogne
un de ses parents, nommé Thomas Froissart. Il devint le
médecin du jeune comte de Nevers (') elle guérit peut-être
d'infirmités précoces. Jean Froissart eût-il aussi bien
réussi à réveiller, par ses enseignements et ses récits, les
sentiments de la loyauté chevaleresque chez le fils de
Philippe le Hardi? Nous ne le croyons pas.
Lorsque, pou après, Froissart accompagna son sei-
gneur et maître dans ce château de Blois orné avec tant
de soin par les princes de sa ni:iison, le génie prophétique
(•) Un de ces dons était fait à Christine de Pisan « pour com-
« passion et en aumosne, pour employer au mariage d'une
M sienne ix)vre uiepce. •>
(') Il est cité dans un compte de Josset de Halle, de 1394.
{Mémoires pour servir à l'histoire de Bourgogne, p. 52.)
12.
— ^138 —
d riiisloi re lui rcvéla-t-il qu'à la suite d'un odieux atten-
tat du jeune prince qu'il venait de quitter à Gambray , une
noble et belle princesse se retirerait dans ce môme châ-
teau pour y chanter sur sa harpe les douleurs et les re-
grets de son veuvage, jusqu'à ce qu'elle expirât « de cour-
« roux et de deuil, « dit Juvénal des Ursins?
Le château de Blois « estoit bel, grand, fort et plantu-
« reux, et un des plus beaux du royaume de France. »
On n'y entendait encore à cette époque que le bruit des
danses et des divertissements. Pendant le carême qui pré-
céda les fêtes de Pâques 1 386, la duchesse de Berry y vint
et y fut reçue c bien grandement et puissamment, car le
« conte Guy le savoit bien faire. » Il s'agissait de con-
clure le mariage de Louis de Dunois, fds unique de Gui
(le Blois, avec Marie de Berry. Le contrat fut passé le
29 mars, et l'évêque de Poitiers présida à la cérémonie
des fiançailles ; mais la bénédiction nuptiale ne fut donnée
que cinq mois plus tard, par le cardinal de Thuret, dans
l'église de Saint-Etienne de Bourges. « A ces noces, dit
« Froissart, eut en la cité de Bourges grandes festes et
« grands esbattemens et grands joutes de chevaliers et
« escuyers; et durèrent les festes plus de huit jours ('). »
Froissart écrivit à Bourges une pastourelle en l'hon-
neur (le ce mariage :
Je m'en irai cle coer joli
A Bourges véoir, car c'est drois,
(') Chron. III, <02. Froissart dit ailleurs qu'il vit plusieurs
fois le duc de Berry et le comte de Blois ensemble. Chron. l\\, 94.
— 139 —
La pastourelle de Berri
Avec le pastourel de Blois.
Et seront les noces estrettes
De lyons et de flours de lys.
Li mariés a nom Loy« :
II est de Haynau d'un costé
Et de Flandres pour vérité,
Et est Ûls au bon conte Gui
De Blois.
Peut-être Froissart remit-il alors à Guillaume de Bois-
ratier, doyen de Bourges et depuis archevêque de cette
ville, un manuscrit du premier livre de ses chroniques,
qui par son ancienneté est resté jusqu'à ce jour Tun des
plus précieux de la Bibliothèque impériale de Paris, si
riche en manuscrits de Froissart.
Froissart quitta Bourges avec le duc de Berry, mais il
ne tarda point à se séparer de lui. Le duc de Berry mul-
tipliait pendant son voyage ces lenttjurs préméditées qui
sauvèrent l'Angleterre d'une invasion. Froissart, au con-
traire, comptait toujours par dix grandes lieues ses jour-
nées de chevauchée, et nous croyons qu'entre les fêtes
(le Bourges et les armements de l'Écluse il eut le temps
(le s'arrêter î!i Val(»nciennes, où se trouvaient réunis le
duc de Bourgogne, le duc Aubert de Bavière et le comte
de Blois, qui partagea galamment son hôtel avec la dame
de Moriaumez, la dame de Gommignies et d'autres nobles
(lames. Les chevaliers y étaient aussi en grand nombre,
tt et vous (lis, remanpie Froissart, (pie il sembloit bien
— uo —
« qui les oyoit parler, que Angleterre estoit prise, con-
« questée et perdue. »
Notre chroniqueur s'était mêlé aux hommes d*armes
(]ui se dirigeaient vers la Flandre, pour admirer leurs
vastes préparatifs, mais les forêts de lances ne lui ca-
chaient pas le sol couvert de cendres et de ruines, pas
plus que les bruyants propos des princes et des barons
n'empêchaient de retentir à ses oreilles les imprécations
que faisaient entendre de loin en loin les laboureurs qui
se réfugiaient dans les bois. Arrivé en Flandre, il trouva que
tout ce que Ton rapportait de l'expédition française était
bien au-dessous de la vérité. Tout était gigantesque dans
l'armement que Charles VI voulait conduire de l'Écluse à
Orwell, parce que c'était à Orwell que s'était embarqué
Edouard III avant la bataille de l'Écluse, c Oncques puis
« que Dieu créa le monde, dit-il, on ne vit tant de nefs
« ni de gros vaisseaux ensemble. » Aussi Froissa rt ne
pouvait-il se lasser d'admirer ce spectacle. « Sachez,
« dit-il, que l'oubliance du voir et la plaisance du consi-
« dérer estoit si grande, que qui eusl eu les fièvres, il
« eust perdu la maladie pour aller de l'un à l'autre. »
Les barons avaient pris plaisir à rivaliser de luxe : ici
l'on voyait flotter des bannières de cendal sur des mâts
recouverts de feuilles d'or. Plus loin on admirait des
voiles chargées de devises et des lentes brodées de perles.
Treize cents navires étaient déj«a réunis, et l'on attendait
tous les jours la flotte de Bretagne, qui portait une ville
de bois de sept lieues do tour.
— m —
Les vents contraires et les teui|)étcs de Thiver enchaî-
nèrent dans le port cette grande expédition, qui devait
renouveler, à trois siècles de disUnice, l'invasion de Guil-
laume le Conquérant. Les tergiversations du duc de
Berry avaient porté leur fruit : c Je qui ai dicté celle
€ histoire, dit Froissart, fus à TEscluse pour les sei-
c gneurs et leurs estas voir, et si entendis par juste in-
« formation et bien en vis Tapparant que le duc de Berry
t desrompit tout ce voyage. >
II. Voyage en Flandre. — Ancienne prospérité de ce pays. —
Séjour à Gand. — Mort d'Ackerman. — Chronique de
Flandre.
Froissart avait rencontré à rÉclusc un grand nombre
de chevaliers qui avaient combattu ik Roosebeke et assié-
gié Dannno. Il voulut interroger .aussi les bourgeois des
communes de Flandre, afin de compléter son récit en re-
courant h des témoignages différents.
La Flandre, unie au Hainaut par des liens si étroits,
avait des chevaliers non moins intrépides, car Froissart,
énumérant les pays où se trouve la fleur d'armes, place
la Flandre aussi haut que le Hainaut, c'est-à-dire au pre-
mier rang (') ; ses bourgeois, s'ils surpassiiient les cheva-
liers par leurs richesses, les égalaient aussi en fierté, et
on en avait vu un mémorable exenq>le lors de la paix de
(•) r/tro/t.I, 2, 383.
— 1 42 —
Tournay, quand, en saluant le duc de Bourgogne, ils refu-
sèrent de ployer le genou. La même fierté se retrouvait
vers les bords de la mer parmi les laboureurs issus des
anciennes colonies saxonnes, qui fortifiaient leurs fermes
comme des châteaux, possédaient des fiefs, scellaient de
leurs sceaux aussi bien que s'ils eussent été nobles, et dé-
claraient qu'ils préféraient la mort aux tailles et à la ser-
vitude : tels étaient aussi ces francs Frisons dont Froissa rt
racontera plus tard les luttes héroïques.
Les brillantes images de la prospérité de la Flandre
étaient présentes à tous les esprits quand Froissart visita
ses villes et ses campagnes. « En ce temps, dit-il, estoient
« li contes et le pays en leurs fleurs , et ne doubloient
« ne admiroient puissance de nul seigneur terrien, car ils
« estoient si garnis et si remplis d'or, d'argent, de ri-
« chesses et de tous biens que merveille seroit à recor-
« der. Et tcnoient les riches hommes si grans estas qu'il
« sembloit proprement que les richesses leur abondassent
« du ciel et que ils les trouvassent sans soin et sans
«t peine (•). » Les chroniques flamandes confirment ce ta-
bleau en montrant les hommes et les femmes des bourgeoi-
sies effaçant par leur magnificence les plus puissants
seigneurs, les plus illustres dames de France. On ne
(•) Chronique de Flandre , 2. Au xve siècle, Thomas Basin dé-
crit ainsi la Flandre : « Est gens valde industria et omnis hu-
u manitatis cultu ornatissima , quemadmodum insignissima
«oppida atque œdifîcia , quibus terra illa oppleta est, lucu-
i« lentissime manifestant. « (Édition de M. Quicherat, 1, p. 429.)
— 143 —
voyait que souliers à poulaines d'argent, ceintures
émaillées, manteaux de fourrures précieuses, voiles de
soie, de cendal ou de samyl, robes d'écarlate toutes
brodées de perles et d'émeraudes. C'était, disait-on com-
munément, le plus ricbe pays qui fût au monde.
Un deuil profond avait succédé à cette opulence et à
cette admirable prospérité. La désolation régnait dans les
campagnes où chaque toit cachait jadis un métier de tis-
serand, où chaque prairie se couvrait naguère de ces
belles vaches que les geôliers de Philippe le Bel se fai-
saient envoyer quand ils se laissaient apitoyer, ou de ces
chevaux au large poitrail que TArioste donne à ses pala-
dins. Les villes étaient également appauvries par les
guerres : les habitants de Gand, qui en avaient porté
presque tout le poids, avaient été décimés h Roosebeke;
ceux de Bruges avaient pu à peine, au prix des plus
grands sacrifices, désarmer Tavidité ot la colère des vain-
(jueurs. Les faubourgs d'Ypres, naguère plus considéra-
bles que la ville elle-même, n'existaient plus. A Courtray
les enfants, chassés de leurs demeures dévorées par la
flamme, avaient été emmenés «par manière de servage »
et l'incendie n'avait pas respecté davantage ces vastes en-
trepôts deDamme où les hanses du Nord venaient deman-
der aux marchands de Gênes et de Pise les produits va-
riés des climats du Midi. « Marchandises, s'écrie tristement
« Froissart, estoient toutes refroidies et perdues. Toutes
(( les bandes de la mer, de soleil levant jusqu'à soleil
ft esconsant, et tout le Septentrion s'en sentoient, car voir
— 144 ~
« est que de dix-sept royaumes chrétiens, les avoirs vi
« marchandises ont leur délivrance à Dam ou à Bruges. »
La paix était à peine rélahlie ; les calamités publiques
n'étaient pas cicatrisées, mais dans la belliqueuse ardeur
avec laquelle les grandes communes de Flandre revendi-
quaient leurs privilèges et leurs franchises, on pouvait lire
le présage de nouvelles guerres et de nouvelles discordes
Froissart avait vu à Bruges les métiers courir aux
armes fet menacer d'autres matines brugeoises, non moins
sanglantes que celles de 1302, cette noblesse française»
qui se croyait assez puissante pour conquérir l'Angle-
terre; il avait pu aider le duc de Berry, assailli par le
peuple, à remonter sur son cheval, tandis que le sire de
Ghistelles s'efforçait de calmer par de douces paroles les
ouvriers qu'il connaissait tous par leur nom. « S'ils
« fussent venus au grand marché pour faire l'assemblée
« entre eulx, il ne fust échappé ni baron, ni chevalier,
« ni escuyer de France, que tous n'eussent esté morts
« sans merci. »
Mais, d'après le propre témoignage de Froissart,. ce fut
à Gand (*) qu'il fit le plus long séjour l'année suivante,
(•) » Or me peut-on demander comment ceux de Gand fai-
« soient leur guerre, ot je leur en respoudrai volontiers selon
« ce que depuis je leur en ai ouï parler. « Froissart nous ap-
prend, dans le Dit du Florin, qu'il parlait thiois, c'est-à-dire
flamand, et non allemand, comme le disent quelques érudits.—
11 sufïit de lire les inventaires de Tancienne librairie de Bour-
gogne pour s'assurer que le thiois est le fl imand.
— Uo —
afin d'apprendre de ceux qui avaient pris la plus grande
part à la guerre lout ce qui se rapportait à leur vaillante
résistance, t Vous savez, dit-il, si en Flandres vous avez
« esté, que la ville deGand, c'est la souveraine ville de
« Flandres, de puissance, de conseil, de seigneurie, de
« habitations, de situation et de toutes choses apparle-
« nans à une bonne ville et noble, que on pourroit devi-
f ser, ni recorder, et que trois grosses rivières portant
« navires pour aller par tout le monde les servent. La
« plus grosse est la rivière d'Escault, et puis la rivière de
« la Lys, et la menre la Lieve : se porte-elle navie et leur
« fait grant prouflRt, car elle leur vient de l'Escluse et du
€ Dam, dont moult de biens venant par mer leur arri-
« vent. Par la rivière de l'Escault leur viennent le grain.
« de Haynnau et le vin de Franche ; par la rivière de la
« Lys, grant foison de grains du bon pays d'Artois et des
« marches environ. Ainsi est Gand assise et située en la
« croix du ciel, b
Au milieu des récits qui lui montraient les communes
unissant, peiidant les guerres les plus sanglantes, le dé-
vouement qui protège la patrie et les arts utiles qui la
rendent florissante, un douloureux spectacle le frappa :
c'était celui des divisions auxquelles les communes ,
triomphantes ou affaiblies, ne savaient pas se dérober
après la guerre. Si en certains pays, à Milan par exem-
ple, le caprice d'un seul homme disposait de la vie ou de
la liberté de ses sujets, de vagues rumeurs, dont on ne
pouvait indiquer la source ni contrôler la valeur, suflfi-
1. 15
— 146 —
salent pour rendre la tyrannie exercée par une multi-
tude égarée, aussi injuste}, aussi cruelle que celle de Ber-
nabo Visconti. Heureuses les villes de Flandre si,
dociles à l'avis des chevaliers les plus généreux et des
bourgeois les plus prudents, elles eussent su se garder h
la fois des usurpations du dehors et de l'anarchie inté-
rieure, et apporter dans l'exercice de leurs franchises
autant de sagesse qu'elles montraient de courage pour les
défendre. « Ceulx du pays de Flandre se sont d'eulx-
« mêmes destruits, » disait le duc de Lancastre, faisant
allusion h leurs dissensions pendant la paix.
Quarante-deux ans s'étaient écoulés depuis que Jacques
d'Artevelde avait péri, égorgé par une faction qui, sou-
doyée elle-même par l'or étranger, Taccusint d'en avoir
reçu, comme s'il suffisait de crier : trahison ! pour que
tout fut permis au nom de la liberté, et Froissart avait pu
voir une lampe expiatoire brûler encore dans le cloître
de Notre-Dame de la Biloke, lorsqu'à peu près à pareil
jour où l'attentat du Calanderberg s'était accompli, le
dernier successeur d'Artevelde, François Ackerman, « ce
« vaillant homme, ce sage guerroyeur, » qui avait ré-
sisté à Damme, avec quinze cents combattants, pendant
vingt jours, au roi de France entouré de cent mille
hommes, fut assassiné an milieu de la fête qui terminait
la kermesse de Saint-Pierre, sans que personne s'avançât
pour le secourir, sans que la ville de Gand, qu'il avait si
bien servie, en fut émue. « Or regardez le loyer (jue on a
<i de servir commun. »
— 1 47 —
Ces mots terniineut, en le résiiiuanl, un travail parti-
culier de Froissa rt sur les troubles de Flandre depuis
1378 jusqu'en 1387. La narration où il les décrit com-
prend plus de trois cents chapitres, et fut fondue plus tard
dans le second livre de la rédaction générale ('). Offrant,
comme le dit Froissarl, le tableau des merveilleuses inci-
dences qui se succédèrent par l'orgueil des Gantois et le
pauvre conseil du comte, elle devait intéresser vivement
Gui de Blois, qui avait combattu à Roosebeke. Aussi l'on
comprend aisément qu'en touchant le seuil du château
de Beaumont, elle ait trouvé place dans l'une des conti-
nuations des chroniques de Baudouin d'Avesnes qui y
étaient conservées (") .
Lorsque Froissarl, après avoir réuni tant de nouvelles
enquêtes, songea à les rédiger, il sentit le besoin de se
créer une retraite où il pût, pendant de courts loisirs,
mettre en œuvre le fruit de ses nombreux voyages. Quelle
autre retraite pouvait-il se choisir que sa patrie? Ce fut à
Valenciennes que fut écrit le récit des troubles de Flandre,
et il en fut sans doute de même du second livre des chroni-
ques. Ces travaux occupèrent une année, mais nous ne
croyons pas (pi'ils suffirent pour la remplir.
Los poésies de Froissa rt couronnées aux puys de Va-
(•) La rédaction de tout le second livre est postérieure
à 1388, puisqu'on y pnrle, au chapitre 48, de Tévêque de Cam-
bray Jean T' Serclaes comme s'il ne vivait plus.
(») Manuscrit 11,139 de la Bibliothèque de Bourgogne,
folio 134.
— 148 —
lenciennes el de ïournay, que nous a conservées un ma-
nuscrit de Paris, ne sont-elles pas aussi de celte époque?
N'est-ce pas à Froissart que sont adressés les vers suivants
d'Eustache Deschanips 1
AU ROV DU PUITS d'aMOUR.
Hé ! gentils rois, dus de Poligteras,
Ne vous veuillez de France ainsi partir,
Métrifians mieulx que Pytagoras,
Réthoriques qui tant povez sentir :
Puis que la mort fit Machault départir,
Et que Vitry paia de mort la debte,
Ne fut véu tel rom vous, sans mentir.
Si grant faiseur, ne si noble poëte.
A tous propos faites vers comme Prim:is.
Chacun vous veulten ce royaume oïr :
Dis amoureus faites et de soûlas.
Chose n'a nom qui par vous ne soit faite,
L'on nepourroit trouver ne quérir
Si grant faiseur, ne si noble poète.
En Languedoc ne vous embatez pas;
Veuillez deçà vos escoles tenir :
Si vous partez, vous y mourrez, hélas î
Du puits d'amour vous veuille souvenir.
Froissart nous explique les motifs qui rengagèrent,
son travail terminé , à s'éloigner de Valenciennes :
— 149 -
« Je considéray en moi-même que nulle espé-
« raiice n estoit que aucuns faits d armes se fissent es
« parties de Picardie et de Flandres, puisque paix y
« estoit, et point ne voulois estre oiseulx, et entrementes
« que j'avois, Dieu merci, sens, mémoire et bonne sou-
« venance de toutes les choses passées, engin clair et
« aigu pour concevoir tous les faits dont je pourrois estre
« informé, touchant à ma principale matière, âge, corps
« et membres pour souffrir paine, me avisai que je ne
« voulois mie séjourner de non poursuivre ma matière. »
Le voyage qu'il se proposait d'entreprendre devait ,
comme le disait Ëustache Deschamps, le conduire vers le
Languedoc, «'est-à-dire qu'il voulait traverser la France
dans toute son étendue du nord au midi. Les routes
étaient mauvaises, mais on voyageait à cheval et assez
rapidement, puisqu'on ne comptait que vingt-deux jour-
nées de l'Écluse à Saint-Jean-du-Pied-des-Ports.
Un ancien auteur, pou postérieur à Froissart ('), com-
pare la France du XIV* siècle à un losange, resserré au nord
par la mer et certains fiefs presque indépendants de l'em-
pire d'Allemagne, au sud, d'un côté, par d'autres fiefs
non moins douteux du même empire, situés au bords du
Rhône , de l'autre , par les territoires qu'occupaient les
Anglais dans la Guyenne. La Loire coupait assez exacte-
ment ce losange en deux parties égales. Au sud se trou-
vaient les pays de vignobles, les plus vastes forets, les
(') II est cité par le P. Labbe, Mélanges, p. 696.
— 150 —
plus hautes montagnes, les rivières les plus poissonneuses
et celles où Ton recueillait des paillettes d'or mêlées aux
neiges des Pyrénées que fondaient les premières chaleurs
du printemps. Les mœurs étaient généralement portées
aux jeux et aux divertissements, mais elles étaient simples
et douces. Vers le nord, dès qu'on avait quitté la Flandre,
où les bourgeois, enrichis par la fabrication des draps et
leur commerce avec les nations étrangères, vivaient dans
l'opulence et mêlaient à beaucoup de vertus une fierté
presque intraitable, on rencontrait des pays où le peuple,
mieux vêtu , mieux nourri que dans le midi , buvait la
cervoise et cultivait le blé, tandis que les seigneurs étaient
plus puissants et plus intrépides que partout ailleurs. Ce
qui contribuait à assurer au nord de la France une préé-
minence durable , c'était l'importance et la richesse de la
capitale du royaume, toujours plus favorable aux com-
munes du nord qu'aux captais du midi , aux Bourgui-
gnons qu'aux Armagnacs.
Cependant, avant de se présenter chez dos princes et
des barons qu'il ne connaissait point, il fallait à Froissant
quelques bonnes lettres de recommandation, et il se diri-
gea d'abord vers les rives de la. Loire pour les demander
à son seigneur et maître. Mais jamais Froissart ne
voyagea sans s'accointer heureusement de quelque che-
valier.
En chevauchant sur la route de Valenciennes à Blois,
il rencontra deux chevaliers du parti ani>lais, dont Tun
était né dans le llainaut, .loan d'Aubrecicourt et Thomas
— 151 —
de Oweensberry, qui revenaient d'Espagne et qui lui
apprirent les malheurs de Tarmée anglaise. Jean d'Au-
brecicourt avait vu à Ortliez le comte de Foix, qui lui
avait donné un roncin et deux cents florins. Ce qu'il
racontait de la somptueuse hospitalité de la cour de Foix
accrut le désir que nourrissait Froissart d'y être admis
comme chroniqueur et comme poète.
Froissart se trouve encore avec Gui de Blois au mois
de juillet 1388, quand le duc de Berry fait demander
la main de la fille du duc de Lancastre (*). Il habite le
château de Blois, où son bon seigneur se plaît à s'entourer
de chevaliers et de clercs du Hainaut (»), il le suit soit à
Ghûteau-Renand, où vint le voir Guillaume de Hainaut,
soit aux Montils, séjour que rendirent depuis célèbre la
vieillesse de Louis XI et la jeunesse de Charles VIII ; mais
les secrétaires de Gui de Blois sont trop occupés, les
lettres de recommandation ne sont pas prêtes, et voilà
que Froissart, pour ne pas séjourner plus longtemps,
se remet à chevaucher sur les bords de la Loire p). Il va
(') .« Pour ces jours, j'estois en la conté de Blois. « {Chron.
III, 407)
(») Alard deDonstienne fut gouverneur de Blois, Guillaume de
Grèvecœur, archidiacre de Brabant, inspecteur des domaines de
Guide Blois aux bords de la Loire Son frère, Jean de Cbâtillon,
confiait à un chanoine de Thuin nommé Jean de Chinv^y, qui
était maître es arts, « la gouvernance et norreçon de ses fils »
(*)Ccci se passait au mois d'août 4388. un an après la mort de
révoque de Beauvais, qui arriva le 17 août 1387.
— 152 —
jusqua Angers, peut-être au delà d'Angers, revient et
rencontre un chevalier nommé Guillaume d'Ancenis.
C'était un cousin du sire d'Ancenis que Froissart avait vu
à rÉcluse, et il allait visiter une de ses parentes, la dame
de Maillé , qui venait de perdre son mari et le pleurait
beaucoup, bien qu'il fût un peu vif, témoin les lettres de
rémission qu'il sollicita en 1371 pour avoir tranché la
main à un homme.
Froissart avait passé la nuit à Beaufort-en- Vallée , où
étoit né le dernier pape français, Grégoire XI, qui était
« de petite complexion, tout maladieux, et trop travaillé
€ du roi de France et de ses frères. » Ce fut en sor-
tant de Mouliherne qvi'iis^accointa d'aventure de Guillaume
d'Ancenis, car il le trouva c courtois et doux en ses
« paroles. » Froissart désirait avoir des nouvelles du
connétable de Clisson. Guillaume d'Ancenis put lui en
donner , car il avait assisté au parlement de Vannes. Il
l'instruisit d'ailleurs des « avenues » de Bretagne , et le
chroniqueur avait soin de conserver tout ce qu*on lui
contait t en remenbrance. » Il y a quatre grandes lieiios
entre Mouliherne et Rilly. Pour mieux causer, les voya-
geurs avaient mis leurs chevaux au pas ; un pou plus loin,
ils s'arrêtèrent dans un pré pour se reposer. « Voyez-vous
t là-bas cette tour, disait le chevalier au chroniqueur,
« c'est le château de Rilly que les Anglais et les Gascons
« fortifièrent autrefois pour rançonner tout le pays de la
« Loii'e ; voyez-vous cette petite rivière et le bois qui
« Tombrage ? Nous traversâmes ce gué , nous nous ca-
— 153 —
« chûmes sous ces arbres touffus, pour les surprendre un
« jour qu'ils devaient chevaucher vers Saumur. Ce fut
« dans ce pré , où paissent nos chevaux et où nous pre-
« nons plaisir à causer tout à Taise, que nous attaquâmes
« les pillards. Ils étaient au nombre de neuf cents; nous,
« nous formions cinq cents lances. Messire Jean de Beuil
« portait sa bannière, sous laquelle Bertrand du Guesclin
« avait voulu combattre ce jour-là, aussi bien que Maurice
« de Treseguidi, Geoffroi de Kermel et d autres braves
« chevaliers bretons qui le suivaient à Vesperon. La
« mêlée fut sanglante et rude, mais trois cents de nos
« ennemis restèrent étendus au lieu même où nous devi-
«sons. Depuis lors, il n'y eut plus dans ce pays ni
«Anglais, ni Gascons. » Le récit se prolongea, car
Guillaume d'Ancenis remontait à l'enfance, aux ancêtres
de Bertrand du Guesclin : «Ha, doux sire, répétait Froissart
« au chevalier, vous me ferez grand plaisir au recorder,
« si le retiendrai de vous et jamais je ne l'oublierai. »
On arriva à Rilly, on dîna, on chevaucha encore pen-
dant deux lieues, toujours en abordant de nouveaux récits;
enfin il fallut se séparer. Guillaume d'Ancenis prit la
route qui conduisait au chûteau de Maillé , qui , depuis
le xvu'' siècle , s'appelle le château de Luynes. Froissart
suivit celle de Tours, regrettant de ne pas avoir été « plus
« à loisir » avec le bon et courtois chevalier, «car il lui eust
« dit et conté plusieurs choses. » Ainsi « se défît leur
« compagnie. »
— 156 —
« ressoignoit la divei*silé du pays, t> mais il espérait que la
roule serait moins périlleuse cl lui paraîtrait moins lon-
gue s'il pouvait se réunir à quelque bon et courtois che-
valier comme Guillaume d'Ancenis. En effet, après trois
jours d'attente, il vit arriver à Pamiers un des plus sages
conseillers du comte de Foix, nommé messire Ëspaing de
Lyon, qui revenait d'Avignon. Le chroniqueur s'applaudit
de pouvoir se mettre en sa compagnie, et le chevalier n'en
fut pas moins heureux, car il désirait fort s'instruire des
besognes de France.
A peine nos voyageurs avaient-ils gravi la rude montée
de Lescousse que déjà ils devisaient. Ils avaient dîné à
Caria , quand Ëspaing de Lyon proposa à Froissart de
chevaucher plus doucement, afin de lui raconter l'esca- .
lade d'Ortingaset les ruses du mongat de Saint-Basile. On
coucha ce jour-là à Montesquieu; le lendemain, Ëspaing
de Lyon et Froissart, s étant levés au point du jour, dirent
dévotement leurs oraisons, et le clerc n'oublia pas, sans
doute, celle qu'il adressait chaque matin à sainte Mar-
guerite, pour qu'elle le protégeât au milieu des nombreuses
épreuves de la vie ('). Les prières achevées, ils descen-
dirent vers la Garonne , mais il avait tant plu la veille
(') J'ai usage, quand je me lieve,
Afin que le jour ne me grieve,
De dire une orison pelile
Ou nom de sainle Margherile. •
Buisson de Joncce, p 363.
— 157 —
que les eaux avaient emporté une arche du pont de bois
qu'ils devaient traverser : il fallut retourner à Montes-
quieu.
Après d'assez longues réflexions , on se décida à tra-
verser en bateau la Garonne près de Gazères, t mais ce fut
€ à grand'peine et à grand péril , le bateau n'estoit
« pas trop grand où nous passâmes et n'y pouvoient en-
< trer que deux chevaux à la fois. » Le passage de la
rivière occupa toute la journée, car Froissart voyageait
avec plusieurs chevaux aussi bien que messire Espaing de
Lyon, qui était l'un des principaux conseillers du comte
de Foix. Tandis que Ton préparait le souper, le chevalier fit
remarquer au chroniqueur les brèches des murs de la ville :
cette fois elles avaient servi non pas aux vainqueurs, mais
aux vaincus ; le comte de Foix avait juré que pas un de
ses ennemis ne sortirait par les portes, et il fallut, pour
qu'ils trouvassent grâce près de lui, qu'ils passassent par
un trou de la muraille.
Le lendemain, on entra dans les terres du comte de
Gomminges. Le chevalier montrait à son compagnon les
châteaux les plus fameux, et, tout en chevauchant le long
de la Garonne à travers de belles prairies, il continuait à
raconter les sanglantes aventures dont ces lieux avaient
été les témoins. Près de Montpezat, il lui fit voir le Pas de
h Garde, défilé étroit entre le roc et la rivière, que fermait
une porto de fer protégée par une grosse tour; plus loin,
le château de la Bretôcho et celui de Montespan. Mais
bientôt Ton découvrit la riante colline de Saint-Gaudens
I. 14
— 158 —
(jui se reflète dans la Garonne, et la journée s'acheva.
A mesure que l'on chevauchait , le pays devenait plus
désert, plus sauvage. Froissart n'apercevait plus la belle
rivière dont la veille encore il suivait les bords. « Dites-
« moi donc, interrompit-il, avant que je n'oublie, ce que
« la Garonne est devenue, car je ne la vois plus, » et là-
dessus le chevalier lui décrivit la source d'où s'échappent
ces eaux abondantes qui arrosent tout le pays couvert des
châteaux des Foissois et des Armagnacs. Des sables , des
broussailles annonçaient déjà les Landes du Bourg, c où il
« y a moult de périlleux passages pour gens qui seroient
« en volenté de mal faire. » Ici est le château de Lane-
mezan. Voilà celui de Mauvoisin, sujet d'un autre récit
qui se prolonge jusqu'à ce qu'on s'arrête à Tournay, mais
rien ne manque aux détails qui ont été donnés à Froissart
par Ëspaing de Lyon, car le châtelain de Mauvoisin vient
souper avec eux et leur offre quatre flacons de vin
blanc, « aussi bon qu'ils n'en avoient point bu sur le
« chemin. » Vers Montgaillard et Marcheras, le pays n'était
pas moins triste , et quand Froissart aperçut le Pas au
Larre, il le trouva « si estrange, qu'il se serait cru perdu
« ou en très-grande aventure, si ce ne fust la compagnie
« du chevalier. » Mais Froissart n'avait pas oublié que
celui-ci lui avait promis de lui raconter comment le mon-
gat de Lourdes périt au Pas au Larre, et il se plaça bien
près de lui pour ne pas perdre une seule de ses paroles.
Ëspaing de Lyon montra, en jterminant son récit, la croix
de pierre qui rappelait ce combat , et tous les deux s'y
— 159 —
agcuoiiillèreiit pieusement en récitant pour les âmes des
morts un Pater Noster^ un Ave Maria et un De jrro-
fundis.
Nous approchons de Lourdes, et Lourdes a comme
Mau voisin ses héroïques légendes. Cependant nos voya-
geurs changent de roule, et s éloignent des montagnes
pour aller se reposer à Tarbes , « car c'est une ville en
c plain pays et en beaux vignobles, trop bien aisée, pour
c séjourner chevaux , de bons foins , de bonnes avoines
€ et de belle rivière. »
Le 34 novembre, Ton entra dans le Béarn, mais, au
lieu de se rendre directement à Pau , on se dirigea vers
Morlaas , parce que les routes étaient fort mauvaises. Le
voyage s acheva le lendemain, quand on atteignit Orlhez,
où se trouvait le comte de Foix. Ëspaing de Lyon y des-
cendit à son hôtel; Froissart, à Y Hôtel de la Lune, chez un
écuycr nommé Ernauton du Pin, qui s'était signalé à
l'escalade de plus d'un chfiteau.
Une aussi froide analyse ne saurait donner une idée
de ces naïfs entretiens qui commençaient à l'aurore et
ne s'achevaient qu'à la nuit. Froissart a pris plaisir à
nous faire partager le charme qu'il y trouvait, quand il
écrit : « Moult me tournoient à grand'plaisance et récréa-
« tion les contes que messire Espaing de Lyon me con-
« toit. De ses paroles j'estois tout réjoui. » — « Sainte
« Marie , disait-il au chevalier , que vos paroles me sont
« agréables et que elles me font grand bien entrementes
4 que vous me les contez! Et vous ne le perdrez pas, car
— 1G0 —
« toutes seront mises en mémoire et remenbrance en l'his-
« loirc que je poursuiè. »
Froissart avait confié au chevalier le but principal de
son voyage. Celui-ci lui demandait : « Avez- vous ceci en
« votre histoire dont vous m'avez pai-lé? » Et Froissart,
« après avoir pensé un petit , » répondait qu il n'en
« fut oncques informé. » Si les narrations d'Ëspaing
de Lyon semblaient se ralentir, Froissart les ranimait
aussit<)t par ses questions. // le remettait en parole, selon
son expression. « Si cessa le chevalier à faire son conte,
t dit Froissart, et aussi je ne lui enquis plus avant, car
t bien savois là où il Tavoit laissiet et que bien y pouvois
« recouvrer, car nous devions encore chevaucher en-
« semble. » Chaque soir il écrivait ce qu'il avait
appris, et, bien qu'il fallût dix jours pour se rendre de
Pamiers à Orthez, les heures s'étaient écoulées avec une
si grande rapidité qu'il ne cache point les regrets qu'il
éprouva de voir son voyage s'achever avant que les récits
(|ui le charmaient fussent épuisés.
Pour apprécier la vivacité de ces narrations, il faut
parcourir, Froissart à la main, ces vallées des Pyrénées
dont il a recueilli les souvenirs. Il faut s'égarer avec lui
dans ces vastes landes de Lanemezan, tristes et solitaires
aujourd'hui comme elles Tétaient au xiv* siècle, ou dans
ces épaisses forêts de l'Escaladieu , où le voyageur ne re-
trouve plus ni le monastère fondé par saint Bertrand de
Comminges, ni la croix de pierre qui vit s'agenouiller
messire Jean Froissart et messire Espaing de Lyon.
— 161 —
Le château de Lourdes s'élève encore avec ses vastes
escaliers et ses créneaux dentelés sur son rocher placé à
trois cents pieds au-dessus du Gave, mais Ma u voisin
n'est plus qu'une ruine : une tour qui, à chaque tem-
pête, entend quelques-unes de ses pierres rouler dans le
ravin, un pan de mur qui s'affaisse sous son manteau de
lierre, voilà tout ce qui retrace la redoutable forteresse
que Raymonnet de l'Espée livra au duc d'Anjou, et qui
n'était, dit Froissart, « tenue de nullui, fors de Dieu. »
IL Richesses et générosité du comte de Foix. — Chasses et
banquets. — Les ménestrels du duc deTourainc. — Fables
de Gascogne. — Récits sérieux.
Messire Espaing de Lyon avait raconté à Froissart que
le comte de Foix possédait dans son trésor trente fois
cent mille florins, et que chaque année il en donnait bien
soixante mille, « car nul plus large grand seigneur en
« donner dons ne vit aujourd'hui. » — « A quels gens
« donne-t-il ses dons?» demanda Froissart ; et sans doute
ce fut avec joie qu'il entendit le chevalier lui répondre :
« Aux estrangers, aux chevaliers et escuyers qui vont et
« chevauchent par son pays, aux hérauts et ménestrels
« et à toutes gens qui parlent à lui. Nul ne se part de
« lui sans ses dons. »
En effet, Froissart éprouva lui-même que « cesloit le
t seigneur du monde qui plus volenliers véoit les estraii-
14.
— 162 —
« gers. » Le comte de Foix le retint de son hostel pendant
plus de douze semaines, et donna en même temps des
ordres pour qu'on eût soin de ses chevaux.
Les lévriers que Froissart devait offrir au comte de
Foix s'appelaient Brun, Tristan, Hector et Roland, et
Ion ne s'étonne point de leur voir donner des noms fort
renommés dans les annales de la chevalerie, lorsqu'on
remarque combien les princes et les seigneurs attachaient
de prix à leurs lévriers. Edouard III amena les siens avec
lui lorsqu'il envahit la Champagne pour se faire sacrer à
Reims. Que ne fit pas Louis XI pour se procurer des
lévriers de la meute du sire de Boussut 1 11 était si rare
de trouver un lévrier sans défaut, tel que le décrit Gace
de le Bingne dans le poëme qu'il composa pour Philippe
le Hardi :
Museau de luz avoit sans faille,
Encore y avoit autre signe,
Car il avoit œil d'espervier.
Et tout estoit blanc le lévrier.
Oreille de serpent avoil,
Qui sur la teste lui gisoit;
Espaule de chèvre sauvaige,
Coste de biche de bocaige,
Loigne de cerf, queue de rat,
Cuisse de lièvre, pié de chat :
Il ressembloit un leu cervier.
Froissart savait d'avance que le présent de son maître
serait bien accueilli par le comte de Foix, dont la meute
— 163 —
ne comprenait pas moins de seize cents chiens, et qui
avait écrit un traité des Déduits de la diasse pour démon-
trer que, s'il est vrai que l'oisiveté engendre les passions
déréglées, la chasse doit être considérée comme la voie du
ciel. Hélas! le beau Gaston justifiait bien mal ces
préceptes par l'exemple. Il chassait beaucoup, et la
chasse, pour lui, ne valait guère mieux que l'oisiveté.
Froissart lui-môme était, si je ne me trompe, quelque
peu chasseur, comme Jean le Bel. Il avait pu voir, pen-
dant son voyage à Milan avec le duc de Glarence, de
grandes chasses où l'on poursuivait, avec des léopards
apprivoisés, les ours, les loups et les sangliers ; mais ces
divertissements-là étaient fort périlleux, et, dans le Tré-
sor amoureux f Froissart place dans la bouche de Vénus
ces conseils fort sages adressés à Adonis :
Bien veul que tu mellos la cure
A chacier singes, biches, dains,
Lièvres et connins. Tous cerlains
Soies qu'on se peut bien esbiilre
A telles besles, carde balre
Un homme n'ont pas le pouvoir.
Gace de le Bingnc remarque à ce sujet que la chasse du
lièvre à l'aide dos lévriers est la seule qui convienne aux
curés et aux chanoines, et il a raison, car Froissart
nous parle dans sa chronique du bon curé de Tliu-
ret, messire Pierre François, « (jui volontiers va au
— 164 —
« matin aux champs pour querre les lièvres ('). »
Si les matinées étaient employées en grandes chasses,
soit dans les plaines, soit dans les montagnes, les soirées
étaient consacrées à la lecture des vers et au chant des
ménestrels. Là revivaient dans tout leur éclat les der-
nières traditions, si chères aux troubadours, des cours
d'Orange et de Béziers. Gaston, que les poètes avaient
surnommé Phébus, avait à la fois les goûts et l'aspect
majestueux du dieu qui, parcourant le ciel sur son char
ou charmant le Parnasse des échos de sa lyre, ne cesse
pas de répandre sur le monde des flots de lumière.
Froissart nous le représente grand et bien fait, secouant
sur ses épaules sa chevelure qu'il ne couvrait jamais d'un
chaperon, et méritant par ses largesses d'être appelé le
père des muses.
« Le conte Gaston de Foix , dit-il , avoit envi-
« ron cinquante-neuf ans d'âge... De toutes choses il
« estoit si très-parfait que on ne le pourroit trop louer.
« 11 ainioit ce qu'il devoit aimer et hayoit ce qu'il devoit
« haïr... Il fut large, courtois en dons... D'armes et
« d'amours volontiers se devisoit... Il estôit connoissablo
« et accointable à toutes gens ; doucement et amoureuse-
{') Chron. UI, 46. Chaucer dit aussi en p:irlant du moine qui
figure dans les Canterbury Taies :
Grciliuuudcs hc liaddc as swifl as foui of flight :
Of pricking and of hunliiig for Ihe liare *^
Was ail his lust.
— ^65 —
« ment à eux parloit... Brièvement, et tout ce considéré
« et avisé, avant que je vinsse en sa cour, je avoisesté en
« moult de cours de rois, de ducs, de princes, de contes
« et de hautes dames, mais je n'en fus oncques en nulle
« qui mieux me plust, ni qui fust sur le fait d'armes plus
« resjouie comme celle du conte de Foix estoit. On véoit,
« en la salle et es chambres et en la cour, chevaliers et
« escuyers d'honneur aller et marcher, et d'armes et
« d'amours les oyoit-on parler. Toute honneur estoit là-
c dedans trouvée... Et quand de sa chambre à mie nuit
« venoit pour souper en la salle, devant lui avoit douze
« torches allumées que douze varlets portoient ; et icelles
€ douze torches estoient tenues devant sa table, qui don-
« noient grand clarté en la salle; laquelle salle estoit
« pleine de chevaliers et de escuyers ; et toujours estoient
« à foison tables dressées pour souper qui souper vou-
« loit. . . ïl prenoit en toutes ménestrandies grand esbate-
« ment, car bien s'y connoissoit. Il faisoit devant lui ses
K clercs volontiers chanter chansons, rondeaux et viro-
« lais. » Froissart ajoute ailleurs: «Il estoit sage et bien en-
« langage et de beau parler, et trop bien savoit atlraire en
« parlant à un homme, quel qu'il fust, tout ce qu'il avoit
« dedans le cœur. Nul haut prince ne se pouvoit compa-
<i rer à lui de sens, d'honneur, ne de largesse. »
Froissart avait porté avec lui le roman de Méllador,
qu'il avait composé autrefois pour le duc Wenceslas, et
toutes les nuits, après le souper, le comte de Foix lui en
faisait lire quelques pages, « et nul n osoit parler ni mot
— 166 —
< dire, car il voiiloil que je fusse bien entendu, et aussi il
« prenoit grand solas au bien entendre; » si parfois il
interrompait la lecture pour discuter ou éclaircir quelque
maxime poétique, il le faisait « non en son gascon, mais
« en beau et bon françois. »
Froissart nous a laissé quelques détails de plus dans le
Dit du Florin :
Vraiement il n*y fault riens
Que larghèces et courtoisies,
Honneur, sens, et toutes prisies,
Qu*on peut recorder de noble homme
Ne soïent en celui qu'on nomme
Gaston le bon conte de Foix.
J'ay là esté si longement
Dalès lui, qu'il m'a pléu voir;
Si je désiroie à avoir
De son estât la cognoissance,
Je Tai eu à ma plaisance ;
Car toutes les nuits je lisoie
Devant lui...
Ou temps que les cers vont en bruit,
Sis sepma innés devant Noël
Et quatre après, de mon ostel
A minuit je me purtoie
Et droit au cbastiel m*en aloie.
Quel temps qu'il fesist, plueveou vent,
Aler m'i convenoit souvent :
Estoïe,je vous di, mouUiés,
Mes j'estoïe bel recoeillics
— 167 —
Dou conte, et me faisoit des ris ;
Adont estoi-je tous garis,
Et aussi, d'entrée première,
En la salle avoit tel lumière,
Ou en sa chambre à son souper,
Que on y véoit ossi cler
Que nulle clareté poet estre.
Certes à paradys terrestre
Le comparoïe moult souvent.
Là estoKe si longement
Que li contes aloit couchier.
Quant léu avoie un septier
De foeilles, et à sa plaisance,
Li contes avoit ordenance
Que le demorant de son vin
Qui venoit d*un vaissiel d'or fin.
En moi sonnant, c'est chose voire.
Le demorant me faisoit boire;
Et puis nous donnoit bonne nuit.
En cel estât, en ce déduit
Fui-je à Ortais un lonc tempoire.
Le comte de Foix célébrait avec boaucoup de poinpo les
grandes fêtes de l'année, et il avait même coutume « de
« faire faire la veille de Saint-Nicolas en hiver aussi
« haute et aussi grande solennité que le jour de Pasques. »
Froissart en fut le témoin. Il vit le comte se rendre k
pied du château d'Orthez à Téglise de Saint-Nicolas, pré-
cédé de tout le clergé qui entonnait le psaume de David :
Bevcdicfus Dominus Dms meus qui clocef manus meas ad
prcelium. Levéque do Pamiois célébra la messe ; il y avait
^ 168 —
foison de bons chantres; « et là, ajoute Froissant, ouïs
« jouer (les orgues aussi mélodieusement comme je fis
« oncques en quelconque lieu je fusse. » L'office divin
ne se faisait pas avec plus de magnificence dans la cha-
pelle du pape ou dans celle du roi de France.
Il en fut de môme aux fêtes de Noël, et parmi les
choses qui, comme le dit Froissa rt, « lui tournèrent à
« plaisance, » il cite le banquet que le comte de Foix
donna ce jour-là aux principaux seigneurs du pays et à
quatre évoques, dont deux étaient clémentins et les deux
autres urbanistes. « Et vous dis que grand foison de
« ménestrels avoit en la salle, qui tous firent par grant
« loisir leur devoir de ménestrandie. Et ce jour le conte
« de Foix donna, tant aux ménestrels comme aux
« hérauts, la somme de cinq cents francs, et revestit les
« ménestrels du duc deTouraine qui là estoient, de drap
« d'or fou ré de fin menu-vair. »
Quels étaient ces ménestrels '/En recourant aux comptes
de la maison du duc d'Orléans, on est assez porté à recon-
naître en eux Jehan Lefebvre, Gilet Villain et leurs com-
pagnons, joueurs de personnages de Vire en Norman-
die (*). Quand Froissart nous répète à tout propos que les
Français sont subtils, et quand il admire ces joueurs de
personnages, on croit déjà entendre le célèbre vers do
Boileau :
Le Français né malin forma le vaudeville.
(•) Voyez le précieux recueil que M. le comte de Laborde a
— 169 -^
Mais les Gascons n'étaient pas moins subtils, et com-
))ien leur imagination n'était-elle pas surexcitée quand
m
on versait dans les coupes ces vins blancs des côtes de
Jurançon, au moins aussi bons que celui dont le châtelain
de MauYoisin fit servir quatre flacons à Froissart? Com-
bien les entretiens ne se prolongeaient-ils pas le soir, en
attendant que la gaite du château annonçât le souper du
comte de Foix, qui avait toujours lieu à minuit! Les che-
valiers et les écuyers se pressaient au coin du feu pour
deviser d'armes et d'amours, et quels étaient leurs récits?
des histoires surnaturelles ou chevaleresques, impossibles
ou invraisemblables, des histoires de démons familiers, plei-
nes € de brouillis et de terribourris, » d'autres histoires
non moins merveilleuses dont les héros n'étaient que des
chevaliers du pays. Froissart écoutait volontiers, mais il se
gardait d'être trop crédule. C'est ainsi que le bascot de
Mauléon, prêt à raconter diverses aventures qu'il affirmait
être vraies ('), et tout en se vantant d'en avoir eu beau-
intitulé les Ducs de Bourgogne, tome III, n" 5603. Le duc d'Or-
léans était vicomte de Vire. — Il est assez digne de remarque que
la première mention de deux grands historiens du xv siècle,
Georges Chastelain et Olivier de la Marche, que l'on trouve
dans les comptes de la maison de Bourgogne, les montre i. ai-
« dant à jouer certains jeux de mistère «
(•) i« Toutefois sont vraies. « chron. III, il. Froissart raconte
dnns une de ses pastourelles « qu'il oyt beaucx)up deviser :
(< En un beau pré Tert et plaisant
« Par-dessus Gave la rivière. "
I. 15
^ 170 —
coup d'autres, lui demandait : c Messire Jean, avez-vous
« en votre histoire ce dont je vous parlerai? » Et Frois-
sart lui répondait : « Je ne sais. Aie ou non aie, faites
« votre conte. » Cependant Froissart le voyait « vo-
t lentiers, » parce que déjà il avait entendu Ëspaing de
Lyon rapporter ses exploits.
Froissart, de son côté, contait sans cesse. N'avait-il pas
rapporté d'Italie des récits non moins merveilleux sur le
château de l'OEuf, qu'un enchanteur prit un jour en sou-
levant les flots aussi haut que les créneaux, et qu'il voulut
conquérir une seconde fois en construisant un pont sus-
pendu dans les airs? N'était-ce pas sur le même rivage,
au pied du Pausilippe, que reposait le poète Virgile, grand
magicien selon le roman de Cléoma<jlès?¥roissari savait tant
de choses que, même au delà de la Garonne, on s'empres-
sait autour de lui pour l'écouter en l'appelant « beau raaî-
« tre » ou « doux maître. » Le comte de Foix, qui, sans
l'avoir vu, avait souvent entendu parler de lui, le com-
blait de présents, et, ce qui valait mieux, il lui promet-
tait « que l'histoire qu'il avoit faite et qu'il poursuivoit,
« seroit au temps à venir plus recommandée que nulle
a autre. »
Mais voyez comme Froissart met utilement à profit ses
voyages et ses loisirs. Il ne lui suffit point de causer des
affaires du temps avec le comte de Foix, « qui volentiers
« lui en parloit. » Un jour il prie le sire de Valencin, qui
revient d'Orient, de lui raconter l'occupation de Fama-
gouste par les Génois. Un autre jour il interroge deux
— 171 —
«cuyers de Béarii, Jean de Ghastel-Neuf et Jean de Caii-
tiron, qui ont assisté à la sanglante mêlée d'Otterbourne
et qui y ont été faits prisonniers par les hommes d'armes
des comtes de March et de Moray. Mais il est si près de
l'Espagne que ce sont les guerres civiles de ce pays qu'il
cherche le plus à étudier et à éclaircir : on le voit, en
effet, s'adresser successivement à messire Guillaume de
Willougby, chevalier anglais de l'hôtel du doc de Lan-
castre, qui a combattu en Gastille, en Navarre et en Por-
tugal; à Raymond de Mont-Florentin et à Martin de
Roanès, chevaliers aragonais*non moins sages, non
moins courageux, et même à des hommes de Pampelune,
qui lui racontent la mort du roi de Navarre. Tous ces in-
terlocuteurs lui font-ils défaut, il n'hésite pas à aller de-
mander aux trésoriers du comte de Foix ce que coûtent
les présents que leur maître fait aux chevaliers ; et, s'il
rentre chez lui, c'est encore pour se faire raconter par
son hôte Ernauton du Pin, « gracieux et sage homme, »
tantôt ses exploits à la guerre, tantôt son utile médiation
en faveur des Basques (').
N'oublions jamais quelle haute sagacité, quelle intelli-
gence admiiable des hommes et des choses se cachait sous
ces dehors légers et joyeux que Froissart ne cherchait pas
à dissimuler. Celui qui conte pour l'amuser se trompe;
Froissart ne l'écoute que pour s'instruire en cherchant
partout la vérité, et c'est au milieu des banquets et des
(») Chron. 111, 13, 15, 58, 61, 96, 124, 125.
— 172 —
fêtes qu'il éclaircit le mystère de la mort du jeune Gaston
de Foix, qui faillit empoisonner son père sans le savoir et
que le comte de Foix tua aussi sans le savoir : sombre
épisode où Ton ignore s'il faut plaindre davantage Tinno-
cence de lenfant ou la douleur du père.
III. Froissart à Bordeaux. — Mariage du duc de Berry et do
Jeanne de Boulogne. — Avignon. — Fêtes de Riom.
Vers les fêtes de Noël, une ambassade du roi de France
arriva à Orthez. Elle se composait du comte de Sancerre,
de Guichard dauphin d'Auvergne et de Robert de Chalus, et
on y comptait plus de cinq cents chevaux. La mission qui lui
avait été donnée était de presser le comte de Foix de se
déclarer pour les Français ; mais il n'en fît rien, et se con-
tenta de faire bon acc^^il aux ambassadeurs, en protes-
tant de son désir d'aller saluer le roi de France s'il se
rendait dans le Languedoc.
Froissart eût voulu accompagner le comte de Sancerre
à Toulouse; mais il se vit retenu par le comte de Foix. et
tout ce qu'il put obtenir , ce fut d'aller assister avec plusieurs
chevaliers béarnais à de grandes joutes qui devaient
avoir lieu, au commencement du mois de janvier, sur la
place Saint-André à Bordeaux. Il n'y a que vingt -quatre
lieues d'Orthez à Bordeaux : c'est ce que Froissart appelle
deux bonnes journées. Le duc et la duchesse de Lancas-
tre présidèrent à ces joutes avec grand foison de dames
et de damoiselles. Elles étaient de cinq Français contre
— 173 —
cinq Anglais, et tout s'y passa avec tant de loyauté que le
duc de Lancastre se courrouça contre un Anglais qui,
portant sa lance trop bas, avait tué le cheval d'un Fran-
çais, et fit donner un des siens à son adversaire.
Une autre occasion allait s'of&ir à Froissart pour quit-
ter le Béarn. Le sire de Rivière et le vicomte d'Acy, qu il
nomme dans ses poésies parmi ses bienfaiteurs aussi bien
que le comte de Sancerre, s étaient rendus près de Gas-
ton Phébus, chargés de réclamer, pour le duc de Berry, la
main d'une illustre orpheline élevée alors au château d'Or-
thez, Jeanne de Boulogne, qui par sa mère. Aliéner de Gom-
minges, était cousine du comte de Foix. Eux aussi n'ob-
tinrent d'abord que de belles paroles, et cela ne hâtait
pas la négociation. « Le comte de Foix, qui estoit sage et
« soubtil, dit Froissart, et qui véoit Tardent désir du duc
« de Berry, traitoit vaguement et froidement, et plus en
« estoit pressé, plus se refroidioit ; il tendoit à avoir une
c bonne somme de florins , non qu'il mist avant qu'il
€ vouloit vendre la dame, mais il vouloitestre récompensé
« de la garde : si en demandoit trente mille francs. » Il
fallut bien se résoudre à payer cette somuie à Morlaas, où
la jeune dame se trouvait gardée par mille lances, de peur
qu'on n'aimât mieux l'enlever que la payer si cher, et dès
<iue tout cet or eut été déchargé du dos des sommiers,
pesé et compté, la jeune dame de Boulogne et les ambas-
sadeurs français qui l'avaient épousée par procuration
s'éloignèrent « après boire » de Morlaas pour aller cou-
cher à Tarbes.
15.
— m —
« Et je sire Jean Froissart, ajoute notre chroniqueur,
< pris adonc congé au gentil conte de Foix pour retour-
« ner en France avec sa cousine, lequel me fit grand
« profit à mon département et m'enjoignit amiablement
« que encore je le allasse voir, laquelle chose sans faute
« je eusse fait s'il fust demeuré le terme de trois ans en
« vie, mais il mourut, dont je rompis mon chemin, car,
« sans lui trouver au pays, je n'y avois que faire. Dieu
« en ait l'âme par son commandement I »
AToulouse, des charset des chariots magnifiques atten-
daient la jeune fiancée. Le comte de Sancerre l'escorta
avec cinq cents lances jusqu'à Avignon, où elle fit son
entrée le mardi 25 mai 1389, montée sur une haquenée
blanche que lui avait envoyée le pape, et entourée de
tous les cardinaux. Clément VU, qui était cousin germain
de son père, la reçut assis sur sa chaire pontificale dans
la errande salle du consistoire, et Tinvita à dîner le lende-
main, ainsi que tous les seigneurs qui l'accompagnaient.
Pendantce temps Froissart s'entretenait avec un cheva-
lier et deux écuyers écossiis del'hAteldu comte de Douglas,
qu'il reconnut et qui le reconnurent également « par les
« vraies enseignes qu'il leur dit de leur pays. » 11 alla aussi
visiter pieusement dans la chapelle de Saint-Michel le
tombeau du cardinal Pierre de Luxembourg, dont de
nombreux miracles attestaient la sainteté. Né et élevé au
milieu des pompes du monde , il avait donné pendant sa
vie tout ce qui lui appartenait aux pauvres, et voulut à sa
mort être enterré au milieu d'eux. La prière avait si bien
— 175 —
rempli sa courte carrière qu'elle n'y avait laissé place à
aucune faute.
Que ce dédain des biens de la terre et cette humilité,
qui recherche Poubli des hommes pour mieux connaî-
tre Dieu , ressemblaient peu à l'éclat ambitieux dont
s'entourait le comte Robert de Genève devenu le pape
Clément VU! Que de passions et d'intrigues autour de
lui! Clément VII était cet ancien évêque de Cambray
à qui Froissart semble avoir dû le bénéfice de Lestines.
Notre chroniqueur obtint cette fois une prébende d'ex-
pectation du chapitre de Saint-Pierre de Lille, mais il
fallut la payer cent florins à la cour pontificale.
Les épargnes de Froissart se trouvaient assez allégées
quand, s'étant levé fort tôt pour entendre l'office divin,
il oublia une petite bourse qu'il venait d'acheter pour y
enfermer ses plus belles pièces d'or. Personne ne put lui en
donner de nouvelles, et les quarante francs qu'elle con-
tenait furent perdus. Heureusement le comte de Sancerre
et le sire de Rivière étaient là. Chacun donna dix francs.
Le dauphin d'Auvergne et le vicomte d'Acy firent de
même. Les quarante francs étaient retrouvés, et nous
nous consolerons d'autant mieux de cette mésaventure
que nous lui devons le Dit du Florin.
De nouvelles fêtes attendaient Jeanne de Roulogne chez
sa cousine la princesse d'Orange. Le lendemain , « on
« chevaucha , on charroya toujours avant. » On traversa
Valence et Vienne, on passa deux jours à Lyon. Le troi-
sième, on se dirigea vers Tarare, pour gagner le comté
— 176 —
(le Forez et le Bourbonnais. Le duc de Berry ne voya-
geait pas si vite, et sa jeune fiancée fut réduite à l'attendre
pendant deux jours à Riom, où les noces furent célébrées
le matin de la Pentecôte (6 juin i 389) , t et durèrent les
« festes et joutes quatre jours , dit Froissart , et à toutes
« ces choses je fus présent (•). »
De là une nouvelle ballade que notre chroniqueur-poète
s'empresse d'écrire :
Pour le pastonrel de Berry
Et la pasloure de Boulogne.
Le pastourel de Berry qui épousait une jeune fille de
douze ans en avait soixante.
Froissart était retourné avec le sire de Rivière à
Paris. Il y trouva le sire de Goucy , qui lui de-
manda des nouvelles du pape , du comte de Foix , du
duc de Berry et de son ami le dauphin d'Auvergne.
Froissart se mit donc à raconter ce qu'il savait et ce qu'il
avait vu, si bien que le sire de Goucy lui en sut gré.
« Vous viendrez avec moi, lui dit-il. Je m'en vais en
« Gambrésis en un chastel que le roy m'a donné , (ju'on
« appelle Grèvecœur. G'est à neuf lieues de Valen-
ft ciennes.» Pendant ce voyage, le sire de Goucy annonça à
notre chroniqueur que l'évêquc de Bayeux, le comte de
Saint-Pol et Guillaume de Melun avaient été envoyés à Bou-
(') Pour ce voyage de Froissart, le manuscrit de Mons donne
quelques détails de plus que les textes imprimés.
— 177 —
logne pour traiter avec les Anglais , et lui fît part de ce
que le comte de Saint-Pol venait de lui écrire à ce sujet.
€ Ainsi chevauchant , » Froissart arrive au château de
Crèvecœur; il s'y repose et s^y rafraîchit pendant trois
jours. Il en passe quinze à Valenciennes ; mais , ayant
appris que Gui de Blois se trouve en Hollande, au château
de Schoonhove , il ne veut pas tarder plus longtemps à
aller saluer son gentil seigneur et maître. Là, il fallut
recommencer mille récits qui remplirent un mois entier
»«•«».
CHAPITRE IX.
FROISSART CHANOINE DE LILLE.
I. — Entrée solennelle d'isabeau de Bavière. — Paris. —
Voyage de Charles V! à Avignon. — Froissart chanoine
de Lille en herbe.
Cependant Froissart a résolu de retourner à Paris,
d'abord, pour y apprendre le résultat des conférences de
Lelinghen , ensuite , pour y assister à l'entrée solennelle
de la reine de France. Il v arrive donc vers les fêtes de
l'Assomption, et y trouve Guillaume deMelun, qu'il inter-
roge non-seulement sur les actes des plénipotentiaires
anglais, mais aussi sur ce qu'il a pu apprendre de ses
anciens amis d'Ecosse. Mais celte enquête ne l'empêche
point de composer une ballade pour célébrer des fêles
qui surpassèrent en magnificence tout ce que l'on avait
jamais vu. Ici, c'était « la cité de Troie la Grande cl le
— 179 —
« palais (l^Ilion où esloient en pennons les armes des
« Troycns; » là, c'étiut le Pas Siladin avec le bon roi
Richard, qui, avant de combattre les S:uTasins, deman-
dait congé du roi de France Rien n'y manquait, ni les
anges qui descendaient du ciel pour couronner la reine,
ni les jeunes filles qui versaient Thypocras dans des
coupes dor du haut des fontaines, ni les oiseaux qui
chantaient sous les fleurs; de plus, c ménestrels estoient
« là à grand foison, qui ouvroient de leurs mestiers ce que
« chacun sçavoit faire. » Froissart dit que la reine, qu'il
ne connut que fort jeune, « estoit une très-vaillante
« dame qui Dieu douloit et aimoit; » plus tard, d'antres
historiens seront plus sévères pour cette princesse alle-
mande, qui apportait pour dot à la France et au roi un
demi-siècle de désordres domestiques ot de calamités
publiques.
Paris était arrivé au plus haut degré de prospérité et
de splendeur, et longtemps après, lorsque déjà T invasion
étrangère, jointe à la peste et à la famine, était venue
frapper la capitale du royaume de France d'une ruine
presque complète , on citait l'époque du couronnement
d'Isabeau de Bavière comme la plus brillante de ses
fastes. Selon un récit évidemment exagéré, on avait vu
alors plus de cent vingt mille personnes à cheval com-
poser le cortège de la reine de France.
Paris réunissait pour Froissart le double attrait de la
science et des plaisirs. D'une part, c'était cette célèbre
université avec ses soixante mille écoliers et sa chaire où
— 180 —
retentissait la parole austère de Jean de -Gerson ; d'antre
part, c'étaient ces dames, ces damoiselles si gracieuses, si
élégantes , au chef toujours paré de chapeaux de roses,
parmi lesquelles on distinguait « celle que on clanioit la
« plus belle et celle qu'on appeloit belle simplement : »
toutes également empressées à entendre le prince
d'amours, t qui tenoit avec lui musiciens qui toutes ma-
« nières de chançons , balades , rondeaux , virelais et
« aultres dictiés amoureux savoient chanter et jouer nié-
« lodieusemeAt (»). »
Froissart avait cinquante-trois ans. Il commençait à
éprouver le besoin de ce repos digne et calme, oilum cum
dignitate, indispensable aux travaux sérieux , non point
toute Tannée, mais du moins lorsqu'il s'y sentirait réduit
par les maladies, les fatigues ou la vieillesse. Gui de Blois,
fort gêné dans ses finances, payait mal son chapelain, et.
(') Gilbert de Metz. - Un mot sur cet auteur dune précieuse
description de Paris. Gilbert de Metz ne devait pas son nom à
sa ville natale, comme l'a cru M. Leroux de Lincy II ne faut
chercher à expliquer son séjour à Paris que par les faits histo-
riques de la domination bourguignonne. Auteur et scribe, il
reçut, en 4431 , soixante- trois livres pour deux volumes vendus
au duc de Bourgogne, et le compte qui le cite nous fait connaître
qu'il habitait Grammont, où sa famille se retrouve à une époque
bien postérieure. Voyez l'excellent rapport de M Gachtird sur
les archives de Lille, p 275. A la même famille appartenait
probablement Jean de Metz, garde des joyaux do Jean s;ms
Peur.
— 181 —
sans Joute , il ne lui venait guère plus d'argent de
Chimay.
Il ne demandait peut-être que ce qui lui était néces-
saire « pour vivre sobrement et petitement, » comme il le
dit en parlant de « la channonie de Reims, qui vaut en
« résidence environ cent florins et en absence trente
« francs (').» Le canonicat de Lille, qu'on lui avait donné
en eccpectation à Avignon , avait toutefois une tout
autre importance que celui de Reims, car le collège de
Saint-Pierre de Lille, institué au milieu du xi*^ siècle par
Baudouin V, comte de Flandre, était l'un des plus riches
que l'on connût ('). Froissart avait-il été de plus guidé par
quelque raison particulière on sollicitant cette pré-
bende? N'avait -il pas des parents dans cette ville? Il est
fait mention dans une charte du 18 décembre 1295 de
dame Marie Froissarde , ponrveresse, de la maison dos
béguines de Lille p) .
On avait promis à Froissart, avant son départ d'Avi-
gnon , qu'une année ne s'écoulerait pas sans qu'il prît
possession de son canonicat de Lille. Lexpcctaiion de-
vait être plus lointaine^ selon l'expression qu'il ouiploie
(') Chron. IV, 37.
(') Quelques années plus tard, Jean de Montreuil devint
prévôt de ce même chapitre de Saint-Pierre.
(3) Le béguinage de Lille, fondé par les comtesses Jeanne et
Marguerite de Flandre, avait pris un grand développement
comme l'atteste une charte du 25 juillet 4277. Gui de Dampierre
l'avait affranchi de (ailles et de tonlieux.
I. ifi
— 182 —
dans le Dit du Florin. Celte fois, co fui le sire de Rivière,
cet excellent ami de Froissai l , qui nuisit sans le
savoir à ses intérêts, en servant avec zèle ceux du roi. Le
sire de Rivière, qui était alors l'un des confidents les plus
intimes de Charles YI, Texhortait à parcourir ses Etats;
« car un roy en sa jeunesse devoit visiter ses terres et
« cognoisire ses gens, et savoir comment ils estoient gou-
« vernés; et ce lui feroit grandement honneur et profit,
& et l'en aimeroienl trop mieux ses sujets. »
Pourquoi Froissart n'accompagna-t-il pas, après les
fêtes de Paris, soit le sire de Rivière, soit le sire de Coucy,
qui tous les deux firent partie de la suite du roi (')? A
plus d'un titre il dut le regretter. Le voyage de Charles VI
n'offrit qu'une succession non interrompue de banquets
et de fêtes. Le duc et la duchesse de Bourgogne avaient
fait annoncer de grandes joutes à Dijon. « Pour l'amour
« du roi et à sa bien venue , estoient venues à Dijon
« grand foison de jeunes dames et damoiselles que le roi
« véoit volontiers. Si commencèrent les festes, les danses.
« les caroles et les esbattements, et sefTorçoient ces
« dames et damoiselles de danser, chanter et elles réjouir
(•) Lacurne de Sainte- Palaye a conclu d'une phrase du cha-
pitre 8 du livre IV (lesquelles choses je ne pus pas toutes ouïr
ne savoir) que Froissart suivit Charles VI dans son voyage ; mais
Froissart nous dit ailleurs qu'il ne retourna pas à Avignon et ne
revit pas le comle de Foix depuis le mariage de Jeanne de Bou-
logne. Il est d'ailleurs assez mal instruit de la date du supplice
de Bétisac.
— 1 83 —
« pour Tamour du roi, du duc de Touraine, du duc de
« Bourbon el du sire de Coucy. » Froissart nomme
parmi elles la dame de Vergy. Que de souvenirs s'atta-
chaient à ce nom, el Froissart lui-même n'avail-il pas mis
au même rang dans ses vers :
•
. , . Genèvre, Yseut, Hélaine,
Et Liicresse qui fu romaino,
Et de Vergy la chaslelaine.
On descendit le Rhône en bateau depuis Lyon jusqu'à
Avignon. Douze cardinaux attendaient le roi pour le
conduire au palais , où le pape Clément le reçut en la
chambre du consistoire, « séant en une chaire ponlifi-
« calemcnt en sa papalité,* mais rien ne put empocher
le roi de renouveler les fêtes de Dijon. « Le roi de France
« et le duc de Touraine , qui estoient jeunes et de léger
« esprit, quoiqu'ils fussent logés delez le pape et les car-
« dinaux, si ne se pouvoient-ils tenir (ne vouloient aussi)
< que toute nuit ils ne fussent en danses, en caroles et
« en esbattements avec les dames et les damoiscUes
« d'Avignon, et leur adminislroit leurs reviaulx le comte
« do Genève, lequel estoit frère du pape. Si fit et donna
« le roi de France moull de largesses aux dames et
« damoisolles d'Avignon, tant que toutes s'en louoient »
Mais ce ne furent pas les dames seules qui eurent à
s'applaudir de la venue de Charles VI : les clercs qui se
trouvaient avec le roi eurent aussi leur part dans ces
fêtes. Sans se préoccuper des droits déjà reconnus , des
promesses déjà faites, le papo fit grâce ouverte, en l'hon-
— 184 —
iieur du joyeux avèuoment de Charles V[, à tous ceux qui
se trouvaient alors en cour d'Avignon, et il accorda au roi
de nombreuses nominations de chanoines et, de plus, des
prébendes d'expectation sur les collégiales. « Et estoit
« le pape si courtois et si large que nul ne s'en alloit
« esconduit, et furent toutes expectations retardées qui
« au-devant avoient esté données. »
A la première page de son quatrième livre, écrite cette
même année, Froissart prend encore le titre de cha-
noine de Lille, mais il ne tardera pas à plaisanter lui-
même sur le fol espoir dont il se berçait, en se nommant
chanoine de Lille en herbe.
IL — Voyage à Bruges et à Middel bourg. — Don Juan Pachéco.
— Séjour à Valenciennes.
Froissart, retiré à Valenciennes, avait achevé son
troisième livre et commencé le quatrième, qui devait,
comme il l'annonçait lui-même, être le dernier (').
Ainsi s'accomplissait la promesse qu'il avait faite en
Béarn à messire Espaing de Lyon : « Toutes vos paroles
« seront mises en mémoire et en renienbrance en l'his-
« toire que je poursuis, si Dieu me donne qu'à santé je
(') Je trouve diius le manuscrit de Froissart conservé à Mons
l'incipit suivant du livre IV ; « Donques en poursievant ma
« matière et les histoires par moi encommenchiés, voeil bouler
tt oultre che quartiivre, qui sera fin de mon labour et histore. »
— 185 —
« puisse retourner en la comté de Hainaut et en la ville
« de Valenciennes, dont je suis natif. >
C'était à Valenciennes , comme nous l'avons déjà
dit et comme il le répète deux fois , qu'il lui était
donné « de se rafraîchir un terme. » Or comment s'y
rafraîchissait-il? Etait-ce en s'égarant sur ces rives de
l'Escaut qui avaient vu naître ses premières illusions et
ses plus tendres rêveries? Que de fois il s était plu à
en rappeler le charme :
Ce sovenir, Diex me le sault,
Car moult il me rajovenist.
Mais trente-cinq printemps étaient venus renouveler
les roses et les violettes qu'autrefois il aimait à cueillir et
h chanter. C'était désormais dans sa tâche de chroni-
queur qu'il trouvait ses plus doux loisirs. Il se rafraî-
chissait en s'abandonnant au plaisir de raconter les
aventures qu'il avait apprises, « car si elles mouroient,
« ce scroit grand dommage. » Froissart n'était jamais
oisif, et, dès qu'il avait ôté ses houseaux, « plaisance lui
(( prenoit à ouvrer et à poursuivre Thistoire com-
« mencée. » Si la prébende n'arrivait point, les chro-
niques se complétaient et grossissaient de jour en jour.
Cependant lorsqu'il aborda dans son récit l'année \ 385,
il remarqua que de nombreuses lacunes existaient dans
ce qu'il avait appris à Orthez des affaires de Castille et de
4^ortugal. Toujours soutenu par l'énergie de sa volonté
16.
— 186 —
et le sentiment de sa mission, « ne ressoignant, comme
« il le dit, ni la peine, ni le travail, » il quitta Valen-
ciennes et se rendit à Bruges.
La métropole commerciale de la Flandre voyait sans
cesse les représentants de toutes les nations de Tunivers
affluer à ses portes ; c'était non-seulement Tcntrepôt des
denrées et des produits de l'industrie , mais aussi le
change où l'on venait verser sur le comptoir des mar-
chands lombards l'or monnayé dans divers pays.
C'était à Bruges qu'Edouard III faisait payer la pension
de Jean de Hainaut, vainqueur des Ecossiis, et qu'il
recevait de David 'Bruce la rançon qui le rendit à la
liberté; c'est là aussi qu'en 1385 les Ecossais à leur tour
se feront remettre la rançon de Jean de Vienne et de ses
compagnons, qu'ils avaient un moment retenus prison-
niers Un autre jour, Edouard III dit à l'un des plus
puissants barons de Bretagne, Hervé de Léon : « Je vous
« laisserai passer pour dix mille écus, que vous enverrez
« à Bruges. »
Les mômes balances où se pesaient les succès et les
revers, recevaient l'or que d'autres princes, d'autres sei-
gneurs y dépesaient pendant leur puissance, afin qu'il ne
leur manquât point au jour du malheur et de l'exil.
Ainsi, sous le règne de Richard II, le duc d'Irlande et le
comte maréchal « font égaleme:it leurs finances à prendre
« aux lombards à Bruges. » D'autres fois, ce sont les
ambassadeurs des princes qui se pressent à Bruges, soit
qu'il s'agisse d'échanger les ratifications du traité dé
— 187 —
Breligny, soit que Ton convienne d'une trôve destinée h
suspendre les maux d'une guerre que ce traité n'a pu
éteindre. Il semble qu'aucune ville ne soit plus favorable
aux négociations; car la neutralité industrielle de la
Flandre est si respectée qu'il suffit qu'un vaisseau porte
au grand niât la bannière au lion de Siible pour qu'il
navigue librement sur toutes les mers.
« Des Porlugalois et Lussebonnois y a toujours grand
< plenté à Bruges, dit Froissart; or, regardez comment
« je fis, si c'est de bonne aventure : il me fut dit, et je
« le trouvai bien voir, que, si j'y eusse visé sept ans, je
« ne pouvois mieux venir à point à Bruges que je ne ils
« lors. »
En effet, il apprit à Bruges (ju'un conseiller du roi
de Portugal , don Juan-Fernand Pacbéco , était arrivé à
Middelbourg , en Zélande , d'où il comptait se rendre en
Prusse. Sans perdre un instant , il s'embarqua à
l'Ecluse (*) , et un riche marchand portugais, qu'il avait
rencontré à Bruges , le présenta à don Pachéco , qu'il
« trouva gracieux, sage et honorable, courtois et accoin-
« table. » Il avait avec lui plusieurs chevaliers et écuyers
de son pays, « mais on lui faisoit honneur dessus tous,
« et certainement il le valoit, car bien avait forme,
« taille et encontre de vaillant et noble homme, » et
(') Froissart, comblé des bienfaits de la maison de Chûtillon,
put voir à l'Écluse un marin flamand qui, « p:ir voye trop longue
v« à démener, »> réussit à délivrer Hugues de Ghàtillon, prisonnier
dans le Northumberland, et à le ramener en Flandre.
— 188 —
Froissarl ajoule : « Il coiitoit si doucement , si arréement
« et tant volentiers que je prenois grand plaisance à
<i l'ouïr et à Tescripre. » Six jours se passèrent, et, quand
le vent fut devenu plus favorable , Froissa rt l'accom-
pagna , pour prendre congé de lui , jusque dans sa ca-
raque, qui était « grande et forte assez pour aller par
« mer par tout le monde. » Mais il n'oublia point ce qu'il
lui devait. Quand il le cite dans ses chroniques, il dit
de lui : « Je vous l'ai nommé et encore vous le nom-
« merai. » En effet, tantôt il observe qu'il n'y avait pas en
Portugal de plus gentil chevalier , tantôt il rappelle que
nul plus que lui ne contait « amiablement et doucement. »
Froissart, en retournant de Middelbourg à Bruges, eût
pu saluer dans cette ville un autre témoin ou plutôt une
illustre victime des révolutions du Portugal. C'était l'in-
fant don Denis, fils du roi Pierre I" et d'Inès de Castro,
qui prétendait être le légitime héritier de la couronne de
Portugal. Son tombeau devait porter son titre de roi, de
même que le diadème ne fut déposé que sur le cercueil
de sa mère , mais tant qu'il vécut, la fortune fut inexo-
rable pour lui. Emprisonné en Castille, puis, réus-
sissant à s'évader et repris sur mer par des marins
d'Oslende, qui le vendirent au duc de Bourgogne, il avait
à grand'peine obtenu d'être transféré du château deBier-
vliet à Bruges, où il espérait trouver quelque secours (')
près des marchands portugais.
0 « Susteutamenlum. «C'est l'expression dont il se sert lui-
— 189 —
Inès de. Castro était réservée aux vers de Gamoëns.
Froissart, qui mentionne en une ligne l'abbaye d'Alco-
baça où elle fut ensevelie, et qui n'en consacre que trois
à son fils, hésite entre les prétentions du roi de Casiille
qu'appuyait la noblesse, et celles du grand maître d'Avis
que soutenaient les communes.
Cette année 1390 et l'année qui la suivit furent
fécondes, car nous leur devons une grande partie des
chroniques de Froissart , mais les données biographiques
nous font défaut pour cette période. Valenciennes , qui
honore si vivement la mémoire de Froissart, ignore sous
quel toit vécut le plus illustre de ses enfants, et ses
archives n'ont pas mieux conservé la trace de son
séjour.
Cependant on montre à Valenciennes , au coin de la
rue de Notre-Dame, c'est-à-dire dans le quartier que de-
vait habiter un chanoine, une petite maison qui remonte
au moins au xiv" siècle , aujourd'hui abandonnée et cou-
verte de mousse, mais encore entourée de respect, quoi-
qu'on ne sache plus d'où naît ce respect, ni à qui elle
appartenait jadis ; c'est bien là la demeure à la fois élé-
gante et modeste que put se choisir Froissart assez près
de l'église des Cordeliers , nécropole des gloires confiées
à sa garde.
Là étaient ensevelis les comtes de Hainaut, et, à leurs
même djns une lettre adressée au duc de Bourgogne. (Leglav,
An. flist. p 253. Cf. Chron. 111, 54.)
— 1 90 —
côtés, les princes et les chevaliers de leur cour les plus
célèbres par leur courage et leur amour des lettres. Là
reposaient, l'un près de l'autre, Baudouin d'Avcsnes et
Jean de Beaumont ; c'était là aussi qu'un écu d'or à trois
chevrons timbré d'un panache de sable, appendu dans
la chapelle de Saint-Joseph , indiquait la sépulture de ce
chevalier aimable et brave entre tous, qui avait nom
Gauthier de Mauny. Une seule tombe était vide, c'était
celle que Gui de Blois s'était fait construire d'un marbre
précieux couvert de brillants ornements dans une cha-
pelle où l'autel était d'argent : vanités dont le néant se
faisait plus profondément sentir dans cet hommage que
la vie rendait à la mort.
Froissart retrouvait autour de lui , dans sa patrie ,
plus d'un ami dévoué, et, parmi les bourgeois, il en
était plusieurs qui eux aussi avaient à raconter de
rudes emprises d'armes : témoin ce Pierre Breton,
qui un jour enfonça son glaive entre les épaules du sire
d'Hangest et le poursuivit jusqu'au château de Plancy,
où le chevalier s'élança à grand' peine dans le fossé
par-dessus la tôte de son cheval.
En relisant avec soin les narrations de Froissart, on y
découvre plus d'une page qui ne s'explique que par sa
résidence à Valenciennes. Voyez notamment la part qu'il
accorde, dans l'aplanissement du différend de Charles VI
et de Guillaume d'Ostrcvant, à deux bourgeois de Valen-
cieruies, Jacques Barret et Jean Seuwart. Ils siègent dans
le conseil du jeune prince, ils vont en Hollande exposer
— 191 —
ses perplexités au comte de Ilainaut , ils sont envoyés
en ambassade vers le duc de Bourgogne et vers le roi
de France : et quel est le seigneur qui à Paris seconde
leurs tentatives? Le sire de Rivière. Froissart ne lui
avait-il pas recommandé ces deux bourgeois, qu'il ap-
pelle f les sages hommes (') ? »
Dans sa chroinque de Flandre , Froissart nomme
Pierron et Hanin Rasoir. Il cite ailleurs Jean de Neuf-
ville (•) et Jean Bernier, qui possédait la maison de Main
aux portes de Valenciennes. Sur cette maison de Main,
dont il fut injustement dépouillé, sur les persécutions
dont il fut Tobjet, on peut consulter un récit fort dra-
matique de la chronique de Valenciennes , où inter-
viennent les princes les plus puissants du temps. Jean
Dernier fut protégé par s:i marraine contre son ennemi,
qui se réconcilia enfin avec lui en mettant sa main dans
la sienne et en lui envoyant un bœuf de Savoie et un
pourceau de Mayence. La marraine était Tabbesse de
Fontenelle, Jeaime, sœur de Philippe de Valois; le per-
(•) C/iron. IV, 46.
(») Chron. I, 1, 411. Je ne sais s'il s'agit ici de Jean de Neu-
ville qui devint plus tard éciiyer et échanson de Philippe le
Hardi, duc de Hourgogne. En Hiô^ Jean, dauphin de France et
époux de l'héritière du Hainaut, a pour trésorier Jean Rasoir.
Guillaume Rasoir fut abbé de Grespin vers H35. Un demi-siècle
plus lard, nous retrouvons un Jean Rasoir, doyen de la collégiale
de la Salle-lc-Comle, à Valenciennes.
— 192 —
soniuige qui se réconcilie est monseigneur le comte de
Hainaut (').
III. — Vieillesse de Gui de Blois. — Ses fureurs. — Sa
prodigalilé. — Yen le du comté de Blois.
Rien n'est plus triste que le tableau que Froissart trace
de la vieillesse de Gui de Blois : « Par bien boire et fort
« manger douces et délectables viandes, il estoitmalement
« fort engraissé. Il ne pouvoit mais chevaucher, mais
« charier se faisoit, quand il vouloit aller d'un lieu à un
« autre, au déduit des chiens et des oiseaux. » L'intelli-^
gence s'était ressentie de cet affaiblissement physique.
Le gentil seigneur était bien changé, car parfois il s'aban-
donnait à des accès de colère si violents que pendant les
fêtes du carnaval de l'aimée i 389 il tua de sa main le sire
d'Agimont , qui avait été l'un des chefs de l'armée bra-
bançonne à la bataille de Bastweiler (').
Le malheur vint aigrir davantage cette nature vive et
ardente, qui ne trouvait plus d'arène où elle pût s'épan-
cher depuis que celle des combats s'était fermée. Le fils
unique du comte de Blois avait voyagé du Blaisois en
Hainaut par un temps très-chaud. « Il estoit tendre, mol
(') Chronique de Valcnc'ennes, publiée p.ir M Buchon, p. 632.
Un fils de Jean Bernier était en 1365 garde de la prévôté de
Paris.
(•) Charte du t5 février 1389 (v. st.) (Archives deMons.)
— 193 —
f et jeune. » La fièvre le prit , et il rendit le dernier
soupir à Beaumont le 15 juillet 1391 .
En même temps que le courage de Gui de Blois dégé-
nérait en des fureurs qu'on ne pouvait calmer assez tôt,
sa générosité s était transformée en une prodigalité sans
bornes. » Point ne lui besoignoit, dit Fraissart, à vendre
c son héritage. >
Gui de Blois se laiss.iit conduire par un de ces ministres
trop complaisants des vices des grands, qui les flattent
pour mieux les égarer. C'était le fils d'un tisserand de
Maiînes et il se nommait Sohicr. A mesure (jue son maître
s'appauvrissait, il se hâtait davantage de profiter de sa
générosité, et il fit si bien qu'un jour que Gui se trouvait
seul à Château-Renaud, il lui persuada de vendre pour
deux cent mille francs le comté de Blois au frère du roi
de France, qui désirait fort le réunir à son duché de
Tourainc. Froissart accuse Sohier de n'avoir eu ni sens,
ni prudence ; il lui reproche surtout Fon ignorance : « 11
« n'avoit là nully de son conseil fors Sohier, qui oncques
« ne fut à l'école, ni ne connut lettres ('). »
(•) Chron. IV, 60. J'aime à croire que ce Sohier n'est pas le
« Sohelet mon doulc {.mi, « nommé dans une ballade composée
vers 1302. Froissait appelle les négociations qui eurent pour ré-
su lUit la vente du comté de Blois des marchandises ; mais ceci
ne peut fortifier rinlerprétation que Lacurne de Sainle-Palaye
a donnée à un vers que nous avons déjà cité, car, peu de lignes
plus loin, Sohier est accusé « d'avoir fait ce povre marché. »>
L'or qui servit à payer le comté de Blois venait de Milan. Galéas
I. " 17
— 194 —
Malgré la venio de son comté, les dettes de Gui de Blois
s accrurent si rapidement que. lorsqu'il expira à Avesnes,
on vil sa femme, Marie de Namur, refuser de les payer et
déposer les clefs sur le cercueil, comme les comtesses de
Hainaut et de Flandre le firent aussi après la mort d'Aubert
de Bavière et du duc de Bourgogne Philippe le Hardi. Ses
obsèques eurent lieu sans pompe, et l'on oublia même de
l'inhumer dans le magnifique tombeau qu'il avait fait éle-
ver dans l'église des Cordeliers. « Ce fut mon soigneur et
« mon maistre, écrit Froissart, et un seigneur honorable
« et de grande recommandation, mais il créoit légèrement
« ceux qui nul bien ni honneur ne lui vouloient ('). »
Du moins , comme le remarque Froissart, tout
ce que Gui de Blois donna du sien ne fut point absorbé
par de stériles dépenses sans honiunir et sans fruit (').
Visconti, pour marier sa fille au frère du roi de FiMUce, lui avait
donné une dot énorme, un million de francs, produit des exac-
tions sous lesquelles gémissait l'Italie.
(•) Chron.W, 60. Le testament de Gui de Blois est du M oc-
tobre 1397. II y cite son confesseur, Etienne Jourdain, et son
exécuteur testamentaire, Renaud de Sens, bailli de Blois. Parmi
les legs fort nombreux qui y figurent, j'en remarque un de cent
cinquante francs à l'église collégiale de Chimay, un autre de
cent franrs à l'église paroissiale de Chimay, un troisième de
cinquante francs à l'église paroissiale de Beaumont. (Archives
du royaume, à Bruxelles.)
(') « Beau cousin, lui disait Charles VI, je vois bien que vous
« estes un seigneur garni d'honneur et de largesse, et avez eu du
« temps passé plusieurs frais et coustages. » Chron. IV, 25.
— 1 90 —
La chronique qiril fît faire c nioiill lui cousla de ses ile-
c liiers > Mais celle chruiiique, ù la composition de la-
quelle il présida pendant vingt aiuitvs, a fait plus pour sa
mémoire que le plus somptueux cénotaphe.
En Gui de Blois finissait la branche aînée des comtes
de Blois, de la maison de Châtillon; en lui aussi s étei-
gnait la postérité de Jean de Beaumont : souvenirs aussi
grands dans T histoire que chers aux lettres.
CHAPITRE X.
RELATIONS DE FROISSIRT AVEC LES SEIGNEURS.
1. Chevaliers du llainaiil. — Jean (io Werchin. — Eustache
d'Aubrecicourl. ~ Wullarl de Ghisliilcs. — Gauthier de
Mauny.
Après avoir montré Froissarl errant de cour en cour,
(le château en chûteau, il faut s'arrêter un instant pour
rechercher quelles Curent les relations sérieuses et dura-
bles qu'il y forma. Sa vie vagabonde lui fit trouver beau-
coup d'amis, mais elle n'entraîna ni infidélité dans ses
affections, ni inconstance dans ses goûts.
Hélait bien jeune encore quand, dans un de ses pre-
miers poëmes, CognoisvSance lui adressait ce discours :
Pour ce qu'en maints lieux iras
Où pas cognoistre ne pourras
Tost chiiscun pour le i)ou véir",
Je te dira y que tu feras,
Quant les conditions Stiuias
— 197 —
D aucun qui fera à hayr :
Pense de tel homme fuyr,
Où tu ne peus à bien venir;
Snigement leu eslongeras,
Tant ait seigneurie à tenir,
Ne tant te saiche dons offrir :
Fuy-Ie, ou jamais honneur nanis.
Mais se tu pues accointier
D'escuier ou de chevalier
Qui soit bien conditionné,
Qui point n'entende à convoilier
Par fl itter, ne par mensongier,
Tel cueur s'est à honneur donné
~ Ëtà vertus habandonné.
Eslis-le sur tout homme no
Et t'en accointe entre un millier.
< Je veux bien, écrira-t-il plus tard dans ses chroni-
f ques, que ceux (jui viendront après moy sachent que,
« pour enquerre justement de tout, en mon temps congnus
« moult de vaillans hommes, tant de France comme
« d'Engleterre, d'Escosse, de Gastille et de Portingal et
« autres terres, par lesquels je m'informai, et volentiers. »
Froissart recherchait les hommes les plus intrépides et
les plus sages, pour mieux connaître soit les aventures des
batailles où se révèle inopinément la fortune de la guerre,
soit la marche secrète et lente des négociations qui réta-
blissent la paix ; mais ceux-ci ne recherchaient peut-être
pas moins le chroniqueur qui devait transmettre à la pos-
térité tout ce qui honorait ou leur prudence uu leur cou-
17.
— 198 —
rage. Une si grande autorité est attachée à la mission
qu'il remplit que Henri Chrystead s'adresse à lui en ces
termes : « Je vous le dirai afin que vous le mettiez en
« mémoire perpétuelle, » et l'on voit à la naissance du-
fils du prince de Galles le sénéchal d'Aquitaine se hâter
de l'aborder à peu près avec les mômes paroles : « Frois-
« sart, escripsez et mettez en mémoire que madame la
« princesse est accouchée d'un beau lils qui est venu au
« monde au jour des Rois. Si est fils de roi et sera roi. >
Cet enfant, qui doit être roi, mais qui ne mourra pas sur
le trône, c'est Richard II.
Froissart avait pu, dans sa jeunesse, voir Jean de
Reaumont et écouter les récits de ses compagnons d'ar-
mes, c'est-à-dire ceux de Jean le Rel, à la fois chevalier,
chanoine et chroniqueur. Plus tard il avait du à Gui de
Rlois, devenu le seigneur de Beaumont, une partie des
relations qui formèrent sa chronique, et en terminant son
troisième livre, il disait encore : « S'il plaist à mon très-
ce cher et honoré seigneur, monseigneur le comte Guy de
« Blois, le me dire, pour l'amour de lui, je y enten-
« drai. »
Le Hainaut, patrie de Froissart, occupa toujours la
première place dans les sources auxquelles il puisa, aussi
bien que dans les récits ou il les mit en œuvre.
Avec quel empressement, dès qu'il se retrouvait à
Valenciennes, à Reaumont ou à Lestines, n'interrogeait-il
pas les braves chevaliers des marches de la Meuse et de
TEscaut î
— 199 —
En Haynnu m'en reventai,
Et des segnours compte y teiirai
Que j'y ai véus et servis,
Qui ne m'y voient pas envis.
Il ne laisse jamais passer une occasion de raconter
leurs exploits et de louer leur valeur, en ajoutant à leur
nom celui du pays où ils sont nés (*). Dès la première
page de son livre, il place le nom de Franke de Halle à
côté de celui de Chandos. Tantôt il nous montre Alard de
Donstienne détruisant aux bords de la Loire la bande de
Robert Briquet, tantôt ce sont les sires d'Antoing, de
Ligne, d'Havre, qui dressent leurs tentes sur les rivages
de TAfrique. Ailleurs c'est Thierry de Sou main qui saisit
et écarte les lances que les assiégés de V^ille-Lopez dirigent
contre lui ; moins heureux au siège de Ribedave, il y a le
bras percé d'un virelon, uiais il mérite à sa mort les
larmes du duc de Lancastre, « couune escuyer d hoinieur
« et de vaillance. »
Les chevaliers et les écuyers du ILiinaut prirent part à
tous les combats et se uièlèrent à toutes les guerres. « Or
« pensez adonc,ditFroiss:ut,si lorscpie les gentilshommes
(•) Ce senliment p.triotique se révèle ou se laisse deviner
partout. Le comte de Nevers, ayant relâché à Glarence, port du
golfe de Patras, y rencontra Bridoiil de la Porte, qui revenait
de Jérusalem. « Si lui firent tous bonne chère, pourtant qu'ils
« le virent tiomme de bien et natif de Hainaut » f'hron IV, 59.
Une charte du 19 mai 1412 cite Jean, dit Bridoul, de la Porte,
bailli des terres de l evêque de Liège au pays de Hainaut.
— 200 —
t se appareilloieiit) les daines et les damoiselles estoient
f joyeuses. Il faut vous dire : non ('). » L^accueil qu ils re-
cevaient au retour des batailles, couverts de cicatrices et
de trophées, n*en était que plus tendre et plus joyeux.
Mais les joutes ont aussi leur éclat et leur gloire, soit que
le sire de Donstienne y brille sous les yeux de la jeune
duchesse de Bourgogne , soit que Jean d'Aubrecicourt y
reçoive le prix de la main de la reine de Portugal (').
Froissart, dans ses poésies, cite tour à tour :
. . . Le sénescal, Diex li vaille!
Car c'est un seigneur de grant vaille
Et qui m'a donné volentiers;
Car ensi corn nns siens rentiers,
Où qu'il me trouvast, ne quel pari,
J'avoie sus le sien ma part;
Et le seigneur de Moriaumés
De qui je sui assés a mes.
Encor en y a qui vendront
Et qui mi mestre devendront,
Car il sont jone et à venir;
Se m'en pora bien souvenir
Quant je ferai un auUre livre.
Mes tous ceuix qu'à présent vous livre
(•) Chron, IV, 50 .
(') Jean d'Aubrecicourt se signala aussi dans la fameuse joute
de Saint- Engelhert, et, comme ses relations avec Froissart sont
coDDDues, nous lui attribuons les détails si complets que nous
trouvons dans les Chroniques sur tout ce qui s'y passa.
— 201 —
M*ont largement donné et fait;
Si les recommende et de fait,
Ensi qu'on doit, et sans fourfaire,
Ses mestres et ses seignours faire.
Le sénéchal de Haiiiaut, Jean de Werchin , son (ils
Jacques, sire de Walincourl, Jean de Moriauniez, sire de
Baiileul et de Fontaines, Nicolas de Houdeng, sire d'Es-
pinoy, Jean de Barbançon, sire de Donstienne, Bridoul
de Montigny étaient les amis les plus intimes de Gui de
Blois.
Tous ces noms se retrouvent dans les chroniques de
Froissart, mais ce nest pas sans raison qu'il place au
premier rang celui du sire de Werchin , t qui moult es-
c toit vaillant homme et moult renommé en armes. »
Quatre générations de sénéchaux de Hainaut de cette
famille prirent part aux guerres de son temps. En 1340,
c'est Gérard de Werchin qui enlreprend t une grand
« appertise d'armes , laquelle doit bien eslre tenue en
c grand prouesse. » En 1358, c'est son (ils Jciin qui
assiège Saint-Valéry. En !38i0, c'est son petit- (ils qui
combat aux barrières de Gand ; en 1 402, c'est son arrière-
petit-fils, qui, se rendant en pèlerinage en Galice, défie
tous les chevaliers de France et d'Espagne , en l'honneur
de saint Georges et do sa dame.
Lorsque les chevaliers du Hainaut, aussi bien que ceux
de France et d'Angleterre, faisaient des présents à Frois-
sart, était-ce tout simplement une aumône comme celle
qu'on accordait à ces mendiants plus ou moins lettrés
— 202 —
qu'on uonimail souvent hérauts et quohjuefois aussi ménes-
trels? Non, c'était plutôt un encouragement à ses travaux
historiques, c'était la sympa thicjue adhésion ^les cheva-
liers au noble exemple donné par les princes. N'étaient-
ils pas tenus de contribuer aussi à l'accomplissement de
cette grande tâche qui intéressait les chevaliers non
moins que les princes eux-mêmes? Froissart a soin do
nous dire qu'il poursuivit ses enquêtes non seulement
« aux coustages » de la reine d'Angleterre, mais aussi
« aux coustages des hauts seigneurs. »
Si ces hauts seigneurs mettaient tant de prix à ce que le
chroniqueur poursuivît ses enquêtes dans la plus grande
partie de la chrétienté, avec quel zèle ne devaient-ils pas
l'instruire aussi de ce qu'ils avaient fait ou de ce qu'ils
avaient vu! Rien n'était plus précieux que ces témoignages ,
et nous en chercherons les traces en nommant tour à tour
les plus illustres amis de Froissart.
Parmi les chevaliers du Hainaut à qui Froissart dut le
plus, nous citerons les sires d'Aubrecicourt, de Ghistelles,
de Mauny.
Eustache d'Aubrecicourt avait reçu dans son hôtel de
Valenciennes la reine d'An^îloterre fugitive, et, après avoir
aidé Jean de Beaumont à placer Edouard III sur le trône
d'Angleterre, il ne l'avait pas imité en renonçant h. son
service pour soutenir la cause de Philippe de Valois.
« Le plus grand et renommé capitaine, qui souvent che-
« vauchoitet faisoit de grands appertises d'armes, c'estoit,
«dit Froissart, messire Eustache d'Aubrecicourt. » Le
— 203 -
premier, il pénètre à Carcassone; à Poitiers, il engage la
bataille. 11 se signale dans les guerres de Bretagne et
d'Espagne : Edouard III lui donne Tordre de la Jar-
retière.
Au milieu des combats, Eustache d'Aubrecicourl rêvait
à sa dame, noble princesse qui, entendant sans cesse cé-
lébrer ses exploits, s'était prise a l'aimer. C'était Isiibelle
de Juliers. nièce de la reine d'Angle* erre. « Cette dame,
«dit Froissarl, avoit en amour monseigneur Eustache
« pour les grandes bacheleries et appertises d'armes dont
« elle oyoit tous les jours recorder , et elle lui envoya
« haquenées et coursiers, et lettres amoureuses et grandes
« signifiances d'amour, pu* quoi ledit cbevalier en estoil
« plus hardi et plus courageux. » Lorsqu'il fut pris en
Champagne, il paya rançon non-seulement pour lui, mais
aussi pour le coursier et la haquenée blanche qu'il avait
reçus de sa dame. Isabelle de Juliers était jeune, Eustache
d'Aubrecicourt ne l'était plus. Ses années conqitaienl
pour la gloire et non pas pour l'amour.
Wolfart de Ghistelles, issu d'une illustre maison de
Flandre, possédait le domaine de Raismes, près de Va-
lencienncs. Ami de Jean de Beauniont comme Eustache
d'Aubrecicourt, il avait pris la môme part à l'expédition
d'Andeterre. Si Eustache d'Aubrecicourt raconta à Frois-
sart la bataille de Poitiers, Wolfart de Ghistelles put lui
dépeindre la mêlée de Grécy.
Mais, de tous les chevaliers, celui que Froissart nomme
le plus volontiers est Gauthier de Mauny, « ce vaillant et
— 204 —
f gentil chevalier , » intrépide et aventureux entre tous
ceux de son temps.
Des dons monseigneur de Mauni
/' ■->
Me lo, ne pjs les reiii.
Gauthier de Mauny était issu des anciens comtes de
llainaut, et, tandis que les princes de la maison d*Avesnes
avaient adopté pour insignes le lion de Flandre, il con-
servait Técu d'or à trois chevrons de sable, qui remontait,
selon le cordelier Jacques de Guise, à Bninehaut, roi des
Belges. Son père, qu'on appelait le Borgne de Mauny.
avait tué un chevalier gascon dans un tournoi près de
Cambray, et il avait lui-même été mis a mort par trahi-
son au moment où il venait de s imposer un pèlerinage
à Siint-Jacques : il était réservé à son fils de retrouver
ses restes cachés sous une dalle de marbre à la Réole et
de les faire transporter à Valenciennes, où on lui fit plus
tard cette épitaphe : « Ci gist noble chevalier, messire
« Jean, dit le Borgne de Maugny, père à monsieur Watier
« de Maugny qui fît merveilles en armes aux guerres des
« Anglois contre les François. »
En 1327, le preux chevalier n'était encore qu'un jeune
damoisel qui servait et taillait devant la reine, mais
bientôt il saisit une lance et une épée , et, sans songer à
énumérer ses exploits, on peut bien dire avec Froissa rt
« que son livre est moult renluminé de ses prouesses. »
Ce fut précisément « pour les grandes prouesses dont
« il estoit renommé » que le roi Philippe de Valois vou-
— 205 —
lut le faire périr, au mépris des règles les plus sacrées de
Thonneur chevaleresque. Gauthier de Mauny traversait la
France, protégé par un sauf-conduit du duc de Nor-
mandie ; il avait avec lui vingt des siens et ne cachait
pas son nom, quand on l'arrêta à Orléans. Philippe de
Valois le tenait c pour son trop grand ennemi. » Mais le
duc de Normandie, qui avait scellé le sauf-conduit, ac-
courut au palais et déclara que, si l'engagement qu'il
avait pris n'était pas respecté, il serait le premier à exhor-
ter tous ses amis à ne plus prendre part à une guerre
déloyale : ce fut sans doute alors, plutôt qu'en 1364,
qu'il prononça ce mot célèbre : que si la bonne foi était
bannie de la terre, elle devrait se retrouver dans le cœur
des rois. Philippe, ébranlé par cette noble résistance, se
fit amener Gauthier de Mauny h l'hôtel de Nesle, et le
brave chevalier, comblé de ses présents, arriva assez tôt
au siège de Calais pour être le témoin d'un autre exemple
des malheurs qu'entraîneraient chez les princes leurs
passions violentes, si un fils indigné, si une reine éplorée
ne parvenaient à les calmer.
Le sire de Mauny n'était pas seulement renommé par
son courage : Froissa rt nous apprend qu'il était aussi
« sagement emparlé et cnlangagé. »
H. Chevaliers anglais. — Le comte de Pcmhrokc. — Le
comte d'Hcreford.— Edouard le Dospensor. — Barihélemy
de Burghcrsh. — Richard Slury.
Une fille de Gauthier de Mauny, qui rendit aux arts,
I. 18
— 206 —
par la fondation du musée de Cambridge, ce que les let-
tres avaient fait pour immortaliser son père, épousa Jean
de Hastings, comte de Pembroke. Celui-ci, à l'exemple
de Gauthier de Mauny, partagea avec le comte d'Hereford
rhonneur de protéger Froissart. Mais il paraît avoir dû
encore plus à messire Edouard le Despenser, c qui fut,
« dit-il dans ses chroniques, moult plaint et moult regretté
« de ses amis, car ce fut un gentil cœur et vaillant che-
« valier, fresque et gentil, large et courtois, et grand capi-
« taine de gens d'arnies. »
Le grant seigneur Espe nsier,
Qui de larghèce est desponsier,
Que t'a-t-il fait? — Quoi, dis-je? assés,
Car il ne fu oncques lassés
Do moi donner, quel part qu'il fust.
Ce n estoienl cailliel, ne fusi,
Mes chevaus et florins sans comple;
Entre mes meslres je le compte
Pour seigneur, et c'en est h uns.
Les Despenser, qui, de même que les Stuarts, devaient
leur nom à la charge qu'ils remplissaient à la cour (elle
consistait à chercher dans les celliers le vin renfermé
dans des peaux de cerf et à remplir la coupe du roi),
étaient issus des seigneurs de Gommiecourt, chevaliers
d'Artois. Élevés trop haut dans la faveur d'Edouard H, ils
avaient expié les excès de leur puissance dans d'affreux
supplices; mais ces discordes étaient oubliées, et les
nobles aïeux de la maison de Spencer avaient repris à la
— 207 —
cour d'Edouard Ui la position qui leur était légitimenieiit
acquise.
Si le comte de Pembroke raconta à Froissa rt l'expédi-
tion d'Edouard III à Buironfosse, si le comte d'Hereford
lui parla du combat de Torbay, Edouard le Despenser
put lui donner des détails intéressants sur les guerres des
Français et des Anglais en Aquitaine.
Nous serait-il permis d'oublier Barthélémy de Bur-
ghersh et Richard Stury ?
Barthélémy de Burghersh est déjà vieux quand Froissarl
le rencontre en 1361. Que de choses n'a-t-il pas vues?
En 1 327, il reçoit à Douvres la jeune reine d'Angleterre.
En 1337, le pape le dégage du vœu qu'il a fait de ne plus
porter les armes avant d'avoir accompli un pèlerinage au
saint sépulcre, et il partage avec Gauthier de Mauny le
commandement de la flotte anglaise; mais c'est surtout par
son habileté et sa prudence qu'il occupe un rang élevé
entre les conseillers d'Edouard III. En 1334, en 1338,
en 1341, il traite avec les ambassadeurs de Philippe de
Valois, en 1347 il négocie à Dunkerque le mariage d'Isa-
belle d'Angleterre avec le comte de Flandre, et la mémo
année il est cité comme l'un des gardiens de la trêve entre
la France et l'Angleterre. Il traite de la paix en 1 348 avec
la Flandre, et, en 1349, avec le roi de France. En 1350,
il se rend à Rome, où il a déjà été envoyé sept ans aupar-
avant. On trouve encore son nom en 1354, parmi ceux
des négociateurs , en 1 356 et en 1 359 parmi ceux des
chevaliers (lui combattent à Poitiers ou qui guerroient en
— 208 —
Chani})agne. Les chartes lui donnent le titre de maréchal
d'Angleterre, de chambellan du roi, de connétable de
Douvres et de gardien des Cinque Ports. Froissart le
nomme : «un bon chevalier et grand baron d'Engleterre. »
Richard Stury, bien plus jeune que Barthélémy de Bur-
ghersh, rencontre aussi Froissart aux fêtes de Berkham-
stead ; là où s'arrête la carrière de l'un commence celle de
l'autre, toutes deux pleines de faits et d'enseignements.
En 1360, Edouard III arme Richard Stury chevalier aux
portes de Paris ; en 1 363, il accompagne le roi de Chypre
de Douvres à Londres ; en 1 369 , on le rencontre dans
l'expédition du duc de Lancastre. En 1370, il est envoyé
vers le roi de Navarre et est l'un des témoins cités dans la
charte où le roi d'Angleterre confirme les privilèges de
l'Aquitaine. A peine est-il revenu d'un voyage à Bruxelles
où il rencontre Froissart, qu'il se signale le 1" juillet 1371
au combat naval deTorbay. En 1373, il se trouve à Lon-
dres quand la sœur de Chandos restitue les domaines de
Geoffroi d'Harcourt. En 1376 et en 1381 , il est l'un des
ambassadeurs chargés de traiter avec le roi de France. En
1 385, Richard II lui confie la garde de sa mère. En 1 387,
secondé par la reine, il est l'un « des sages chevaliers de
« la chambre du roi » qui font entendre des conseils trop
promptement oubliés. En 1390, nouvelle ambassade en
France; en 1394, autre ambassade en Ecosse.
Ainsi , les récils de ces deux chevaliers remplissaient
pi es de trois quarts de siècle, de 1 327 à 1394, c'est-à-dire
à peu près tout le cadre de la chronique de Froissart ; et
— 209 —
telle était la confiance qu'ils plaç;iient en lui, qu'il n'était
rien qu ils lui cachassent.
III. Chevaliers français — Enguerrand de Coucy. — Le
dauphin d'Auvergne. — Le duc de Bourbon. — Guillaame
de SIelun. — Le sire de Rivière.
La France offrait à Froissart des amis non moins dé-
voués, des protecteurs non moins généreux, et Froissart,
aussitôt après avoir dit que messire Edouard le Despenser
est Fun de ceux qu'il compte comme seigneur parmi ses
maîtres, ajoute :
L'autre si m'est moult communs»
C'est le bon seif^neur de Couci
Qui m'a souvent le poing fouci
De beaux florins à rouge esculle.
Enguerrand de Coucy était par son aïeule issu de la
maison de Chatillon, à laquelle appartenait Gui de Blois.
Froissart le vit clans sa jeunesse chanter et danser aux
fêles d'Ellham. Il le connut puissant et riche à Londres,
({uand il reçut d'Edouard III la main de sa fille avec une
dot considérable ; il le rencontra peut-être en Italie, pro-
clamant fièrement sa neutralité dans les guerres de la
France et de l'Angleterre, car il suffisait, disait-on, que
quelqu'un s'écriât : Je suis à monseigneur de Coucy, pour
qu'il n'eût rien à craindre. Mais le sire de Coucy se lasse
bientôt de cette oisiveté : il va guerroyer contre les répu-
18.
— 210 —
bliqucsde Pise et de Florence, et enrôle les Grandes Com-
pagnies pour conquérir le duché d'Autriche. Charles VI
lui offre Tépée de connétable et lui confie le soin d'apaiser
les troubles de Paris.
Enguerrand de Coucy donnait l'hospitalité à Froissarl
dans son château de Crèvecœur, et lui racontait tout ce
qu'il avait appris de son cousin, le comte de Saint-Pol,
sur les négociations des rois de France et d'Angleterre.
D'autres fois, il l'accueillait dans sa terre de Mortagne,
« bel héritage » entre Tournay et Valenciennes , que
Charles V lui donna peu de temps avant sa mort, ou bien
il le conduisait dans sa terre de Coucy où tout rappelait
la devise du maître : Coucy à la merveille !
Qui vcult terre de grant déduit savoir
Et ou droit cuer du roiaume de France,
Et forte: esse de merveilleux povoir.
Haut tes forests, et estancs de plaisance,
Aires d'oiseaulx, parcs de belle ordenance,
Ou pays de Vermaodoys,
Devers Coucy acheminer te dois :
Lors des terres verras la nompareille ;
Pour ce est son cry : Coucy à la merveille («'!
Froissart a soin de nous nommer aussi :
Béraut, le comte dauphin
D'Auvergne, qui tant par est lins,
Amoreus et chevalereus;
Il n'est feleneus ne ireus,
(') Poésies d'Eustache Deschamps, éd. de M. Tarbé.
— 2M —
Mes enclins à tous bons usages,
Secrès, discrès, loyaus et sages,
Acointabies à toutes gens,
En ses maintiens friches et gens; ."JI3
Et son fil le duc de Bourbon,
Loys, ai-je trouvé moult bon :
Pluisours dons m'ont donné li dol.
Le dauphin d'Auvergne, « ce gentil seigneur, » comme
Froissart 1 appelle dans ses chroniques, de même que ses
autres bienfaiteurs, avait épousé une arrière-petite-fille
de Jean II, comte de Hainaut, et de Philippe de Luxem-
bourg. Il avait pour gendre, comme vient de le dire
Froissart, le duc de Bourbon, que notre chroniqueur
connut à Londres lorsqu'il y fut l'un des otages du roi de
France. Jean d'Orronville nous assure que Philippe de
Hainaut l'aimait beaucoup, parce qu'il possédait toutes les
qualités requises chez un chevalier. « La roine d'Engle-
« terre qui lors vivoit, dit-il, estoit sa parente, à cause de
« la mère au duc estant du lignage de Haynault, et bien
« regardoit aussi qu'il fut un chevalier fort amoureux,
« premièrement envers Dieu, après envers toutes dames
« et damoiselles. tant (jue par le royaulme d'Englet^rre
« les chevaliers et escuyers l'appeloient le roi d'hon-
« neur. » Le duc de Bourbon avait obtenu, «par sa
« joyeuse parole et son bel vivre, grAce d'aller et venir
« par toutes festes et esbanoys » et néanmoins, il vit sa
captivité se prolonger pendant sept ans, se contentant
d'écrire sur sa ceinture un mot, un joyeux mot, comme
— 212 —
il le disait lui-même : Espérance! Et quand enfin il fut
redevenu libre, il alla avec ses amis attaquer les infidèles
en Afrique, aux lieux mêmes où était mort son aïeul saint
Louis.
Le fils aîné du duc de Bourbon épousa Marie deJBerry,
veuve de Louis de Dunois, fils unique du comte de Blois.
Froissart avait assisté à son premier mariage. Si le
jeune comte de Blois qui devait être « son seigneur » eût
vécu, Marie de Berry eût été « sa dame. » 11 n'eût pu en
trouver une qui fût plus généreuse, ou plus digne d'en-
courager ses travaux , car Christine de Pisan la cite
comme sa plus noble protectrice, et Eustache Deschamps
l'a chantée aussi dans quelques vers écrits au déclin de sa
vie :
Beau fait aler au chastel de Glermont;
Car belle y a et douce compaignie,
Qui en daiic int et chantant s'esbanve.
Les dames là très-bonne chère font
Aux estrangiers. Si convien que je dye :
Beau fait aler au chastel de Glermont.
Il ne en y a qui les autres semont
En toute honeur et en pyeuse vie;
C'est paradis, et pour ce à tous escrie :
Beau fait aler au chastel de Glermont ;
Car belle y a et douce compaignie.
11 faut enfin citer parmi les amis de Froissart, Guillaume
de Mclun, qui lui apprenait ce qui se passait au conseil du
roi (le France, et ce noble sire de Bivière, (pii avait reçu le
— 213 —
dernier soupir de Charles V el que les larmes de la
duchesse de Berry sauvèrent seules d'un inique supphce
aux plus mauvais jours de la royauté de Charles VI (*).
Certes, le chroniqueur qui eut des protecteurs si illus-
tres put jouir lui-même de Téclat de sa gloire, mais ce qui
ne l'honore pas moins aux yeux de la postérité, ce sont
les liens étroits qui ont existé entre lui et les hommes les
plus sages de son temps. Rien ne démontre davantage
son impartialité et toute l'autorité de ses récits que de le
voir accueilli avec le môme empressement dans deux
monarchies rivales, et salué comme un ami par les
compagnons d'armes d'Edouard III aussi bien que par
les conseillers de Charles V.
(•) Peut-être ne f.mt-il point séparer ramitié du sire de Rivière
de la protection de Chuiles V. w Messire de la Rivière, beau
« chevalier, très-gracieusement, largement et joyeusement sa-
« voit accueillir ceux que le roy vouloit festoyer et honorer. »
CiiRiSTiNt DE PisAN, Fuits ct MœuTSclc Charles \\ VI, 63.
CHAPITKE XI.
RELATIONS LITTÉRAIRES DE FROISSART.
1. Guillaume de Machaull. — Ëusiache Descliamps. —
Cuvelier. — Philippe de Maizièrcs.
Lorsque f roissart portait ses vers à Bruxelles au duc
Wenceslas, la cour de Brabant conservait encore dans
l'histoire de la civilisation et des lettres , un éclat égal h
celui dont elle avait joui un siècle auparavant à l'époque
du roy Adenez ; car il y rencontrait Guillaume de Ma-
chault, Eustache Deschamps, Cuvelier et Philippe de
Maizières.
Guillaume de Machault, qui fut chanoine comme Frois-
sart, avait aussi chanté les naïves émotions de l'amour.
Est-il permis de croire qu'une princesse s'éprit de lui
- 215 —
quand il était déjà vieux, et n'aima en lui que le poète?
L'anecdote nous paraît fort douteuse (*).
Il est vrai (jue Guillaume de Machault était à la fois
vci*sificat€ur, musicien et vaillant homme d'armes. Pen-
dant trente ans il avait servi le roi de Bohême, et il répé-
tait sans cesse dans ses vers la devise des preux :
Onnenr crie partout et vuet :
Fay que doys, aviengne que puet.
Il est assez vraisemblable que Guillaume de Machault
composa pour Wenceslas le dit du Jlemède de Fortune ou
(]eYEcuBleu. Parmi les ballades, lais etrondeauxqui y sont
insérés, ne retrouverait-on pas quelques œuvres poétiques
du duc de Brabant ? Dans les comptes de Jean de Chû-
(■) On a quelque peine à comprendre que des érudits fort re-
rommandables, et tout récemment encore M. Tarbé, aient voulu
reconnaître A^nès de Navarre pour 1 héroïne du loman du Voir
dit et des lettres qui en forment en quelque sorte la première
rédaction. En effet, il paraît difficile de trouver le nom d'Agnès
dans deux vers où il n'y a pas un seul s. ou celui de Navarre
dans trois autres vers où l'auteur nous avertit d'etfacer les r,
surtout lorsqu'on remarque que, dans le même poëme, l'auteur
appelle sa dame Jehane. Il serait impossible de justifier le nom
de Thomas, donné à son frère, la mention des enfants de sa
sœur, et certaines phrases dont il résulte que celle dame n était
pas mariée deux ans après la peste qui désola Paris, en 1348. Ce
qui nous étonne encore bien plus, c'est le rôle étrange attribué à
une f)rincesFe de sang royal, qui va s'ébattre tantôt au cabaret,
tantôt à la foire du Landit à Saint-Denis, où elle ne trouve pas
même un lit cpi elle puisse occuper sans le partager.
— 216 —
tillon, ou appelle Machault l'auleiir des Byau dys. Pendant
sa vieillesse, il s'était retiré à Reims, et c'est ainsi qu'il faut
expliquer ces vers de Froissart dans le Buisson de Jcmèce :
Je cheminois en ce voyage
En paix, en joie et en revel.
En chat) tant un motet nouvel
Qu'on m'avoit envoyé de Rains.
Eustache Deschamps, élève de Guillaume de Machault,
s'écriait comme lui :
Fay ce que dois et aviengne que puet.
Poëte élégant, quoique parfois trop peu sévère, ayant
pour amis Guillaume de Melun parmi les chevaliers fran-
çais et Guichard d'Angle parmi les chevaliers anglais,
c'est-à-dire les mêmes amis que Froissart, il avait pu le
voir à Bruxelles, et le rencontra de nouveau à l Ecluse,
où, témoin comme lui des gigantesques armements de la
France, il disait à Charles VI :
Noble lyon, pourvoiez vostre genJ,
Vivres, vaisseaux aient sans scrupule:
N'aiez le nom, par le défault d'argent,
D'escrevice qui en alant recule.
Nous citerons ailleurs des ballades d'Eustache Des
champs, envoyées à Froissart, mais il en est d'autres qui,
bien que ne portant pas son nom, semblent également
lui avoir été adressées. Telle est celle dont nous dormons
les premiers vers :
Quelles nouvelles de l'union?
Seront ces deux papes d'accort ?
— 217 —
Ou bien celte autre qui commence ainsi :
D'où viens-tu? — Je viens de Paris,
et qui se termine par ce refrain :
Hé ! doulz amis, qu'en dit li roys?
Telles sont encore celles que nous avons déjà re-
produites en reconnaissant Froissart dans le compains
qui, à la fois chronTqueur et poëte, n'ignore rien de ce
qui se passe dans la chrétienté.
Eustache Deschamps eût pu être chroniqueur comme
Froissart. Quelques fragments suv la mort de Marcel, in-
tercalés dans ses poésies , offrent tous les caractères de
l'éloquence narrative : on sent dans ses écrits , comme
dans ceux de Froissart, et plus Vivement peut-être, le
véritable sentiment national de l'époque, une profonde
sympathie pour les misères du peuple, qui ne s'abaisse
jamais jusqu'à excuser la sédition des maillotins, un dé-
vouement sans réserve aux institutions monarchiques et
chevaleresques, qui s'afflige plus vivement des vices des
grands.
Cuvelier , qui , de même que Froissart , alla jusqu'à
Schoonhove chercher les bienfaits de la maison de Blois,
s efforçait de joindre à tous ces beaux préceptes, l'autorité
d'un grand nom et d'un exemple tout récent, en rimant la
chronique de Bertrand du Guesclin que, peu d'années
après, fit mettre en prose messire Jean d'Estouteville ,
capitaine de Vernon (').
(•) Quel rapport y a-t-il lieu entre Ciivclicr, auteur de la
chronique de Bertrand du Guesclin, et le chevalier artésien
1. 19
— 218 —
Machault , en servant le roi de Bohôtne , Gu velier , en
servant Bertrand du Guesclin , avaient appris Tiin et l'autre
à l)onne école à apprécier la gloire et l'honneur. Ils admirè-
rent avec Froissart la noble persévérance et le généreux dé-
vouement du bon roi Pierre de Chypre ('). Tous les deux
le célébrèrent dans des poèmes ; mais, parmi les hommes
qui éprouvèrent le même sentiment de respect et de vive
sympathie, il y en eut un qui fit encore plus que Frois-
sart, Machault et Guvelier; car, s'il honora le roi de
Ghypre de sa plume, ill'aida également de son épée. G'est
Philippe deMaizières, qui fut aussi l'ami d'Ëustache Des-
champs, car il disait à Gharles VI dans le Songe du vieil
Baudouin Cuvelier, qui perdit un œil en 1354 dans un combat
près de Saint-Omer?--Les savants auteur de l'Histoire littéraire
de la France pensent que les poëtes du nom de Cuvelier ap-
partiennent à TArtois.
(JLorsqueFroissart, Machault et Cuvelier parlent du roi de Chy-
pre, on retrouve les mêmes pensées et presque les mêmes mots :
« Si le noble roi de Chipre Pierre de Lusignan, qui fu si vail-
« lant homme et de si haute emprise, eust longuement vescu, i(
u eust tant donné à faire au soudan et aux Turcs que depuis le
« temps de Godefroi de Bouillon ils n'eurent tant à faire. »
r/iroii.III, 25.
Je ne truis i>as en cscript
Que, depuis le tans Godefroy
De Buillon qui fisl maint effroy
Aux Sarrasins, fust iionnne né
Par qui si mal Tussent mené.
Macbault, Manuscrit di Paria.
Le noble roy de Chippre, le hardi conquérant,
Le meilleur roy qui fus! par delà conversant
V*-. ans a passé. CtviLiKa, l, p. 270.
— 219 —
])èlerin : « Tu peux bien lire et ouïr les dictics vertueux de
c ton serviteur Ëustace. »
G était à la cour de Wenceslas que le roi Pierre de
Chypre avait trouvé, lors de son voyage en Occident,
Tenthousiasme le plus vif, les promesses les plus sincè-
res. Mais entre tous les chevaliers et écuyers de Flandre,
de Brabant, de Picardie et des bords de la Meuse, qui
s'associèrent au xiv* siècle à cette croisade trop peu con-
nue, il n'en est aucun que Ton puisse comparer à Philippe
de Maizières. On manquait de navires pour transporter
les croisés en Orient : il se souvint de Villehardouin et
alla haranguer à Venise le doge et le peuple, qu il per-
suada par son éloquence. Bravant les tempêtes et les
naufrages, combattant au premier rafig contre les Sarra-
sins, et souvent, comme il le dit lui-même, chabandonné
« en terre, comme mort, d'amis et ennemis, » puis élevé
aux fonctions de chancelier, et non moins distingué par
sa prudence que par son courage, il eût, cent ans plus
tôt, été le libérateur de ces rives éloignées d'où la croix
se retirait à peine : comme Villehardouin, il eût pu être
aussi l'historien des victoires préparées par ses conseils
ou décidées par son courage.
Les BoUandistes ont inséré dans leurs Acta l'un des
ouvrages de Philippe de Maizières : c'est la vie du bienheu-
reux Pierre Thomas, patriarche de Constantinople, qui
accompagna les croisés. D'anciens inventaires lui attri-
buent aussi un irixïiéDenegligentiachristianorum. Parmi les
livres qu'il rédigea en français, tout le monde connaît le
— 220 —
Son(je du vieil pèlerin. Nous lui restituerons deux autres
ouvrages anonymes, conservés Tun à Londres, l'autre A
Bruxelles. Le premier est une lettre adressée à Richard H
pour l'exhorter à faire la paix avec la France. Le second
porte pour litre : VEspilre lamentable et consolatoire sur
le fait de la dcsconfiiure lacrymable de Nichoyoli, adreçant
à tous les rois, princes, barons, chevaliers et communes de
la crestianté catholique. L'auteur se désigne sous le titre
modeste de solitaire du monastère des Célestins de Paris,
et c'est en priant dans ce cloître, nous raconte-t-il, qu'il
a vu apparaître un de ses amis qui avait péri par le fer
des infidèles en tenant la bannière de Bourgogne serrée
dans ses bras. « Lors soudainement lui fut advis, rap-
porte-t-il lui-ménfe, qu'il véoil devant luy un homme,
« la face pâle, les pieds nus, un bourdon en sa main, et
« au costé senestre avoit une grande plaie de laquelle le
« sang couloil à grans ruisseaux. Je suis, dit-il, l'infor-
« luné Jeban de Blaisy qui souloye estre réputé entre les
« gensd'armes, et les grans princes m'a voient assez chier. . .
« Lors ledit solitaire dit ainsi : Hélas, hélas, es-tu Jehan
« de Blaisy, le chevelaine esleu de Dieu et du roy pour
« garder Paris de ses grans tourbeillons, es-tu celuy qui
« par haulte emprinse fis mettre au forreau les espées de
« XXX à XL chasleaux d'Auvergne? » Jean de Blaisy se
contenta de répondre qu'il était envoyé par Dieu pour an-
noncer à toute la chrétienté que le moment était veim de
renoncer à ses vices et de se réunir contre les infidèles,
déjà prêts à franchir le Danube.
— 221 —
Les barons et les chevaliers se laisseront- ils toujours
séduire par le roi Orgueil et ses épouses Convoitise et
Luxure, au lieu de suivre ces nobles dames qu'on appelle
Miséricorde, Vérité, Paix et Justice? t Encores il nous
« devroit souvenir des exemples de notre temps, c'est
€ assavoir en espécial de la desconfiture de Crécy et de
« Poitiers, lesquels Dieu consenti pour la corruption des
« vertus qui souvent furent foulées et abandonnées comme
« scevent ceulx qui se trouvèrent presens » Nicopoli
laissera des souvenirs plus cruels encore que Crécy et
Poitiers; c'est en relevant un front purifié par le re-
pentir, c'est en plaçant la croix sur ses épaules dégagées
désormais du fardeau des désordres et des inquiétudes du
monde, que la chevalerie, reconstituée en ordre religieux
comme au temps de Hugues de Payens et de GeofTroi de
Saint-Omer, pourra sauver l'Europe et venger ses défai-
tes; mais surtout qu'on n'aille point calmer avec de l'or
ceux qu'il faut punir avec du fer; qu'on fuie la média-
tion du duc de Milan et « de tous ces faux chrestiens,
« aliés aux ennemis de la foy, qui vendroient leur
« père pour argent, et toutesfois ce seront eulx qui
« se montreront plus grans amis du duc de Bour-
«gogne('). »
(») Ms. 10486 de la Bibliothèque de Bourgogne. Comparez
quelques lignes de Froissart : «On tenoit le duc de Milan pour
«chrélien, et il quéroit alliance à un roi mécréant, « etc.
Chron. IV, 50. - L'autre ouvrage de Phili()pe de Maizières est
colé à Londres, Royal mss. 20, B VL
19.
— 222 —
Philippe de Maizières jouissait 3101*8 de toute Tautorité
acquise à sa sagesse et à son expérience : Charles V,
avant de mourir, l'avait désigné comme Tun des conseil-
lers de son fils. Qû'ad vint-il toutefois de ses remontran-
ces? Il suffit, pour le savoir, d'ouvrir le compte d'Oudot
Douay, où Ton trouve la mention suivante :
« A Nicolas Pasté, apostat, onze mille ducats, pour
c laquelle somme ledit messire Nicole respondit pour
€ monseigneur de Nevers envers le Bazart, empereur des
€ Turcs. »
Si Jean sans Peur, sorti des prisons de Bajazet, grâce
à Tor qu'on prodigua pour sa rançon, songea à recourir
au fer, ce fut seulement pour faire assassiner le duc
d'Orléans, qui dans son testament avait désigné Philippe
de Maizières pour exécuteur de ses dernières volontés.
n. Pclrarquc. — Chaucer.
Lorsque Froissart rencontra, en 1368, Pétrarque à
Milan, il avait trente et un ans, Pétrarque, près de
soixante-quatre. Froissart ne jouissait pas encore de tout
l'éclat de sa renommée. Rien ne manquait à la gloire de
Pétrarque. Cependant lorsqu'on remarque que le poëtc
italien recevait avec empressement tous ceux qui venaient
à lui, et que d'autre part le jeune clerc de la reine d'An-
gleterre se sentit toujours porté à s'accointer des hommes
que recommandaient leur sagesse et une liaute réputation
de science ou de génie, il est difficile de croire que Pé-
* ^
— 223 —
trarquc n'ait pas accueilli Froissart, soit dans sa maison
située vis-à-vis de la basilique de Saint-Ainbroise, soit
dans sa villa de Linterno, où il avait, dit-on, formé une
académie de trente jeunes poètes qui récitèrent des épi-
thalames aux noces du duc de Glarence et d'Yolande de
Milan. Il faut regretter que Pétrarque ait cru devoir dé-
truire, parmi les lettres qu'il écrivit, toutes celles qui ne
lui semblaient pas dignes de son talent, et Ton sait aussi
(]ue Froissa rt nous a laissé fort peu de détails sur les
cinquante premières années de sa vie. Quant à Philippe
de Maizières, qui sans doute les connut l'un et l'autre, il
se borne à nommer Jean de Dondi, qui fut à la fois le
médecin de Pétrarque et son ami.
Il est encore d'autres noms qui pourraient ne pas être
étrangers aux relations de Froissa rt et de Pétrarque.
Quand Pétrarque nomme les cardinaux de Boulogne et de
Talleyrand majni a}jf)stollcœ cymbœ remù/eSy et que Frois-
sart les appelle également les plus grands du collège, on
ne peut oublier que le cardinal de Boulogne, protecteur
(le Pétrarque, appartenait de fort près, par sa naissance,
aux maisons qui se firent honneur d'accueillir Froissart.
Son chapelain Philippe de Vitry, qui devint depuis
évéque de Meaux, entretenait des relations non moins
intimes avec Pétrarque qu'avec Machault et Deschamps,
ces amis de Froissart. Nous remarquons aussi que l'ar-
chevêque de Sens, Guillaume de Melun, qui traita avec
Galéas Visconli à l'époque où celui-ci choisit Pétrarque
pour son auibassadeur en France, était le frère de ce sire
— 224 —
de Meliin que nous avons cité si fréquemuient dans les
chapitres précédents comme Tun des plus généreux et
des plus constants protecteurs de Froissart.
Le chroniqueur Froissart voulut réunir le nom de
poète à celui de chroniqueur. Le poète Pétrarque se fit
couronner au Capitole comme poète et comme historien.
Tous deux furent chanoines. L'un observe qu'en Italie les
prébendes donnaient plus de pain et de vin qu'il n'en
pouvait consommer lui-même ; mais l'autre se plaint de
ce que les siennes lui rapportent si peu. Quoique cha-
noines, tous deux célèbrent l'amour chaste et pur, en
donnant à leurs dames les mêmes traits, les mêmes che-
veux blonds, le même penchant à errer dans les jardins,
dans les prairies, à s'y couronner de violettes, et d'ail-
leurs la même sévérité, à ce point qu'à l'époque trop
promptement écoulée dont ils rappellent les souvenirs,
l'un et l'autre ne pouvaient s'approcher d'elles que dans
les réunions où elles brillaient sans rivales, et que tous
les deux eussent expiré de douleur si, grâce à une bonne
parente qui les prenait un peu en pitié, ils n'eussent par-
fois obtenu un mot, un sourire, doux rayons d'honneur et
do vertu, dolci rai dlionor, divirtute.
Froissart nomme dans ses chroniques la Sorgue, dont
Pétrarque fut Termite. A son premier voyage à Avignon,
il trouva la cour pontificale, la ville et la campagne si
transportées d'enthousiasme pour les vers de Pétrarque,
que tout le monde ne songeait plus qu'à la poésie; le
laboureur arrêtait sa charrue, le maçon laissait re-
— 225 —
toniber sa truelle pour répéter quelque sonnet ou quelque
chanson : les notaires et les médecins eux-mêmes ne
s entretenaient plus que de Virgile et d'Homère. Avignon,
sabandonnant mollement à la volupté et aux plaisirs,
rappelait ces académies qui, du temps des Romains, tlo-
rissaient sur ces mêmes rives du Rhône.
Pétrarque visita aussi la patrie de Froissart. Il cite
dans ses lettres le Brabant et le Hainaut, et on a de lui
un célèbre sonnet sur les ombrages inhospitaliers des
Ardennes :
Boschi iiihospiti e selvaggi,
Onde vanne a gran rischio huomini ed arme.
Mais Pétrarque est plus grave, plus triste que Frois-
sart. Il chante les peines de l'amour, rarement ses
illusions et ses espérances. Parfois il choisit les mêmes
héros que lui, et c'est ainsi qu'il célèbre tantôt le roi de
Bohême, tantôt le duc de Lancastre :
'L ducj di Lancastre, che pur dianzi
Er' al regno de' Franchi aspro viciuo.
Mais il n'eut pas compris que Froissart se servît, pour
raconter leurs hauts faits, de la langue française, car il
ne pardonne pas à Philippe de Vitry de l'employer dans
ses lettres, et le gronde de ce qu'il ne secoue point la
poussière gauloise des grands chemins qui conduisent au
Petit-Pont et à la bruyante rue du Fouarre ('). Ce qu'il
(•) Gallicus pulvis. Episl. Farn.^ p. 578.
— 226 —
eût loué sans réserve dans Froissart, c'était ce désir do
voir et d'apprendre qu'il éprouvait non moins vivement
que lui, multa videndi ardor et studium.
Pétrarque ne cite pas davantage Ghaucer ; mais celui-
ci, en rapportant la touchante histoire de Griselidis,
n'oublie pas d'ajouter qu'il l'a apprise à Padoue du poëte
lauréat, dont la douce rhétorique a enluminé toute l'Ita-
lie de poésie :
Whos rethorike swele
Enlumined ail Itaille of poetrie.
Attaché pendant de longues années au duc de Lancastre,
qui fut célébré h la fois par Pétrarque et par Froissart, il
s'était trouvé en contact avec deux littératures riches et
fécondes, et l'on remarque tour à tour dans ses œuvres
des imitations de Dante et de Pétrarque, ou bien des tra-
ductions du roman de la Rose et des fabliaux.
Nous nous bornerons à rechercher ce que furent les
rapports de Ghaucer avec Froissa rt, et quelle influence
ils exercèrent sur le poêle anglais.
Lorsqu'en 1361 Froissart se voyait accueilli avec em-
pressement à Ëltham ou à Berkhamstead par une prin-
cesse de Hainaut devenue reine d'Angleterre, Ghaucer
venait d'épouser la sœur d'une des damoiscUes qui
l'avaient accompagnée, Philippe de Roet, qui était peut-
être sa filleule. Gomme Froissart, il composait des balla-
des et des virelais, tantôt pour la reine, tantôt pour la
jeune duchesse de Lancastre, dont il pleura également la
— 227 —
mort prématurée en des vers touchants. Tous les deux
ont pour ami Richard Stury. La seule fois que Froissart
nomme t Joffroi Chaucier, » c'est en plaçant son nom à
côté de celui de Richard Slury parmi ceux des ambassa-
deurs qui négocièrent en 1376, à Montreuil, le mariage
de Richard II avec une fille de Charles VI ; mais ils
comptaient d'autres amis communs dans la noble maison
de Rurghersh, dont l'héritière épousa le fils aîné de
Chaucer. Enfin le jour des épreuves arriva. Ghauccr, qui
nous dépeint si énergiquement les épouvantables cla-
meurs de Jack Straw et de sa bande, se vit accusé d'avoir
encouragé l'insurrection, et réduit à fuir au delà de la
mer. Ses biographes remarquent qu'il trouva un asile
dans le Hainaut : ne fut-ce pas au presbytère de Les-
tines?
Ce fut peut ôlre à Leslines ou à Coudenberg qu'Eusta-
che Deschamps rencontra Chaucer, qu'il compare à So-
crate, à Sénèque et à Ovide. Plus tard, Euslache Des-
champs chargeait lord Chflbrd, qu'il appelait l'amoureux
Clifford, de faire parvenir ses vers à Chaucer. Le nom de
Cl i (Tord se retrouve dans les chroniques de Froissart
comme dans les drames de Shakspeare.
I^s persécutions avaient cessé. Chaucer rentra en An-
gleterre et y recouvra ses emplois et ses pensions, même
le tonneau de vin que chaque année lui délivrait le grand
l)outillier d'Angleterre, et quand le duc de Lancastre, au
grand étonnement de tous, épousa lady Swynford,
Catherine de Roet, il se trouva son beau-frère; grâce à
-- 228 —
ce coup inattendu de la fortune, un petit-fils de la belle
Alix de Salisbury recherchera plus tard la main de la
petite-fille du poète qui avait composé ses vers sous les
ombrages du parc de Woodstock, tout rempli des souve-
nirs de la belle Rosemonde.
Entre Froissart et Chaucer il y a plus d'un rapport,
plus d'un point de comparaison. C'est la môme attention
à observer, à saisir, à reproduire avec autant de finesse
que de vérité ce qui se passe autour d'eux, le même pen-
chant à se mêler à la vie élégante des cours, à se lier
avec les hommes les plus distingués. Le môme enthou-
siasme les porte à admirer et à raconter les fêtes, les
tournois et les joutes. Mais Chaucer a plus de malice et
d'ironie ; les tableaux qu'il présente ne sont pas toujours
irréprochables; c'est à Pétrarque, c'est à Boccace que re-
montent les Canterhury Taies; mais nous retrouvons la
poésie plus chaste de Froissart dans des œuvres moins
étendues, dans ses ballades, dans ses virelais. Tantôt
dans son poëme de la pour d'amour il rédige les précep-
tes d'amour comme Froissart lui-môme les eût rédigés ,
tantôt il chante le beau mois de mai et ses tièdes mati-
nées qui voient éclore la fleur élégante que les Français,
dit-il, nomment la belle marguerite, et c'est sans doute à
Froissart qu'il fait allusion quand il écrit dans le prolo-
gue du Testament of Love : « Des esprits supérieurs se
« sont délités (pourquoi n'emploierions-nous pas à pro-
« pos de Froissart le langage même de Froissart?) à dic-
« ter en français, et ils ont accompli de nobles choses :
~ 229 —
€ /n french liath many soverane iv.ttes had grete dclyte to
« endite, and hâve many noble thinrjes fulfdde. »
Le hasard avait réuni aux fôtos de Milan los génies
les plus éipinents du xi\* siècle, à qui trois langues,
trois littératures durent leurs progrès et leur ave-
nir : Pétrarque, qui assouplit la langue encore inculte et
rude de Dante, Froissart, qui rendit également plus élé-
gante, plus rapide, celle de Villehardouin et d<^ Joinville,
Chaucer, que Pope, son imitateur, appelle le créateur du
pur anglais.
III. Christine de Pisan. — Gerson. — Le religieux de
Saint-! 'enis. — Jean de Venelle. — Jacques de Guise.
A la môme époque où Galéas Visconti et Henri de Lan-
caslre protégeaient Pétrarque et Chaucer, ils cherchaient
à attirer également a leur cour une femme dont le père
était italien, dont le fils vécut en Angleterre, mais qui
s'était attachée tellement à la France que jamais on ne ren-
contra de sentiments patriotiques plus nohles, plusélevés,
plus vifs que les siens. Nous avons nonmié Christine de
Pisan,
Les relations de Christine de Pisan avec Froissart ne
sont indiquées dans aucun témoignage contemporain ,
mais il est impossible quelles n'aient point existé; Frois-
sart dut rencontrer Christine de Pisan, non-seulement à
Paris, a l'époque où elle recueillait de la bouche de son
I. 20
— 230 —
mari, fils d'un ancien serviteur de Charles V, tous les dé-
tails relatifs h la vie intime de ce prince, mais aussi chez
son ami, le sire de Werchin.
Jean de Werchin, que nous avons cité ailleurs parmi
les protecteurs les plus éclairés de Froissart, était aussi
l'un de ceux que Christine de Pisan célébra dans ses vers,
car elle le choisissait pour juge des débats d'amour et lui
disait :
Bon séneschal de Haynaut, preux et saige,
Vaillant en fuis et gentil en lignaige,
Loyal, courtois de fait et de l.aigjige,
Duit et appris
De tous les biens qui en bon sont compris.
Et elle ajoutait dans le Débat des deux Amans :
Le séneschal de Hainaul, or voycs
S'il est d'amours à droit bien convoyés.
Ses jeunes jours sont-ils bien employés?
I;sl-il oiseulx?
Va-il suivant armes? Est il pareceux?
Que vous semble-il? Est-il bien angoisseux
D'acquierre los?
Supérieure par le génie de l'histoire comme dans l'art
des vers , Christine de Pisan a laissé une des narrations
les plus précieuses de son temps dans le Livre des faits et
bonnes mœurs du sage roi Charles F, et nous lui restitue-
rons l'honneur d'avoir écrit un autre chefd'œuvre, \q Livre
des faits de Jean Bouciquault, composé, croyons-nous, à
— 231 ~
la prière de Guillaume de Tignonville, à qui elle dédia
ses épîlres sur le roman de la Rose (').
Il est assez aisé d'expliquer comment ce livre excellent
devint si rare qu'on en connaît à peine un ou deux ma-
nuscrits. L'auteur nous apprend qu'il fut écrit en 1 408 ;
or, cette môme année, Guillaume de Tignonville fut privé
de la prévôté de Paris : on alléguait pour prétexte je ne
siis quelle querelle avec l'université, mais Juvénal des
Ursins a soin de nous dire que le véritable motif de
sa disgrâce était son attachement au feu duc d'Orléans, et
sa résistance aux intrigues des Bourguignons : il avait en
effet dirigé l'enquête qui avait eu lieu immédiatement
après l'attentat de la Vieille rue du Temple. Le livre que
Christine de Pisan avait écrit pour lui, l'aurait suivi dans
le silence et dans l'obscurité où s'acheva sa vie.
En poésie, Christine crut comme Froissartà la dignité
de l'amour qui était à ses yeux l'une des bases de la che-
valerie. Elle composa un livre pour combattre la doctrine
relâchée de Jean de Meung, et s'éleva éloquemment dans
la Cité des dames « contre ceulx qui dient que n'est pas
« bon que femmes aprengnent lettres. » Les nobles dames
aux(iuelles elle adressait ses discours, étaient les duchesses
de Berry , de Bourgogne et de Hollande , la comtesse de
ClermonI et Valentincde Milan, qu'elle peignait, alors que
(•) Nous donnons à la fin de ce volume les preuves qui nous
paraissent établir les droits de Christine de Pisan à revenJiquer
le Livre des faits de Bouciqunult.
— 232 —
rien ne prés:igeail encore sou triste veuvage, «forte cl con-
« stunte on courage, de grant anjoiir à son seigneur, de
« bonne doctrine à ses enfants. » On peut seulement lui
reprocher d'avoir placé à côté de son nom celui d'Isabeau
de Bavière « en laquelle, dit-elle, n'a rien de cruaglté, ne
« quelconque mal vice, mais toute bonne amour et béni-
« gnité. » (')
Ce fut aussi à Isabeau de Bavière que la fille de l'as-
trologue de Charles V offrit ses épîlres sur le Roman de
la liose. « Comme je aye entendu, lui dit-elle, que votre
« très-noble excellence se délite à ouïr choses vertueuses
€ et bien dictées. » Et elle poursuit en repoussant, sous le
patronage de la reine de France, ces outrages adressés à
toutes les dames.
A la doctrine ch.ïstc et pure qu'avait répandue le cha-
noine Froissart, et api es lui Christine de Pisan, un autre
chanoine répond par l'apologie du Uoman de la lose, ce
premier évangile du communisme appliqué à l'amour.
On ne saurait assez s'en étonner quand op remarque que
c'estr Jean de Montreuil qui appelle tantum opus cette in-
terminable suite de rimes , ou la forme est si étrange et
le fond si peu irréproch:d)le. Mais qu'on ne croie point
(pie parmi les théologiens, le l.oman de la Lose obtienne
partout, grâce à ses allégories , une indulgence évidem-
ujent excessive. Dans ce débat de chanoines sur la doc-
trine d'amour, le dernier prêtre qui élève la voix, la voix
• (') Ms. (Je la Bibl. de Bourgogne, 9561.
— 233 —
la plus austère et la plus puissante, est le chancelier de
l'université, Jean de Gerson. Il intervient pour déclarer
que s'il possédait le manuscrit unique du Roman de la P.ose,
et que celui-ci valût mille livres , il n'hésiterait pas à le
livrer aux flammes : Si essei mihl liber romancii de Posa
qui esset unicus et valeret mille pecuniarum libras^ combu-
reremeum.
A l'époque où maître Thomas Froissart résidait à Bruges
comme médecin du jeune comte de Nevers, Jean de Gerson
y devint l'anmônier de Philippe le Hardi (') elde plus, doyen
deSaint-Donat; mais il n'y résida pas longtemps ('). L'hôtel
du doyen de Saint-Donat était tombé en ruines pendant
la longue absence du dernier titulaire, Guillaume Ver-
nachten, qui avait suivi Louis de Maie en France; d'un
(•) Il recevait à ce titre deux cents francs de pension
(')Anno'l393 die 48' aprilis, quie erat vigiliaPasschœ, excep-
tas fuit in decanum, venerandus, discretus et reverendus vir,
magister Jean nés Gersonne, Parisius theologiaB professor.
Anne 1396, f2' octobris, receplusfuit in corporali posscssione
decanatus, dominus Joannes Gersonne. Beg. capit. de S. Donat
— Le lendemain, Gerson délégua ses pouvoirs au chanoine
Gilles Huusman, mais il était revenu à Bruges en 1399, car le
7 janvier de cette année, il sollicita du chapitre Tautorisalion de
s'absenter. Mais il ne le faisait qu'à regret : Considerelurquod
perfectus esse Brugis potestsolo eliam vitae exemplo, si verba
deessent: ubi (amen proficerebenetîcium perstringit prœlatura
tam solemnis. Oj)er. Gerson., IV, p. 727. — En 1394 et en 1400
Philippe le Hardi donna à Gerson deux robes de qualre-vingl
francs
20.
- 234 —
autre côté, Gersoii ne pouvait s'éloigner longtemps de la
chaire qu'il occupait à Tuniversité de Paris; mais les fa-
veurs de Philippe le Hardi n'enchaînèrent pis sa con-
scienee. Un jour viendra où Jean sans Peur ne se conten-
tera pas d'accuser devant le pape « maistre Jehan de
« Jarson de publier paroles sonnans en dénigration de sa
« bonne famé et renommée ('), » mais il le fera déposer
aussi dé sa dignité de doyen de Saint-Donat, et le privera
de tout ce qu'il possède à Bruges; une partie de ses biens
servira à rebâtir l'hôtel du doyen ; une autre partie à in-
demniser les chanoines d'un dîner que Gerson leur doit,
et qu'il ne leur a pas donné ( ') . Quel était le motif de cette
colère et de ces vengeances? Jean de Gerson avait osé
s'élever contre le meurtre du duc d'Orléans; et dans celte
noble lutte contre des rhéteurs trop complaisants, em-
pressés à glorifier le crime de Jean sans Peur, il devait
rencontrer, à côté de maître Jean Petit, le fils d'un vi-
gneron qui deviendra évoque de Beauvais, et qui mon-
trera vis-à-vis du parti bourguignon la même complai-
sance en conduisant Jeanne d'Arc au bûcher de Rouen.
Et à ce moment encore bien éloigné du temps dont
nous esquissons les souvenirs littéraires, quelles voix pro-
testeront contre le supplice de cette jeune fille, nourrie
(») Déclaration du 9 octobre UH (Archives de Lille).
(') Domini de capitule dictam pecuniam arreslaruntprocerto
prandio, in que dicebatur dominus Joannes Gerson, dum esset
decauus, esse obligatus. jRc(/. caini. de S. Donat.
— 235 —
dès sa jeunesse de toutes les inspirations du patriotisme,
et aussi peut-être de celles de l'histoire, car le domaine
de Vaucouleurs, où se passa son enfance, appartenait au
sire de Joinville? Quelles voix défendront ce cœur noble
et pur, dont la flau)me môme du bûcher se détourna comme
par respect, disent les auteurs contemporains? celle d'un
théologien, Jean de Gerson ('), celle d'une femme, Chris-
tine de Pisan ; le théologien , en justifiant au nom de la
religion un sublime dévouement ; la femme, en célébrant
comme l'honneur de son sexe la libératrice de la France.
Christine de Pisan avait un fils que le comte de Salis-
bury vit à Paris aux fêtes de Noël 1398 et qui le suivit
trois mois après en Angleterre. Le comte de Salisbury,
héritier d'un nom illustré autant pir les lettres que p;ir
les armes, aimait les poètes et composait lui-môuïe des
vers. Près de lui se trouvait, à la même époque, un clerc
qui écrivit depuis, pour satisfaire h son dernier vœu, un
poëme très-intéressant sur la déposition de Richard II ('). '
Ce clerc, dont nous ignorons le nom, nous apprend qu'il
avait vu los bords d^i la Meuse. Ne connaissait-il pas
(') L'apologie de la Pucelle, par Gerson, porte une date qui a
aussi son éloquenre : « Lngduni, H29, die H» mnii in vigilia
« Pentecostes, post signum habifum Aurelianis in expulsione
« obsidionis anglicana*, actum est a domino cancellario. »
(') Son récit est fort curieux, quand il rapporte que le comte
de Salisbury l'amena avec lui, aûn de l'égayer dans son inutile
et périlleux effort pour sauver la couronne de Rich ird II :
Le roule, qui grand désir avoit
Do se partir pour dcffcndrc le droit
— 236 —
Froissait? Quand, dénonçant à la postérité la trahison
dont le petit-llls d'Edouard III fut la victime, il ajoute :
Hélas ! quels gens! Qu'estoyent-ils pensans?
Il m'est advis...
Qu*à tous jours mais
Ou les devroit tenir pour mauvais,
Et que chroniques nouveaux en fussent fais
Afin quon vistplus longuement leurs fais,
on croit trouver dans ces vers une allusion à ces pages
inachevées où notre chroniqueur, troublé par la dou-
leur que lui cause la révolution d'Angleterre, 's'excuse de
ne pouvoir la raconter, et laisse ce soin à ceux qui vien
dront après lui.
Lorsque Ffoissart se rendit, en 1393, à Abbeville, il y
trouva plusieurs clercs charges « d'entendre et d'exposer
« les lettres en latin. » L'un de ces clercs était le célèbre
historien qu'on appelle communément le religieux de
Saint-Denis, parce que jusqu'ici son nom a échappé à
Du roy Richart, assez prié m^uvoit
D'oultre passer
Avecques lui, pour rire et pour chanter,
El je m\ volz de bon cucr accorder.
Rien ne manque d'ailleurs à l'éloge qu'il fait du comte de
Salisbury ; Froissant n'eût pas mieux dit :
Moull largement donnoil et de preulx dons,
Hardi estoil et fier comme lions.
Et si faisoit balades et chansons,
Rondeaux et lais
Très bien et bel ; si n'estoit-il qu'homs lais
— 2:j7 —
toutes les recherches. Froissiirt l'avait déjà rencontré au
camp de l'Echise. L'un et l'autre se trouvèrent en relation
avec le duc de Berry.
Le religieux de S.iint-Donis écrit en latin et avec la
gravité qui convient à la langue ecclésiastique. !1 peint
avec éloquence les divisions et les malheurs de la France.
Comme Froissart, il suit les événenjents de fort près;
comme lui aussi, il regrette la chevalerie, mais il déplore
plus vivement les calamités qui pèsent sur le pauvre
peuple , le sac des villes , l'incendie des monastères.
N'avait-il pas vu le sire de Helly, ce même chevalier qui,
avec Jacques du Fay, sauva à Nicopoli les prisonniers
chrétiens, se signaler à la tète des pillards bourguignons
par une croisade contre l'abbaye de Suint-Denis?
Il ne serait peut-être pas bien difficile de retrouver le nom
du religieux de Sain t-Denis. Deux textes que nous avons
sous les yeux pourraient mettre sur la voie. Un discoui's
sur les prétentions des rois d'Angleterre, rédigé sous le
règne deRichardll('), porte en marge ces mots ajoutés par
l'auteur lui-même : « Combien que j'ay oy dire au chantre
« et chroniqueur de Saint-Donis, personne de grant reli-
« gioii et révérence, que la coutume qu'il appelle loi
« salica fu faite devant qu'il eust roy chreslien en
« France.» D'autre part, nous rencontrons dans la Chro-
nique de l'abbaye des Dunes, par Adrien de But, ce passag(î
(•) On y parle du roi Edouard, « dernièrement trépassé. » Ma-
nuscrit de la Bibliothèque de Bourgogne, 10306.
— 238 —
où il parle de Brandon, autre historien de ce monastère :
Brando ccnnmunicari meruit cum nofario reyis Francorurriy
monacho in Sancto-Dtf(misio, a quo de retroactis non solum
yestis, sed quœ suis in diehus eveneranty coegit, usque ad diem
extremum vitœ, videlicet 1428. Il suffirait donc de re-
chercher quel clerc fut en môme temps chantre à Saint-
Denis et notaire de Charles VI. Certains détails biogra-
phiques viendraient confirmer ces rapprochements. Nous
avons été tenté de nous y arrêter; ainsi, en voyant le
témoignage du religieux de Saint-Denis invoqué simul-
tanément dans un manuscrit de Philippe le Hardi et dans
la Chronique des /Jwwe^, découvrant aussi dans son ouvrage
une faible allusion à des bienfaits qu'il aurait reçus du
duc de Bourgogne, remarquant enfin que personne ne
sait mieux que lui ce qui se passe en Flandre, noiîs étions
disposé à nous demander s'il ne faut pas retrouver en lui
Georges de Mare ou de Meire , clerc et notaire de
Charles VI, qui reçut une pension du duc.de Bourgogne
et qui était sans doute le parent d'un jeune page flamand
du même nom , que le rehgieux de Saint-Denis nous
montre dans son beau récit couvrant de son corps le duc
d'Orléans et se faisant tuer plutôt que de l'abandonner . Nous
aurions encore à discuter d'autres hypothèses, mais elles
deviennent inutiles, quand il est h peu près hors de doute
que les archives et les bibliothèques de Paris renferment la
solution définitive de cette question (').^
(•) Déjà, avec une obligeance dont nous sommes fort recon-
DaissaDt,M. le comte de Laborde, directeur général des archives
— 239 —
A celte époque où les mots science et clerjie sont encore
synonymes, il y a bien d'autres clercs qui sont chro-
niqueurs et que Froissart put connaître. Ainsi, rien ne
s'oppose à ce qu'il ait visité, lors de son premier voyage
à Paris, le couvent des Carmes de la place Maubert, où
résidait le continuateur de Guillaume de Nangis, Jean de
Venette, qui, de même que Pétrarque et Eustache Des-
champs, loue le talent poétique de Philippe de Vitry.
Nous irons plus loin, car nous croyons que Jean de Ve-
nette a connu le premier livre des chroniques de Frois-
sart, et que Froissart, à son tour, a eu sous les yeux le
travail de Jean de Venette.
LorsquQ Jean de Venette dit en parlant des guerres de
Bretagne : Ab aliis conscribenda reUnquo qui de his plenius
sciunt veritatem, il désigne clairement le chapitre où
Froissart annonce qu'il « contera aucune partie des
« guerres de Bretagne ainsi qu'il s'en est enquis au pays,
« où il a conversé pour mieux en savoir la vérité (') ; »
de l'empire, a fait commencer des recherches qui, jusqu'à ce
moment, n ont pas produit de résultats. Nous devons les mêmes
remerciements à MM. Duffus Hardy et Bakhuizen van den
Brink, qui ont fait examiner, à notre prière, les comptes de la
maison d'Edouard lii et de la reine Philippe, à Londres, et ceux
du sire de Châlillon, provenant de Schoonhove, aujourd'hui
conservés à La Haye.
(•) M. Géraud a déjà remarqué dans son édition de la conti-
nuation de Guillaume de Nanyis qu'en certains endroits du récit
de la guerre de Bretagne, le texte de Jean de Venette ra[)pelle
celui de Froissart. Il, p. 350.
ê
— 240 —
mais, quand Froissart termine son récit des prophéties de
frère Jean de la Roclie-Taillade par ces mots : « Toutes-
« voies a-t-on vu avenir, ce disent les aucuns, qui ont
« mieux pris garde à ses paroles que je n ai , moult des
« choses que il mit avant , » on reconnaît aussitôt une
allusion à ce passage de la continuation de Guillaume de
Nangis, où l'auteur, avant de rapporter les discours du
moine prisonnier à Avignon, observe qu'il a vu s'accom-
plir beaucoup de choses qu'il avait prédites : Vidi mulla
eveni're postea de his quœ pramosticaf.
Mais, sans aller si loin, le Hainaut a aussi ses religieux,
qui, selon le précepte des livi*es saints, ont soin de
recueillir l'histoire des hommes dont leurs contempo-
rains attestent la gloire, hommes majnœ virtutis in gène-
rafionihus suis (jloriam adepti. Tandis que Froissart, fêté
à toutes les cours, chevauchait de pays en pays avec ses
valets et ses chiens en laisse, un pauvre frère mineur, qui
se nommait lui-même minor minorum. errait à pied, par
le soleil comme par la neige, de monastère en monastère,
pour consulter les vieux titres , les vieux documents.
«Jacques, raconte-t-il lui-même, s'efforce autant qu'il
« est en lui de servir le pays de Hainaut, auquel il dévoue
« ses études et sa vie. Il a entrepris son travail avec d'au-
« tant plus de zèle que les anciens princes de ce pays ont
« fondé le monastère qu'il habite, et qu'ils l'ontrendu plus
« fameux en ordonnant que leurs corps y reposassent et
« en y faisant élever leurs tombeaux. N'était-il pas hon-
< teux que tant d'actions mémorables restassent cachées
— 241 —
« sous le boisseau ? C'est pourquoi Jacques , fidèle à
« l'exemple de ses ayeux et ne pouvant pas servir aulre-
« ment ses princes parce qu'il était pauvre et mendiant.
« est allé, comme la Moabite, dans le champ de Booz,
« et là, à la suite des moissonneurs, il a recueilli, non
« sans peine , quelques épis dont il a formé une
« gerbe. »
Ce cordelier se nommait Jacques de Guise. Issu de
l'une des plus illustres maisons du Hainaut, il s'était fait,
par humilité, pauvre et mendiant, et il croyait que sous sa
robe de bure il pouvait, en saisissant la plume de chro-
niqueur à défaut de Tépéé de chevalier, servir en même
temps sa patrie : Adhœreat lingua mea faucihus meis si non
meminero tui. Froifsart vivait encore quand, après vingt-
cinq ans de pénibles recherches, Jacques de Guise
mourut, le 6 février \ 399, daps le couvent des Cordeliers.
à Valenciennes, et peut-être lui envia-t-il le bonheur de
quitter la vie au pied de ces tombeaux, qui, en lui rap-
pelant Véclat de la gloire, l'instruisaient aussi à s'en dé-
tacher pour porter plus haut ses regards et ses pensées.
21
é
CHAPITRE Xll.
PROISSART CHEZ ROBERT DE NAMliR.
1. Robert de Namur. — Son courage el sa science. — Périls
qu'il courul à Londres. — Sa mort.
Lorsque Gui de Blois se retira à Avesnes, Froissart,
qui ne pouvait plus compter sur sa généreuse hospitalité,
chercha autour de lui un autre protecteur, et, sans sortir
de Tillustre maison qui l'avait accueilli pendant vingt ans,
il s'attacha à Robert de Namur (•). Il le connaissait depuis
(•) Froissart place le patronage de Gui de Blois avant celui de
Robert de Naraur, quand il dit du premier « qu'il lui fist mettre
« sus et édifier son histoire, « et du second a qu'il le pria ei re-
^' quis de la poiu-suir. >^ Il y a d'ailleurs dans le prologue quel-
ques lignes qui indiquent assez qu'il appartient à l'époque du
grand travail de révision qui eut lieu vers 1390. Ce sont celles
où il forme le vœu de pouvoir continuer le livre qu'il a com-
mencé. Il faut aussi remarquer que le patronage de Robert de
Namur est postérieur au Buisson de Jouèce^ composé en 4373,
— 243 —
longtemps, et nous avons éniiniéré ailleurs les titres que
possédait Rol)ert de Naniur comme chevalier aux sympa-
thies de Froissart : c'est ici le lieu d'ajouter qu'il pouvait
en exister d'autres non moins étroites, non moins vives.
Robert de Namur avait autrefois voulu se faire clerc, et il
était ausssi savant que brave.
Froissart, qui plaçait encore le nom de Gui de Blois au
commencement de son quatrième livre , inscrit celui de
Robert de Namur dans un prologue qui forme en quel-
que sorte une introduction générale à toutes ses chroni-
ques. Il fit plus, car il compléta la seule lacune qui exis-
tât encore dans son travail par quelques chapitres qui
comprenaient les années 1 350 à 1 356 (').
Froissart se souvenait que c'était à son nouveau
seigneur et maître qu'il devait l'admirable épisode du
puisqu'il ne l'y nomme point parmi ses protecteurs.— Un frère de
ce prince, Louis de Namur, avait protégé le chroniqueur, Jean
de VVarnant, à qui il donna, en 1381, deux chapellenics, l'une à
Sainl-Aubin de Namur, l'autre au ( hâteau de Peteghem. Celle
de Peteghem, fondée en 1309, par Clément V, valait vingt-cinq
livres de rente.
(») Celte narration forme les vingt-deux premiers chapitres
du livre II, im|)rimés par M Buchon, d'après une copie moderne
du manuscrit Soubisequi est perdu. On la retrouve donnée comme
supplément à la fin du premier volume du Froissart du British
muséum, Arundel, 67. Elle est postérieure à 1388, époque de sou
voyage en Béarn, puisqu'il y raconte les démêlés du sire d'Al-
bret avec les habilanls de Cabestain (Capestang), d'après ce
que ceux-ci lui dirent. Je la crois écrite vers 4391.
— 244 —
siège de Calais, et nous retrouverons les mêmes inspira-
tions dans le tableau d^un combat naval contre les Espa-
gnols, où Robert de Namur commandait « une nef nommée
« la S ille du Roi » avec laquelle il lutta contre un grand
vaisseau espagnol qui croyait déjà Tavoir conquis et qui
remmenait à sa suite. En vain Robert de Namur criait-il
à ses compagnons d'armes : « Rescouez la Salle du Roi ! »
la nuit et le vent étouflfèrent sa voix , et il n'eut d'autre
ressource que de s'élancer l'épée nue au milieu de ses en-
nemis et d'en faire ses prisonniers.
Bien différents étaient les récits que Robert de Namur
avait rapportés d'un voyage en Angleterre, sous le règne
du faible successeur d'Edouard III, qui confirmait trop ce
que Froissarl avait écrit ailleurs qu'en Angleterre « à un
« vaillant roi succède toujours un moins suffisant de sens
« et de prouesse. » Ses prodigalités dépassaient toutes les
bornes ; la confiance qu'il accordait tour à tour à l'un ou à
l'autre de ses courtisans n'était pas moins excessive. « Notre
« roi se gouverne follement et croit mauvais conseil » mur
murait-on en Angleterre, et la plus grande injure qu'on
lui pût faire [on j3st étonné de voir Froissart la reproduire) ,
c'était de dire, qu'à coup sur, « à voir ses mœurs et con-
« ditions, » il n'était pas le fils d'un prince, mais d'un cha-
noine. Le duc de Lancastre osa le répéter en présence do
Richard, mais seulement quand il l'eut déposé : il voulait
jeter un peu de boue sur un front où il craignait qu'on
n'aperçut encore la trace auguste d'une couroiuie.
Robert de Namur se trouvait au, château de Windsor
t. ■:
— 245 —
quand on y apprit le commencement de l'insurrection de
Jack Straw et de Wat Tyler. Il accompagna le roi à la
Tour de Londres avec le sire deGommignies, le jeune sire
deSanzelle et d'autres chevaliers du Hainaut, et fut comme
eux le témoin des désordres et des violences d'une plèbe
furieuse, campée sur les bruyères de Blackheath. Selon
un manuscrit de Froissirt, conservé en Angleterre et cité
par Johnes, Robert de Namur vit avec douleur qu'on ne
tira pas une punition plus sévère des rebelles qui avaient
pendant trois jours rempli la capitale de terreur. — N'a-
vez-vous pas eu peur, demandait-il à Henri de Sanzelle?
et comme celui-ci avouait qu'il avait été fort effrayé, Ro-
bert de Namur ajouta : Si le roi n'avait pas été avec nous,
nous eussions été en grand danger.
Six mois après tout était oublié, et Robert de Namur
qui était allé jusqu'en Allemagne, au devant d'Anne de
Bohême, conduisait la jeune reine à Westminster, où il
y eut « au jour des épousailles , moult grandes festes. »
Deux ans plus tard , on retrouve Robert de Namur dans
l'église de Saint-Pierre de Lille, où les plus illustres che-
valiers de Flandre et de Hainaut, en rendant un dernier
hommage à la maison désormais éteinte des comtes do
Flandre, saluaient la grandeur naissante de la maison des
ducs de Bourgogne.
Malheureusement, la vie de Robert de Namur se pro-
longea peu. La peste qui ravageait toute l'Allemagne s'é-
tait avancée du Rhin jusqu'à la Meuse. Le comte Guil-
laume de Namur y succomba le I" octobre 1391 ; quel-
21.
— 246 —
ques mois après , le 1 8 août \ 392 , son frère Robert le
suivit dans la (ODibe.
De même que Gui de Blois, Robert de Namur se trou-
vait chargé de lourds emprunts faits aux marchands lom-
bards. Nous avons vu son testament, passé à Namur dans
la maison de Mariou Bonne- Chose, le 12 février 1367. et
son codicille du 10 novembre 1386. Ces dates peuvent
expliquer pourquoi nous y avons inutilement cherché le
nom de notre chroniqueur.
II. Froissarl à Paris. — Meurtre d'Olîvior de Ch'sson. — Jean
le Mercier et le sire de fAi\ière. — La duchesse do Bour-
gogne et la duchesse de Bcrry.
Froissart était absent à Tépoque de la mort de Robert
de Namur; il avait suivi son neveu, le comte Guillaume 11,
à Paris où il était allé, paraît-il, pour relever quelques fiefs.
11 s'y trouvait le jour de la Fête-Dieu 1392, lorsque le roi
Charles VI tint cour ouverte à l'hôtel Saint-Paul, et il v
obtint, « par le record des dames, » le prix du mieux
joutant. Après les joutes vint le souper ; après lesouper on
dansa et carola jusqu'à une heure après minuit. Enfin les
chevaliers s'éloignèrent : les gens du sire de Craon atten-
daient au carrefour Sainte-Catherine le sire de Clisson
pour l'assassiner. « Pour ces jours, j'estois à Paris, dit
« Froissart, si en dus par raison estre bien informé selon
« IVnqueste que je fis. Je fus adonc informé, ajoutc-t-il,
— 247 —
« que de ceste aventure il n'eut rien esté, si le duc de
« Berry voulsist et que trop clairement l'eust brisée ('). »
Eu elFet, dès que les ducs de Berry et de Bourgogne,
« qui ne disoient pas tout ce qu'ils pensoient, » eurent ra-
mené le roi de cette forêt du Mans où pendant une demi-
heure on Tavait abandonné aux clameurs sinistres et me-
naçantes d'un spectre qui joua trop bien son rôle, dès que
ces princes virent remis en leurs mains tous les pouvoirs
du gouvernement, ils poursuivirent Clisson à peine guéri
de ses blessures, et si le connétable n'eût fui de Paris à
Montlhéry, de Montlhéry à Châtel-Josselin, Dieu sait le
sort qui lui eût été réservé.
Le connétable de Clisson était le fils de ce sire de Clisson
qu'avait fait décapiter Philippe de Valois. Son beau-frère,
Gui de Laval, avait épousé la veuve de Bertrand du Gues-
(') Chron. IV, 28. Les ennemis du sire de Clisson laccus.Éient
d'avoir dit à un chambellan du duc de Berry : « Que vous sem-
w ble-il de nostre roy ? Je tout seul l'ay fait roy et seigneur de
« son royaume et mis hors du gouvernement et des mains de ses
« oncles, et vous jure que quand il ot son gouvernement du
« nouvel, il n'avoit de toutes les monnoyes du monde que deux
« francs et maintenant il est riche. » Longtemps avant, il ne
cessait, ajoutaient-ils, de répéter » Sire, vous n avez mais à
« languir que vi ans, et l'autre fois que v ans, et ainsi chaque
o année si comme le temps approchait. » Leglay, Anal, hist,
p. 158. L'ordonnance qui fixait la majorité des rois à l'âge de qua-
torze ans n'avait pas encore été publiée. Juv.desUrsins, I3î»'i.
~ La rédaction du livre III de Froissa rt est antérieure à celle
époque. Voyez le chapitre 130.
clin. Bertrand du Giiesclin avait lui-même une sœur qui
épousa un sire de Mauny. Que de liens entre toutes ces
familles qu'unissait d'ailleurs le même amour de la gloire!
Malgré toutes les persécutions de ses ennemis, Glisson
conserva tant qu'il vécut l'épéede connétable, et quand il se
sentit près de mourir , il appela le petit-fils de Beauma-
noir pour le charger de la porter au roi : il ne pouvait la
remettre en des mains plus fidèles.
Les mêmes vengeances devaient atteindre les conseillers
de Charles V, Jean le Mercier et le sire de Rivière.
Jean le Mercier ne parvint pas à fuir. Il ne cessait de
pleurer dans sa prison du château Saint-Antoine, si bien
qu'il en devint presque aveugle, « et esloit grand pitié à le
« voir et ouïr se lamenter. »
Le sire de Rivière eût pu fuir et ne le voulut
point : « Je suis en la volonté de Dieu, avait-il répondu
« à ceux qui le lui conseillaient, je me sens pur et
« net ; Dieu m'a donné ce que j'ai et il me le peut
« oster quant il lui plaist : la volonté de Dieu soit faite !
« J'ai servi le roi Charles, de bonne mémoire, et le roi
' « Charles, son fils, bien et loyaument... Si on trouve en
« mes faits chose où rien ait à dire, je sois puni et corrigé. »
Le sire de Rivière pouvait se rendre ce témoignage.
« Il ne vouloit, dit Froissart, que tout bien et loyauté...
« Il a voit toujours esté doux, courtois, déboiniaire et pa-
< tient aux povres gens... Moult de gens parmi le royaume
« en avoienl pitié. » Une femme, qui ne lui pardonnait
pas d'avoir fait la guerre au duc de Bretagne, réclamait
— 249 —
sa tète ; c éliiit la duchesse de Bourgogne « crueuse et
« haute dame. » Une autre femme le sauva, ce fut la jeune
duchesse de Berry , Jeanne de Boulogne. Peut-être nous
trompons-nous, mais en relisant les pages si touchantes
qui retracent ses instances et ses prières , nous ne pou-
vons nous empêcher de croire que Froissart implora pour
son bon ami le sire de Rivière, celte jeune et belle prin-
cesse qu'il avait vue dans le comté de Foix et qu il avait
accompagnée lors de son mariage depuis Morlaas jusqu'à
Riom.
Froissart ne quitta Paris que vers la fin de l'au-
tomne \ 392. Nous le savons par une ballade où Ëustache
Deschamps s'adresse en ces termes à son ccompains. »
Et dont vieus-tu ? di moy de tes nouvelles ?
Qu'as-tu tiint fait à la court, îi Paris?
— Que j'y ay fait? j'y ai véu maintes querelles,
De plusieurs gens, qui ne sont pas amis.
L un à 1 autre font tant de chières belles,
Mais pjf derrier sont mortels ennemis.
A celle court l'un prant sur les gabelles,
Et laulre tent ses compains soit desmis
De sen est.it sans ce qu'il soit oïs;
L'jiulre requiert la contiscation
D'un innocent, sans condempnation.
250 —
lil. Froissarl à Ahhevillo. — EsbaKcmens. — Le cardinal
de Luna. — Le duc d'Orléans.
Dès que le printemps fut revenu. Froissant se rendit à
Ahbeville , oii le roi de France et le duc d'Orléans , son
frère, suivaient de plus près les négociations entamées à
Lelinghen : « Pour savoir la vérité de leurs traités, ce que
« savoir on en pou voit, je fus, dit-il, en la bonne ville
< d'Abbeville, comme cil qui grand connoissance avoit
« entre les seigneurs. » Bien que l'objet de ces traités fût
très-grave, puisqu'il s'agissait de la cession du Périgord,
de l'Agenois et du Limousin, une courtoisie gracieuse et
élégante tempérait toutes les discussions, et les princes
français « prioient amoureusement leurs cousins d'Angle-
« terre. » Le roi de France, de son côté, « s'esbatoit, car
« en Abbeville et environ Abbeville a tant d'esbattemens
« et de plaisances qu'en ville qui soit en France. Et y a
« dedans la ville d'Abbeville un jardin très-bel, enclos de
« la rivière de Somme, et là se tenoit le roi de France
« moult volontiers, et le plus des jours y soupoit, etdisoit
« à son frère d'Orléans que le séjour d'Abbeville lui fai-
(t soit grand bien. »
Assez près de là , dans un couvent de Cordeliers l)Ati
aux bords de la Somme, s'était retiré un légat de Clé-
ment Vil, que les ambassadeurs anglais n'avaient point
— 251 —
voulu écouter. C'était le cardinal de Luna , qui monta
1 année suivante sur le siège d'Avignon et dont le ponti-
fical devait prolonger le schisme pendant vingt-trois ans
de luttes, jus(]u'au concile de Constance.
Cependant, le but que Froissarl s'était proposé n'avait
pas été complètement atteint. Les princes s'étaient en-
gagés à tenir le traité secret, et il avoue que bien qu'il
s'elForçAt « d'ouïr et de savoir nouvelles, il ne put pour
1 lors savoir la vérité comme la paix estoit emprise. »
Nous connaissons d'ailleurs un document qui constate
sa présence à Abbeville à cette époque ; c'est une quit-
tance du 7 juin 1 393, ainsi conçue : t A tous ceux qui ces
« présentes lettres verront ou orront, Maihicu, gardô lieu-
« tenant du bailli d'Abbeville, salut. Savoir faisons que
« par devant nous est aujourd'hui venus, en sa personne,
« sire Jehan Froissarl, prestre et canonie de Chimay, si
« comme il dist, et a recognut avoir eu et receu de monsei-
« gneyr le duc d'Orléans, la somme de vint frans d'or pour
« cause d'un livre, appelé le /)./ royal, que mondit sci-
* gneur a acalé et eu dudit prestre ('). »
Froissarl ne songoa-l-il pas à s'a Hacher au duc d Or-
léans, à qui était passé le comté deBlois, et qui brillait, dit
Christine de Pisan, « par sa belle piuleuie aornée nalu-
(•) Les ducs de Bourgogne, par M. le comte de Laborde, III,
p. 69. Je trouve le volume acheté à Froissarl décrit dans
l'inventaire du siredeRochechouart (1427) : item, le DU royal,
en francois, rime, en lettre de forme, couvert de velouis noir et
est ledit livre tout neuf.
— 252 —
€ rellemeiil de rhétorique (') ? » Quelle fut la raison qui Ten
détourna? On voit aisément qu'il condamnait les mœurs
frivoles et légères d'un prince que les comptes mêmes de
sa maison nous montrent tout occupé à parfaire la devise
de ses six couleurs sur les houppelandes noires et jaunes
de ses fous, messires Ogier, Coquinet, Ilanotin et Gillot,
et égarant, dans des plaisirs indignes de lui, les heureu-
ses qualités de son esprit. Nous regrettons, toutefois, de ne
pas trouver Froissart, chroniqueur et poêle, près du ber-
ceau du jeune fils du duc d'Orléanè, nommé Ciharles, qui
sera aussi un grand poète.
(') Faits et Mceurs de Charles V, II, 45. Christine de Pisan
ajoute dans le Débat des deux Amans :
Celui est bon, sage en fais et en dis,
Juste, loyal et aux bons de jadis
Veult ressembler, car maintenir loudis
Lui plaît justice.
... Je ne cuide que nul autre le vaille.
"Q»^*
(UIAPITHR Xin.
DERNIER VOYAGE EN ANGLETERRE.
F. — Lcllrcs du recoinmandalion — Douvres. — Canlorhérv.
C
— Lecds. — Ellham. - W>clef.— Les privilèges d'Aqui-
laine el le duc de Glocesler. — Froissarl offre un livre au
roi.
Les trêves conclues entre la France et l'Angleterre de-
vaient se prolonger encore pendant plusieurs années, et
Froissart résolut d'en profiter pour revoir le pays où il
avait reçu une si généreuse hospitalité.
Une autre reine semblait lui promettre un accueil non
moins gracieux que celui qu'il avait trouvé autrefois près
de madame Philippe de Hainaut : c'était Anne de Bohême,
que les Anglais nommaient encore longtemps après la
bonne reine Anne. Le duc Wenceslas, dont elle était la
nièce, et Robert de Namur, qui était allé la chercher en
Allemagne, avaient pu l'un et l'autre lui présenter Frois-
i. 22
— 254 —
sari ; peul-êlre ravait-elle invité , lors de son passage à
Bruxelles, à venir la voir à Londres, de môme qu'elle ap-
pelait Chaucer àEllham ou à Sheen pour y lire ses vers (') .
Froissa rt rapporte que tous les préparatifs de son
voyage étaient terminés, quand des messagers abordèrent
en Flandre et y achetèrent toute la cire qu'ils y purent
trouver, en racontant que le roi voulait honorer la mé-
moire de la jeune reine qu'il venait de perdre, par des
funérailles d'une magnificence inouïe ; « de laquelle
« mort, ajoute Froissart, furent tous ceux qui l'aimoient
« tous troublés et courroucés. »
Un an se passa, et Froissart, regrettant de plus en plus
de n'avoir pas exécuté son projet, s'adressa à ses sei-
gneurs et amis, afin qu'à défaut de la reine dont il espé-
rait la protection et l'appui, il pût se présenter, avec leurs
lettres, à la cour de Richard II qu'il ne connaissait point.
«J'eus très-grand aflbction et imagination, dit-il,
« d'aller voir le royaume d'Engleterre , et plusieurs rai-
« sons m'csmou voient à faire ce voyage. La première
« cstoit pour ce que de ma jeunesse j'avois esté en la cour
« et hostel du noble roi Edouard et de la noble royne
« Philippe , si désirois à voir le pays. Et me sembloit en
« mon imagination que, si vu avois le pays, j'en vivrois
« plus longuement ; et , si je n'y trouvois les soigneurs
(•) When this boke is made, yeve it the queno
On my behalfe, at Eltham or at Shene.
Chaucer, légende ofgood women.
— 255 —
t lesquels à mon département j a vois laissés, je y verrois
c leurs hoirs el cela me feroit grand bien. Aussi pour
« justifier les histoires et matières dont j'avois escrit
t deux. Et en parlai à mes chers seigneurs qui pour le
t temps régnoient , monseigneur le duc Aubert de Ba-
t vière et à monseigneur Guillaume, son fils, pour ces
« jours comte d'Ostrevant, et à ma très-chère et honorée
€ dame Jeanne, duchesse de Brabant et de Luxembourg,
« et à mon très-cher et grand seigneur Ënguerrand, sire
t de Coucy, et aussi à ce gentil seigneur le chevalier de
c Gommignies, lequel, de sa jeunesse et de la mienne,
« nous étions vus en Engleterre, en Fhostel du roy et de
« la roy ne. » Tous ces seigneurs remirent à Froissart des
lettres pour le roi d'Angleterre et ses oncles; le sire de
Coucy, comme français, se contenta de lui en faire par-
venir une pour sa fille, la duchesse d'Irlande.
Froissart de son côté se prépare à ce voyage, t J'avois
« de pourvéance, dit-il, fait escripre,grosseret enluminer
f tous les traités amoureux et de moralité que au terme
« de trente-quatre ans je avois, par la grAcedeDieu et
« d'amour, faits et compilés. » Ces traités ayant été en-
fermés avec soin dnns un de ces coQVets qu'il portait avec
lui en Ecosse et on Italie, il achète des chevaux et s'em-
barque ci (aillais ('). Celle fois, il a choisi sans doute pour
son pass:ige un iU^ ces vaisseaux nommés Uns, « qui vont
(•) « Moult de fois en mon temps, je fus en la ville de Calais. »
Chron. IV, 15.
— 256 —
« par nier de tous vents et suis périls. » Aucune tempête
ne soulève les Ilots, et un beau soleil éclaire les roches
blanchies d'écume, sur lesquelles plane aujourd'hui le
grand nom de Shakspeare, quand il aborde à Douvres ('),
le lundi 12 juillet 1395; mais, premier désappointement,
dès qu'il touche le rivage de l'Angleterre , il n'y trouve
personne qu'il ait vu au temps où il y fut jadis ; « tous
«les hôtels sont r.inouvelés de nouvel peuple; » les
hommes qui les habitent étaient des enfants à son der-
nier voyage ; il ne les a pas connus , et ils ne le con-
naissent pas davantage.
Le surlendemain, à neuf heures, il assiste à la grand'
messe dans l'église de Ganlorbéry , dépose son offrande
aux reliques de saint Tjiomas et n'oublie pas d'aller prier
au pied de la tombe du Prince Noir. Le roi d'Angleterre
arrive lui- môme le 1 5 juillet à Gantorbéry , à très-grand
arroi et bien accompagné de seigneurs, de dames et de
damoiselles. Froissart nous dit fort naïvement (|ue, pour
mieux les reconnaître, il se mit entre eux et entre elles,
mais il en était à Gantorbéry comme à Douvres. Tout lui
sembla nouvel, il n'y « connoissoit âme, car le temps estoit
« bien changé en Angleterre depuis le terme de vingt-
ce huit ans. » Aussi au premier moment fut-il comme tout
ébahi. Son vieil ami, Richard Stury, était lui-même
(») « Si séjournai là deux jours et une nuit. « (Manuscrit (Je
Mons.) Il était arr:vé à Douvres le lundi mntin, et partit le mardi
soir pour se trouver le mercredi à la grand'messe à Gantorbéry.
M. Buchon place par erreur ce voyage en 1394.
— 257 —
absent. Heureusement le grand sénéchal d'Angleterre,
Thomas de Percy, à qui il s'adressa, se montra « doux,
« raisonnable et gracieux. » Thomas de Percy, frère du
comte de Northumberland , appartenait à cette illustre
maison qui , trente-deux ans auparavant , avait offert
l'hospitalité à Froissart au château d'Alnwick. Il était
c gentil, loyal, imaginatif et sage. » A lui, mieux qu'à
personne , revient l'honneur de patroner le chroniqueur
qu'il a vu dans son enfance aborder ses enquêtes. Il s'offre
avec empressement pour présenter Froissart « corps et
« lettres » ( c'est son expression ) à son maître le roi
Richard.
Tout est pour le mieux , quand surgit un nouvel ob-
stacle : le roi vient de se retirer poyr sommeiller un peu ; il
se réveille, mais il veut monter aussitôt à cheval pour re-
tourner à Ospringhe, et il ne reste à Froissart d'autre parti
que de le suivre, môle aux courtisans et aux officiers de
la couronne. Tous, snns doute, étaient assez fatigués du
voyage et n'étaient guère disposés à conter, mais, par une
de ces bonnes fortunes qui arrivent toujours à ceux qui
les méritent, un chevalier de la chambre du roi, qui
était resté h Ospringhe <^ cause d'un léger mal de
tête, « s'accointa » de Froissart et Froissart de lui. Il
interrogea beaucoup; Froissart a. recorda assez, » et,
le lendemain , l'entretien se poursuivit en chevauchant
vers Leeds, « bel chastcl et délectable en la comté de
« Kent. »
Guillaume de Lisle (tel était le nom de notre cheva-
22.
— 258 —
lier (•) apprit à Froissarl beaucoup de choses qu'il igno-
rait, mais la conversation fut interrompue avant d'arriver
à Leeds. Là, Froissart trouva le duc d'York, qui lui fil
bon accueil et l'assura qu'il se souvenait de l'avoir vu
autrefois près de sa mère. Ce fut le duc d'York qui
présenta notre chroniqueur au roi, qui le reçut joyeuse-
ment et doucement, disant que puisqu'il avait été de
l'hôtel du roi son aïeul et de la reine son aïeule, il devait
se considérer comme étant toujours de l'hôtel du roi
d'Angleterre.
Cependant Thomas de Percy avait prévenu Froissart
queie moment n'était pas venu d'offrir son livre. Le roi
était trop occupé de grandes besognes. La première,
, c'était son mariage avec une princesse de France ; la se-
conde, la réponse à donner aux députés de l'Aquitaine,
qui se plaignaient de la violation de leurs privilèges. La
troisième , Froissart ne l'indique pas , bien qu'il n'ait pu
l'ignorer; ce fut au château de Leeds, le 18 juillet, que
Richard II déféra à l'université d'Oxford l'examen du
Trialogus de Wyclef.
Trois jours après, Froissart chevauche de nouveau à la
suite du roi entre Leeds et Rochesler, entre Rochester et
Dartford. Guillaume de Lisle est toujours avec lui, mais
(') Il est cité dcins les actes de Rym r comme ayant accom-
pagné, eu 1386, le duc de Lanciistre en Espngne. Froissart
nomme ailleurs Jean de Lisle « appert chevalier durement. »^
Chron, I, 2, 55.
— 259 —
il a un autre interlocuteur, Jean de Grailly , fils du
célèbre captai de Buch , qui lui rapporte les événements
de Gascogne. Le 20 juillet, on arrive au château d'El-
tham, où jadis Froissart servait la reine Philippe de
dittiés amoureux. C'étaient les mômes fêtes, les mêmes
plaisirs qu'alors, mais il était permis de se demander
quelle en serait la durée, quel en serait le terme, surtout
(piand , du haut des terrasses d'Eltham tout ombragées
de pampres (*), on découvrait au loin la bruyère de
Blackheath et les crénoiux de la tour de Londres.
En effet , autour du roi , il n'y avait que jalousies ,
(') w Richard Stury me le dit et conta mot à mot en gambiant
u les galeries à roslel de Elthem, où il faisoit moult bel et moult
« plaisant et ombru, car les alées pour lors estoient toutes cou-
« vertes de vignes. » (Manuscrit de Mons.) — Un mot sur ce ma-
nuscrit, dont la reliure fleurdelyséo porte encore la trace des
fermoirs et des cinq doux qui l'ornaient autrefois. C'est incon-
testablement celui que le chanoine de Villers légua à la cathé-
drale de Tournay et qui se trouve mentionné par Sanderus
(Bibl. ms., II, p. 223) et par Lacurne de Sainte-Palaye [Mé-
moires de l'Académie des Inscriptions, XIII, p. 578^; peut-être
provient-il des ducs de Bourbon, car le chanoine de Villers
possédait plusieurs manuscrits qui leur avaient appartenu.
Bien qu'il ait été en certains endroits abrégé par le copiste, il
offre pour le livre Hï un texte qui peut fort bien avoir été la
première rédaction de Froissart. Il serait intéressant de le com-
parer aux manuscrits 8328 et 8329 de Paris età ce que l'on a con-
servé du manuscrit de Saint-Vincent de Besancon. Le manuscrit
de Mons ne renferme que les livres III et IV des chroni(p.ies.
— 260 —
divisions, haines déclarées ou secrètes. On le vit bien
dans le conseil qui se tint à Elthani le 22 juillet pour ré-
soudre la grande question des privilèges de TAquitaine.
Richard II, qui aimait beaucoup le pays où il était né, fût
volontiers resté fidèle à son serment de les maintenir,
mais le duc de Glocester répliqua durement < que le roi
« n'estoit pas sire de son héritage s il n'en pou voit faire sa
« volonté. » Il désirait que l'Aquitaine fût donnée en
apanage au duc de Lincastre, afin de l'éloigner de l'An-
gleterre. Subtil, malicieux, faisant le pauvre quoiqu'il eût
réuni à son duché trois comtés et une pension de quatre
mille nobles, il considérait le trésor royal comme une
proie abandonnée à son avarice. Quant au duc d'York, il
était insouciant, léger, uniquement occupé de la belle et
gracieuse fille du comte de Kent qu'il venait d'épouser, et,
quand il vit le duc de Glocester quitter brusquement le
conseil, où l'on murmurait fort de ses paroles, il s'enquit
de ce qu'il se proposait de faire, apprit qu'il allait dîner,
et sortit aussitôt pour le rejoindre. Tels étaient les fils
d'Edouard IIÏ , qui entouraient un jeune prince faible
et présomptueux.
Ce fut à Elthnm que Froissart retrouva Richard Stury,
qui avait assisté à ces orageux débats. Celui-ci « le
« recueillit doucement et grandement, » et, a tout en
« gambiant es allées à l'issue de la chambre du roy, »
il lui raconta la scène dont il venait d'être le témoin.
Trois jours après , le dimanche 25 juillet , le duc
d'York, Thomas de Porcy et Richard Stury parlèrent à
— 261 —
Richard II du livre que le chanoine de Chimay se pro-
posait de lui offrir, et le roi voulut le voir : « Si le vit
t en sa chambre, car tout pourvéu je Tavois et lui mis sus
t son lit. Il l'ouvrit et regarda dedans et lui plut Irès-
« grandement ; et plaire bien lui devoit, car il estoit enlu-
« miné, escript et historié, et couvert de vermeil velours
« à dix doux d'argent dorés d'or et roses d'or au milieu,
« et à deux grands fremaulx dorés et richement ouvrés
* •
« au milieu de roses d'or. Donc me demanda le roy de
« quoy il traitoit et je lui dis : D'amours ! De ceste res-
« ponse fut- il tout resjoui et regarda dedans le livre en
% plusieurs endroits et y legy, car moult bien parloit et
« lisoit françois, et me fit de plus en plus bonne chère. »
II. — Chevauchées et causeries. — Henri Chrystead. — Guil-
laume de Lisle. — L'Irlande et le purgatoire de saint
Palricc.
Le même jour, un écuyer d'Angleterre , nommé Heini
Chrystead, « homme de bien et de prudence grandement
« et bien parlant françois, » s'accointait de Froissart; un
autre jour, ce fut le tour de Marke, le roi d'armes d'An-
gleterre et d'Irlande. Notre cbroniqueur n'était plus aussi
isolé à la cour d'Angleterre. Il l'accompagna dans les der-
niers jours de juillet à Leeds, puis se rendit successive-
ment à Eltham , à Sheen , à Chertsey , à Kingston , h
Windsor, interrogeant et écoutant toujours « à grand
« loisir » en chevauchant sur les grandes routes.
— 202 —
Quc^Ik (HaÛHit ces récits qui charinaienl Froissa rt ? Nous
ne loti connaissons que par ce qu'il nous en a conservé lui-
inénio, et cela suffit pour que nous y prenions le même
plaisir. « Messire Jean, disait Henri Chrystead, avez-vous
« point encore trouvé en ce pays, ni en la cour du roi
« nostre sire, (pii vous ait parlé du voyage que le roi a
« fait en Irlande, et comment quatre rois dlrlande, grands
« seigneurs , sont venus à obéissance au roi d'Ëngle-
« terre? » — « Nennil , répondit Froissart , pour mieux
< avoir matière de parler. » — «Je vous le dirai, dit
« réeuyer, afin que vous le mettiez en mémoire perpé-
« luello quand vous serez retourné en vostre pays, et
• vous aurez de co faire grand plaisance et loisir. » Le
rtVit de Henri Chrystead commença par une assez longue
description des tribus encore presque Siuivages de Tlr-
lunde. Les lrlantlaisfais«)ient une guerre redoutable à leurs
ennemis, car ils les enlaçaient dans leurs bras sans des-
cendre de cheval, et leur arrachaient le cœur pour le
tiévoror, A i^ombiitti'o de st^mblables advei-saires , il y
avait de Thonneur, mais |khi de proiit. Ou chercha à
eivUber ceux que Ton ue pouvait vaincre, c Je leur disais
« tout eu riani, nicoiile Henri Chrysteiul, qu'il leur cou-
* veiHMl de eidx mettre à Tusîige d'Angleterre, car de ce
t luire jV't^oîs churgé« » Ou apprit diUH' aux rois d Irkuide
à |MMrU>r tk^ Kraies, à se couvrir lie luaukMux. à mouler à
oheval sur ites selles seuthkdiles à eelWs des chevaliers
alitais; uiais^ v|uaiHl ils ci>useutireul à veuir à Dtibliu.
ili!^ ameuèreul avec eux leurs uieueslrels. qu'ils iais;iîeut
— 263 —
manger à leur écuellc et boire dans leurs coupes, et
ceux-ci protestèrent quand on mit des nappes sur les
tables. La poésie, qui perpétue les souvenirs des temps
héroïques, n'est-elle pas la gardienne fidèle des tradi-
tions et des mœurs ?
Les paroles de sire Henri Ghrystead intéressaient vive-
ment Froissart. Il ne l'écoutait pas avec moins d'attention
quand il lui dépeignait tout ce pays formé « étrangement
« et sauvagement » de hautes forêts, de grosses eaux et de
lieux inhabitables ; mais rien n'était plus merveilleux
que ce que l'on racontait du purgatoire de saint Patrice :
... En Irl.-md est un lieu,
De jour et de nuit art comme feu,
Que homme appelle purgniore.
Si périlleus est-il encore
Que, s'il vient ascunc gens
Qui ne soit bien repentans,
Tantost sont ravis et perdus (•).
Marie de France avait aussi écrit des vers sur le purga-
toire de saint Patrice. Dans un autre poëme composé plus
tard, on rapporte que Notre-Seigneur jugea que le seul
moyen de dompter la rudesse des Irlandais était de leur
permettre de voir, eux vivant, quelle serait la récompense
des bons et quel serait le chAtiment des méchants. Il con-
duisit donc saint Patrice dans le désert et, lui montrant
(0 Livre de Clergie, ms f2H8 de la bibl. do Bourgogne.
J
— 264 —
une fosse roiule et obscure, il lui annonça que tout mor-
tel, exempt de poché, qui y passerait un jour et une nuit,
y apprendrait les mystères d'une autre vie, mais que, s'il
y entrait sans avoir la conscience pure de toute faute
grave, il ne reparaîtrait jamais. Saint Patrice craignit que
la curiosité des Irlandais ne les égarât souvent sur la pu-
reté de leur conscience, et de peur d'accidents fâcheux,
il fit entourer de murs élevés la caverne qui conserve son
nom (').
Froissart, qui avait peut-être entendu parler du purga-
toire de saint Patrice à quelques chevaliers français de la
suite de Jean de Vienne qui s'y rendirent en 1385, était
bien moins crédule que curieux : il demandait à Guil-
laume de Lisle qui l'avait visité, si ce que l'on en racontait
était bien digne de foi. Celui-ci l'affirma; mais interrogé
sur les songes merveilleux et les moult grandes imagina-
tions qu'il avait eus pendant son sommeil sur les degrés
de pierre de la caverne de Ncglis, il avoua qu'il avait tout
oublié. Froissart eût été plus heureux s'il avait pu s'a-
dresser à un brave chevalier nommé Guillaume Staunlon,
qui, vers la môme époque, y fit un célèbre pèlerinage.
Guillaume Staunton rédigea lui-même le l'écit de sa
vision, et s'il n'y avait mis son nom, nous croirions volon-
tiers que ce n'est qu'un poëme allégorique, composé par
Froissart après son entretien avec Guillaume de Lisle. Que
de tourments, que d'angoisses accablent les chrétiens qui
(0 Le Purgatoire de S Patrice, ms. 9035 de la Bibl. de Bour-
gogne.
— 265 -
pendant leur vie ont eu sans cesse le précepte à la bouche
et n'y ont jamais joint Texcmple! Staunton en est si vive-
ment ému qu'il oublie la prière qui doit lui ouvrir les
portes du ciel. Mais saint Jean la lui remet en mémoire, et
lui montre une tour merveilleuse, dont l'élévation est si
grande qu'on croirait ne pouvoir jamais y arriver, mais à
laquelle conduit toutefois une étroite échelle qui descend
jusqu'à la terre. Celte échelle, ce sont les aumônes et les
œuvres de charité qui permettent à la fragilité humaine
de se rapprocher de Dieu. Rien ne manque, du reste, aux
joies du paradis. Ceux qui s'aimèrent sur la terre, sy
voient de nouveau réunis, car s'il en était autrement, il
n'y aurait point pour eux de vrai paradis. Ailleurs se
trouvent les uns près des autres, les prêtres fidèles à la
loi divine et les bons chanoines. Sans doute Froissart se
serait écrié comme le pieux chevalier : « Laissez-moi ici ; .
4 que je ne retourne plus sur la terre ; » mais une voix cé-
leste lui aurait aussi répondu que, pour mériter son salaire,
l'ouvrier que Dieu envoie ici-bas tracer son sillon, doit
d'abord achever sa journée (*)• ,
(') Nous devons à M. Thomas Wright la vision de Guillaume
Staunton. Elle porte la date de 1409. — En 135^, deux nobles
Italiens, Malatesta, de Rimini, et Bccraria, de Ferrare, obtinrent
d'Edouard III une attestation qu'ils avaient accompli selon l'u-
sage et môme avec courage ce célèbre pèlerinage • v Quod purga-
« lorlum sancti Patricii in multis corporis sui laboribusperegre
« visitans, per integrae diei et noctis unius continuatum spa-
u tium, ul est moris, clausus manserat in eadem, et peregrina-
I. 2Ô
— 266 —
111. Froissart au château de Pleshey. — Robert rErmitc
en Angleterre. — Jean Boursier.
A ces joyeux propos se mêlait le langage grave et se-
rieux de t cil vaillant ancien chevalier » inessire Richard
Sliiry, qui ne cachait a son ami, ni la sourde agitation du
temps présent, ni les craintes que lui inspiraient un pro-
chain avenir. Froissart étudiait avec soin le caractère des
princes qui se partageaient, ou Tinfluence à la cour, ou la
faveur populaire ; et après avoir vécu pendant plusieurs
semaines avec le duc d'York, il alla, vers les derniers
jours de septembre, au nord de la Tamise faire une visite
au duc de Glocester en « un sien chastel et belle place »
de Pleshey, où il entretenait trois ou quatre ménestrels
et où il avait de plus fondé un collège de douze cha-
noines.
Le duc de Glocester, si hautain, si orgueilleux, ne dé-
daigna pas de raconter à Froissart ses conférences avec
Robert l'Ermite. Il lui dit qu'à Lelinghen il avait ré-
pondu à ses ouvertures en protestant de son désir de voir
la paix rétablie, et, tout récemment encore, quand Robert
l'Ermite s'était rendu à Pleshey, il lui avait tenu le môme
« tionem sua m rite perfecerat et eliam animose. » — En 4397,
Richard II accorde au vicomte de Périp;ueux un sauf-conduit
pour s'y rendre.
— 267 —
l<mgage. Ce que le duc ne dit point, c'est que Robert
TErmite, le trouvant dur, plein de dissimulation, guidé
par la pensée secrète qu'il était de son intérêt de perpé-
tuer la guerre, lui annonça que Dieu frapperait sévère-
ment quiconque oserait s'opposer à la paix. Deux ans
après , le duc de Glocester était conduit de Pleshey au
château de Calais où on l'étoulla.
Froissart, revenu de Pleshey, trouva Robert l'Ermite
à Windsor. Il nous dit qu'il avait « moult douce et belle
€ parole, et qu'il convertissoit par son langage tous les
t cœurs qui l'oyoient parler , i et ailleurs : « qu'il estoit
« bien éloquent et sage et plein de bonnes paroles douces
€ et courtoises. > Issu d'une famille de chevaliers de Nor-
mandie, il ne portait, en signe de pénitence, que des vê-
tements gris, et Sii vie était austère. Trois siècles s'étaient
écoulés depuis la célèbre vision de Pierre l'Ermite dans
l'église de la Résurrection, à Jéru&dem, lorsqu'il crut en-
tendre, sur le rivage de la terre sainte, la même voix qui
lui ordonnait de prêcher la paix à l'Europe, pour
qu'elle se liguât de nouveau sous la bannière de la
croix ('). Pierre l'Ermite vit périr aux bords du Da-
nube les bandes indisciplinées qui l'avaient proclamé
leur chef. C'est à peu près aux mêmes lieux qu'un dés-
astre plus terrible et phis complet encore attend ceux que
Robert l'Ermite entraînera dans cette dernière croisade.
Froissart quitta la corn* d'Angleterre a Windsor ('), mais
(') ChronAX, 42 et 82.
(•) Froissart ne dit rien du séjour qu'il fit à Londres, mais il
— 268 —
le roi lui fil remettre, avant son départ, un gobelet d'ar-
gent doré, pesant plus de deux marcs, et contenant cent
nobles « dont je valus mieulx, dit-il, tout mon vivant. »
Le chevalier chargé de le lui porter s'appelait Jean Bour-
chier (*) ; il avait été, peu d'années auparavant, rewaert
de Flandre « régnant pour le roy d'Enj^letcrre, et envoyé
« vers ceulx de Gand pour eulx conseiller et gouverner. »
cite deux fois dans ses chroniques rhôtellerie du Faucon tenue
près de Grace-Church, par Thomelin de Golebrooke, de Win-
chester. — Elle n'était probablement pas inférieure à celle du
Tabard, à Southwark, si agréablement décrite dans le prologue
des Canterbury Taies.
( ) « Ung sien chevalier que on nommoit messire Jehan le
« Boursier. » (Ms. de Mens.) Froissart dit ailleurs qu il était
« vaillant homme et suge assez. »>
CHAPITIIE XIV.
FIN H LA VIE DE FROiSSART.
I. Projets de croisade. — Conférences de Sainl-Oraer. —
Le moùlier de Liquos.
Froissart, qui avait quille Windsor vers la mi-oclo-
])re 1395, el qui paraît être retourné en France en tra-
versant la Bretagne, trouva au-delà de la mer tous les
chevaliers prêts a prendre les armes pour aller combattre
l'Araorath-Baquin. C'était son bon et cher seigneur En-
guerrand de Concy (jui devait servir de conseiller au
comte de Nevers, choisi conmie chef de la croisiide, el
Froissarl se trouvait peut-être avec lui à Thôtel d'Artois
quand le duc et la duchesse de Bourgogne lui dirent en
signe de grand amour : « Nous savons bien que sur tous
« les chevaliers de France, vous estes le plus cou3tumier
« en toutes choses. »
Rien ne flattait davantage la vanité de Philippe le Hardi
25.
— 270 —
que le choix de son fils pour le commandement de celle
grande expédition qui devait relever en passant le dra-
peau de Baudouin de Flandre à Constantinople, avant de
renouveler en terre sainte les exploits de Tépée libéra-
trice des Godefroi et des Robert. Froissart, qui nous ap-
prend ailleurs que la cour du duc de Bourgogne était aussi
splendide que celle d'un roi, crut devoir composer un
poëme :
Pour plus honnourer la journée
Qui au Jourdin est ajournée.
Froissart avait sans cesse éprouvé, comme tous les
hommes de son temps, un vif enthousiasme pour les
croisades. Il loue fort le comte de Foix de son projet d'y
prendre part. Comme maître Jehan, le chapelain d'Hesdin,
ou maître Pierron Ruissole, le clerc de Gui de Dampierre,
qui suivirent, l'un et l'autre , saint Louis à Tunis , il eut
voulu se trouver au nombre de ceux qui allaient com-
battre :
En terre sainte où Dieus reçut souffrance,
La large au col et ens au point la lance,
Pour remonstrer no force et no puissance
Aux coers malvès.
Mille souvenirs rattachaient d'ailleurs les plus illustres
maisons de l'Occident à ces terres lointaines où elles
avaient laissé , non-seulement les cendres profanées de
leurs pères , mais des châteaux , des villes , des princi-
— 271 —
pautés ou même des royaumes ; c était la nouvelle France,
comme on disait au xiii'^ siècle, une nouvelle France déjà
couverte de ruines. Quelques chevaliers descendaient des
rois de Jérusalem ; d'autres des empereurs de Constanti-
nople. Les sires d'Enghien portaient le titre de ducs d'A-
thènes, les sires de Saint-Omer celui de ducs de Thèbes,
leurs vassaux avaient occupé des fiefs aux bords de FAlphée
et de FEurotas. En Syrie, que d'autres fiefs, que d'autres
donjons! Le sire de Mimars avait deux filles nobles et belles.
Tune s'appelait Douce et l'autre Tourterelle. Eustache
Grenier, qui était sire de Sidon, leur préféra Ermeline,
qui lui apporta en dot la ville de Jéricho. Un sire de
Chauvigny se fit môme roi de Mélide en Arabie. Quelle
ardeur ne devait-on pas porter à reconquérir ces do-
maines où Ton devenait, par le droit de la conquête, le
successeur d'Agamemnon , d'Alexandre ou de Mac-
chabée !
Cependant, au milieu de cet enthousiasme , Froissart,
plus prudent et plus sage, reconnaît avec tristesse que
jamais moment ne fui plus mal choisi pour une croisade.
Il fait des vœux pour qu'elle soil glorieuse : il n'ose l'es-
pérer. Il voudrait qu'elle ii'aft'aiblît pas les forces de la
France qui s'y engage témérairement, et il s'en émeut en
secret, car il sait bien que le peuple anglais, indigné de
voir Richard II restituer Bre^ aux Français, ne tardera
pas, avec lui ou après lui, à recommencer la guerre. Les
journées de Grécy cl de Poitiers ne présagonl-elles pas
celle d'Azincourt ?
— 272 —
Nepourroit un homme conquerre
En armes, los, pris et honneur,
S«ins aler en estrange terre ?
Que quiert un homme de valeur
Mieulz qu'à son naturel seigneur
Servir, crémir et foy porter,
Ses gens et son païs garder
Encontre tous ses ennemis?
A ces points doit-on regarder
' Pour acquerre honneur et amis(').
Qu'on ne juge pas toutefois par ces vers où se révèle la
pensée de l'auteur, de la forme générale du poëme. Frois-
sart, après avoir vu le roi d'Angleterre accueillir si volon-
tiers un livre qui traitait d'amours, ne pouvait sortir d'une
voie 011 il avait si bien réussi, et cette fois il composa plus
de quatre mille vers qu'il intitula le Trésor amoureux.
Dans les premiers jours d'octobre 1 396 , Froissart se
rendit à Saint-Omer, et il nous décrit cette ville comme
la plupart de celles qu'il a vues, en disant qu'elle était
« belle de murs, déportes, détours et de beaux clochers. »
Nous croyons que ce fut alors qu'il offrit le Trésor amou-
reux au duc de Bourgogne. Ce prince avait pris la plus
grande part à la conclusion du mariage de Richard II, et
Froissart nous apprend qu'il cherchait ainsi à se concilier
les communes de Flandre qui étaient toujours restées favo-
(') Trésor amoureux . Comparez le discours d'Aubert de Ba-
vière à son fils. Chron. IV, 47.
— 273 —
rables à ralliance anglaise. Nous ne pouvons oublier que
ce fut un chevalier attaché au duc de Bourgogne qui re-
mit à Richard II Vanneau de mariage et la dot de la jeune
reine. Onze ans plus tard, il reçut du successeur de Phi-
lippe le Hardi une autre mission qu'il accomplit trop fidè-
lement dans la vieille rue du Temple. Nous avons nommé
Raoul d'Auquetonville.
Froissart put donner à la même épo(jue un manus-
crit de ses chroniques, conservé aujourd'hui dans le dépôt
de Paris, où l'on remarque un écu à la croix cantonnée
de quatre alerions ('), à Gérard de Montaigu, secrétaire et
maître des comptes de Charles VI, qui se trouvait alors à
Saint-Omer. Gérard de Montaigu était depuis 1391 garde
des archives du royaume de France : c'était un titre suf-
fisant pour que Froissart crût devoir s'assurer sa protec-
tion ou son amitié.
Il avait d'ailleurs beaucoup à voir et à apprendre à
Sainl-Omer où l'on se préparait à la remise solennelle
d'Isa beau de France h Richard II. Le duc de Bourgogne
logeait à l'abbciye de Saint-Bertin. Un somptueux banquet
y fut offert aux ducs de Lancastre et de Glocester. Celui-
ci ne pouvait assez admirer les richesses du royaume de
France : il est vrai que, pour se le rendre plus favorable,
on lui avait promis cinquante raille nobles, indépendam-
ment de beaucoup de beaux joyaux. Il acceptait tout ce
(|u'on lui doiniait « mais , toujours , demeuroit la racine
(') Il porte le ii" 8327.
— 274 —
€ (le la rancune dans je cœur. » Richard II avait abordé
à Calais, et, le 27 octobre 1396, Charles VI remit lui-
même au petit-fils d'Edouard III une enfant de huit ans,
toute baignée de larmes, appelée à perpétuer la dynas-
tie des vainqueurs de Crécy et de Poitiers, et que rejeta
bientôt une autre dynastie , celle du vainqueur d'Azin-
court (*).
On avait résolu d'élever sur le lieu de l'entrevue de
Charles VI et de Richard II un autel qui consacrât en
quelque sorte la réconciliation des deux peuples ; mais
elle ne fut pas même assez longue pour que cet autel fût
construit. Les Anglais accusaient les Français de dire :
Prenez toutes les filles du roi , mais rendez- nous
Calais.
Déjà Froissart s'était éloigné, et nous ne savons trop
pourquoi. Il était sorti de Saint-Omer et s'était avancé
jusqu'à Liques, dans une riante vallée où s'ouvraient de-
vant lui deux routes qui conduisaient, l'une à Ardres où
était Charles VI, l'autre à Guinesoù se trouvait Richard II.
Ilésita-t-il sur la route qu'il fallait choisir ? Aima-t-il mieux ,
pour ne pas opter, ne prendre ni l'une ni l'autre? Rien
ne serait moins conforme aux habitudes de Froissart qui
{')Chron. IV, 50,51. Les fêtes do Saint-Omer avaient aussi
attiré des ménestrels. L'un d'eux nomme Loribaut offrit une
chan.son « de la royne d'Engleierre » au duc d'Orléans. Il était
fîardien des livres de ce prince, mais Eustache Deschamps parle
de lui en termes fort sa lyriques.
— 273 —
savait bien que le même accueil Tattendait dans les deux
camps, et nous sommes réduit à croire qu il manqua d'ar-
gent pour continuer son voyage. Ëustache Deschamps
était alors à Saint-Omer, et c'est lui qui nous apprend
qu'on vola à Froissart sa bourse, à Liques, aussi bien
qu'à Avignon, et il l'en raille fort agréablement.
Dont venez-vous? - Je viens deSalnl-Omcr.
— Or me dictes des nouvelles du roys.
L';ivez-vous veu aux tentes assembler?
Arons-nous paix de tous peins ceste foys?
Dictes-nous en, car vous avez la vois
D'avoir escrit de leur faiz queroniques.
— Je vous jure sur Dieu et sur la crois,
Je n'ay rien veu fors le moustiers de Liques,
Quant à chose dont je doye parler,
Exceplé ce que jay veu les Anglois
A Saint-Omer, et venir et aler
Vers la reine d'Angleterre à hiiull doys;
Et si dit-on qu'à la fin do ce mois
L'avoiera-l'en vers Calais, près des diques,
Au roy anglais : puis mon départ d'Artois
Je n'ai rien veu fors le moustier de Liques,
Et les chevaux qu'on y fait establer,
Dont Pompée fut pour tel fait destrois;
N'autre chose ne vous sçay raconter.
Fors d'un varlet breton qui par ses doys
Mil. XX francs, sans dire : je m'en vois.
Et un roncin qui estoit bons et friques,
M'a desrobe, n'en cherchant parmi les bois,
Je n'ay rien veu fors le moustiers de Liques.
-L'»-
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me. »i ■■
I. makor ie
iftWWirg Iw. ;»«;«jt <taQ§«£' b perte ^if' ]» i»a-
— 277 —
taille, rendirent tous les deux le dernier soupir près de la
ville de Brousse, qui rapportait son origine à Annibal,
autre victime de T inconstance de la fortune.
Bientôt, des nouvelles non moins tristes arrivent d'An-
gleterre. Une révolution s'y est accomplie. Richard II,
abandonné de ses courtisans, trahi môme par son lévrier
qui ne connaissait que le roi et qui alla festoyer le duc de
f.ancastre comme roi d'Angleterre, est conduit de la tour
de Londres au château de Pomfret dont les portes ne s'ou-
vriront que devant son cercueil.
Au moment où Froissart écrivait les derniers chapitres
deseschroniques, il ignorait encordes incidencesàQ la mort
de Richard II. C'est à l'un de ses compatriotes dont l'œuvre
tient par les mêmes liens que la sienne aux traditions litté-
raires du château de Beaumont, que nous devons le récit
des derniers moments de ce p luvre prince, qui montra
bien, en se défendant contre ses meurtriers, qu'il était
vériUiblement le fils du Prince Noir : « Le roy estoit tout
« seul à table, lequel ne vouloit mengier, pour ce que son
« escuier ne voloit faire assay devant lui comme il avoit
tt à cousiume de faire, et le roy Richart lui demanda :
« Quelles nouvelles ? Et l'escuier respondi : Je n'en sçay
« nulles aultres fors que sires Pierres d'Exton est venu,
« je ne sçay quelles nouvelles il apporte. Dont le roy
« Richart prya à l'escuier que il taillast et que il fesist
« assny comme à son oflice appartenoit. Dont se mist l'es-
« cuier à genoulz par devant la table, et cria merchi aux
« roy Richart que il li volsist pai'donner, car on li avoit
I. 24
— 278 —
« clefFendu de par le roi Henry. Dont le roy Richarl se
« courcha, et prist ung eoutiel de la table et en féri l'es-
« ciiier en le tieste , disiins : Maudis soit Henry de Lan-
« castre ! A celte parole vint sires Pierres d'Exton ,
« lui VHI™*, en le cambre dou roy Richart, où il séoit h.
« table. Et chasciinsavoit ou lanche ou hache en sa main,
« et quant le roy Richart les vit venir ainsy armés , il
« bouta la table arrière de lui et sailly en milieu
« d'eulx VHI, et osta à l'un d'iceulx une hache et se mist
« bien gentement à deflence et gaillardement, et en lui
« deffendant en tua IIH de VHI... Et quand le roy
« fu mors, li chevaliers qui li avoit donné le cop de le
« mort, se assist dalés le corps et commencha à plorer,
« disant : Hélas! quel cose avons-nous fait? Nous avons
« mis à mort celui qui a este noslre souverain seigneur
« l'espace de XXII ans. Or, ai-je perdu mon honnour ('). »
Froissart ne peut se résigiier ;i cette horrible fin d'un
roi puissant qu'il avait vu si aimable et si joyeux quand
(«) Ms. de la Bibl. de Bourgogne, 40233 bis ^275, vo. L'ordre
de faire périr Richard II avait été, dit-on, donné le 6 janvier.
Le 29, sa mort était déjà connue à Paris. Rymer, III, 4, p. 476.
— Henri IV semble, au contraire, vouloir la cacher dans les
chartes, où il parle de son prédécesseur. Le 48 mai seulement,
il s'exprime en ces termes : « Feu nostre très-cher cousin
« Richart, de bonne mémoire, n'adgairs roi d'Engleterre, que
« Dieu assoille! » — La plupart des témoignages contemporains
sont peu favorables à Henri IV. Gerson se borne à dire : De boni
régis Richardi morte el causis illius satls impiis taceo.
— 279 —
il Tentretenait d'amour : « Les fortunes de ce monde sont
« trop merveilleuses, s'écrie-t-il, c'est trop fort de ce qui
« doist estre. » Il annonce que, bien que ce soit malgré
lui, il racontera ce qu'il pourra apprendre de sa mort, '
mais il semble qu'il n'en ait pas le courage. Le clerc de la
bonne reine Philippe eût fait volontiers comme le clerc
Magdelain, qui se revôtit de l'habit royal pour rallier les
partisans de son maître et qui avait non-seulement les
traits majestueux du roi, mais aussi son noble langage.
Le hasard avait fait naître Richard II le jour des Rois,
et le sénéchal d'Aquitaine avait dit le même jour à Frois-
sart que ce présage lui assurait une couronne. Confiant
dans les prophéties attachées à son berceau , il voulait,
pour qu'on admirât davantage cette couronne , la porter
dans un palais plus beau que celui de Paris, et il avait
fait construire à grands frais la vaste salle de Westminster.
Comme l'avenir devait tristement démentir ces rêves de
la vanité ! C'était dans cette salle à peine achevée qu'un
parlement prononça sa déchéance , et c'est là aussi que,
deux siècles plus tard, un autre parlement renouvellera, >
au nom du peuple, le procès de la royauté en condamnant
Charles I" (•).
Froissa rt avait vu en quelque sorte commencer sous
(•) Ce rapprochement se présente tout naturellement à l'esprit,
quand on trouve parmi les noms des feudataires présents à la
cérémonie du couronnement de Richard IL celui de Cromwell.
Voyez la relation officielle dans les actes de Rymer.
— 280 —
ses yeux la triste vie de Rich.ird II, quand il abordait ses
enquêtes en France : à sa mort s'arrêtent, avec la dernière
année du xiv^ siècle, ses chroniques qui, pour l'Angle-
terre aussi bien que pour la France, retraçaient de si
nombreuses et de si frappantes péripéties. Vingt lignes qui
suivent ne sont que des notes incomplètes qui ne vont
guère plus loin que Tannée 1400 ou 1401 ('). Elles ont
suffi néanmoins pour permettre de croire qu'il continua,
comme il l'avait souvent annoncé, ses recherches histori-
ques jusqu'à son dernier jour.
111. On sait peu de chose des dernières années de FroissarU
— Sa relraileà Chimay. — Sa mort.
Une ombre épaisse couvre encore les dernières années
(') Il résulte de plusieurs passages de Froissart, notamment
des premières lignes du chapitre 82 (livre IV), que la phrase rela-
tive à Aubert et Guillaume de Bavière, pour ce temps comtes
de Hainaut et d'Ostrevant, est bien antérieure à la mort de
Richard II. On pourrait donner dautres exemples de cette locu-
tion dans Froissart. Ce qu'il dit de la déposition de Benoît Xlll,
s'explique par la soustraction d'obédience prononcée en 4398.
Quant à la mission du légat de Boniface IX en Allemagne (An-
toine de Montecatino), elle est de 1401 . — Cependant on a voulu
prolonger sa vie jusqu'en H44, en alléguant cette phrase sur
l'exil de Geoffroi d'Harcourt en 1344, que cent ans après on
voyait encore les traces de la haine qu'il en conçut. Mais ce n'est
là qu'une expression toute proverbiale, et Froissart dit de môme
à propos des ravages des Navarrais en 1358, que cent ans après
ils n'étaient « ni réparés, ni restaurés. »
— 281 —
(le la vie de Froissarl. Nous ne savons ce qu'il fit depuis
son voyage de Sainl-Omer, et peut-être celte absence
complète de données biographiques indique -t-elle seule-
ment qu'il sentit enfin le besoin d'un peu de repos après
une vie si vagabonde et si agitée.
On assure qu'il se retira pendant (pielque temps à l'ab-
baye de Gantimpré, près du prieur messire Jean le Tar-
tier, qui s'occupait de compilations historiques. A Gan-
timpré, il se trouvait aux portes de Gambray, où Pierre
d'Ailly, Tami de Gerson et de Glémangis, venait de mon-
ter sur le siège épiscopal. Nous n'avons rien (appris
des relations qui se formèrent ou plutôt qui se continuè-
rent vers cette époque entre le savant prélat et l'illustre
chroniqueur, mais nous en retrouvons la trace dans les
chapitres relatifs à la grande assemblée tenue à Reims
pour l'union de l'Eglise, où Pierre d'Ailly reçut la haute
et difficile mission d'exhorlei' les deux papes à ne pas tar-
der plus longtemps à la rétablir. L'évoque de Gambray
était, dit Froissart, « bien enlangagé en latin et en fran-
ge çois. » Il lui donna sans doute sur ses inutiles efforts
tous les détails qui sont parvenus jusqu'à nous.
Une tradition construite porte aussi que Froissart acheva
sa vie dans la ville de Ghiuiay, (jui formait le douaire do
Marie de Nauiur , veuv(3 de Gui de Blois ('). Ainsi, son
(' ) Marie de Nam u r épousa pi us ta rd Pierre Brcban t , su rnommé
Clignet, amiral de France, Tun des favoris du duc d'Orléans.
D'après Monstrelet, le comte de Namur fut irrité à un tel point
24.
— 282 —
dernier sentiment aurait été une noble fidélité, non seu-
lement à sa « haute histoire, » mais aussi à cette illustre
maison de Blois « qui mist grand entente à ce qu il voul-
« sist Tordonner et la dicter. »
Froissart, ajoute-t-on, fut enseveli dans la chapelle
Sainte-Anne, dans l'église de Ghimay. Selon une assertion
assez douteuse, sa tombe fut brisée et enlevée; une autre
opinion explique fort tristement, par sa pauvreté et Tab-
sence de ses parents et de ses amis, la sépulture qu'il au-»
rait reçue sans qu'on prît soin de graver sur la pierre un
nom qui suffisait pour l'illustrer. Quoiqu'il en soit , tous
les efforts qui ont été tentés pour la retrouver sont restés
stériles, et les restes de l'infatigable chroniqueur, à qui la
plupart de ses contemporains durent leur gloire, ne sont
gardés au sein de la mort que par le silence et par l'oubli.
Mais à quelques pas de là, une statue de Froissart lui tient
lieu de tombeau, de même qu'une autre statue indique
son berceau à Valenciennes.
de ce mariage, qu'il fit trancher la tête à un de ses frères bâtards
qui l'avait négocié. En effet, Clignet était de naissance obscure,
et si pauvre qu'il vivait au jour le jour. Christine de Pisandit
de lui :
... En inaius lieux pour amours s'est armé.
Son plus notable exploit fut de piller le bagage des Anglais pen-
dant la bataille d'Azincourt.
FI!M DE LA PREMIÈRE PARTIE.
APPENDICE
ETIENNE MARCEL
Des jugements bien dJiFérenls les uns des autres ont
été portés, même par les contemporains, sur le mouve-
ment communal de 1355 à 1358, et l'on peut y suivre
les variations de l'opinion publique, toute favorable
d'abord à l'intervention des états généraux, puis peu à
peu inquiétée et effrayée par les violences auxquelles
donne lieu la faiblesse ou l'absence de l'autorité supé-
rieure. Les chroniques de Froissart rellètent ces impres-
sions, qui se modifient et s'assombrissent à mesure que
les événements se succèdent. On y voit Marcel dominer
la commune de Paris, et la comnuuje de Paris dominer
les états généraux; mais nulle part le caractère du célè-
bre prévôt des marchands ne se révèle mieux que dans
des documents émanés de lui-même et restés longtemps
inédits. M. Augustin Thierry se proposait de les faire
— 286 —
figurer dans une nouvelle édition de son Essai sur l^hls-
toire du tiers état^ et si nous les reproduisons ici comme
appendice à une étude sur Froissart et sur la littérature
du XIV® siècle, c'est qu'ils offrent un précieux commen-
taire sur des faits historiques que les manuscrits de Frois-
sart ne rapportent pas d'une manière uniforme; c'est
aussi qu'ils méritent l'attention à un autre titre. En effet,
le style y est plus vif, plus rapide, plus clair, plus mo-
derne, si nous pouvons parler ainsi, que dans les autres
pièces de la même époque. On sent que Paris, qui vou-
lait exercer sur les autres villes une influence absolue par
les idées, les précédait aussi jusque dans les formes de la
langue, mieux étudiées, plus cultivées que partout
ailleurs.
Lorsqu'on veut juger l'époque à laquelle Marcel a atta-
ché son nom, il faut avant tout se demander ce qu'avaient
été les premières années du xiv® siècle. Plus on les étu-
die, plus on est attristé à la vue de la misère et de la con-
fusion qui les avaient remplies : sur le trône, la dynastie
de Philippe le Bel frappée et tout à coup éteinte ; autour
(lu trône, des ambitions rivales multipliant les intrigues
et les luttes; partout ailleurs les guerres civiles et les
guerres étrangères se mêlant et se perpétuant ensemble.
El cependant, au milieu de cet état prolongé d'inquiétude
et de souffrance, on découvre sans cesse une vague aspi-
ration de la nation vers uu/temps meilleur, un espoir
quelquefois étouffé, mais aussitôt renaissant, de se retrou-
ver grande et forte, une invincible tendance à se sauver
elle-même en relevant et en défendant de son sang les
libertés publiques, devenues plus "saintes depuis qu'elles
restaient associées dans tous les esprits aux pieuses tradi-
tions du règne de Louis IX.
— 287 —
Les Anglais avaient défait le roi Jean à Poitiers, comme
ils avaient vaincu Philippe de Valois à Crécy. Entre ces
deux journées, il y a quelque chose de plus que Taffai-
Missement de la royauté pendant une courte péiiode de
dix années : la défense du territoire et de l'honneur na-
tional a reculé de plus d'un siècle. A Crécy, les commu-
nes avaient combattu, et avec tant de courage que les
bourgeois d'Orléans arrêtèrent un instant les Anglais vic-
torie»iX. A Poitiers, on a dédaigné leur appui. EnOn,
dernier rapprochement qui explique toute la situation,
l'on avait vu la noblesse mourir à Crécy, tandis que Phi-
lippe de Valois quittait le champ de bataille. A Poitiers,
la noblesse avait fui, laissant le roi de France prisonnier
au pouvoir des Anglais.
Tels furent les événements dont l'influence dut néces-
sairement s'exercer sur les délibérations des états géné-
raux et sur ces mémorables ordonnances dont Boulain-
villiers disait, sous Louis X\\\ qu'elles eussent à jamais
assuré la liberté publique, s'il eut été possible que la
France put être houieuse. L'initiative était venue de la
ville de Paris, et, afin de mieux faire couiprendre le but
tout national qu'elle se proposait, elle avait eu soin d'as-
socier aux réformes administrativeai les mesures les plus
énergiques pour s'opposer a l'invasion des Anglais. Un
homme dirigeait la commune de Paris, et, par la com-
nume de Paris, gouvernait la France. Cet homme, dont
la figure, selon l'expression de M. Augustin Thierry, a
de nos jours singulièrement grandi pour l'histoire mieux
informée, est l'un des plus riches bourgeois de Paris (•),
(') A Paris, comme en Flandre, les plus riches bourgeois ap-
partenaient au commerce de la draperie. Etienne Marcel était de
— 288 —
et ses fondions de prévôt des marchands l'ont pl(icé à la
tôte de la commune : c'est Etieinie Marcel.
Dans une assemblée tenue à Paris, le prévôt des mar-
chands, qui, pendant longtemps ('), n'avait éleVé la voix
que pour invoquer les intérêts les plus chers de la nation,
la délivrance du roi piisonnier. la réunion des hommes
d'armes contre les Anglais, la répartition équitable des
impôts, le cours régulier de la justice, la suppression des
mauvaises monnaies, prit la parole pour lui-même et en
son propre nom. Il venait justifier le meurtre des maré-
chaux de Normandie et de Champagne et d'un avocat du
roi au parlement, nommé Regnaud d'Acy, qu'avait misa
moi t sans forme de justice une multitude furieuse. Parmi
ceux qui écoutaient la harangue du prévôt des marchands
se trouvait un religieux du couvent des Carmes de la
place Maubert, qui s'appelait Jean de Venette, et que
nous ne désignerons toutefois que par le nom plus connu
de Continuateur de la chronique de Guillaume de Nan-
gis. Il aimait Marcel, et, comme lui, il voyait dans la
convocation des étals généraux le salut de la France ;
mais il gémissait secrètement sur ces violences : Ulhiam
consilium nunquam ad efl'ccfum chvcnisset! Çvare ista
ce nombre. On le voit, en 1352, vendre des draps royez bruns
de Gand au duc de Norm;indie. (Comptes d'ÉHenne de la Fon-
taine, publiés par M. Douct d'Arcq.) Je ne puis que rappeler ici
la part que les marchnnds drapiers, placés à la tète de la bour-
geoisie, prirent aux mouvements de la commune de Paris en 1 358
et en 1382, et je me borne à faire remarquer que les rapports
commerciaux qu'ils entretenaient avec les villes flamandes ont
pu déguiser souvent des relations politiques.
(•) De repvblica mullum sollicitus pro tune. Cont. ciir. Glill.
DE Nangiaco; éd. de M. Géraud, II, p. 247.
— 289 —
Y
fla^itla perpetrarunt? Tantum nefas imptmùum non re-
mansit.
Ce religieux obscur, qui, chaque soir, se retirait dans
sa cellule pour interroger sa conscience, tandis que par-
tout autour de lui on n'écoutait que la clameur des pas-
sions, avait compris la grave et impartiale mission de
J'historien. Il ne faut pas se demander si le maréchal de
Normandie, qui vient de violer les franchises de Féglise
Saint-Méry, a tué G-'ofFioi d'Harcourt en guerre loyale,
et s'il n'a peut-être pas coopéré à la mort de son neveu,
décapité à Rouen par trahison. Il ne faut pas rechercher
si le maréchal de Cihampngne a excité les nobles de sa
province à prendre les armes, et si Regnaud d'Acy a déjà
été mis en accusation par les états généraux. Peu nous
importe de savoir que ces conseillers exhortaient le duc de
Normandie à traiter avec les Anglais qui ruinaient le
royaume, pour exterminer les communes empressées à le
défendre : il suffit (tel est Tordre invariable des desseins
de la Pix)vidence) que Marcel ait déplacé l'autorité légale,
en la livrant à Teffervescence populaire, pour que tôt ou
lard, dominé par les menus, comme il les appelle lui-
même, il devienne inévitablement la victime des mêmes
violences et des mêmes haines , qui le traîneront, lui
aussi, nu et couvert de plaies, sur le pavé du Val des
Écoliers, où ont été abandonnés sans sépulture les corps
des maréchaux de Champagne et de Normandie (*).
(«) « Plusieurs tenoieut que c'estoit ordenance de Dieu, quar
« il estoit mort comme il avoit fait morir lesdis mareschaux. »
Chron. de Saint-Denis, éd. de M. Paulin Paris, VI, p. >l33.~Sur
les menus^ voyez le Livre de Paix, de Christine de Pisan, au
chapitre intitulé : « Comment il n'appartient que les menus po^
« pulaires soient mis es offices et estas de la cité. »
I. 25
— 290 —
Marcel, qui expia par son sang le sang qu'il fit répan-
dre, fixe à d'autres titres l'attention des historiens. Il fut
l'éloquent organe des griefs, des besoins et des intérêts
de son pays et de son temps. Au milieu du désordre qui
régnait, il conçut le plan d'une organisation vigoureuse
qui transforma la capitale du royaume, et qui, si elle ne
put transformer le royaume môme, y laissa du moins
après elle de longs et vifs regrets justifiés par de nou-
veaux désastres et de nouveaux malheurs.
Il y a aussi dans la vie de Marcel quelques pages qui
réclament une réhabilitation. On lui reprocha d'être l'allié
des Anglais, et personne ne fit plus que lui pour les re-
pousser. On l'accusa de soutenir les Jacques et de cher-
cher l'extermination de la noblesse ; or il ouvrit un refuge
aux nobles dans les murs de Paris, et .s'opposa de toutes
ses forces aux fureurs de la Jacquerie. On nous le montre
avide, ambitieux, cherchant à concentrer le gouverne-
ment entre ses mains: mais il faut se souvenir qu'en
dehors de l'unité, représentée par les états généraux, les
rênes du gouvernement flottaient au hasard entre le roi,
prisonnier à Londres, et le duc de Normandie, errant en
France de province en province, tous les deux désarmés
le même jour à Poitiers, l'un par la fortune du combat,
l'autre par le déshonneur de sa fuite.
Les documents historiques qui s'occupent de Marcel
sont nombreux, mais la plupart sont postérieurs à sa
chute. Il n'en est que plus intéressant d'étudier le célèbre
prévôt des marchands dans deux lettres également pré-
cieuses, quoiqu'elles soient de nature différente.
Dans la première, que les chroniques de Saint-Denis
appellent « unes bien merveilleuses lettres closes (*), »
(') Chroniques de Saint-Denis, VI, p. 104. Cette lettre se trouve
— 291 —
Marcel, au faîte de sa puissance, répoud en termes altiers
aux menaces du duc de Normandie, qui veut réduire les
Parisiens parla fa mine. La seconde, écrite le i 1 juillet \ 358,
et antérieure seulement de vingt jours à sa mort, n'est
qu'une longue apologie de tout ce qu a fait le prévôt des
marchands. Il semble qu'avant de descendre dans la
tombe, et à défaut du témoignage de ses amis qui seront
entraînés dans sa perte, il veuille plaider lui-même sa
cause devant la postérité, et ce qui accroît l'importance
de ce document, c'est qu'il est adressé aux communes de
Flandre, dont Paris réclamait, en 1 358 aussi bien qu'en
1382, l'alliance et l'appui (').
Il faut ajouter que ces lettres de Marcel, détruites en
France, se sont conservées dans les archives des com-
munes flamandes, et ce sont les seules qui soient parve-
nues jusqu'à nous. J'avais copié celle du 18 avril, il y a
plusieurs années, dans un cartulaire de Bruges. J'ai re-
trouvé la dernière aux archives d'Ypres, et c'est là pro-
bablement un de ces documents, cachés avec soin après
la bataille de Roosebeke, qui donnèrent lieu d'accuser, à
cette époque, les échevins d'Ypres, condamnés à remettre
toutes leurs chartes au château de Lille, d'avoir « autres
« choses qu'ils n'avoicnt point apportées (^). »
aussi mentioDnée dans rordonnance d'abolition du 10 août >I358.
Secousse, t I, p. 213.
(•) Parmi vingt-et-un bourgeois désignés comme amis de Mar-
cel, les Chroniques de Saint-Denis cÀleni CoWn le Flament, Man-
nequin le Flament, Pasquet le Flament, Jacques le Flament,
trésorier des guerres, et Jacques le Flament, maître de la
chambre des comptes. Elles nomment ailleurs Geoffroi le Fla-
ment, du porche Saint -Jacques.
(*) Acte du mois de janvier 1382 (v. st.). (Archives de Lille.)
— 292 —
1.
Très-redoubté seigneur, plaise vous remembrer com-
ment vous nous avés convent que se aucune chose senes-
trevous estoit rapportée de nous, vous n'en croiriés rien,
mais le nous fériés savoir; et aussi se aucune chose nous
estoit rapportée de vous, nous le vous ferions savoir : et
pour ce, très-redoubté seigneur, vous certifions en vérité
que vostre peuple de Paris murmure très-grandement de
vous et de vostre gouvernement pour trois causes : pre-
mier que les ennemis de vous, de nous et du royaume
nous roignent et nous pillent de tous lés, du costé devers
Chartres, et nul remède n'y est mis par vous qui li deuis-
siez mettre; et aussi que tous les soudoiers qui jà en ar-
rière sont venus à vostre mandement, du Dalphiné, de
Bourgoigne et d'ailleurs, pour la defFense du royaume,
n'ont fait honneur ne proufit à vous, ne à vostre peuple,
mais ont tout le païs mangié et le peuple pillié et robe,
nonobstant que il aient esté bien paies, et ce savés vous
bien, car plusieurs plaintes vous en ont esté faictes, tant
par moy comme par autres, pour lesquelles vous leur
deustes mander qu'il s'en alassent en leur pais ; et néant-
— 293 —
moins vostre peuple tient que vous les tenés entour vous,
ou aucuns d'eux ausquels vous avés baillié à garder les
forteresses de Meaulz et de Monstereau, qui tiennent les
rivières de Saine, de Marne et d'Yonne, desquelles vostre
bonne ville de Paris doit estre nourrie et soustenue, que
tant amés, si comme tousjours avés dit; la tierce cause du
murmure du peuple est que vous ne mettes aucune paine
à garnir les forteresses qui sont devers vos ennemis, mais
trop bien avés saizi celles dont vivres nous pevent venir, et,
qui pis est, les avés garnies de gens qui nul bien ne nous
veuUent, si comme plainement vous appert et à nous par
lettres qui furent trouvées es portes de Paris, lesquelles
vous furent monstrées en vostre grant conseil, et encore
desgarnissiés vostre ville de Paris d'artillerie pour garnir
les forteresses de Meaulz et de Monstereau garnies de gens
qui nul bien ne nous veullent, comme dit est, et bien
appert par les paroles que dictes vous ont, que bien sa-
vons que telles sont : « Sire, quelconque persone qui sire
« soit de ce chastel se peut bien vanter que ces villains
« de Paris sont en son dangier et que bien près leur peut
« rongnier les ongles. » Si vous plaise savoir, très-re-
doubté seigneur, que les bonnes gens de Paris ne se
tiennent pas pour villains, mais sont prudes hommes et
loiaulx, 6t tels les avés trouvé et trouvères, et disent outre
que tuit cil sont villains qui font les villainies : touttes
lesquelles choses sont au très-grant desj)laisir de tout
vostre peuple, et non sans cause, car premier vous leur
devés protection et deffense, et eux vous doivent porter
honneur et obéissance, et qui leur faut de Fun ne sont
tenus en l'autre ; et aussi semble à vostredit peuple, selon
raison et vérité, que mielx fussent emploies gaiges à gens
qui se combatent aus ennemis du royaume que à ceulx
25.
— 294 —
qui prennent les deniers d'icellui, robent et pillent le
peuple d'icellui, et aussi leur semble que vous et les gens
d'armes qui sont en vostre compagnie fussent mielx à
vostre honneur entre Paris et Chartres, là où sont les en-
nemis, que là où vous estes, qui est paiis de pais et sans
guerre ; et aussi est vérité que lesdictes forteresses par
vous saisies de nouvel, estoient en gouvernement de
très-bonnes gens et sans aucun mauvais soupçon, et
n'estoient point en frontière, ne ne vous coustoient rien
à garder, et est aussi vérité que quiconque a deux choses
à garder et garnir , il doit mielx et plus tost garder et
garnir la plus vallable, la plus honorable, et proufitable,
quant elle est plus ennoie et plus doubtable , et vous en
vostre nouvel conseil vouliés desgarnir Paris d'artillerie
pour garnir les forteresses dessus éclaircies, laquelle
chose vostredit peuple n'a voulu souffrir; car par ce
voient la destruction et perdition du roiaume, de vous et
de tout le peuple. Si vous supplions très-umblement ,
très-redoubté seigneur, que il vous plaise à venir en
vostre bonne ville de Paris et leur donner protection et
deffense. si comme faire le devés, et aussi veuilliés oster
ê 1
d'entour vous toutes gens qui à vostredit peuple n'ont
bonne volonté , lesquels vous povés bien cognoistre par
les consaulx qu'il vous donnent, et avec ce remettre les-
dictes forteresses de Meaux et de Montereau es mains de
vos féaulset loiauls subjets, où par avant estoient, afin que
vostre peuple de Paris n'ait cause de commotion pour
faute des vivres, et que il se délaissent de leur murmure ;
et aussi vous supplions qu'il ne vous veuille desplaire si
nous avons retenu l'artillerie qui avoit esté jà menée au
Louvre par Jehan de Lyons, car en vérité nous l'avons
fait en bonne intention et pour plus grans niaulx et périls
— .295 —
eschever ; car le peuple estoit si esmeu pour ce, <jue grans
maulx en fussent venus se nous ne leur eussions eu con-
vent de la retenir.
Très - redoubt^ seigneur, plaise vous savoir que le
peuple de Paris se remembre moult de promesses que
vous leur déistes de Vostre bouche, à Saint-Jacques de
Tospital, as halles et en vostre chambre, outre lesquelles
vous leur promeistes que, se vous ne deviez yssir que
vous , trente ou quarante avecques vous , si ne pourries
vous plus souffrir les choses en Testât où il estoient, et.
Dieu merchi, les choses ont depuis pris moult petit
amendement.
Très-redoubté seigneur, sur toutes ces choses et chas-
cuue d'icelles dessus éclaircies, vous plaise ordener par
telle manière que ce soit à la loenge de Dieu, à hoimeur
du roy, nostre sire^ de vous, et au prouffit du peuple, en
telle manière qu'il s'en puisse brièvement apercevoir, et
nous veuilles avoir pour recommandés.
Li Saint-Esprit vous ait en sa sainte garde et vous
doint bonne vie et longue.
Escript à Paris, le xvuj* jour d'avril.
II.
Très-chiers seigneurs et grans amis, vous avez bien
sceu comment en la bonne ville de Paris, après la prise
du roy nostre sire, faicte à Poitiers, du commandement de
monseigneur le duc de Normandie, convocation générale
fu faicte des trois estas du royaume de France, clergié.
— 29G —
nobles et bonnes villes, pour avoir conseil sur le fait de
la délivrance du roy nostredit seigneur et sur la défense
du royaume et des subgés, et le bon gouvernement d'icelli
qui, par longtemps, par les fauls et déloyaulz conseillers
et corrompus officiers avoit petitement esté gouvernés,
dont les grans maulz que chascun a veu, pour lesdites
causes et pluseurs autres, sontavenuz au royaume et aus
subgés, et aussi pour avoir finance convenable par con-
sentement de tous pour le fait de la guerre. Et combien
que desdis estas fussent à ladicte journée très-grans et
notables nombres, et des remèdes sur touslesdis poins el
aussi des aides fussent tout en accort, loulevoies la chose
fu empeschée, délaiée et froissée par les malices et fausses
inductions desdis conseilliers et ofRciers, à Toppinion
desquels se enclina monseigneur le duc plus que à tout
le bon conseil qui donnet li fu paiv tous les estas dudit
royaume , dont grant mal s'ensuyvirenl et grans per-
ditions de paiis.Etpour ce furent faictes autres assemblées
pour lesdictes causes, lan (') Icsdictes sainctes ordonnances
faictes premièrement et en escript rédigées furent par
tous loées et approuvées, promises et jurées, et par mon-
seigneur le duc en las de soye et en cire vert confermées
et par li promises et jurées, èsquelles avoit cinq poins
principaulx : premièrement que justice fusl réformée,
tenue et gardée; la multitude de mauvais et corrompus
officiers qui deslruisoient le peuple ostée; les grans alié-
nations faictes du patrimoine du royaume en personnes
indignes, au grant dommage du roy et du royaume, fussent
rappelles et au patrimoine réincorporés ; la personne de
monseigneur le duc de bonnes personnes sages et loyauls,
(•) Lan pour ia où.
— 297 —
de bons, vrais et loyaiilx conseilliers fiist associée et bien
aornée, et regetés de sa conipaignie plusieurs de petit
estât et de petit sens, qu'il créoit plus que inestiers ne li
fust, qui estoient u sont de mauvaise famé et renommée;
défense bonne et convenable par fait d'armes contre les
ennemis fust aus subgés du royaume administrée et
prestée, les prises qui se faisoient sur le peuple sans rien
paier, dont li peuple avoit esté très-grandement doma-
giés, fussent du tout ostées. Lesquelles ordonnances en
tous les poins dessusdis furent par monseigneur le duc et
plusieurs mauvais estans près de li froissiés et cassées, et
grans divisions entre les estas engenrées, car li plusieurs
des nobles, des choses par euls consenties, accordées,
promises et jurées, et aussi du clergié, se départirent, et du
tout des bonnes villes se divisèrent, ne rien des choses
accordées ne paièrent, et à la josne volonté de monseigneur
le duc du tout se confermèrent , afin que sur euls, sur
leurs terres, ne sur leur subgés ne fust aucune chose
prise, ne levée. Et pour ce, très-chier seigneur et très-vray
ami, que nous et plusieurs autres bonnes villes les sus-
dictes ordonnances, par nous et tousautres, comme dit est,
accordées et jurées, vousisimes tenir et accomplir sens
comparoison, et par cesdeffauset plusieurs autres veyens
nous et le royaume en estât de perdition, et pour ce que
souvent à monseigneur le duc et son conseil en faisions
requeste de y remédier , nous avons moult encouru la
malevolenté de li etdesdis nobles, en nous mettant sus à
grant tort que nous vouliens avoir le gouvernement du
royaume, et combien que monseigneur le duc bel en
respondesist et à faire le promesist, rien n'en faisoit, mais
tout le contraire, et contre nous et ceuls qui ensuyvoient
nostre opinion estoit en corage se forment meus que par
— 298 —
maintes voies prociiroit et faisoit procurer nostre des-
truction, et se estudioit faire, en la bonne cité de Paris, des
menus contre nous grant commocion, pour laquelle chose
et aucunes autres aucun mauvais de ses conseilliers en
très-bon . petit de nombre en ont esté justement rois à
mort, qui en ce et en plusieurs autres grans mauls le
norrissoient et entroduisoient : depuis lesquelles choses
ledit monseigneur le duc avecques grant quantité de
nobles, veullans la destruction universele de nous, des
gens des bonnes villes et de tout le plat paiis, sont en
armes et en host pour nostre destruction devant la bonne
ville de Paris, et ont esté à Meaulx, lan de bonne foy les
citoyens les avoient receus, lan ils ont destruit la cité et
tous les citoiens et fait plusieurs horribles mauls, selon ce
que de ce et des choses dessusdites et de plusieurs autres
vous porra plus plainement apparoir par certains rooles,
lesquels nous vous envoions soubs le contre-scel de la
ville de Paris clos. Et vous supplions et prions, tant et si
acertes comme plus poons, que, tout vostre commun
assemblé et en audience, vous plaise lesdis rooles faire lire
avecques ces présentes, et clèrcment exposer à vostre
commun les choses qui contenues y sont.
Très-chiers seigneurs et bons amis, nous pensons que
vous avez bien oy parler comment très-grand multitude
de nobles, tant de vostre paiis de Flandres, d'Artois, de
Boulonois, de Guinois,'de Ponthieu , de Haynault, de
Corbiois, de Beauvoisis et de Vermendois, comme de
plusieurs autres lieux, par manière universele de nobles
universaunjent contre non nobles, sens faire distinction
quelconques de coulpables ou non coulpables, de bons ou
de mauvais, sont venus en armes, par manière d'ostilité,
de murdre et de roberie, deçi'i l'yaue de la Somme et aussi
— 299 —
deçà Tyeau d'Oise, et combien que à plusieurs d^euls rien
ne leur ait esté meffait, toutevoies il ont ars les villes, tué
les bonnes gens des paiis, sens pitié et miséricorde quel-
conques, robe et pillié tout quanques il ont trouvé,
femmes , enfans , prestres , religieux mis à crueuses
gehines, pour savoir Favoir des gens et ycels prendre et
rober, et plusieurs d'iceuls fait morir es gehines, les
églises robées, les calices, sainctuaires, chapes ostées et
robes, les prestres célébrans pris et les calices ostés de
devant euls, et 11 aucun d'euls le corps Nostre-Sire geté
h leurs variés, le précieux sang Nostre-Sire geté à la
paroit, les vaissaulx où estoit le corps Nostre-Sire pris,
les églises, abbaies, priorés et églises parochiauls que il
ne ardoient misa raençon, et les personnes de Saincte
Eglise, les pucelles corrompues et les femmes violées en
présence de leur maris , et briefment fait plus de mauls,
plus cruelement et plus inhumainement, que oncques ne
firent les Wandres, ne Sarrasin , et plusieurs desdictes
pilles (') ont porté en Flandres, en Artois et en Vermen-
dois, et très-grant quantité en ont laissée à Gompiègne,
qui èsdis fais les a souslenus et sousticnt, à la destruction
du plat pais et des bonnes villes, et encore èsdis mauls
persévèrent de jour en jour, et tous marchans qu'il
treuvent mettent à mort, et raençonnent et ostent leurs
marchandises, tout homme non noble de bonnes villes
ou de plat paiis et les laboureurs tous mettent à mort et
robent et dérobent) ont pris quarante et cinq mules
chargiés de draps de Flandres et d'ailleurs, et yceuls ont
pilliés et ostés aus marchans qui les mcnoient avecques
Icsdis draps. Et ainsi véons clèrement qu'il nous en-
(.) Pille, butin.
— 300 —
tendent universaument tous des bonnes villes et du plat
paiis, sens pité ne miséricorde, se Dieux ne nous secourt
et aide, et no bon amy, frère et voisin, mettre à destruc-
tion. Et bien savons que monseigneur le duc nous, nos
biens et de tout le plat paiis a mis en habandon dus
nobles, et de ce qu'il ont fait et feront sur nous les a
advoés, ne n'ont autres gaiges de li que ce que il peuvent
rober, et combien que lidit noble, depuis la prise du roy
nostre sire, ne se soient volu armer contre les ennemis
du royaume, si comme chascun a veu et sceu, ne aussi
monseigneur le duc, loutevoies contre nous se sont armé
et contre le commun , et pour la très-grant hayne qu'il
ont à nous, à tout le commun, et les grant pilles et roberies
que il font sur le peuple, il en vient grant et si grant
quantité que c'est merveille. Si avons bien mestier de
l'aide de Nostre-Sire , de la vostre et de tous nos bons
amis, et ceuls qui aideront à défendre le bon peuple, les
bons laboureurs et les bons marchans, sens lesquels nous
ne poons vivre, contre ces murdricrs, robeurs et cruaus
ennemis de Dieu et de la foy , acquerront plus grant
mérite envers Nostre-Sire que se il aloient tout croislé
contre les Sarrasins, et certes il ont jà fait tant de mauls
deçà la Somme et en Beauvoisis et deçà l'yaue d'Oise, et
tant tué de laboureurs , qu'il est grand double que ceste
année, qui èsdis paiis estoit très-fertile de blés et de vins,
ne soit du tout gastée et périe,et qu'il n'y ait qui laboure
et cueille les vins, ne aussi où mettre les vins pour les
vassiauls des villes qui sont tous ars et aussi les villes.
Très-chiers seigneurs et" très- bon amy, toutes les
choses dessusdites nous vous escripsons, pour ce que
nous savons certainement que la bonne ville de Paris, et
les bons marchans de la bonne ville de Paris et des bonnes
— 301 —
villes, le bon comoMui et les bons laboureurs vous amés
et avez tousjours aîné, el à trois fius les vous escripsons :
la première, afin que vousA'éezIa bonne raison et justice
que nous avons, et le grant tort, desloyaulé et injustice
que on a sur nous et sur le peuple; la seconde fin, afin
d'avoir vostre conseil et aide, car les choses nous sont
grandes, pesans et périlleuses, et non pas tant seulement
à nous et au paiis qui sont domagiés, mais aussi à vous et
aus autres paiis lan il convient courre marchandise, et
lan il convient porter les vivres de blés et de vins des
paiis qu'ils ont ainsi gaslés sens cause, et bien poez veoir
que se on gastoit le paiis de Laonnois, ainsi que on a
gasté le paiis de Beauvoisis, tout le paiis de delà l'yaue
d'Oise, qui sert de vins le bon paiis de Flandres, de
Haynaut, de Cambrésis, seroit destruit, dont grant dom-
mage s'ensuivroit audit paiis; la tierce fin, car plusieurs
nobles dudit paiis de Flandres qui ont faictes lesdictes
roberies, et des autres paiis dessusdits, et qui lesdictes
rol)eries ont portées èsdis lieux dessusdis, que tous lesdis
biens que vous sentirez cstre en vostre terre et pooir vous
leur ostezde fait, et mettez en vostre main comme en main
seure. Et pour ce que ii dessusdit sont encore en faisant
lesdis mauls à host devant la bonne ville de Paris, afin de
nous destruire, qui rien*ne leur avons meflînt, et combien
que tous ne les cognoissiens mie, de plusieurs nous vous
envoions les noms en un roolet clos et scellé du scel de
ladicte ville de Paris, lesquels ou plusieurs d'euls, par la
poissance que Dieux vous a donnel, nous vous supplions,
tant comme nous poons, que sur leurs corps et sur leurs
biens, à l'onneur et salvacion de nous, vous y veulliez
pourveoir par tele manière que vos grans discrécions
verront qu'il sera à faire, et qu'il n'ayent plus hardement
I. 20
— 302 —
ne puissance de nous meffaire, car à vostre requeste ainsi
le vous feriens-nous en cas pareil.
Très-chier seigneur et bon amy, pour ce que aucun
d'euls ou de leurs amis se voudroient envers vous excuser
des mauls qu il ont fais en Beauvoisis et aussi sur nous,
pour ce que aucunes gens du plat paiis de Beauvoisis
commencèrent le riot sur les gentils hommes, en euls
tuant, leurs femmes et enfans, et en abattant leurs mai-
sons, et que à ce nous leur fusmes aidant et confortant,
et de ce puet ou porroit eslrc faicte à hault et noble
prinpce, monseigneur le conte de Flandres, et à vous in-
formation et relacion mains véritable, plaise-vous savoir
que lesdites choses furent en Beauvoisis commencées et
faictes sens nostre sceu et volenté, et mieuls ameriens
estre mort que avoir apprové les fais par la manière qu'il
furent commencié par aucuns des gens du plat paiis de
Beauvoisis, mais envoiasmes bien trois cens combatans
de nos gens et lettres de crédance pour euls faire désister
des grans mauls qu'il faisoient, et pour ce qu'il ne vou-
drent désister des choses qu'ils faisoient, ne encliner à
nostre requeste, nos gens se départirent d'euls, et de nos-
tre commandement firent crier bien en soixante villes,
sur paine de perdre la teste, que nuls ne tuast femmes, ne
enfans de gentil homme, ne gentil femme, se il n'estoit
ennemi de la bonne ville de Paris, ne ne robast, pillast,
ardeist, ne abatist maisons qu'il eussent, et au temps de lors
avoit en la ville de Paris plus de mille que gentils hommes
que gentils femmes, et y estoit ma dame de Flandres (•),
(') Marguerite de Brabant, fille du duc Jean III et de Marie
d'Évreux, était, par sa mère, cousine de Charles le Mauvais, roi
de Navarre. Elle vivait en mauvaise intelligence avec Louis de
Maie, et tandis que celui-ci soutenait le duc de Normandie, elle
secondait sans doute à Paris les intrigues du roi de Navarre.
— 303 —
ma dame la royiie Jehanne (') et madame d'Or-
liens ('), et à tous on ne fil que bien et honneur, et en-
cores en y a mil qui y sont venus à seurté, ne à bons
gentils hommes ne à bonnes gentils femmes, qui nul mal
n'ont fait au peuple, ne ne veulent faire, nous ne volons
nul mal. Et depuis les choses avenues en Beauvoisis,
monseigneur de Navarre, qui oudit paiis estoit à gens
d^annes, auquel il vindrent courre sus, et lesquels il des-
confit par quatre fois, et leurs capitaines prist etcopa les
testes, mist le paiis tout à pais et, du consentement des
nobles du paiis de Beauvoisis et de Veqcin, qui avoient
esté domàgé et injurié, et aussi des gens des villes du plat
paiis de Beauvoisis, ordonna que de chascune ville quatre
des plus principauls de ceuls qui avoient fait les excès
seroient priset justicié, et dix du paiis de Beauvoisis se-
roient pris qui savoient les domages qui avoient esté fait
aus gentilshommes, les villes et les personnes, par qui ce
a voit esté fait, et seroit rapporté à monseigneur de Na-
varre, et il feroit faire restitucion convenable des doma-
ges ausdis gentils hommes, et parmi ce les bonnes gens
du plat paiis de Beauvoisis, les villes et le paiis dévoient
demourer en seurté et en pais. Ce nonobstant, les gentils
hommes du paiis de Beauvoisis, de Veccin, monseigneur
de Navarre parti, et aussi li autres nobles des paiis des-
susdis que rien ne touchoit, se assemblèrent, et tout le
paiis de Beauvoisis destruisirent et pillèrent, et, sur Tom-
bre dudit fait de Beauvoisis, li gentil homme en plusieurs
(') Jeanne dÉvreux, veuve de Charles le Bel, mère de la du-
chesse d'Orléans et Uiule de la comtesse de Flandre ; elle favo-
risait activement son neveu le roi de Navarre.
(*) Blanche de France, tîUe de Charles le Bel et de Jeanne
d'Evreux , par conséquent cousine du roi de Navarre.
— 304 —
et divers lieux uni faictes grans assemblées, et s'en sont
venu en plusieurs lieux desdis paiis deçi\ la Somme et la
rivière d'Oise, et sur yceuls qui du fait de Beauvoisis
rien ne sa voient et qui en estoicnt pur et ignoscent, ont
couru, robe, pillié, ars et tué, et tous les paiis destruis, et
encores font de jour en jour.
ïrès-chier seigneur et bon anii, veidliez nous pardon-
ner et avoir pour excusés se si tart vous avons escript
desdictes choses, car li chemins estoient très-périlleux et
mal seur, et ces gentils hommes tous les paiis et tous les
chemins occupoient. Toutevoies, vculliez savoir que, com-
bien que plusieurs gentils hommes et gens d^armes en
très-grant nombre soient devant la bonne ville de Paris
avecques monseigneur le duc, que nous et nostre com-
mun sommes bien tout un et en bonne volenté de défen-
dre, et y a, Dieu mercy, très-bonne ordonnance et grant
marchié de vivres et très-grant quantité, et pour l'on-
neur de la bonne ville de Paris défendre, et eschiver que
nous qui aviens toujours esté franc, ne chéons en la ser-
vitule en laquelle nous veulent mettre ces gentilshommes,
qui sont plus villain que gentil, nous exposerons nos
corps et nos biens et morrons ançois tuit que nous souf-
frons qu'il nous mettent en servitule. Car de nous et des
autres, il se sont vanté qu'il nous osteront tout que un
blanchet qu'il nouslairont, et nous feront traire à le che-
rue avecques les chevaulx ; ui:n*s,à l'aide de Dieu, de voi?s
et de nos bons seigneurs et au)is et de très -excellent
prinpce, monseigneur de Navarre, ou(|uel nous trouvons
très-grant confort et très-grant aide et ayme très-parfai-
tement les bonnes villes et le bon commun ('), nous les
en garderons bien.
(•) Charles le Mauvais, roi de Navarre, fils de Philippe, roi de
^— 305 —
Très-chier seigneur et bon ami, nous nous recomman-
dons à vous et nous offrons à vous de quanques nous sa-
vons et poons faire, et vous prions que les dessusdis
rooles et ces présentes, après ce que vous les aurez veues
et leues, vous plaise envoier en aucunes des bonnes villes
dudit paiis de Flandres aus bonnes gens et commun
d'icelles, ausquelles prions et requérons semblablement
comme à vous faire les choses dessusdictes.
Li Sains-Esperis, par sa grâce, vous veuille sauver et
garder. Sur toutes les choses que nous vous escripsons,
nous désirons moult avoir nouvelles de vous et response :
sy vous supplions qu'il la vous plaise à faire le plus hasti •
vemenl que vous porrez bonnement.
Escript à. Paris, le xi* jour de juillet, Tan lvhi.
Los tout vostres,
Le PRÉVOST DES MÂRCIIAISS ET LES ESCHEVINS ET LES
maistres nes biestiers de la ]k)nne vu.le de
Paris (•).
Ces lettres retracent toute la situation. D'une part, le
respect de Tautorilé s'afFaihIil ; d'autre part, le patrio-
Navarre, et de Jeanne, fille unique de Louis le Hiilin, pelit-fils
de Louis d'Évreux et de Marguerite d'Artois, arrière-petit-fils
de Philippe le Hardi et de Miirie de Brabant. Le roi de France,
disait plus tard Edouard III, ne craint que trois princes, le roi
de Navarre, le duc de Bretagne et le comte de Foix ; « quar eux
« supplantés, il ne tient compte des autres. » (Archives de
Lille.)
(•) Lettres closes où l'on aperçoit encore les traces du sceau
de la ville de Paris. Au dos, on lit ces mots : Che sont les lettres
et les briefs du roy de Navarre, de le ville de Paris et de le ville
d'Amiens. Les deux rôles qui étaient joints à la lettre de la ville
de Paris ont disparu, et il en est de même des lettres du roi de
— 306 —
lisme s'élève : et dans ce double caractère, qui nous per-
met tour à tour de blâmer et de louer Marcel, nous
retrouvons encore Timage de la France du xrvc siècle,
pleine d^entliousiasme et d'ardeur belliqueuse sous un
pouvoir faible et chancelant qui ne la protège plus.
Il faut bien se garder de confondre la commune de
Paris qui sauva la France de la conquête des Anglais,
avec cette même commune de Paris qui, après le traité de
Troyes, se précipita au-devant d'eux pour acclamer leur
venue. Entre ces deux époques, il y a toute la distance
qui sépare les Caboche, les Legoix et les Saint- Yon
d'Etienne Marcel, dont le nom vivra dans les célèbres
ordonnances de 1355 et de 1356. N'oublions pas que le
dernier vœu du duc de Normandie, devenu Charles le
Sage, fut le retour aux institutions qu'avaient fondées les
états généraux et aux réformes qu'ils avaient conçues.
Les biens du prévôt des marchands, confisqués après sa
mort, avaient été rendus à sa famille, et lorsqu'en 1413
le parti de Tordre triompha à Paris de la faction des bou-
chers, l'un des échevins choisis pour remplacer les Saint-
Yon fut Jean Marcel, parce qu'on croyait ne pouvoir
opposer à l'anarchie aucun nom placé plus haut dans la
mémoire du peuple par d'éclatants services rendus à la
cause des libertés publiques.
Navarre et de la ville d'Amiens. Je suis disposé à penser que la
lettre de Marcel avait été envoyée à Jean de Pecquigiiy, et
celui-ci l'aurait transmise aux échevins dWmiens et d'Ypres.
Les relations de Jean de Pecquigny avec la commune d'Amiens
sont assez connues : celles qu'il entretenait avec la commune
d'Ypres remontaient à 1351 (voyez mon //istoire de Flandre,
Ireédit., t. III, p. 366).
Il
CHRISTINE DE PISA
ET LE
LIVRE DES FAITS DE BOUCIQUAULT
L'auteur du Livre des faits de Bouciquault s'exprime,
ainsi à la fin du vingtième chapitre de la troisième par-
tie : c En cest estât est à cestuy jour, dixiesmc de mars,
« mille quatre cens huict, le fait de l'Ëglise, » ce qui doit
s'entendre de l'année 1*408 avant Pâques, ou 1 409, style
moderne. Cette année la fôte de Pâques arrivait le 7 avril,
et comme le manuscrit unique de Paris offre à la dernière
page cette mention : « Fait et escript jusque ycy le
« IX* jour d'avril l'an de grâce mil cccc et ix, » nous pou-
vons le considérer comme offrant un texte original : il
en résulte que l'auteur et le scribe terminèrent en moins
d'un mois les dix-sept derniers chapitres (*).
(') Le maDuscrit du poëme de la Mutation de Fortune, 9508,
conservé à la Bibliothèque de Bourgogne, porte la note sui-
vante : Ci commence un quayer escript en un jour trestout.
Ce cahier de huit feuillets à deux colonnes ne comprend pas
^ moins de mille vers.
— 308 —
Or quel était, en 1408, raiiteur capable d'écrire cette
admirable monographie, si ce nVst Christine de Pisan?
C'est peu que le titre du lÀcre des fats de Bouc'quauU
rappelle celui cUi Livre des faits et bonnes mœurs de
Charles V: il y a dc^s rapports bien phis frappants encore
dans les qualités de la pensée et du style, qui nous mon-
trent une érudition féconde sans cesse unie aux senti-
ments les plus nobles, les plus élégants, les plus gra-
cieux.
Nous n'insisterons pas sur les relations littéraires de
Christine de Pisan avec le prévôt de Paris Guillaume de
Tignonville, Fauteur des Dits moraux : elles sont assez
connues. Christine de Pisan l'appelait son Irès-chier sei-
gneur, et s'adressent à lui « soubs la fiance de sa sagesse et
« valeur, » elle le requérait « comme trés-savant, si que
« sa sagesse lui fust force, aide, défense et appui. »
Le sire de Tignonville s'efforçait, avec les sires d'Ivry,
de Crésèques et d'autres amis, de ranimer les dernières
traditions de la chevalerie, et c'est ainsi que nous
expliquons ce passage du Livre des faits de Bouci-
quault : « Il est à sçavoir que plusieurs chevaliers degrant
« renom et gentils hommes vaillans, poursuivant le noble
« faict et hautesse des armes, ont advisé que, afïin que
< le nom de si vaillant preudhomme ne soit péri, ains soit
« demeurant au monde avec les vivans par longue mé-
« moire et que les autres s'y puissent mirer, que bon se-
« roit que certain livre de luy et de ses faicts fust faict...
« Si prie et requiers humblement aux nobles et notables
« personnes par l'ordonnance des(|u elles il a esté fait, que
« ils me veuillent pardonner si, si suffisamment que la
« matière le requiert, ne Tay sceu traiter. Si leur plaise
« corriger les défauhs et avoir agiéable mon labeur tel
— 309 —
« comme il est. El aussi je supplie le bon chevalier de
« qui il est fait, que pareillement me veuille pardonner si
« j'ay eu hardiesse d'entreprendre à parler de luy sans en
« avoir auparavant congé de luy et licence, car j'ay receu
« la charge et commission de ce faire. »
En effet, Guillaume de Tignonville aimait beaucoup
Bouciquault, et nous verrons ailleurs qu'il s était déclaré,
comme lui, le champion de la loyauté en amour.
Déjà, dans le Débat des deux Amans, Tune de ses pre-
mières et de ses plus faibles compositions, Christine de
Pisan, après avoir rendu hommage à la mémoire de Ber-
trand du Guesclin, invoquait l'exemple des exploits et
des vertus du vaillant maréchal Bouciquault, comme la
source des premières inspirations de son fils, « bel en-
c fant, plaisant et gracieux, » qui, à vingt-cinq ans,
devait être, lui aussi, maréchal de France :
Mais saDsaler
Plus loings quérir, encorpovons parler
De notre temps, ne devons pas celer
Les bons vaiiians qui, sans eulx atrolei*
Neeulx malmettre,
Vouldrent leurs cuers en parfaite amour mettre,
Ne me fault jà autre preuve promettre
Ne autre escript pour témoing, n'autre lettre ;
Car vérilable-
Ment le scet-on, le vaillant connestable
De France, dont Dieu ait l'âme acceptable,
Le bon Beriran, le preux et le valable,
Du Gué-Aquin,
Qui aux Anglois fist maint divers butin.
Dont ot honneur, leurs chasteaux à butin
Mettoit souvent, où feust, soir ou matin
(Et renommé
Sera toujours et des bons réclamé",
— 310 —
Premièrement pour amours fu armé,
Ce disoit-il, et désir d'estre amé
Le fist vaillant.
De bonne heure le fist si travaillant
Amours, qui fait chascun bon cuer veillant
A poursuivre honneur s'il est vueiilant
Los qui mieulx vault
Que riens qui soit, et le bon Bousicaut
Le mareschal, qui fu preux, sage et caut,
Tout pour amours fu vaillant, large et haut.
Ce devenir
Le fist. Ytel celle voie tenir
Ces II enfans veulent et maintenir
D'armes le faisc pour le temps à venir
Louenge acquerre.
Quelques années ont suffi pour que le jeune Jean Bou-
ciquault ait fait oublier son père. Ses vertus égalent son
courage, et on ne sait s'il est plus aimé de ceux qui Ten-
tourent ou plus redouté de ceux qu'il combat. Voyez avec
quel enthousiasme Christine de Pisan le célèbre dans son
poëme du Chemin de lonyue estude^ écrit en 1 402 :
Eu sçay un si vaillant.
Si n'a-il ou monde pareil
De ce qu'il fault à Tappareil
De chevalier...
C'en est le mirouer, par m'âme,
Car ou monde n'a si notable
Chevalier, ne si deffensable.
Par toute lerre en est renom
Et partout est congiieu son nom.
C'est la fleur du monde sans faille.
Chascun scet qu'en Lombardie
Es guerres du duc de Milan
— 311 —
Il n'y ot pareil, ce dit-l'en.
Es autres contrées loingtaines,
Soit en Grère, soit en Athènes,
Ou bas monde, n a région,
Meismes le fleuve de Gion,
Qu'il n'ait passé et tout cerchié.
Et de tout est venu à chié
A son honneur si grandement
Que je croy véritablement
Qu'oncque Hector de Troye le fort.
Ne Troylus et son effort.
Ne César le grant empereur.
Ne Alexandre le conquéreur.
En armes tant ne s'avancèrent.
N'en prouèce ne le passèrent (•).
Nous trouvons dans ces vers, où Ton nomme Bouci-
quault f le miroir de la chevalerie, » la première pensée
du livre où « chevalerie sera louée en la personne de ce
t vaillant et noble chevalier, afin que les autres s'y
t puissent mirer. »
Bouciquault avait visité, Tépée ou le bourdon à la
main, la terre des Pharaon où régnaient les infidèles,
Constantinople qu'attendait le môme sort, Jérusalem d'où
ils ne devaient plus sortir. Poëte en môme temps que
chevalier, il avait été vivement ému à la vue de toutes ces
ruines que l'Orient offrait à chaque pas, et dans ses longs
voyages il n'avait pas oublié celles de Troie.
Christine de Pisan nous décrit les mômes lieux dans
un de ses poëmcs, et si les distances qu'elle nous fait fran-
chir rapidement sont un peu fortes, n'oublions pas que
ce poëme est intitulé le Chemin de longue estude. Notre
{') Chemin de longue estude, ms. -10982 de la Bibliothèque de
Bourgogne.
— 312 —
point de dépari sera le Bosphore; nous saluerons ensuite
tour à tour les rivages les plus fameux, les îles les plus
riantes des mers de Tlonie et de la Grèce, depuis Per-
game jusqu'à Rhodes, encore riche en merveilles. Nous
commencerons par la description de Constantinople :
De marbre vi l'enç lint des murs,
De graiit circuit, haulx et durs;
Maint hault palais, mainte maison
Y vi, qui de marbre ot cloison,
Maint édifice grant et bel,
Maint hault pilier et maint chambel...
Mais trop plaignoie les dommages
Des ruines de celle ville
Où il y en a plus de mille.
Lieux hauls, murs tous rhéus par terre
Par meschief et par longue guerre...
Je vi les champs et le vignoble
Qui tout dedens Constanlinoblo
Sont pour assez vivres donner
A celle ville gouverner...
Le chastel vi de Thénédon
Où la mer fiert de grand randon,
Qui le bras Saint-George est nommée (').
Vi la grant terre renommée
Que jadis Frige on appel loi t.
Là fu Troye,
La cité de grant renom.
Or n'v vois se ruine non,
Mais encore y pairent les murs
Selon la mer, haulz, longs et durs.
(') Et s'en alla le mareschal ceste nuit gésir au port de Téné-
don devant la grande Troye. (Livre des faits de Bouciquault,
I, 30.)
— 313 —
Rien ne doit nous arrêter entre les bords du Sinioïs et
ceux du Nil. Nous découvrons déjj'i
Ln terre du Soudan
Qui aus crestieus fait maint dam ;
Vi après la ci(é du Kaire
Qui plus est grant quaulres y paire,
Vi le Nil qui croist et descroit,
Vi le ctiârop où le basme croist.
Nous abordons enfin le pèlerinage religieux, et le récit,
, que nous abrégeons beaucoup, continue en ces termes :
Encore voulz-je visiter
Le lieu oii il convient monter.
Où la Vierge est très-honorée,
Sains Katherine aourée.
Dedens les désers entrâmes
D'Arabe, où a xn journées
Jusqu'au mont Synay finées.
Et si montâmes sur le mont
Où il a moult belle abbaye
Close, qu'el ne soit envaye
De serpentine ou maie beste.
Là arrivâmes sans moleste;
Là ot mainte lampe et maint cierge.
En Égipte tous les lieux vis
Où Nosire-Sire rep.iira ;
Vi Nazareth où repaira
Et Bethléem où il fu né.
Plus regarday et visitay
Jbérusalem et m'arrestay :
Vi le Saint-Sépulcre et baisay,
Et là un pou me repos;iy.
Quand jus fait mes oblations
Et dites mes dévotions,
I. 27
— 314 —
Je regarday comme il est fait,
A demy compas et de fait
Le hault et le lé mesuray,
Et encore la mesure ay ;
Ce fait, yssimes du repaire,
Montâmes ou mont de Calvaire
Où Jhésus 0 la croix monta,
Et en ce lieu vi Golgotba
Où la sainte croix Dieu fu mise ('}•
Évidemment ces vers de Christine de Pisan repro-
duisent ce qu'elle a entendu raconter h Bouciquault , qui
venait de retourner de Gonstantinople et de Ténédos à
Paris, et qui avait visité, à une autre époque, le Caire, où
résidait le Soudan, Saint-Paul au Désert, Sainte-Cathe-
rine du Sinaï et Jérusalem. Nous pourrions, en relisant
le livre dont nous nous occupQns, y retrouver vingt
chapitres où le chroniqueur peut également invoquer
comme source et comme autorité le chevalier môme dont
il retrace les hauts faits.
Cependant le lecteur attend peut-être une preuve plus
décisive pour justifier les droits de Christine de Pisan à
revendiquer le Livre des faits de Bouciquault. Nous la
mettrons sous ses yeux.
Il faut remarquer d'abord que Christine de Pisan,
écrivant des ouvrages fort étendus, soit en prose, soit en
vers, répète parfois ce qu'elle a déjà dit en en modifiant
la forme, c'est-à-dire en rimant ce qu'elle a dit en prose,
ou bien en mettant en prose ce qu'elle a dit en vers.
(•) « Messire Bouciquault alla en Jhérusalem au pèlerinage du
« Saint-Sépulcre, qu'il visita très-dévotement, et aussi fut par
« tous les saints lieux accoutumés... Ils prirent leur chemin à
« aller à Saint Paul des Déserts, et de là à Sainte-Catherine du
« Mont de Sinaï. » Livre des faits de Bouciquault, I, ^5.
— 315 —
Ai.isi elle avait tracé en ces termes l'éloge de Charles V
dans le Chemin de Imiyue estude :
Prudence et science
Avoit en lui notablement,
Telle que très-soingneusement
11 entendoit, je ne mens mie,
Assez des poins d'astronomie ;
et elle avait rapporté également combien d'excellents
ouvrages de l'antiquité il avait fait
En françois du latin traire,
Pour les cuers des François atraire
A nobles mœurs par bon exemple :
Combien que le latin tout emple
Entendis!, les vouU-il avoir
Afin de ses hoirs esmouvoir
A vertu, qui p ;s n'entendroient
Le latin, si s'i entendroient.
Plus tard, elle répéta exactement la môme chose dans
son étude sur Charles V et dans le Livre de Paix. Le Livre
des faits et bonnes mœurs de Charles V est entre toutes
les mains. Je me bornerai à citer le Livre de Paix :
« N'estoit-il pas grant clerc lui-mcismes et droit philo-
« sophe et bon astrologien et celle science moult amoit (').
« Et qu'il fust clerc bien le demonstroit, car souveraine-
« ment amoit livres, dont il en avoit à merveilles grant
« quantité, et quoyque il fust souffîsamment instruit en
« la science de grammaire et que bien et bel entendoit son
« latin, néanmoins, afin que ses frères et ceulx qui le temps
« avenir lui succéderoient puissent avoir le bien d'en-
(') Voyez à ce sujet le Livre des faits et mœurs de Charles V,
m, 3
— 316 —
« tendre ce que les livres contiennent, fîst translater par
& très-soiiffisans clercs tous les plus notables livres. »
Il est certain que ces divers passages appartiennent à
Christine de Pisan, et c'est en nous appuyant sur une
base à l'abri de toute contradiction que nous applique-
rons le même travail de comparaison et de déduction au
L'.vre des faits de Bouciquault.
Nous lisons dans le poëme de Mutation de Fortune :
Eli ce lieu qui est lez et grant
Sont les meschiefs cas. Moult engrant
Y sont aciès d'eulx entre-occire.
N'y a seigneur, ne a si grant sire.
Tant s'en sache bien entremettre.
Qui ou peuple sache frein mettre ;
Tuit s'entr'ocient à Testrive;
L'une part contre l'aulre est rive
Entre eulx par esperis malins,
Entre les Gueiphes et Guibelins,
N'en srèvenl nulle autre adivision,
Fors que l'un dit que tout son lin
A tout temps esté Guibelin,
Et lui aussi Guibelin est,
Li autres dist que Guelfes rest
D ancienneté do lignaj^e.
Et que tous dis oui fait dommuge
Les Guibelins aux Gueiphes, dont
H.iyrse doivent, pour ce adont
S'occient en la nieisme ville
Dont ils sont, et plus de cent mille,
Pour telle cause, sans autre, occis
Se sont, et s'enlr'occienl cils.
C'est dommaige et grant pitié
Car s entre eux avoit amitié.
C'est un pays moult glorieux («)•
(») Mutation de Fortune, ms. de la Bibl. de Bourgogne, 9508,
fo39.
— 317 —
On retrouve à peu près la môme pensée dans un dis-
cours sur les troubles de la France :
«Ha France! ne sera s- tu pas acom parée aux estran-
« ges nations là où les frères s'entroccient comme chiens.
< Les usaiges des Guelfes et Guibelins sont en vostre
« terre ('). »
Si maintenant nous jetons les yeux sur les lignes sui-
vantes du Livre des faits de Bouciquault. nous n'hésite-
rons plus à reconnaître la main qui les a tracées :
« Cette perverse coutume est partout le pays enraci-
« née ; les hommes y sont divisés et eiuiemis mortels les
< uns contre les autres, ains seulement par direiTu es de
« lignaige guelphe et je suis du guibelin ; nos devan-
« ciers se hayrent , aussi ferons-nous, — et pour cette
« cause seulement, et sans sçavoir autre raison, s'enlr'oc-
« cient chascun jour comme chiens... Et est dommage
« d'iceluy pays et grand pitié, qui est un des meilleurs
« qui au monde soit {'). »
La communauté d'origine de ces divers textes est hors
de contestation .
Christine de Pisan avait dit aussi dans le Chemin de
longue estude :
Desoubz le ciel tout maine guerre,
Et meisme entre les Sarrazins,
Le Basât contre Tamburlan
Que Dieux metleen si très mal an
Qu'ils se puissent entre eulx dotTaire,
Si n'i aitchreslien que faire!
Tout ceci rappelle le chapitre des Faits de Boucicjfiault,
(•) Lamentation, publiée par M. Thumassy, p. 145.
(') Partie II, ch. r-.
I. i>7
— 318 —
où^ l'on raconte « que Tamburlan assaillit le Bazat de
« guerre et qu'il luy convint p;ir force laisser en paix les
« chrestiens' » Un autre chapitre, le septième de la pre-
mière partie, offre les mômes rapports avec quelques vers
du Débat des deux Amans [*). Nous pourrions aussi citer
des maximes empruntées à Aristote, à Tulle et à Valère
qui se retrouvent, et à peu près sous la môme forme, dans
le Livre des faits de Bouciquault et dans les autres ou-
vrages[de Christine de Pisan.
Si dans le Livre des faits de Bouciquault, ni les nota-
bles personnes qui président à cet ouvrage, ni la per-
sonne qui Va mis par escript, ne sont nommées, nous en
savons la cause, c'est « aflSn que envieux ne disent que
« aulcune flatterie leur feist dire. »
Quant à la malheureuse ortune du livre, nous avons
déjà dit qu'il fallait l'expliquer par celle du noble cheva-
lier qui [le flt composer. Voici le texte de Ju vénal des
Ursins auquel nous faisions allusion : «Audit an, messire
« Guillaume de Tignonville, qui esloit clerc et bien nota-
« ble chevalier, fut désappointé de Testât de prévost de
« Paris. La vraye cause estoit pour ce qu'il fréquontoit
« souvent en l'hostel de feu monseisrneur le duc d'Or-
« léaiis, et si ne vouloit pas faire beaucoup de choses
« estranges qu'on vouloit qu'il fist en délaissant l'ordre
« de justice ; et y fut mis messire Pierre des Essars, qui
(«) Christine de Pisan avait composé pour le duc d'Orléans le
Débats des deux Amans, ei elle a ajouté seulement au manuscrit
de Bruxelles, M 034. une dédicace adressée, non pas, comme on
l'a dit, à Philippe leBon,ducdeBourgogne,maisà Charles d'AI-
|jret,qui fonda avec Bouciquault, pour la défense des dames et
damoiselles, l'ordre de la Dame Blanche. - La Bibliothèque de
Bourgogne, si riche en manuscrits du xiv^ siècle, en possède
vingt -sept de Christine de Pisan.
— 319 —
c estoit de l'hostel du duc de Bourgogne, lequel en eut
« un bon salaire (']. »
Hélas, les persécutions allaient commencer pour Chris-
tine aussi bien que pour le prévôt de Paris. Le Livre des
faits de Bouciquault fut peut-être sa dernière composi-
tion littéraire. Elle s'efforce dès ce moment de calmer par
sa parole éloquente les discordes civiles qui se déchaînent
autour d'elle. En 1 41 4, elle achève le Livre de Paix, su-
prême appel à la concorde et à la réconciliation , et c'est
un touchant spectacle que celui de cette femme se jetant
au milieu de la lutte acharnée des partis, en leur adres-
sant ces vers de Virgile :
Ne tanta animis assuescite bella,
Neu patri» validas in viscera verlite vires.
Mais sa voix ne fut pas écoutée, et Tannée suivante vit la
funeste bataille d'Azincourl, qui fut pour elle un inépui-
sable sujet de deuil, car les derniers débris de la cheva-
lerie y disparurent, et Bouciquault lui-môme fut fait pri-
sonnier et conduit en Angleterre.
Il ne resta à Christine de Pisan qu'à s'enfermer dans
rahhaye close, où elle pleura pendant onze ans, jusqu'à ce
qu'elle fit entendre un dernier chant d'allégresse en ap-
prenant la levée du siège d'Orléans et les triomphes de
Jeanne d'Arc qui venait de conduire Charles VII à
Reims.
Pauvre Christine î que sa vie fut malheureuse, et cool-
bien la postérité de qui elle attendait une juste réha-
bilitation n'a-t-elle point été ingrate pour elle! On a
(') Juvénal des Ursins, H08. Cf. les Registres du parlement,
5 maiUOS
— 320 —
imprime, commenté, traduit le Roman de la Pose, et per-
sonne n'a réalisé jusqu'ici le vœu de Gabriel Naudé :
Quoties ejus libros conspicio nondum ft/pis exaralos, toties
doleo apud me fatum, tam candidœ et erudiiœ virr/inis. Ve-
rum ipsœ aliquando rncœ partes erunt liane Andromedem a
blattis et tineis vindicare{'] .
Née sous le beau ciel de l'Italie, elle était venue dans
sa jeunesse habiter la France, pendant les années les
plus florissantes du règne de Charles V : tout était alors
bonheur, fortune et doux loisirs.
« Je fus née, nous raconte-t-elle , de nobles pa-
« rens ou paysd'Ytalie, en la cité de Venise, en laquelle
« mon père, né de Boulongne la Grasse, où je fus puis
« nourie, ala espouser ma mère qui née en estoit, par
« l'acointance que mondit père avoit de longtemps
« devant à mon aïeul, clerc licencié et docteur né de la
« ville de Fourlt et gradué à l'estude de Boulongne la
« Grasse, qui salarié conseillier de ladilte cité estoit. A
« cause de laquelle parenté mondit père otla cognoissance
« des Venesiens, et fu pour la soufïisance et autorité de sa
« science retenu semblablement conseillier salarié de la-
« ditte citté de Venise, en laquelle fu un temps résident à
« grant honneur, richèces et gaings. Or assez tost après
« ma nativité, mon père, pour certaines besoignos etses
« possessions visiter, se transpoita en la cité de Boulongne
(( la Grasse ('). »
Ce fut là que Thomas de Pisan connut un docte aun* de
Pétrarque, le célèbre professeur Jean André, qui ensei-
(•) Voyez sur Christine de Pisan une intéressante notice de
M. Thomussy. Paris, i838.
{') La Vision (ou mieux l'advision) de Chrislino de Pisan, ma-
nuscrit 10309 de la Bibliothèque de Bourgogne.
— 321 —
giia le droit pendant quarante-six ans, et qui, en Thonneur
de sa fille Novella, donna ce nom à son commentaire sur
les Décrétales [Sovella in Decretales) .
t Pareillement à parler de nouveaux temps sans querre
fies anciennes histoires, Jehan André, le solempnel
t légiste à Boulongne, n'a mie Ix ans, n estoit pas d'opi-
t nion que malfeust que femmes feussent lettrées, quant à
t sa belle et bonne fille qu'il tant ama, qui ot nom Nou-
t velle,fist apprendre lettres et si avant es lois que, quant
€ il estoit occupé d'aucun essoine parquoy ne povoit va-
€ quierà lire les leçons à ses escoliers, il envoioit Nouvelle
c sa fille en son lieu lire auxescoles en chaire, et, afin que
t la beauté d'elle n'empeschasl la pensée des oyans, elle
« avoit une petite courtine au devant d'elle, et par celle
« manière souppléoitet alégoit aucune fois les occupations
t de son père, lequel Tama tant que, })our mettre le nom
« d'elle en mémoire, fist une notable lecture d'un livre
« de loys qu'il nomui.i , du nom de sa fille, la Nouvelle (') .»
Christine de Pis.in, après avoir raconté l'arrivée de
son père h Bologne, continue ainsi : « Lui vint tiuitost
c nouvelles et certains messages tout en un temps de
c II excellens roys lesquiels pour la grant famé de l'auto-
« rite de sa science le mandoient, priant et promettant
« grans salaires et émolumcns chascûn endroit soy, (jue
K vers lui voulsist aler, dont l'un estoit le souverain des
« roys cresliens, le roy de France, Charles le Sage, et
« l'autre fu le roi de Honguerie. Adonc, connue la souf-
re fis:ui('c de ces ambassidcuirs pour la révérence de la di-
t gneté desdils princes ne fust à mettre arrière, délibéra
« mondit pèrcî à obéir h l'une des parties, c'est assavoir
(') Cité des Dames, nis. 9393 de la Bibl. de Bourgogne.
— 322 ~
« comme au plus cligne, el aussi le désir de véoir les
« estudes de Paris el la haulèce de la court françoise, le fisl
« venir vers ledit roy de France, espérant transitoire-
« ment veoir le roy, obéir à ses commandemens et visiter
« lesdites estudes fespace d'un an , puis s'en tourner
« vers sa femme el famille, laquelle il ordonna demeurer
« sur ses possessions et héritages à Boulongne la Grasse,
« et toutes ces choses fait tes et ordonnées, avec la licence
« de la seigneurie de Venise, se parti et vint en France,
ft ouquel lieu fu du sage roy Charles très-grandement
« receus et honnourés, et tost après, l'expérience veue de
« son savoir et science. Testa bli son conseillier très-espé-
« cial privé cl chier tenus, lequel lui fut tant agréable que
« du partir au chief de l'an ne pot avoir licence, ains
« voult à toutes fins ledit roy que grandement à ses
« cousts et frais envoyast quérir sa femme, enfans et fa-
« mille, poui' user à tousjours leur vie en France près de
« luy, en promettant possessions, rentes et pensions pour
a tenir honnourablcment leur estât. Néantmoins, comme
« mondit père, en espérant tousjours le retour, retardast
« ceste chose près de l'espace de ni ans, en la fin convint
4 que fait fust, et fut fait le transport de nous d'Italie en
(( France. Grandement fut receue la femme et enfants de
« mon père, lesquids le très-bénigne bon sage roy voult
« véoir el recepvoir joyeusement, laquelle chose fu faitte
« tost après leur venue, atout leurs abis lombards, riches
« d'aournemens et d'à tour selon l'usage des femmes et
« enfans d'estat. Au chastel du Louvre à Paris ou moys
« de décembre estoit ledit roy, lorsque la présentation du-
K dit ménage à belle et honorable conqjagnie de parens
ft f u à ses yeulx manifeste , laquelle fenuiie et famille à
« très-grant joye et offres il receupt ('). »
(») Vision de Christine.
— 323 —
Thomas de Pisan devint run des conseillers les plus
intimes de Charles V. Le roi de France lui donnait beau-
coup. Il ne dépensait pas moins, et Christine vit chez lui
les plus notables personnages de l'époque, môme les am-
bassadeurs du Soudan de Babylone (').
On ne s'étonne plus que Christine de Pisan nous ait
conservé sur le règne de Charles V soit des faits impor-
tants, soit des anecdotes qui ne sont pas sans intérêt.
Ainsi elle nous rapporte que lorsqu'il 1-égla l'Age de la
majorité des rois, il manda « les députés des bonnes
« villes, des marchands et mesmement du commun, » et
que cette ordonnance fut « jurée par les princes, nobles
« et clercs et ceux des estas du peuple. » Ailleurs elle
place dans la bouche de Charles V cette belle parole :
que l'éclat si envié de la royauté, loin de ressembler à la
gloire, n'était qu'un pesant fardeau, et que le seul bonheur
qui y fût attaché était celui de faire le bien (').
Christine de Pisan nous répète à plusieurs reprises que
Charles V aimait beaucoup les bons clercs :
Chiers avoit les clers scienceux,
Les preux chevaliers et tous ceulx
Qui à bonnes mœurs enlendoient.
Il nous en coûte un peu de dire que, bien que Tho-
mas de Pisan ne blessât en rien la foi, comme l'assure sa
fille, sa principale science était l'astrologie, et c'est tou-
jours d'après sa fille que nous ajoutons qu'il lisait si bien
(•) « Et moy estant enfant, qui les vy en Tostel de mon père
« qui conseillerdudit royestoit, m'esmerveillant de leurs estran-
» ges habis, puis porter de ce témoignage. » livre de Paix,
(») Livre de Paix. Cf. Livre des faits de Charles V, lll, 30.
— 324 —
clans les étoiles, que Charles V lui dut ses plus belles vic-
toires (') .
Ce fut le fils (l'un serviteur de Charles V, qui ne con-
naissait pas moins bien les détails les plus intimes de sa
vie, que Christine, à peine Agée de quinze ans, épousa de
préférence à d'autres jeunes gens plus riches qui recher-
chaient sa main ('). Elle en eut plusieurs enfants, mais
elle n'avait que vingt-cinq ans quand il mourut à Beau-
vais, où il avait suivi Charles Vï.
A celte époque, Thomas de Pisan ne vivait plus, et sa
vieillesse, avait été troublée par de sombres préoccupa-
lions. Avec le règne de Charles V avaient cessé les dons
et les pensions. Les créanciers parurent, les procès se
multiplièrent. Christine, élevée « en délices et mignote-
« ment, » se trouva abandonnée seule, Sîins appui,
« avec petits orphelins, » sur une faible nef que battaient
les flots d'une mer orageuse et menaçante. Rien n'est
plus touchant que ses plaintes, quand elle se peint elle-
même entourée à son foyer de ses petits enfants et se
souvenant, dans sa misère présente, de son opulence
d'autrefois. Elle avait, il est vrai, conservé « un manlel
«fourré de gris^ un surcôt d'écarlato; » mais les ser-
(') \mon de Christine. Cf. /.ivre des faits et bonnes mœurs de
Charles V^ III, 21 . Christine de Pisan place Taslrologie bien au-
dessus de ralchimie, qui, selon elle, ne mérite aucune con-
fiance. Elle fait cette observation à propos d'un alchimiste alle-
mand nommé Bernard, qui avait écrit à son père.
(») Son nom était Etienne Castel, et il avait reçu de Charles V
une charge de notaire. Bien que Christine l'appelle un jeune
écolier né de nobles parents de Picardie, nous croyons qu'il
était le fils d'Etienne Gasiel, armurier, brodeur et valet de
chambre de Charles V à l'époque où il ne portail encore que le
titre de duc de Normandie.
— 325 —
gents arrivaient, qui lui preuaient « jusqu'à ses chaus-
« settes, » et il lui fallait aller nu-pieds, que dis- je?
demander l'aumône et emprunter à des amis qui, la plu-
part, feignaient de ne plus la reconnaître. « Beau sire
€ Dieu, s'écrie-t-elle, comment honteusement, à face rou-
€ gie, le requéroie ! » Et il n'est pas moins triste de Ten-
tendre ajouter, en parlant du palais où elle avait jadis été
accueillie avec tant d'honneur : « Ha, Dieux, combien
(i de fois ay musé ad ce palais, en yver, mourant de
« froit ! » 4
Mais Christine s'était souvenue de la fille du juriscon-
sulte de Florence, qui par ses études étiiit parvenue à
égaler la science de son père. En vain lui disait-on que la
science ne convenait pas à une femme. Elle répondait à
ceux qui lui tenaient ce langage : L'ignorance convient
encore bien moins à un homme. Combien elle regrettait
de ne pas avoir travaillé davantage, étant jeune, et de
s'être fiée à la fortune, comme celui qui, en voyant
briller le soleil, oublie qu'il peut être obscurci par des
nuages. « Adonc, ajoute-t-elle, cloy mes portes, c'est-à-
€ savoir mes sens, aux choses foraines et voushappay ces
€ beaux livres et volumes. Je me pris aux hystoires an-
« ciennes dès le commencement du monde, les hystoires
« des Hébrieux, des Assiriens et des principes des sei-
« gneuries, procédant de l'une en l'autre, descendant aux
« Romains, des François, des Bretons et autres plusieurs
« historiografes. Et puis me pris aux livres des poètes, et
€ dont fus-je aise quand j'os trouvé lestile à moy natu-
€ rel, me délitant en leurs soubtilles covertures et belles
« matières, musées sous fictions délictables et morales, par
« belle et polie réthoriquc aournée de soubtil language...
« Pour laquelle science et poésie, nature en moy resjouye
j. 28
— 326 —
« médit : Or veuil quedeloy naissent nouveaux volumes,
« lesqueuîx, le temps à venir perpéluelment, au monde
« présenteront ta mémoire. »
D'abord son esprit mélancolique la port<i à tracer des
élégies sur ses malheurs ; puis elle commença à écrire des
dittiés sur Tamour, et, bien qu'elle exprimât, afin de
plaire aux seigneurs, des émotions et des illusions qu elle
n'éprouvait plus, bien que ces dittiés fussent, comme elle
le dit, « gais d'autrui sentement, » elle y trouvait une
agréable distraction ; mais, de même que Froissart, elle
mêlait l'amour à la sagesse, en plaçant dans l'antiquité
l'amour près de Platon, et au moyen âge la sagesse près
de Thibaud de Champagne. En effet, tantôt elle rapporte
que Platon, touchant à sa dernière heure, aimait à lire les
« plesans dittiés d'une femme poète qui avoit nomSapho,
« qui escrivoit d'amours en vers joieux et gracieux ('); »
tantôt elle nous raconte que le comte Thibaud ne
chérissait en Blanche de Castille que sa vertu, et
qu'il était si timide qu'il n'osait le lui dire : « Et faisoit
« ses complaintes à amour en louant moult gracieusement
ft dames, lesquels moult beaulx dittiers que il fîst furent
« mis en chans moult délitables, et les fist escripre en sa
« salle à Prouvins et aussi à Troye ('). »
Peu à peu Christine de Pisan arrive à composer de
grands poèmes, comme le Chemin de longue estude ou le
Livre de mutation de Fortune ; mais elle s'élève bien plus
haut encore ; à défaut de Froissart qui ne vit plus (^), elle
veut rappeler à la chevalerie ses règles et ses devoirs. Si
(') Corps de Polie ie.
(') Cité des Dames, il, 65.
(') Je ne crois pas que Christine de Pisan ait quelque part
— 327 —
elle consulte les livres saints, elle y lit que la véritable
vie du chrétien est une droite chevalerie sur la terre,
militia super terram (*). Si elle ouvre les historiens de
l'antiquité, elle y voit que, dès Romulus, ceux qui de-
vaient être un jour les vainqueurs du monde s'honoraient
du titre de chevaliers.
RomuJusqui fonda Rome
De plusieurs hommes, prist la somme
De mile tous les plus esleus
Qui furent les meilleurs sceus,
Et milites les appella.
Chevaliers autant vault cela *
Ce dire, comme un millier
Esleus et pris pour batailler ().
Cette femme, faible et élevée dans le luxe, consacre
désormais ses jours et ses nuits à l'étude. Détachée du
culte de la fortune, elle invoque Minerve, « femme ita-
« lienne » comme elle, puisque l'Italie est aussi la Grèce,
la Grande Grèce comme l'appelaient les anciens ('). Non-
seulement on la voit composer pour Philippe le Hardi,
duc de Bourgogne, qui lui communique certains docu-
ments (^), le Livre des faits et bonnes mœurs de Charles V,
nommé Froissant; mais dans son poëme de la Mutation de For-
tune, elle fait l'éloge des clercs qui écrivent
... Les histoires des ^raillans
Qui furent preux et travuillans.
(') Roman d'Othea.
(') Chemin de longue eslvde. Tout ceci fut mis plus t;ird en
prose dans le /.ivre des faits et mœurs de Charles V, II, 1 .
(*) Roman d'Othea.
(4) M Paulin Paris a fait remarquer que la description de
l'enlrce de rcmi)ereur à Paris paraissait avoir été empruntée
par ClHJstine de Pisan aux Chroniques de Saint-Denis. Chris-
— 328 —
élégant panégyrique de sou bienfaiteur, mais el!e appro-
fondit aussi jusqu'aux secrets de Fart de la guerre, et écrit
son livre des Droits d'armes et de chevalerie^ où elle re-
cueille Tavisdes plus célèbres guerriers de son temps. Ni
la philosophie morale, ni l'économie politique ne lui sont
étrangères, et elle achève successivement divers traités
consacrés à Texamen des questions les plus hautes, parmi
lesquels on remarque le Coiy/s de Policie, exposé complet
de tout le système du gouvernement et des règles qui y
doivent présider.
On ne peut assez admirer le zèle et Factivilé de Chris-
tine de Pisan qui nous apprend elle-même que de 1 399
à 1 405 elle composa quinze grands ouvrages, sans comp-
ter plusieurs discours et plusieurs dittiés poétiques.
Néanmoins, ces ouvrages ne furent pas accueillis
comme ils le méritaient. La misère des temps l'explique
assez, et d'autre part la corruption des mœurs avait
amené à sa suite le mépris des lettres et de leurs nobles
enseignements. Les conseillers de Charles VI la repous-
s:iient durement. « Quant je venoyc, dit-elle, ramente-
« voir Testât de moy vesve, requérant encline devant eul\
« par pitié leur secoui"s, aucune apparence de pitié en eulx
« trou voie, » et elle répèle les mêmes plaintes dans ses
vers :
Hélas! où donc trouveront réconfort
Povres veuves de Jeurs biens despouillées,
Puisqu'en France, qui seult estre le port
De leur salut
tine de Pisan ne cache pas que Philippe le Hardi v« lui fil bniller
« mémoires véritables sur rentrée de l'empereur à Paris, par
« quoy elle sut toutes ces choses. » Livre de Paix.
— 'Ji9 —
Les nobles gens n'eo out oolle pitié f
Aussi D*ODt clercs li greigneur. ne II meuilri;.
Ne les princes ne les daignent entendre.
Où pourront nial< fuir, puisque ressort
N*onl en Fniiire, là où leur sont tiaillôes
Espérances vaines? conseil de mort.
Voies d'enfer leur sont appareillées.
Un deniicr root pour clore cette note où nous ne vou-
lons tenter ni la biographie de Christine de Pisîin, ni la
critique littéraire de ses ouvrages, mais ce mot sufRra
pour peindre la noblesse de son c<iractère. Au moment
où elle ressentait toutes les privations attachées a la mi-
sère, privations d*autant plus cruelles qu'elle les parta-
geait avec ses enfants, deux princes puissants se mon-
traient disposés à lui offrir de Tor pour se l'attacher. L'un
était le duc de Bourgogne, Jean sans Peur, qui avait
assiissiné le duc d'Orléans; l'autre, l'usurpateur du trône
d'Angleterre, Henri de Lincasire, qui avait fait périr
Richard 11. Ni l'un ni l'autre ne purent rien obtenir.
Christine de Pisan élevait son malheur aussi haut que si
vertu, en l'accepliint comme une noble épreuve où Ton
retrouvait encore la miséricorde de Dieu : elle eut craiiit
bien davantage les préstMils toujours intéressés du crime.
FIN DE I.A PRFMIERK PARTIE.
28.
TABLE DES MATIÈRES.
Page*.
Préfacr ^
CHAPITRE PREMIER. — Enfance et Jeunesse de Fhois-
SART. — Beaumont. — Baudouin d'Avesnes. — Ses
chroniques. —Jean de Beaumont. — Autres chroniques.
— Vallis scientiœ, — Mahieu Froissant, juré de Beau-
mont. — II parait avoir été marchand et s'être fixé à
Valeuciennes. - Lepère de Jean Froissartfut-iJ peintre?
— Le nom de Froissart fort répandu au moyen âge. —
Naissance de Froissart. — Ses jeux. — Ses études. —
. Souvenirs. — Premières inspirations 3
CHAPITRE H. — Amours, Poésies et premiers Voyages.
— Nouvelles inspirations. — Le péage d'amour. Appa-
rition de Mercure et de Vénus. — La marchandise. —
La demoiselle et le roman de Cléomadès. - Ballades. —
Le rosier fleuri. - Froissart s'éloigne po?ir mieux valoir,
~ Ooulœ corKjié. — Départ de Froissart pour l'Angle-
terre. — Froissart y reçoit un bon accueil de la reine. —
Vision de Donlce Pensée. - Regrets. — Retour à Valeu-
ciennes. — Réconciliation. — Le noyer. Les violelles.
— Rupture. — Voyage à Avignon et à Narbonne. — Le
château de Joinville. - La cour pontificale. - Le duc de
Normandie. - Délresse de la France ... . . 20
— 334 ~
P.IJJC».
CHAPITRE XII. — Froissart chez Robert de Namur. -
Robert de Namur. - Son courage et sa science. - Périls
qu'il courut à Londres.— Sa mort. — Froissart à Paris.
— Meurtre d'Olivier de Clisson. — Jean le Mercier et le
sire de Rivière. - La duchesse de Bourgogne et la du-
chesse de Berrv. - Froissart à AbhewiWe. - Esbatlemens.
— Le cardinal de Luna. — Le duc d Orléans .... 242
CHAPITRE XIH. - Der?iier Voyage en Angleterre. —
Lettres de recommandation. — Douvres. — Gantorbéry.
— Leeds. — Eltham. ; Wyclef. — Les privilèges
d'Aquitaine et le duc de Olocester. Froissjirt offre un
livre au roi. — Chevauchées et causeries. — Henri
Chrystead. — Guillaume de Lisle. - L'Irlande et le pur-
gatoire de saint Patrice. — Froissart au château de
Pleshey. — Robert l'Ermite en Angleterre. — Jean
Bourchier 253
CHAPITRE XIV. - Fin de la Vie de Froissart. — Projets
de croisade. — Conférences. de Saint-Omer. - Lemoû-
tierde Liques. — Désastre de NIcopoli. — Révolution
d'Angleterre. — Mort de Richard II, à Pomfret. — On
s.iit peu do chose des dernières années de Froissart. -
Sa retraite à Chimay. ~ Sa mort. ....... 269
APPENDICE.
I. Etienne Marcel .... 284
II. Christine dk Pisan et \.e Livre des Faits de Bolci-
qial'lt sot
FIN DE LA TARE DES MATIERES.
FROISSART.
ÉTUDE LITTÉRAIRE
!^l K
LE XÏV"»« SIECLE.
Druzeiics. Inipr. de Detevinj-ne et CiiilcwMerr.
1
FROISSART.
ÉTUDE LITTÉRAIRE
svn
LE XI V™" SIÈCLE,
P 4 R
M. KERVYN DE LETTENHOVE.
TOME SECOND.^^^^^-4";
/
* \'-. <r
^-VaV.
tf^K'
«-<«. I V J
~-H^it®bSJ<Sft«î^
PARIS.
A. DURAND, LIBRAÏRE-ÈDITEUR
BUl DBS GBés-SORBUK?(S, 7.
Décembre 1857.
DEUXIÈME PARTIE.
FROISSARTCIIRONIQUEUH.
II.
CHAPITRE PREMIER.
TRADITIONS LITTÉRAIRES DUHAINAIiT.
►■B*€1. 3>
I. - La langue des Francs et des Français. - Influence du
nord sur le midi. — Premières formes de la litlcralure.
Le pays qui s étend entre la Meuse et la mer, borné
au nord par les marais de la Batavie, les sables de la
Toxandrie et les campagnes loiigtemps désertes du Bra-
bant , se rapprochant au contraire vers le sud des cités
gallo-romaines de Tournay, de Cambray et d'Arras, où
les arts fleurirent de bonne heure, semble occuper une
place à part dans l'histoire. Théâtre des luttes suscitées
— 4 —
par des peuples nouveaux qui cherchent à sortir de la
barbarie pour pénétrer par le droit de la force dans le
domaine de la civihsation, ou renouvelées sans relâche
par des monarchies séculaires qui ne songent plus qu'a
reculer leurs vastes frontières, il a vu passer toutes les
races, tous les conquérants, toutes les ambitions et toutes
les gloires. C'est des rives de TEscaut que s élance Clodion
le Chevelu, et sa dynastie viendra s'éteindre, à quelques
lieues de son berceau , sous les cloîtres de Saint-Bertin ;
un peu plus vers Test, aux bords de la Meuse, se trouvent
Heristal et Landen, d'où se lève une autre dynastie qui
succède à celle de Clodion et dont les héroïques souvenirs
ne se perdront jamais dans les vallées qui l'ont vu naître
et atteindre rapidement le faîte de la grandeur.
Peu à peu les races se mêlent et se confondent. Le
christianisme, les soumettant à sa règle divine, relève
Télégante mollesse des uiies, adoucit la vigoureuse rudesse
des autres, et c'est sur le champ de bataille jonché de la
hache du Franc et du glaive des derniers légionnaires
romains, que s'élèvent ces puissantes abbayes de la
Neustrie septentrionale, où revivent les étudos et où se
forme péniblement, dès le neuvième siècle, la langue
nouvelle : langue des Francs de Clovis à Hugues Gapet,
langue des Français de Hugues Capet à Louis XIV. C'est
à Saint-Riquier, qui eut pour abbé un gendre de Charle-
magne, à Elnone, où Charles le Chauve faisait élever ses
-fds, que l'on en découvre les premières traces. C'est à
Valenciennes, dans la patrie même de Froissart, que Toi
5
conserve la prose de sainte Eulalie, composée au i\'
siècle, qui en est le plus ancien monument littéraire.
Lt véritable France du v* au xiv* siècle, la France
libre, conquérante et redoutée des Gapitulaires (') , la
dcfuce France des trouvères, c'est la riche contrée où la
nation des Francs, f:iible par le nombre, mais brave
et forte, secoua de sa tôle le joug sévère des Romains, où
Clovis eut ses deux capitales : Tournay, où il fut exhorté
par saint Éleuthère, Paris, où il marqua de sa franciscpie
la place où il fondera la basilique chrétienne. Voyez
Froissart, comme il dislingue encore de FAuvergne, du
Perry , de la Champagne, de la Bourgogne, de la Nor-
mandie, la France du nord, qui, dominant toutes les
autres contrées de Tancienne Gaule, arriva à leur imposer
son nom.
La langue qu'on parle entre l'Escaut et la Seine est
rude et gulturale, remarque Adhémnr de Chabannes; elle
tient par son origine aux dialectes apportés par les vain-
queurs soit de TYssel, soit du Rhin, et reproduit en
quelque sorte le génie énergique et fier de la conquête;
mais l'Eglise qui vit selon la loi romaine, la modifiera,
l'assouplira et la régularisera en l'associant à ses ponq^es
et à ses hymnes. Si première forme liltéraire se révèle
dans les cantiques que répète la foule agenouillée au pied
(') Francia....
Libertate vigens, colla superba terens,
Quam variie génies dominam limuere severam.
Cap., éd. Baluzc, I, col. 807.
1.
— 6 —
de Fautel, puis dans quelque homélie sur les livres saints.
Mais voici que T homme de guerre se fait poêle ou orateur
comme Thomme d'église, quand il exhorte les siens au
combat, ou que, le combat achevé, il entonne un chant
de victoire; et la langue nouvelle, se prêtant à des
inspirations si différentes , se développe de plus en plus
jusqu'à ce qu'elle ose raconter non plus une seule bataille
ou un triomphe isolé, mais un ensemble de faits où la
fable ne se mêle à l'histoire que pour agrandir davantage
ses héros. Nous voulons parler de ces épopées consacrées
à la fondation de l'empire franc, (pii, pendant trois siècles,
furent pour les poètes du nord de la Seine comme uii
thème commun dont leur imagination multiplia à l'infini
les incidents et les péripéties. Rien n'est plus noble, rien
n'est plus grand que le caractère do ces compositions,
dont le fond appartient évidemment aux traditions ger-
maniques; mais, si l'on en étudie la forme, il faut bien
y reconnaître, dès qu'elle devient moins rude et plus élé-
ii;ante, l'intluence de la littérature roui me.
II. Innuencc exercée plus tard par le midi sur le nord. —
Aliérior de Cujenne. — La Champague. — La Tlandre. —
Le llainaut.
Quelques noms, queUjucs dates suffisent pour expliquer
comment le midi, qui avait subi rinfluence du nord,
soumit à son tour le nord à son influence, et coumient elle
s'exer^'a principalement dans cqs cours de Hainaut , do
Flandre et de Champagne , où Ton trouve , dit Villehar-
douin, « li plus haut sengnour qui sont snns couronne. »
Il ne faut remonter qu au xui* siècle, c'est-à-dire à l'époque *
où vivait la célèbre Aliénor de Guyenne, qui, issue d'une
maison chère aux troubadours, fut elle-même l'objet de
leurs canzons. Sa fille épousa le comte Henri de Cham-
pagne et fut la mère de Thibaud V et l'aïeule de Thi-
baud VI. L'un de ces princes eut pour maréchal Geolfroi
de Villehardouin, l'autre, qui fut un poëte excellent (car
l'histoire l'appelle indifféremment le Grand ou le faiseur
de chansons) , eut pour sénéchal Jean de Joinville.
Une nièce d' Aliénor de Guyenne fut la femme de Phi-
lippe d'Alsace. Comme Aliénor, elle présida une cour
d'amour, et c'était sous les frais ombrages de Winendale
que les plus élégants trouvères de son temps venaient lui
lire tour à tour les romans (rVsoult, du Graal, de Tristan
de Léonnois ou du Chevalier au Lion. Ce goût dps lettres
recevra en Flandre une nouvelle impulsion quand un
m:iriage élèvera à ce noble comté les sires de Dampierre,
nés dans le même pays que le comte Thibaud, Villehar-
douin et Joinville.
Dans le Hainaul, mêmes influences. Ui»e potito-fille
d'Aliéiior de Guyenne épousa le comte Baudouin, qui ne
se contenta pas de conquérir Constantinople, mais qui fut
aussi poêle et qui fit rédiger des histoires qui conser-
vèrent son nom. Ajouterai-je qu'à la même é|>o<jue où
écrivait Villehardouin , il eut pour ami Cuesnes de
Péthune, dont les vers nous offrent une. langue bien plus
-- 8 —
polie, bien plus harmonieuse, quoiqu'il s'excuse de ne
pas avoir été élevé à Pontoise (*) ?
N'oublions pas que celle cour de Hainaut élail renom-
mée dans ton le l'Europe par la protection qu'elle accor-
dait aux lettres. On citait ses princes comme les modèles
accomplis de la chevalerie, et ses princesses, savantes et
belles, étaient recherchées par Philippe Auguste comme
par Edouard III.
Les poètes étaient toujours accueillis avec honneur à
Mons et à Valenciennes ; là se rencontraient les minne-
singers, venus des bords du Rhin, et les trouvères des
bords de la Scarpe et de l'Oise ; ils se montraient d'autant
pkis empressés à chanter les comtes de Hainaut, qu'ils
retrouvaient en eux les derniers descendants de Charle-
niagne('). Leur caractère ardent et généreux, leurs traits
(•) On sait que Cucsnes de Béthune fit des vers pour la com-
tesse de Champagne, fille d'Aliéner. Les archives de Lille pos-
sèdent quelques chartes intéressantes sur Cuesnes de Béthune.
Dans la première, du mois de mars \W\ , il nomme ses filles
Ricalde et Aélis; dans la seconde, Cuesnes donne à l'église de
Siint-Barlhélemy, à Béthune, trois muids de froment par an;
la troisième, du mois* de décembre 1212, où il prend le titre
de proto-camérier de Remanie, est une donation en faveur d'un
de ses serviteurs. Dans le sceau appendu ;» la première de ses
chartes, la charité est représentée par une femme étendant ses
mains au-dessus d'un enfant qui se réfugie dans son sein. On
lit au-dessus le mot merci.
{ ) Les historiens du xu- siècle remarquent que par le mariape
d'Isabelle de Hainaut avec Philippe Auguste, la race de Charle
— 9 —
inéiucs rap|K'laicnt le célèbre empereur franc , et c'était
un touchant souvenir des forets de la Germanie que ces
plaids de Hornu, où ils rendaient la justice assis sous de
vieux chênes, comme le fit depuis, à Vincennes, lepetil-
fils d'Isabelle de Hainaut, saint Louis.
De la cour des princes, le mouvement littéraire se ré-
pandit promptement dans les cités enrichies par le com-
merce et une longue prospérité. Partout, h Timitation des
cours d'amour , se formèrent ces puys d'amour où l'on
couronnait d'un chapelet de roses ou de feuillage, comme
chez les anciens, les poètes les plus habiles dans l'art de
bien dire.
Déjà aux épopées carlovingiennes succédait une autre
épopée, celle de ces guerres siiintes qui avaient arraché
les princes ot les barons de leurs somptueux chûteaux
pour les entraîner par delà la mer à conquérir, sous un
ciel brûlant, un tonibe«m resté vide et, par là, plus sacré.
Tandis que les clercs, fidèles à l'usage des monastères,
composent en latin ce beau livre dont le titre est encore
plus admirable, les Gesta Dei per Fravcos. la Chanson dWn-
tioche, écrite dans le nord de la France, rend accessibles à
tous les merveilleux tableaux de la croisade; et, sans
doute, bien des récits rimes du même genre circulaient
alors, qui sont aujourd'hui perdus. De même que les
magne remonta sur le trône de France : « Regnum Francia; re-
« ductum ad progenicm Caroli Magni , « dit la chronique de
Marchienues.
^
— 10 —
rhapsodes chantaient dans les cités de l'Hellade la colère
crAchille, le long séjour des Grecs devant Troie, et Priam
égorgé au pied de l'autel domestique , des ménestrels
errant de ville en ville dépeignaient dans leurs vers la
jalousie de Bohémond et de Tancrède, les souffrances des
croisés près du torrent desséché de Cédron , près de la
source tarie de Siloé, et Godefroi refusant de porter une
couronne d'or, là où celle du Christ n'avait été tressée que
d'épines.
Mais cette forme n'est pas encore assez populaire , ni
assez rapide. A côté des clercs, qui savent le latin, à côté
des ménestrels , qui composent des vers , les chevaliers
réclament aussi une place ; ils veulent faire connaître eux-
mêmes ce qu'ils ont fait. Ce sera un récit simple, sincère,
où les événements seront inscrits à mesure qu'ils se pré-
senteront. Ce récit, on le nommera la chronique, et nous
le découvrons à la même époque , en Champagne et dans
le Hainaut, car on ne peut pas séparer le nom de Geoffroi
de Villehardouin de celui de son continuateur , Henri de
Valenciennes.
Bientôt d'autres chroniques sont abordées, où l'on ra-
contera non-seulement les expéditions lointaines, mais
aussi les événements de l'histoire intérieure, ceux qui
concernent les familles les plus illustres, ceux qui inté-
ressent tout le pays. Les chroniques que Baudouin d'A-
vosncs fit rédiger au château de Beaumont sont antérieu-
res de quelques années aux chroniques de Saint-Denis.
Commencées vers 1275, elles se continuèrent de généra-
— M —
lion en génération, dans ce même château de Bcaumont.
à Tombre duquel s'élevait le toit delà famille de Froissart.
Sans doute , les chi'oniqucs écrites en prose , c'est-à-
dire dans la langue que parlaient les bourgeois et le peuple,
furent d'abord accueillies avec quelque dédain. La chro-
nique rimée, comme celle de Guillaume Guiart ou de
Mouskès , conserva quelque temps sa prééminence : il
semblait que dans la vie élégante des cours , la poésie fût
la forme toute naturelle que revêtait une pensée noble et
élevée. Mais à la fin du xv® siècle, la prose détrône la
narration en vers , toujours moins exacte et, d'ailleurs,
condammée à la monotonie par la répétition laborieuse
des mêmes sons. Tandis que Charles V ordonne que les
chroniques de Saint-Denis soient reproduites dans toutes
les bibliothèques de France, les copies des Livres de Bau-'
douin d^Avesnes se multiplient également, sans cesse ac-
crues et remaniées. Si le duc Aubert de Bavière a encore
son roi des ménestrels, nommé Jean Parlant ('), il honore
bien davantage Froissart, à qui il raconte ce que les sires
de Ligne et de Vertaing ont appris, l'un à Paris, l'autre à
Londres ('). Le nom de Jean Parlant renfermait sans
doute une allusion à sa profession. Parler était synonyme
de dire : dire et dicter signifiaient composer des vers ;
mais voici que l'influence de la chronique en prose se ré-
vèle d'une manière souveraine et absolue. Dans les écrits
(•) Charte conservée aux Archives de Mons.
(0 Chron. IV, 50.
— f2 —
(le Froissart^ dire et dicter ne sont plus qu'un m<)me mot
pour indiipier un récit énerj^ique et rapi<le qui se déve-
loppe en niénie tenips (pie les événements. .
CHAPITRE H.
ÉCLAT DE LA CHEVALERIE.
I. La naissance de Froissarl coïncide avec le conHnencement
de la guerre de c(*nl ans. — Apogée de la chevalerie. —
Son caraclère. — Com lois et chcvakureux, — Le lilrc de
chevalier recherché par les princes.
Le Hainaul devait conserver longtemps Téclatante et
légitime renommée qu'il avait méritée dans les croisades.
« Nous croyons, écrivait le second empereur latin de
« Constantinople, que la puissance divine a répandu jus-
«•qu'aux extrémités de la terre la gloire qu'a acquise la
« terre de Hainaut. » — « Il est notoire, répétera à la fin
« du XV** siècle fauteur de la Chronique de Jacques de
« Lalaing, que jadis au pays de Hainaut estoitla fleur de
« chevalerie. »
Ces souvenirs entouraient le berceau de Froissart à
Valenciennes. C'était au pied de ses murailles que
s'étaient réunis en armes les intrépides chevaliers qui,
11. 2
— u —
malgré la trahison et mille périls de tout genre, conqui-
rent sur les rivés lointaines du Bosphore la plus vaste
cité du monde, défendue par trois cent mille ennemis, et
qui y élevèrent sur le pavois leur noble chef en jetant sur
ses épaules la pourpre de Constantin. Tout récemment
encore, c'était aussi à Valenciennes qu'une reine d'An-
gleterre, fugitive et désolée, était venue, comme jadis le
fils d'Isaac Gomnène à Zara, implorer l'appui des cheva-
liers du Hainaut et leur confier le soin de venger ses droits
et ses malheurs. Villehardouin avait raconté la chute de
Byzance : c'est Froissart qui nous apprendra comment
quelques épées non moins redoutables que celles qui
avaient fait trembler l'Orient, ramenèrent la princesse
exilée aux bords de la Tamise.
En 1337, une autre ambassade anglaise se rend à Va-
lenciennes. Edouard III se souvient que les chevaliers du
Hainaut l'ont placé sur le trône, et s'adresse de nouveau
à leur courage. Il ne s'agit de rien moins (jue de récla-
mer la couronne de France. C'est la première scène de
ce grand drame historique qui remplira tout un siècle.
Cette même année. 1337, dans celte même ville cfe
Valenciennes, naît notre chroniqueur, et on peut pren-
dre à la lettre ce qu'il nous dit : « Je suis venu au monde
« avec les faits et les avenues. » Il le rappelle encore quand
il cite ces paroles que lui adressait le comte de Foi x :
« Et me disoithienqueThistoirequc je avois faite et pour-
« suivois seroit au temps à venir plus recommandée que
« nulle autre : raison pourquoi, disoit-il, beau maistre :
— 15 -
« puis cinquante ans en ça sont avenus plus de faits
« d'armes et de merveilles au monde qu'il n'estoit trois
« cens ans en devant. » C'est ce qu'il nomme « sa prin-
« cipale matière des guerres de France et d'Angle-
« terre. »
Froissart, né soixante ans plus tôt, eût été réduit à ra-
conter les intrigues des Plassian et des Nogaret, de même
que s'il fût venu un siècle plus tard, il n'eût eu à re-
tra cer que celles d'Olivier le Daim et de maître Jean
des Habiletés. Aussi s'applaudit -il d'avoir vécu à une
époque où se sont passées tant de glorieuses* actions, où
se sont signalés tant d'illustres chevaliers. On serait tenté
de répéter le cri d'armes que les sires de Chavigny adop-
tèrent après leur fameux tournoi : Chevaliers pleuventi et
Froissart a bien raison de nous dire : « Puis le temps du
« bon roi Gharlemagne n'avinrenl si grandes aventures
« de guerre. »
Au milieu du xiv« siècle, la chevalerie a atteint son
apogée. Remontant par ses traditions primitives aux fo-
rêts germaniques, mais déjà transformée par le christia-
nisme pendant une période de plusieurs siècles, elle avait
été presque complète à l'époque de saint Louis : rien ne
lui avait manqué, ni ses héros, ni ses poètes, ni la cause
sacrée d'une femme menacée sur le trône et réduite à fuir
avec son fils orphelin , ni la cause, plus sacrée encore,
de la croisade renouvelée alors, au moins dans l'esprit do
son chef, avec autant do piété que sous Godefroi do
Bouillon. Saint Louis comprend et honore la chevalerie.
— \(y —
Il va jiis<|u'à dire à Robert de Sorbon : « Maistre Robert,
« je voiirroie avoir le nom de preudomnie, mes que je le
« feusse, et tout le ramenant vous demourast, car
< preudommie est grant chose et bonne chose. » Soit
qu'il s'élance le prenner sur le pont de Taillebourg, soit
quVn Egypte, un heaunie doré sur la tôte, une épée
<rAllemagne à la main, dominant tous les siens qui a at-
teignent qu'à ses épaules, il fasse dire au sire de Join-
ville que « oncques si bel armé ne vi, » saint Louis nous
oiïre un véritable chevalier ('). « Largement et libérale-
(') Rien n'est plus admirable que le tableau de la constance
de saint Louis, tel que le trace Guibert de Tournai dans son
traité inédit De ertiditione regum :
« Sciât œtas postuma quod dominum meum regem Francise
M in ffgriludine Dominus visilavit. Compléta est prœdictio Jhe-
« remiœ : Visitabo luibitalores terrie .^gypli in gladio et in
« famé et in peste, et non erit qui effiigiat et sit residuus de re-
V li(}uiis eorum qui vadunt ut per*egriijeutur in terra ^Egypll,
M nec reverlenlur nisi qui fugerint. Dixisti, Domine, et facta
• siint. Nain et in occiv^^ione gladii dali sunt, fnmerruciati,pesle
v< inguinaria laressiti : sanota in manihiis exterorum data sunt
« in illa die lngiihri quœ facla est tcnebrosior oinni nocte quum
v< manum suam misit hostisad omnia desiderabilia Sacerdotes
« et milites in gladio cecidernnt, ronvenere canes et eorum
v« stanle corona|in dominum regem, qui fuga^ prasidio conçu-
v« 1ère noiuit, sed flere cum flentibus maluit et cum sibi servo
v« )^)opuio in carcerem vel in morlem ire. Tempore necessilalis
« quid esseljin homineclarnit, dum tîdei litulum et sculum op-
' posuit ut animarct ad fidem exercitum in personis pluribus
1» blasphémant cm. Non expaluit ad Christi judicium régis faciès.
~ 17 —
« ment, remarque son historien, se contenoit le roy ans
« assemblées des barons et des chevaliers, et fesoit servir
« courtoisement à sa court, plus que de lonc temps passé
« à la court de ses devanciers. » Chaque jour, à la fin
des repas, il aimait à entendre les ménestrels avec leurs
instruments, et on cite de lui cette réponse, que même
|>our sa rançon il n'eût voulu rien résoudre sans avoir
consulté la reine, « parce qu'elle estoit sa dame. »
Mais tout change sous Philippe le Bel. Le petit-fils de
saint Louis fait la guerre non plus aux infidèles, mais au
pape. Il n'est plus le chef des croisés, mais l'allié des
usuriers. Il ne récompense plus les chevaliers, son or est
employé à soudoyer en Italie des chefs de brigands ; il
n'envoie plus de missionnaires porter au centre de l'Asie
les lumières de la foi, mais il fait chercher chez les Tar-
tares les casques dont il veut revêtir ses sergenls d'armes.
Il n'y a plus de chevalier sur le trône de France quand
Boniface VIII, malgré la majesté de la tiare et de son front
blanchi par quatre-vingts années, est souftleléà Anagni ,
quand Philippine de Flandre, malgré d'autres droits au
respect, à la protection, je veux parler de sa faiblesse et
de sa jeunesse, se voit poiTidement arrêtée et jetée dans
une prison jusqu'à sa uiort. Il n'y a plus de chevaliers
autour du roi quand Louis de Nevers défiant ses accusa-
« non sanguis congelatus est, non riguere comœ, non mente
n turbata faucibus vox adhœsit, sed intrepidus et solito longe
v( securior nichil omnino de slatu regia3 dignitalis aniisit ; nicbil
« ia eo minae, nichil exorti gl .dii poluerunt... «
2.
— 18 —
leurs, se plaint de ne rencontrer parmi eux que des
hommes trop fameux par leur origine ignominieuse, leurs
infamies et leurs crimes.
Philippe le Bel descendu au tombeau , sa dynastie
éteinte, la chevalerie se relève aussitôt. Quand les pairs
sont appelés à la mort de Charles le Bel à désigner son
successeur, ils se trouvent tout à coup investis de l'auto-
rité la plus élevée qu'on leur ail jamais reconnue. Autour
des pairs se groupent les chevaliers qui défendront Télu
des pairs, tandis qu'au delà de la mer d'autres chevaliers
invoquant le droit méconnu d'un prince moindre d^âge
croiront en prenant les armes remplir le même devoir.
Cette lutte, qui est à la fois une querelle domestique et
une rivalité de deux grandes nations, eût été mille fois
plus sanglante et plus cruelle si la chevalerie n'eût été là,
opposant ses vertus à toutes les passions, et toujours prête
sinon à les dominer, du moins à les tempérer et à les
adoucir. C'est là ce qu'on appellera le droit d'armes. Au
milieu des horreurs du sac de Limoges, Jean de Villemur
qui pendant longtemps avait combattu contre le duc de
Lancastre, lui rendit son épée en disant : « Ouvrez de
« nous au droit d'armes. » — « Par Dieu, mossire Jean,
« répliqua le prince anglais, nous ne le voudrions pas
« autrement faire.» Il appartient aux^ey?^//« «de faire au-
« mosne et gentillesse. »
Jamais plus vaste théâtre ne s'offrit à la chevalerie pour
montrer son courage et sa générosité : c'est dans les
beaux récits de Froissart que nous étudierons, que nous
— 19 —
admirerons ce type de chevalier qui pour nous réveille
encore après cinq siècles tant de souvenirs d'honneur et
de dévouement.
Être fidèle à son Dieu, à son épée et à sa dame, flétrir
également celui qui trahit l'honneur comme celui qui
trahit la beauté, braver lorgueil et la force, protéger le
malheur et la faiblesse, joindre au courage indomptable
des camps la générosité et le dévouement d'une fraternité
toute chrétienne, telles étaient les bases sur lequelles re-
posait la chevalerie : il appartenait à Froissart, historien
et poète de la chevalerie, de les exalter dans tout ce qu'il
écrivit, par ses récits comme par ses vers.
Deux mots résument les vertus du chevalier. Quand
dans le Roman de Ham la Courtoisie dit aux Barons :
Des miens estes et je des vos,
quand Gace de le Bingue célèbre Courtoisie la débonnaire,
peut-on oublier l'origine de ce nom? A la cour, on deve-
nait courtois, c'est-à-dire gracieux et affable. Celui qui
voulait mériter l'épithète de clwvaleureux devait offrir, les
armes à la main, l'exemple des devoirs enseignés par la
chevalerie. Il fallait être chevaleureux pendant la guerre,
courtois pendant la paix. « Guichard d'Angle, dit Frois-
« sart, ot toutes les nobles vertus que un chevalier doit
& avoir : il fut lie, loyal, amoureux, sage, secret, large,
« pieux, hardi, entreprenant et chevaleureux. »
Dans les camps, le chevalier apprend qu'il est tenu de
sacrifier sa vie au moindre appel que l'on fait à son cou-
— 20 —
et à son dévoueinout : « Tels (jue faucons pèlerins
(jui ont lougtenjps séjourné, ont grand désir de voler,
« clievaliers et escuvcrs désirent h trouver faits d'armes
« pour eulx avancer.» — «Autre chose ne voulons, ni qué-
« rons fors îi faire faits d'armes, » disait le comte de Buc-
kingham. Il n'est pas nécessaire d'avoir prêté le serment
des templiers pour ne jamais songer à fuir, fùt-on un
contre trois. « Avant ! avant ! criait Jean de Malestroit,
« nulle feinte, mort ou honneur! »
Mais la guerre a cessé, et le chevalier, rentré dans son
château, se plaît à en renouveler l'image p ir des joutes si
hrillantes que parfois un roi se confond parmi les specta-
teurs pour en être le témoin. Tous les échafauds sont
couverts de dames et de damoiselles « qui voient et jugent »
ceux qui portent leurs chaînes, et (|u'on ne croie point
que ce soit ici une expression figurée, puisqu'aux joutes
de Smilhfield en 1390, on vit, nous raconte Froissart,
chaque dame mener son chevalier avec une chaîne d'ar-
gent. Les chevaliers descendent dans l'arène : « Ils se
« sont atteints de leurs lances de e:uerre sur les heaumes
« d'acier si dur et si roide ([ue les étincelles toutes ver-
« meilles en volèrent. » A la lutte succèdent les hanquets
et les <lanses. Les hérauts impatients de recevoir larfjesses
crient « à pleine gueule » : Honneur aux fils des preux î
parce que les vaillants houunes et leurs hoirs qui perpé-
tuent leur noui et leur courage doivent être également
honorés et recouuuandés. Ia^s couj)es circulent dans les
salles où chantent les njénestrels, et (juand le héros de
— 21 —
la fête devise joyeusement avec les dames, on dit de lui
qu'il n'est pas seulement chevaleureuXj mais qu'il est aussi
courtois. De ces deux qualités, de ces deux vertus, la pre-
mière s'acquérait uniquement par les armes ; mais la
seconde s'inspirait des lettres et leur devait son élégance,
et tout ce qu'il y avait en elle de doux, de poli, de gra-
cieux.
On ne s'étonne plus de voir les rois, les plus hauts
seigneurs s'engager dans cette illustre milice qu'on nomme
la chevalerie. Quelles règles plus sublimes que celles
qu'elle exprime par ces trois mots : t Loyauté, honneur
« et courtoisie? » Quelle pure et sainte auréole éclaire les
fronts qui acceptent humblement ses préceptes et ses
devoirs! La veille delà bataille de Crécy, Philippe de
Valois invita à souper les barons de l'armée, « et les pria
« ([u'ils fussent l'un à l'autre amis et courtois, sans envie,
« s:ins haine et sans orgueil. » Quand le roi de France
tenait ce langage à ses chevaliers, il n'ordonnait pas, il
priait, et c'était moins en vertu d'une autorité supérieure,
qu'en faisant appel à une loyale confraternité d'armes.
Sur les eh imps de bitaille, c'est surtout comme che-
valier que le roi doit aux siens l'exemple du courage. Il
se place au premier rang des chevaliers qui soutiennent
SI cause; il lutte corps à corps contre les chevaliers en-
nemis. V\)yez le noMe roi d'Angleterre qui traverse la
mer pour combattre sous la bannière de Gauthier de
Mauny et (|ui « s'adresse » à Eustache de Ribeaumont
parce qu'on le citait « comme fort, hardi et de haute em-
— 22 —
« prise. » Deux fois il est abattu à genoux, deux fois il
se relève et renouvelle le combat. « Chevalier, je me
< rends votre prisonnier, > s'écrie enfin le sire de Ri-
beaumont qui ne connaissait point son adversaire. Il ap-
prend que le chevalier qui la vaincu est le roi d'Angle-
terre, quand on vient en son nom lui offrir une robe
neuve et l'inviter à souper au château de Calais. Le roi
veut que son propre fils le prince de Galles le serve à
table, et le souper terminé, il lui dit joyeusement : t Mes-
« sire Eustache, vous estes le chevalier du monde que je
« visse oncques mieux assaillir ses ennemis : si vous en
« donne le prix. » Puis, détachant le chapelet de perles
qu'il portait, il le lui mit sur la tète en ajoutant : « Mes-
t sire Eustache, je vous donne ce chapelet pour le mieux
« combattant de la journée, et vous prie que vous le por-
« tez pour l'amour de moi. Je sais bien que vous estes
« gay et amoureux et que volontiers vous vous trouvez
«( entre dames et damoisolles : si dites partout là où vous
« irez que je le vous ai donné. r>
Cette égalité chevaleresque suivait le monarque, non-
seulement là où il était tenu de montrer son courage,
mais partout où il avait quelque devoir à remplir. « Tu
« es roi d'Englcterre, disait le comte de Stafford à Ri-
« chard II, et as juré solennellement de tenir le royaume
« d'Englcterre en droit et de faire justice; et tu sais
« comment ton frère, sans nul titre de raison, a occis
« mon fils. Si te requiers que tu me fasses droit et jus-
& tice, ou autrement tu n'auras pire ennemi que moi. »
— 23 —
Ce que les barons disaient au roi, de simples cheva-
liers le répétaient aux barons. Le sire de Cantaing, Tun
des braves et gais compagnons qui dînaient avec Frois-r
sart à Binche chez Gérard d'Ohies, se plaignait du comte
deSaint-Pol qui lui retenait un château. Sachant qu'il
se trouvait à la cour de France, il s'y rendit et le défia
publiquement en présence de Charles VI.
11. Bertrand du Guesch'n. — Jean Bouciquaull. — Les cent
ballades, — Le sénéchal d'Eu. ~ Poésies de Gcoffroi de
Charny. — Alhance des armes et des lettres.
Charles V eut le malheur de ne figurer ni parmi les
morts, ni parmi les prisonniers à la journée de Poitiers.
Il n'osa plus reparaître dans les armées. « 11 doutoit tant
« plus les fortunes, dit Froissart, que nul roy plus que
« lui. » En vain Christine de Pisan veut-elle en faire un
chevalier, en prétendant « qu'il conquestoit rnoult en ses
«guerres, nonobstant n'y allast; » ce n'est pas ainsi
qu'Edouard III et le Prince Noir comprennent la che-
valerie, et la France du xiv* siècle elle-même, à défaut du
roi qui se borne à choisir sagement ceux qui feront la
guerre en son nom, se plaît à créer un type un peu flatté,
un peu exagéré du vrai chevalier : c'est ce Bertrand du
Guesclin qui , tout breton qu'il était , voulut un jour se
faire roi de Grenade. Son chroniqueur rapporte qu'un
chevalier anglais, Hugues de Calverley, l'avait proclamé
le miroir de la chevalerie , et Christine de Pisan ajoute
— 24 —
que, lorsqu'il fut nommé connétable, « grant joye fu
« menée entre les vaillans chevalereux. » Il semble que la
France en le glorifiant lui prête les qualités les plus
brillantes de son génie national. On connaît sa fameuse
réponse qu'il n'y avait dame en France qui ne fiUit sa
quenouille pour contribuer au paiement de sa rançon ,
parole toute française , puisqu'elle associait la beauté
compatissante à la gloire malheureuse. Alain Chartier
ajoute que Bertrand du Guesclin avait introduit cet usage
que si quelque chevalier se forfaisoU reprouchabloment en
son estai, on luy venoJ au manyer trancher la naj^je devant
soy. Ce fut Bertrand du Guesclin que Charles V choisit
pour armer chevalier, en le touchant de son épée nue,
un enfant nouveau-né, porté nu sur les fonts du baptême,
nudo tradidit ensein nudum. Le contact de l'épée de Ber-
trand du Guesclin ne devait pas protéger Louis d'Orléans
contre les assassins soudoyés par Jean sans Peur. Enfin,
quand il meurt, et que son cercueil, sur lequel reposent
les clefs de Château Neuf de Randon, est déposé sous les
voûtes de Saint-Denis, Téveque d'Auxerre, montant en
chaire, expose que la chevalerie est le fondement de
l'Etat, et que le bon connétable fut la fleur dé hi chevale-
rie. Les uns l'appellent le chevalier s:ins reproche, d'au-
tres le dixième preux.
Froissart dit de Bertrand du Guesclin « qu'en tout il
« ne véoit fors que loyauté et qu'il fut si vaillant homme
« que on le doit augmenter de ce que on puet, » et, aussitôt
après, il nous raconte (ju'il y avait sur les côtes de
— 25 —
Bretagne une tour qu'on nommait le Glay-Aquin, parce
qu'elle avait été bâtie par un roi de Bar])arie tandis que
Gharlemagne luttait avec ses paladins au-delà des Pyré-
nées. Un jour arriva où Gharlemagne, revenu vainqueur
d'Espagne, voulut délivrer la Bretagne, et le roi Aquin
eut à peine le temps de fuir, laissant en arrière un enfant
qui conserva le nom de la tour du Glay-Aquin, dont
on fit plus tard du Guesclin. Il fut baptisé, et ses par-
rains furent Roland et Olivier. Gette légende s'était
conservée en Bretagne, et Bertrand du Guesclin disait
lui-môme en riant qu'il voulait aller recon([uérir son
légitime héritage, le royaume de Bougie et de Bulgarie.
Les fables des romans de chevalerie n'ajoutent-elles pas
ici un reflet poétique aux grandes scènes de Thistoire?
Ne semble-t-il pas que Bertrand du Guesclin doive quel-
que chose aux parrains de sa race, Roland et Olivier?
Ce qui manqua à Bertrand du Guesclin, ce qui peut ex -
pliquer comment, en certaines circonstances, il se montra
homme d'armes plutôt que chevalier, c'est qu'il apprit les
lois de la chevalerie assez imparfaitement, moins dans les
livres que sur les champs de bataille. Enfant, « il estoit
« rude et mal gracieux. » Il savait, quoiqu'on l'ait nié,
écrire son nom, mais il ne paraît pas que sa science allât
plus loin (').
Le xiv* siècle avait placé à coté de Bortrand du Giies-
(•) Une charte du 11 janvier 1374 se termine par res mots :« et
« nous dit Bcrtran avons fait mettre et apposer nosire scel et cs-
"Cript nostre nom de nostre main. «(Archives de Biuges).
II. * 3
- 26 —
clin un autre type , moins frappant piiisqu^il ne fut pas
associé h d'aussi grands événements, mais plus parfait
|)arce ([u'il fut à la fois cheralcup'u.r et courtois. Si vous
n'éludiez le connétable Bertrand du Guesclin ou le maré-
chal Bouciquaull que sous leur armure de fer, à voir leur
écu, vous les croiriez de la même famille. Bertrand du
Guesclin porte : d'argent à l'aigle éployce de sable, Bou-
ciquault, d'argent à l'aigle éployée de gueules. Il en est de
leur courage comme de leur écu, l'un est aussi intrépide
que l'autre; mais ils ne sont pas égaux en science. Tandis
que Bertrand du Guesclin trace à grand'peine quelques
mots, Bouciquault adresse au chapitre de Saint-Martin de
Tours une longue lettre où il réclame pour lui, afin de la
porter à son chapeau, t une enseigne de monseigneur
« saint Martin, laquelle ait touché à son benoist chief, »
et où il sollicite de plus une chapellenie pour un chanoine,
bon chantre, qui n'est pas Froissart.
Bouciquault établit avec François d'Aubrecicourt, l'un
des amis de Froissirt, l'ordre de la Dame Blanche, destiné
i\ assurer en toute circonstance dos défenseurs aux dames
et damoiselles de noble lignée. Les sires de Cljâteaumo-
rant et de Linières étaient aussi au nombre des fonda-
teurs de ce nouvel ordre de chevalerie. Ils avaient appris
par eux-mêmes , ou ils avaient entendu raconter lors de
leur expédition en Afrique avec le duc de Bourbon, qu'au
moment où les Sarrasins s'élançaient pour attaquer les
chrétiens, ils s'étaient vus tout-à-coup arrêtés par des
dames blanches, descendues du ciel, dont le gonfanon
— 27 —
portait une croix vcniieille. Qu'y avait-t il de plus juste
que de donner pour protectrices au sexe le plus faible, ces
dames blanches dont les chevaliei*s eux-mêmes avaient
sur une terre lointaine éprouvé Tutile intervention ?
Christine de Pisan, nous pouvons sans plus d'hésita-
tion lui restituer les Faits de Bouciquault , remarque que
son héros c se print à faire ballades, rondeaux , virelais,
« lays et complaintes d'amoureux sentiment, desquelles
c choses faire gayement et doulcement amours le fist en
« si peu d'heures bon maistre que nul ne l'en passoit, » et
elle cite comme preuve de son talent poétique le livre des
Cent Ballades qu'il composa avec le sénéchal d'Eu pen-
dant son voyage outre mer.
Cette allusion se rapporte à l'un des épisodes les plus
chevaleresques de la vie de Bouciquault. il venait d'ache-
ver heureusement le saint pèlerinage de Jérusalem avec le
sire de Carouges, récemment sorti vainqueur d'un célèbre
duel où le ciel avait protégé sa vie et S(jji honneur, et déjà
il se préparait à s'embarquer pour retourner en France,
quand il apprit que le comte d'Eu avait été arrêté à Damas
et puis conduit au Caire par l'ordre du Soudan ('). Bouci-
quault renonça aussitôt à tous ses projets pour aller volon-
tairement partager sa captivité pendant quatre mois, dont
(•) Le comte d'Eu, dit Froissant, « estoit jeune chevalier
i- et de grand volonté, et on recordoit et tcnoit à grand
o vaillance ses beaux et hauts voyages, et estoit moult en la
u grâce des chevaliers et escuyers du royaume de France. »^
ChfonAV, 34.
— 28 -
les ennuis furent charmés par la poésie. Les Cent ballades
sont parvenues jusqu'à nous : commencées en Egypte,
elles ont été achevées à Paris. En Egypte, les juges de ce
jeu-parti étaient le comte d'Eu, son sénéchal, Bouciquault
et le sire de G résèques. En France, les personnages les
plus illustres de la cour se réjouiront de prendre part aux
mêmes déhats.
Le sujet des Cent ballades est ce thème si souvent dis-
cuté de la fidélité en amour. Mais il s'y mêle des souvenirs
et des préceptes qui nous intéressent davantage.
Lorsque nous y lisons :
Après t'en va en Surie
Par navie,
Au sépulcre où Dieu fu mis,
nous nous rappelons l'origine de ce poëme , et nous re-
connaissons également l'esprit aventureux de Bouciquault
dans ces vers d'une autre ballade :
«
... Se la guerre est faillie,
Départie,
Fuy tost d'icelui pays,
Nanesle quoi que nul clic ;
Car Tenvie
D onneur que tu as empris,
Veult que ion cuer entenlis
Soit et mis
A quérir chevalerie
En tous lieux.
— 29 —
L'auteur a soin d'ailleurs de faire comprendre que ses
nobles amis sont favorables à la fidélité en amour :
.. En loiauté sont instruis
Et advis
N'autre amour ne leur peut plaire ( ).
Mais à Paris les opinions étaient plus partagées. Le duc
de Berry fit lui-même, croyons-nous, la ballade suivante
oîi il se peint physiquement et moralement comme ses
contemporains nous le représentent :
Puis qu*à amours sui sy gras eschappé
Que moult petit me pevent jamais nuire,
Parle qui veult, je suis réconforté.
Et se bornant à louer le précepte, sans en recomman-
der l'exemple, il ajoute :
On peut l'un dire et l'autre doit-on faire.
Le duc do Touraine, qui avait épousé depuis peu Va-
Icnline de Milan, répondit par des protestations que de-
vait démentir, douze ans plus tard, la naissance deDunois:
( ) J'ignore comment il faut expliquer les vers suivants des
Cent ballades .
Celle fu m'aroour, ma déesse,
El son noble cuer m'enricliy
Tant que de si hauUe princhcsse
VouU que je fusse nommé amy.
Cf. le Uvre des faits de Bouciquault, I. 8.
— 30 -
Il est bien vray que j'ay servy
Decuer, de corps, Irès-loialmeiit,
Une dame que j'aime sy ..
Plus nen diray quant à présent
Mais voici qu'intervient iin autre juge, c'est Guillaume
de Tignonville, Tarai de Christine de Pisan, l'auteur des
Dits moraux :
Phlipe d'Artois, séneschal^ Bouciquault
Et Grésèques, qui loiaument amez,
Et endurez. . maint dur assault
Pour ce qu'à une seulement tenez,
Je suis Amours qui vous commande et prie
Qu*ainsy faictes tant que serés en vie,
Et vous gardez des autres ensuir
Qui d'uis en uis truandent par la ville,
Car mieux se vaut A loyaulté tenir :
Yvry s'y tient, aussi fait Tignonville.
Qui partout aime, de nulle ne lui chault,
Et faut qu'il soit menteur desmesurés
Et parjures : or, regardez que vault
Cilz qui de telz ma ni eaux est affublés;
On le devroit appeler : fol s'y fie.
Ceulx qui ce font, je lesexcommenie,
Et pour les f;iire d'envie parmourir
Ainsy que gent désordonnée et vile,
Vueil aux loiaux tous mes biens dépnrlir :
Yvry s'y tient, aussy f«iit Tignonville.
Se par folour Chambrillac et Régnant
De Trie sont contre vous alvés,
— 31 —
Ce Lut viellesso qui pieça les assault,
Et qui d^umours les a sy rebutés
Que par tous lieux veulent avoir amye,
Pour ce leur donne la Guignardc jolie ;
Aussy veut-elle à chacun secourir,
Je n'en sçny point qui mieulx leur soit habile,
Mais aux autres feray mes biens sentir :
Yvry s'y tient, aussy fait Tignonvillc.
Gui de la Tréiuouille, qui devait accompagner, peu d an-
nées plus tard, le comte d'Eu dans une autre expédition
d'Orient, et y mourir, comme lui, de fatigue et de dou-
leur, est du même avis :
Au ciel un Dieu, en terre une déesse. .
Je me vueil tout mon vivant tenir
Sans ressembler la fausse compagnie
De ceulx qui vont prier et requérir
Dames pluiseurs et font partout amie.
Enfin, Fran^*ois d'Auhrecicourt s'inspire des nobles
traditions de sa famille quand il déclare que toujours il
fut Gdèle à sa dame :
J'ay bien oy le plaisir et l:i joie
C'en peut avoir pour unaseiile amer (•).
François d'Auhrecicourt était le fils de ce bravo cheva-
(') Ms. 11218 de la Bibliothèque de Bourgogne; ms. 72M
de la Bibliothèque Impériale de Paris (Manuscrits français de
M. P. Paris, VI, p. 360).
— 32 —
lier, messire Eustache d'Aubrecicourl, dont nous avons
raconté ailleurs les illustres amours. Le duc de Bourbon,
dont la mère avait jadis été préservée de la fureur des
Grandes Compagnies par la généreuse protection d'Eusta-
che d'Aubrecicourt, et qui, à son tour, contribua au
paiement de sa rançon quand il fut pris parle siredePierre-
Buffîère, avait eu son fils pour otage. De son otage, il fit
son chambellan et se plut à échanger des vers avec lui.
Mais quel était ce sénéchal, auteur principal des Cent
ballades, que Jean de Mailly interpelle en lui disant :
Doulx sénéchal? Son nom n'est donné ni par les histo-
riens, ni par les généalogistes, mais une ligne écrite au
XV® siècle, sur un manuscrit des Cent ballades conservé
à Bruxelles, l'appelle le bâtard d'Auxy. 11 aurait été le fils
de Pierre d'Auxy qui paraît avoir été également attaché
aux comtes d'Eu.
Il faut rapporter ici une sanglante anecdote de ce
temps à laquelle n'est pas étranger un nom tristement cé-
lèbre. Enguerrand de Marigny avait eu de Jeanne de
Saint-Martin une fille, qui devint la femme de Hugues
d'Auxy, et donna le jour à Pierre d'Auxy. D'autre part.
Isabelle de Saint-Martin avait épousé Matthieu de Braquo-
mont ; mais ce mariage fut suivi d'une prompte sépara-
tion. Matthieu de Braqucmont était chanoine deBayeux.
Isabelle de Saint-Martin l'avait-t-elle ignoré ? on ne le
dit pas. Quoiqu'il en soit, elle s'enfuit dans son château
de Saint-Martin, et appela, avec l'assentiment du comte
d'Eu, Pierre d'Auxy pour la protéger. Vains efforts! Le
— 33 —
belliqiiciixchanoine de Bayeiix, qui avait fait ses preuves
dans les armées de Charles le Mauvais, roi de Navarre,
accourut aussitôt, enleva le chûteau et tua de sa main le
sired'Auxv.
L'auteur d'un poëme consacré à louer la fidélité en
amour était-il le fruit d'une passion coupable ? Avait-il
recueilli dans ses traditions domestiques, cet exemple, si
différent de ceux qu'il invoquait, de la foi conjugale perfi-
dement obtenue, violemment réclamée? Nous ne pou-
vons le croire, et plutôt que d'adopter la leçon du manus-
crit de Bruxelles , c'est à Froissart que nous recourrons
de nouveau pour éclaircir nos doutes.
Froissart cite à plusieurs reprises le sénéchal d'Eu,
Guillaume des Bordes, qui fit la guerre en Bretagne sous
les ordres de Bertrand du Guesclin, et qui suivit plus tard
le duc de Bouibon en Afrique. C'est Froissart aussi qui
nous apprend que son fils, Jean des Bordes, accompagna
Bouciquault en terre-sainte, et il est assez probable qu'il
avait recueilli l'office héréditaire de sénéchal d'Eu , quand
son père devint, en 1383, porte-oriflamme de France.
C'est à Jean des Bordes que nous attribuons le poëme que
nous avons sous les yeux (').
Les Cent ballades ne forment pas, d'ailleurs, le seul
ouvrage que l'on connaisse du sénéchal d'Eu. Une com-
(•) Jean des Bordes assista à la bataille de Nicopoli. Plus
heureux que son père, qui y périt, il fut fait prisonnier et paya
rançon. Il fut assez longtemps châtelain deMonlereau, mais il
ne vivait plus en 1419.
— 34 —
plainte qu'il fil sur la moi*t de sa dame, se trouve insérée
dans les œuvres d'Alain Ghartier, et André Duchcsnc
conjecture que c'est à lui que se rapportent les vers sui-
vants d'un poème anonyme intitulé ÏHospital d'amours :
El si vy qu'on doit bien aimer
Le séneschal des^ harreliers,
Nommé Jehan par propre nom,
Qui moult fu loyal en son temps ;
De vaillance ot moult graut renom,
A tout bien estoit consentans :
Son pareil ne fut depuis cent ans (').
Ne peut-on pas en conclure qu'un souvenir reconnais-
sant a placé parmi les vers d'Alain Ghartier ceux du sé-
néchal d'Eu, et que c'est à sa protection ou à ses conseils
que nous devons le poète dont Marguerite d'Ecosse ho-
nora le talent d'un baiser?
On regrette seulement de ne pas trouver dans les Cent
ballades le nom du sire de GhAleaumorant, qui fut l'un
des amis de Bouciquault, et qui partagea sa gloire en
Orient. On sait qu'il contribua, par ses récits, h l'œuvre
historique de Jean d'Orronviile. Froissart, qui le rencon-
tra à l'Ecluse, le signale parmi les plus forts et plus re-
nomn)és hommes d'armes, et Ghrisline de Pisan n'oublie
pas davantage dans le Dé')at des deux Amans
. (') L'auteur de VIJospilal (Vamours. dont la dame liobiie Bruges
ou Gand, peut bien être Georges Chastclain ou plutôt Olivier
de la Marche.
— 35 —
Le bon Cbasteaumorant que Dieux sauver
Et garder veuille,
Qui en armes sur les Sarrasins veille
En la cité Constantin.
Aux noms que nous avons cités comme ayant été éga-
lement illustrés par Tamour des armes et par l'amour des
lettres, il faut en joindre un autre, celui de messire Geof-
froi de Charny, t fils au bon Gcoifroy de Charny de
« jadis , » comme l'appelle Froissart.
Geoffroi de Charny trouvait dans les fastes de sa mai-
son les souvenirs les plus glorieux et les plus chers h
rhistoire et aux lettres. Son aïeule était la fille du sire
de Joinvillc, et son père était mort à la journée de Poitiers
en tenant la bannière de France serrée dans ses bras. Il
porta lui-môme les armes pendant trente-six ans, et rédi-
gea un code de ces nobles préceptes de la chevalerie qui
étaient gravés dans son cœur.
Cet ouvrage précieux qui n'a jamais été imprimé, bien
que Ton en connaisse plusieurs manuscrits, commence
ainsi : t Je vueil parler de plusieurs estas de gens d'ar-
ec mes en la meilleure manière que je pourray, car c'est
« droit que chascuns en recorde le bien à tous ceulx qui
« se arment volent iers, et pour ce prié-je à Dieu qu'il me
« doint manière et matière de parler toujours en bien. »
Geotfroi de Charny expose dans ce livre les formes
qui doivent présider à la réception des nouveaux cheva-
liers'et leur véritable signification. On nous saura gré de
reproduire ce passage : « Or devez savoir que, quant l'on
— 36 —
« veult faire chevalier nouvel, il convient premièrement
« que il soit confez et repentans. Et puis quant vient la
« veille, il se doivent mettre en un bain en pensant que
« il doivent laver leurs corps de tout péchié, et se doivent
« aller gésir en un lit tout neuf et les draps blancs et là
« se doivent reposer, et segnefie le lit repos de conscience,
« puis doivent venir les chevaliers pour vestir iceulx de
« neufs draps linges, en segnefiant que dès lo's se doivent
« tenir nettement et sans péchié, puis les doivent vestir
« de cotes vermeilles, en segnefiant que il sont t^nus d'es-
« pendre leur sanc pour la foy de Nostre-Scigneur dc-
« fendre ('), et puis leur apportent chauces noires, en
« segnefiance que il leur doie remembrer que de terre
« sont venu et en terre doivent retourner, et puis leur
« apportent une courroie toute blanche, en segnefiance
« que il soient environné de chasteté. Donc leur appor-
« tent les chevaliers un manteau vermeil et li mettent
<L sus les espaules, en signe de trcs-grant humilité, puis
« les mainent à grant joie en l'église, et y doivent veiller
« jusques au jour en trcs-grant dévotion, en priant à
« Nostre-Scigneur qu'il leur veuille pardonner les mau-
« vais dormirs et veillers qu'il ont fait au temps passé.
a Et landemain les amuinnent à la messe, et li chevaliers
« qui baille l'ordre baille deux espérons dorez à deulx
« chevaliers, et cilli mettent en chascun pié, en segne-
(•) En Angleterre, on porta longtemps en rouge le deiyl des
princes et des chevaliers. Il y avait une couleur qu'on appelait :
the rcd ofvaliaunce.
— 37 —
« fiance que l'or est li plus convoi leux métal qui soit, et
t pour ce le met-l'en es pies. Dont cil chevalier qiii
< doit bailler Tordre prend une espée, pour ce que Fespée
« tranche de deux pars, ains doivent garder et maintenir
« raison et justice de toutes pars... et puis leur doivent
t donner la colée... »
A ces graves enseignements se mêlent les leçons plus
gracieuses, mais non moins pures de Tamour. Il faut
rester fidèle à Dieu en servant les dames. « Aimer par
t amours honnorablement, c'est le droit estât de ceulx
« qui honour veulent acquérir; » mais cet amour impose
la discrétion et le respect, et il ne faut pas imiter les or-
gueilleux qui disent « qu'ils ne vouldroient pas aimer la
< reine Genièvre s'il n'esloit sceu. » Ce n'est pas par des
discours, mais par de nobles faits d'armes qu'on sert les
dames, t et seront plus honorées quant elles auront fait
« un bon chevalier. » De là cette règle que le sire de
Charny inscrit dans son Hvre : « Aime loyalment si tu
« veulx eslre amez et vivre liement, et faire tes œuvres
« honorables, et en bonne espérance que tous les estaz
t d'amours et d'armes se doivent mener de droite pure
« gaieté de cœur qui fait venir la volenté de venir à hon-
« nour. »
Celte loi de l'honneur qui préside à la chevalerie et
qu'en toute chose elle cherche à accomplir, porte en
elle -même sa récompense :
« Certes, c'est si bêle chose que de faire le bien, que
« ceulx qui fout le bien, adroit ne s'en peuvent lasser, car
II. W
— 38 —
« quant plus en ont fait, adonc leur semble qu'ils en ont
« pou fait, (le la grande plaisance qu ils ont et qu'ils y
« prennent de en faire tous les jours de plus en plus.
« Gardez que vous n'ayez en despitnul lespovres gens,
« ne nulz mendre de vous, car moult en y a des povres
« qui valent mieux que ne font li riches.
« Mieulx vault nette povreté que desloyal richesse...
« Si povez assez cognoistrc que vous n'avez rien fors ce
« que Dieu vous donne.
« Ha viellesseî bien dois estrc desconforlée quand tu
« te trueves es corps de ceulx qui poussent avoir fait tant
« de biens en leur jeunesse et qui rien n'en ont fait.
« Geste viellesse doit estre doulereuse et honteuse. »
Rien n'est plus beau que de rencontrer au milieu des
combats, au sein môme de la victoire, cette humilité que
le code de la chevalerie emprunte au christianisme. On
la retrouve dans la bouche des hommes les plus illustres
du XI v« siècle. Dans un temps où la guerre semblait sub-
stituer aux principes de la justice et de la morale le droit
de la conquête et de la force, la chevalerie, conquérante
et forte, se faisait gloire de maintenir le respect du droit
et du devoir. On n'a pas assez remarqué l'influence qu'elle
exerçait sur l'ordre social ; car non-seulement on y cher-
chait la règle des devoirs des grands, mais la source
même de leurs droits et de leur puissance.
Les premiers rois, les rois dont descendent ceux aux-
quels on obéit encore, dit le sire de Charny, furent ap-
pelés au trône par l'élection, parce qu'ils étaient à la fois
— so-
les plus vertueux et les plus braves, « pour causes moult
« saintes, bonnes et justes. » — « Pensez-vous, » pour-
suit-il, « que les premiers esleus fussent esleus à sci-
« gneurs pour avoir tous leurs aises et leurs délices?
« Certes nennil. Furent-ils esleus pour ce qu'il n^amas-
« sent Dieu, ne ses œuvres, ne sainte Eglise? Certes
« nennil. Furent-ils faits pour faire le dommage du com-
« mun peuple? Certes nennil. Furent-ils faits pour apou-
« vrir leur peuple, pour non faire raison et justice autant
« au petit comme au grant, pour estre cruels, sans pitié
« et sans miséricorde? Certes nennil. » Le sire de Join-
ville, conseiller de saint Louis, n'eût pas mieux dit que
l'éloquent chambellan de Charles V.
GeofTroi de Charny fit aussi des vers. Ils sont moins
élégants que ceux de plusieurs poètes de son époque,
mais on ne peut que louer les maximes qu'ils nous ont
conservées :
Or regardez
Entre vous qui enfans avez;
Bien prendre garde vous devez
De vos enfans,
Qu'en leurs premiers commencemens
Leur bailliez maistres souffisans...
Si te di-je dont vraiement
Que tu dois bien
Tes enfans faire enseigner bien,
Et n'espargne nulle rien
En eulx fonder
De bien aprendre à Dieu amer. , .
Sans Dieu, rien faire puet-on.
— 40 —
Celui qui aspire à devenir chevalier doit être plein de
foi et de zèle vis-à-vis de Dieu, honorer les dames et n'en
dire jamais que du bien, se préserver de tout orgueil, ne
jamais prêter l'oreille à la calomnie ni à la médisance,
s'abstenir de paroles oiseuses et se laisser guider par le
conseil des hommes sages.
Bien doit à Dieu prier mercis,
Cil oui il donne un tel pris.
Geoffroi de Charny compare la chevalerie au sacer-
doce; car la chevalerie relève également de Dieu qui peut
seul ,1a protéger au milieu de mille périls. Il a soin do
rappeler parmi ceux qui pour elle seront désormais les
plus redoutables, l'invention récente de l'artillerie alors
encore réservée presque exclusivement aux sièges. 11 in-
siste surtout sur les épreuves des guerres lointaines à Gre-
nade, en Prusse ou en Romanie, et quand après, avoir
représenté le chevalier les membres déchirés, le sang
ruisselant de ses plaies, il ajoute :
Si devons croire vraiment
Que tiex gens d'armes
Sont à Dieu de corps et d'âmes :
Quant loyalement font les fais d'armes
Bien doient cstre tenu martyrs,
nous ne pouvons nous empêcher de voir une prophé-
tie dans ces vers que suivit de si près le désastre de Nico-
poli (•).
(')Ms. de la Bibliothèque de Bourgogne, n'^» 10549, 14124
et1H25.
— 41 —
Il ne faut pas l'oublier, pendant tout le moyen âge,
lalliance des lettres et de la chevalerie est acceptée et con-
solidée par rassenlimenl de tous, princes, barons, chro-
niqueurs ou ménestrels. tDeux choses sont par la volonté
« de Dieu establies au monde, lit-^n dans la vie de Bou-
< ciquault, comme deux piliers à soutenir les lois divines
« et humaines, sans lesquels seroit le monde comme
« chose confuse et sans ordre, et nous les devons souve-
« rainement priser, honorer, soustenir, louer et avoir en
« révérence. Iceux deux piliers sans faille sont chevalerie
< et science. »
La chevalerie protégeait les lettres, faibles et impuis-
santes à se défendre elles-mêmes, ayant d'ailleurs besoin
de cette hospitalité généreuse qui leur permet de ne se
préoccuper d'aucune des nécessités matérielles de la vie ;
d'autre part, les lettres rendaient à la chevalerie en échange
de quelques dons passagers celte renommée qui devait
transmettre de siècle en siècle le souvenir de ses exploits.
Carmen amat quisquis carinine digna fecit,
dit Claudien cité par Pétrarque.
Les princes eux-mêmes croyaient rendre hommage à
la chevalerie en encourageant les lettres et les travaux
historiques qui racontent et inspirent les hauts faits
d'armes. Depuis longtemps ils se faisaient gloire de les
protéger. Saint Louis, avant de se coucher, faisait venir
près de lui ses enfants et leur racontait la vie des bons
rois en leur disant qu'ils devaient y prendre exemple.
4.
— 42 —
H irétait pas de vertus qu'il ne dût égaler, pas de fautes
(|ue ne dussent expier ses malheurs. Combien de fois
aussi, dans son palais de Paris, ne se faisait-il pas lire
pendant la nuit, tant que durait sa grande chandelle de
cire, quelque docte ouvrage tiré du trésor de la Sainte-
Chapelle î
Lorsque Philippe de Valois monte sur le trône d'où la
mort a précipité les fils de Philippe le Bel, les clercs,
tous consultés plus ou moins sur l'interprétation
de la loi salique , se voient de nouveau recherchés ,
et l'on écoute volontiers leurs savantes dissertations, où
figurent de nombreux exemples empruntés à l'histoire.
Le roi Jean va plus loin. Il prescrit, lors de la fondation
de l'ordre de l'Étoile, que chaque chevalier devra raconter
ses aventures une fois l'an, et que des clercs seront chargés
de les enregistrer. Malheureusement, ce beau règlement
ne fut jamais exécuté : Froissart, sans aucun doute, eut
été digne de rédiger le livre où Ton devait apprendre
quels étaient entre tous les preux les plus braves et les plus
dignes d'honneur (•).
(') « Et devoit le roi, une fois l'an, tenir cour plenière de
w tous les compagnons; et, à cette cour, devoit chacun des com-
i« pagnons raconter toutes ses aventures, et le roi devoit establir
<« des clercs, qui toutes ces aventures dévoient mettre en escrit
" et faire de ces aventures un livre, afin que ces aventures
i« ne fussent mie oubliées, mais rapportées tous les ans parde-
« vant les compagnons, par quoi on pust savoir les plus preux
M et honorer chacun selon ce qu'il seroit « Chron. I, 2, f2.
— 43 —
Si Charles V ne fit pas revivre l'ordre de TÉtoile et ses
statuts, il se distingua du moins par le môme goût pour
les lettres. Il avait réuni une précieuse bibliothèque, qu'il
avait fait placer dans une salle élégante ornée de splen-
dides vitraux , dont les lambris étaient de bois d'Irlande
et la voûte de cèdre. Une lampe d'argent y brûlait toute
la nuit, afin qu'on pût travailler à toute heure, et lors-
qu'on reprochait au roi de trop aimer les clercs et les
livres, il avait coutume de répondre : « Tant que sapience
« sera honorée en ce royaume , il continuera en pros-
« périté ('). »
111. L'amour en chevalerie. — Exemples et anocdoles. — Les
perdrix d'Olivier de Mauny .— La dame bleue de Chandos.
— Jean Bonne-Lance et les dames de Monl ferrant. — Lan-
celot de Lorris. — Agadiriquor et Alsala. — Jupiter,
Virgile et Godefroi de Bouillon.
Ceux qui assimilaient la chevalerie au sacerdoce, nous
la dépeignent consacrée à la défense des orphelins et des
pauvres, par un serment prêté devant l'autel, portant des
armes bénies, assujétie à des règles religieuses, et offrant
tous les caractères d'une milice sacrée. Mais on ne peut
oublier qu'un double vœu la lie : celui d'honorer Dieu et
de servir les dames. Euslache Deschamps s abusait étran-
(') Christine de Pisan , Faits et bonnes mœurs du sage roy
Charles V, III, 13.
— 44 —
gement quand il voulait lui imposer le célibat : elle eût
cessé d'exister le jour où elle eût rompu avec Famour,
puisqu'elle ne voyait dans l'amour, comme le dit Lacurne
de Sainte-Palaye, que l'honneur , la vertu et le désir de
la perfection.
C'est à l'amour que la chevalerie doit ce reflet de déli-
catesse et de grâce dont le charme nous séduit encore.
Nous nous la représenterions plutôt renonçant à l'hon-
neur et démentant son courage, qu'infidèle à ce culte res-
pectueux et élégant qu'elle porte aux dames. Quelque
brillante que soit l'armure de fer du chevalier, nous vou-
lons y trouver une fleur, un ruban qui nous apprennent
que s'il brave tant de périls, c'est qu'il espère à son re-
tour trouver douce merci , et nous croyons volontiers
Froissart quand il nous assure que parmi les poursui-
vants d'armes, il en est plus d'un qui se nomme lui-même :
le poursuivant d'amours.
Ne savons-nous pas, d'ailleurs, que l'amour inspire le
courage, qu'il est la source des grandes actions, le mobile
des nobles dévouements? L'auteur du Chastoiement des
dames avait dit :
Amers ne craint conte, ne roi,
Amers fet les lances brisier,
Amers fet chevaus trébuchier.
Amers fet les ternoieraens,
Am(n*s fet esbaudir les gens,
Amers fet brisier mainte serre.
Amers fet pais, amers fet guerre.
— 45 —
Froissart nous lient le même langage : « Vous savez,
« et bien Tavcz ouï dire et recorder plusieurs fois, que les
« esbattemens des dames et des damoiselles encouragent
« volentiers les cœurs des jeunes gentils hommes, et les
« élèvent en désirant et requérant tout honneur. » Il ex-
prime ailleurs la même pensée , sous une autre forme,
quand il observe que « par le regard d'une belle dame et
« son doux amonestement, un homme en doit valoir deux
« au besoin. »
Les chevaliers proclamaient eux-mêmes Tinfluence qu'ils
subissaient : « Jamais ne sois-je salué de mon amie, disait
t Gauthier ûe Mauny, si je rentre en chastel ni forteresse
« jusques à ce que j'auray l'un des venans versé à terre. »
Dans Froissart , ces deux épithètes < bacheleureux et
« amoureux » ne se séparent jamais. Si le prince de Galles
crée Robert CanoUe « maistre et souverain de tous les
« chevaliers de son hostel, » c'est qu'il mérite à tous les
titres cette faveur, c'est-à-dire « pour cause d'amour, et
« de vaillance et d'honneur. » Edouard III convoque les
barons d'Angleterre, et leur annonce l'intention de fon-
der l'ordre du Bleu Gertier. « Tous, dit Froissart, y con-
« sentirent liement, pour ce queleur sembloit une chose
< honorable et où toute amour se nourriroit. » Quelques
années plus tard, le comte d'Ostrevant à qui le roi de
France reproche « do ne pas avoir refusé l'ordonnance de
« cet ordre » répond t que toutes gens doivent savoir que
« oncques n'y eut parole qui pust porter préjudice au
« royaume de France, fors amour et compagnie. »
— 46 —
Dans les chroniques do Froissant, le mot « amour » se
retrouve à chaque page, et comment exphquerait-on dans
le livre iVor de la chevalerie Tabsence de ce sentiment
chaste, doux et compatissant, si digne de la chevalerie,
qui représente à la fois ce qu'il y eut de plus élégant dans
ses inspirations, de plus délicat dans ses goûts?
Voyez au xiv° siècle le Livre des faits de Bouciqtwult,
au XV®, la Chronique de Jacques de Lalaing, Qu'apprend-
on aux nobles jouvencels, aux damoiseaux qui se prépa-
rent à porter bannière?
Christine de Pisan semble traduire ce que Froissa rt
nous dit du péage d'amour etdu sentiment qui fait naître
et développe le courage, quand elle commence ainsi le
septième chapitre du Livre des faits de Bouciquault : « Jà
« estoit venu Bouciquault en Tage que amour naturelle-
« ment a cousiume de prendre la paye de tous nobles
« courages. Si ne fut mie droict qu'il en fust exempt...
« De nostre vie, assez de nobles hommes avons veu, les-
« quels le service d'amour a fait devenir vaillans. 0 noble
« chose est d'amour qui bien en sçait user! Cœur qui
ft veult aimer doit principalement fonder l'entente de son
« amour sur trois choses : la première est qu'il aime poui-
« en valoir mieulx en toutes mœurs et en conditions, et
« pour amender ses coustumes, vivre plus joyeusement,
(( avoir cœ.ur plus hardy et plus entreprenant, et en
« toutes vertus se vouloir habiliter; la seconde qu'il se
« mette en lieu tel qu'il y puisse prendre exemple do
« toute bonté; la troisième que de tout son pouvoir garde
— 47 —
« honneur, ne pour mourir ne face chose dont déshon-
« neur vienne à luy, ne à ce qu'il aime. Et si sur ces trois
« choses le cœur qui veut aimer met bien son entente,
« c'est à savoir que, pour aimer, il amende ses conditions,
« en vive plus liement, et que son courage accroisse en
« haultes pensées, et qu'en toutes choses garde honneur,
« il trouvera amour si bonne et si profitable qu'il en
« vauldra mieulx toute sa vie. »
Le sire de Lalaing disait à son fils : « Sachez que peu
« de nobles hommes sont parvenus à la haute vertu de
« prouesse et à bonne renommée s'ils n'ont esté amou-
« reux... Pour ce, beau fils, il vous convient estre doux,
« humble, courtois et gracieux. »
Rien de plus recommandable que cet enseignement où
l'amour n'intervient que pour ajouter au courage je ne
sais quoi de noble et de généreux qui, au-dessus de
l'homme d'armes, place le chevalier.
Quand les chevaliers ont vaillamment combattu, ils
prennent le môme plaisir à deviser « d'armes et d'amours.»
Nous les voyons, dans les chroniques de Froissart, pas-
ser en ces doux entretiens tout le temps que leur laissent
les chevauchées. Que ces récits étaient vifs et piquants !
Que d'aventures, que d'entreprises ne tentait-on pas pour
plaire à sa dame!
Olivier de Mauny, assiégé à Rennes , traverse à la
nage , armé de toutes pièces , les larges fossés de la
ville. 11 veut aller enlever à un chevaliei* anglais six
perdrix que son épervier vient d'atteindre sous ses
— 52 —
dit aux barrières et dit à haute voix : t Y a-l-il là nul
« gentilhomme qui, pour l'amour de sa dame, volsist faire
€ aucun fait d'armes? Or, verra-l-on entre vous Anglois,
« s'il y en a nuls amoureux. » Un écuyer anglais s'avança
aussitôt et ses compagnons d'armes suspendirent l'assaut
pour assister à la joute. Cette fois, personne ne périt, et
le château ne fut pas conquis.
Mais ce n'était pas seulement dans la chrétienté que la
chevalerie et la poésie mêlaient l'amour à la gloire des
armes. Si les Turcs « sont les plus forts et meilleurs gens
« d'armes de toute la secte des mécréants, » c'est qu'ils
ont, selon l'usage de leur pays, un grand nombre de mé-
nestrels qui chantent la gloire et l'amour, c'est-à-dire
ce que les ménestrels chantent partout, même dans le
pays des mécréants.
Lorsqu'en '1 390 le duc de Bourbon et ses compagnons
abordèrent en Afrique, ils virent unjeune Sarrasin dont
le turban était tout blanc et le manteau tout noir, qui agi -
tait trois javelots et qui pressait si vivement son cheval,
(|u'il semblait plutôt voler que courir. Il s'appelait Aga-
dinquor, « et vérité estoit qu'il ainjoit parfaitement la fille
« au roi de Thunes, une moult belle dame, et pour l'a-
« mour de la dame, il fit plusieurs appertises d'armes, » et
Froissart ajoute, afni que tout le monde sache comment
un preux d'Afrique peut égaler un preux de France on
d'Angleterre : « Pourquoi il en estoit plus gai et plus joli
« et plus appert en armes. » N'en doutez point, Froissart
affirme qu'on le lui a dit. Il sait même que ce jeune Sar-
— 53 —
rasin avait un duc pour père, et qu'il était lui-même che-
valier, ce qui paraît fort vraisemblable, d'après ce qu'on
nous rapporte de son amour et de ses exploits. Il ignore
seulement s'il épousa dame Alsala, l'héritière du royaume
de Tunis.
Tout ce récit est charmant dans Froissiirt. On retrouve
constamment, en feuilletant ses chroniques, cette gaieté,
cette verve aimable et piquante, jusque dans les faits les
moins importants. Vous souvenez-vous d'avoir lu dans
Froissart les innombrables prouesses du chanoine de Ro-
bersart, aussi intrépide que le chapelain du sire de Join-
ville, qui déconfit, à lui seul, huit Sarrasins? Ne croyez
pas que le chanoine deRobersart s'endorme, ni qu'il se ra-
lentisse jamais dans ses chevauchées. L'écuyer chargé de
le réveiller chaque matin s'appelle Éperon.
Parfois, le goût de l'histoire et des lettres, si répandu
alors parmi les princes et les barons, se fait jour jusque
dans leurs plaisirs. Troie, avec ses défenseurs et ses en-
nemis, preux chevaliers engagés dans une querelle d'a-
mour, reparaît sans cesse dans leurs intermèdes, et avec
elle revivent les dieux et les poètes de Pergame. Le duc
de Bourgogne donne à son secrétaire le nom de Jupiter ;
le sire de Groy appelle le sien : Virgile.
A d'autres souvenirs s'inspirait le duc de Brabant,
quand il renouvelait pour son messager, né peut-être à
Baisy, le nom du chef de la première croisade. Godefroi
de Bouillon portait à Gérard d'Obies et à Froissart les
lettres de Wenceslas.
CHAPITKR III.
DÉGIDENCE DE LA GIIEYALERIE.
I. Mort des chevaliers les plus illustres. — L'Anglelcrre sous
Hichard IL — Le conte de sir Thopas. — La France sous
Charles VL — Le psautier de saint Louis.
Cependant, à mesure que Froissart vieillissait, les
preux dont il avait célébré la gloire vieilliss:iient avec lui.
Il semblait que la chevalerie et son chroniqueur eussent
traversé ensemble ces belles années ou Tenthousiasme du
cœur ajoute encore à la vigueur de Tâge, avant de s'enga-
ger à pas lents dans cette voie triste et pénible de la dé-
cadence et de la décrépitude, commune aux institutions
comme aux hommes.
Quand Edouard III mourut en 1377, Mauny ot Ghan-
— 55 —
dos ne vivaient plus. Charles V, qui suivit, trois ans
après, Edouard dans la tombe, y descendait précédé dé
Bertrand du Guesclin.
En Angleterre, l'héritier d'Edouard III, le fils du prince
Noir, multiplie les tournois, qui lui tiennent. lieu de vic-
toires. Un jour, réveillé par un belliqueux message de
Tévéque de Norwich, qui le presse d'attaquer les Français
sous les murs de Calais, il renverse la table placée devant
lui et aiguillonne son cheval de l'éperon jusqu'à ce qu'il
s'abatte de fatigue. Au monastère de Saint-Albans il s'em-
pare du palefroi de l'abbé. Il semble qu'il doive, sans
tarder plus longtemps, frapper de sa propre main le roi
de France ; mais quand il arrive à Westminster , il
regrette déjà son repos et ses plaisirs faciles. Les cheva-
liers l'attendront inutilement par delà la mer. Il retourne
à ses baladins, à ses bohémiens que l'Angleterre a vu
avec douleur se mêler au cortège nuptial d'Anne de
Luxembourg.
Lorsque Froissart se rendit, en 1395, en pèlerinage à
Cantorbéry, il reconnut à peine la puissante monarchie
d'Edouard III. « Que sont devenus, disait-on en Angle-
« terre, les grandes entreprises et les vaillans hommes, et
«les belles batailles et les beaux conquêts? Où sont les
« chevaliers en Engleterre maintenant qui fassent la
« chose pareille? En ces jours esloient Englois doutés et
(t crémus, et parloit-on de nous par tout le monde, et
« maintenant on s'en doit bien taire : il appert bien que
« nous sommes en ce pays affaiblis de sens et de grâce.
— 56 —
« Le temps nous est mué de bien en mal depuis la mort
f du bon roi Edouard. Justice estoit tenue et gardée gran-
« dément de son temps. Pour le présent, le roi Richard
f de Bordeaux ne veut que le repos et le séjour, les vui-
f seuses et les esbattemens des dames. . . et par ainsi est-il
« apparent que bientost il n'y aura nul homme de vail-
« lance en Engleterre, et s'y nourrissent toutes félonnies
« et haines. »
Froissart répète aussi : t Le temps estoit bien changé
« en Engleterre depuis le terme de vingt-huit ans, » et il
ajoute ailleurs deux mots où Ton retrouve un sentiment
profond de la situation : c Les sages notoient à grand mai
« ce qui en pouvoit naistre et venir : les fous n'en fai-
« soient compte. »
Chaucer venait de faire le môme pèlerinage à Cantor-
béry. Si Froissart fut assez heureux pour voyager avec
Henri Chrystead, Guillaume de Lisle et Jean de Grailly,
qu'il saluait comme de nobles débris des institutions che-
valeresques, Chaucer trouva comme lui dans sa compa-
gnie non-seulement un bon chevalier fidèle à la vérité, à
l'honneur et à la courtoisie, qui avait combattu en Orient
sous la bannière du bon roi Pierre de Chypre, mais aussi
son fils, parfait modèle des écuyers comme son père était
le modèle des chevaliers, car il composait des dittiés et
était si amoureux qu'il ne dormait pas plus que le rossi-
gnol, qui chante toute la nuit. Mais, parmi les autres
pèlerins, que de passions, (jue d'intérêts divers ! Quel re-
lâchement dans les mœurs! quelle légèreté dans le lan-
— 57 —
gage! C'est aux iiiarchaiids qui ne se préoccupent que de
la sécurité de la navigation entre Orewell et Middelbourg
que s'adresse le conte de sir Thopas, né en Flandre dans
ce bourg de Poperinghe où plus d'une fois un prince an-
glais arma des bourgeois chevaliers ('). Comme sir Thopas
est gros et de belle humeur! Comme il s étend mollement
sur le gazon I 11 a ses ménestrels, ses conteurs de gestes
toujours empressés à lui lire, tandis qu'il s'arme, les ro-
mans qui peignent les combats, les ballades qui chantent
Tamour. Mais son adversaire est le géant Éléphant ; sa
dame est la reine des fées, et c'est ce personnage ridicule
que le poète appelle « la fleur de la vraie chevalerie ! » La
décadence de la chevalerie ne s'explique- t-elle pas par
celle des lettres ? Voyez ce clerc qui, pendant longtemps,
a étudié la logique à Oxford. La face maigre, les yeux
caves, le manteau déchiré, il a pour tout trésor quelques
livres de la philosophie d'Aristote, et, bien qu'il ait l'es-
prit rempli de beaux préceptes, bien qu'il ne songe qu'à
ses études et ne prononce pas un mot de plus qu'il ne le
faut, sa pauvreté apprend assez qu'on n'apprécie guère
sa science.
En France, la mort de Charles V ouvrit une ère non
moins malheureuse. Lorsqu'il expira, le 16 septembre
1380, en adressant à son fils le vœu des patriarches :
a Plaise à Dieu qu'à cestui Gharle doint la rousée du
« ciel ; que les hgnées le servent et que s'inclinent devant
(•) Notamment le duc de Glocester eu 1436.
— 58 —
« lui les fils de sa mère, » on pouvait déjà lire, sur le
front qu'il bénissiiit, l'impuissance de la roVanté à lutter
contre des ambitions coupables. Les li(jnées, loin de ser-
vir Charles VI, devaient se disputer son sceptre sans qu'il
pût du moins protéger contre leurs fureurs celui qui était
aussi le fils de sa mère.
Cette ardente rivalité, à Tombre de laquelle revit, sous
le nom de Bourguignons et d'Armagnacs, l'antique anta -
gonisme des races du Nord et du Midi, détruira rapide-
ment l'unité et la puissance de la monarchie, telle que
Charles V était parvenu à la reconstituer. Tandis que les
détix partis arborent -l'un vis-à-vis de l'autre leurs cou-
leurs, leurs bannières, leurs emblèmes et leurs implacables
devises, le duc de Bourgogne et le duc d'Orléans entraî-
nent les forces du royaume, l'un en Flandre, où naîtra
son arrière-petit-fils Charles-Quint, l'autre vers l'Italie,
où le suivront les rois issus de sa maison, Louis XII et
François I**". Ces deux couiants opposés, portés égale-
ment vers les frontières, laisseront au cœur de la France
une place qu'occuperont les Anglais.
Charles VI était né au mois de décembre 1368, au
moment où le prince Noir, cité à comparaître à Paris,
avait répondu fièrement qu'il s'y rendrait avec soixante
mille hommes ; il devait, lors du traité de Troyes, ouvrir
lui-môme de sa faible main les portes de la capitale de son
royaume au roi d'Angleterre. Mais sa jeunesse répandit,
avant de s'éteindre, quelques rapides lueurs, semblable à
1 1 flamme qui pétille plus vivement quand elle dévore en un
— 59 —
instant le chaume léger. Charles VI avait été nourri de la
lecture des romans de chevalerie ; il s'efforça d'en renou-
veler les brillantes traditions ; il eut également ses joutes
et ses tournois où il portait la devise du Cerf -Volant; et,
comme Richard II, il aima aussi les fêtes splendides et
pompeuses.
Un jour^ il préside à Avignon au sacre de Louis d'An-
jou, qui reçoit du pape la couronne de roi de Sicile. Le
duc d'Anjou était vêtu de blanc « en signe de pureté et
« innocence. » Le sire de Coucy remplissait les fonctions
d'écuyer tranchant ; Henri de Bretagne, despot de Roma-
nie, celles de maître queux. Les acclamations redoublè-
rent quand Clément VII remit au nouveau roi « une es-
« tôle qui pendoit en bas de deux costcz en la manière
« des empereurs. »
Un autre jour, Charles VI veut armer chevalier de sa
propre main ce même Louis d'Anjou qui part pour con-
quérir son royaume, et, afin que cette cérémonie soit plus
imposante, il ordonne qu'elle ait lieu à l'abbaye de Saint-
Denis, oùl'on renouvellera la pompe des funérailles de Ber-
trand du Guesclin. Toute la noblesse est conviée à ces fôtes.
Eustache Deschamps écrit des vers pour les célébrer. Mais
elles n'offrent que de sacrilèges désordres. L'or avait été
répandu à grands flots pour que, du deuil à la joie, elles
réunissent toutes les émotions, toutes les pompes. Les
danses, ardentes et folles, succédant aux litanies funèbres,
troublèrent le religieux silence des tombeaux : elles ne
respectaient pns môme l'asile où reposaient, gardées par
— 60 —
la vénération publique, les froides reliques de saint
Louis, entourées de quinze générations de rois, ses ancê-
tres ou ses (ils.
Nous avons nommé saint Louis, et ce nom donne lieu
à un rapprochement qui explique toute la situation. Tan-
dis que Charles VI s'abandonnait tout entier aux plaisirs
et aux désordres qui s'y associaient, le couvent des Corde-
liers de Paris faisait vendre, à cause de la misère du
temps « en plein marché, au plus offrant » le psautier de
saint Louis qui avait appartenu autrefois à son chapelain,
Guillaume de Mesmes. Dans les litanies se lisait ce ver-
set : i4J appetitu inanis gloriœ libéra nos, Domine, Plus
loin, une prière se terminait par une touchante invocation
en faveur des pauvres et des captifs : Ut miserias paupe-
rum et captivorum intueri et relevare diyneris ('). Quel
contraste et quelle leçon !
Déjà l'intelligence de Charles VI n offre plus qu'une
nuit profonde, rarenient sillonnée de quelques pMes
éclairs qui en déchirent les ténèbres. Il ne fera plus chan-
ter son roi des ménestrels, Facien ; déjà, son fou, maître
(•) Rien n'est plus bizarre que la série d'événements qui ren-
dit à la famille de Mesmes le psautier qu elle avait reçu de saint
Louis. Il se trouvait dans la librairie des ducs de Bourgogne
quand Maximilien le vendit aux Anglais. Il passa ainsi dans la
bibliothèque de Charles I**"-, qui aurait pu y relire la prière des-
tinée à obtenir le soulagement des malheurs de la captivité, et
à sa mort il fut racheté par l'ambassadeur de France Bellièvre,
qui le coda au président de Mesmes
— 61 —
Jehan, est moins fou que le roi lui-même, et Dieu veuille
que sa raison se voile sans retour. Cette figure royale qui,
seule, ne savait plus qu'elle avait été ointe de l'huile
sainte, errant lentement dans les galeries du palais, était
encore respectée du peuple : son malheur était, disait-
on, une visite, presque un don de Dieu qui humilie ceux
qu'il veut glorifier. Mais combien sont plus tristes ces
heures où le roi parle, agit et chevauche. Un jour, dans
la forêt du Mans, il prend ses proches et ses amis pour
une troupe de Wandres ou de Sarrasins, et fond sur eux
la lance baissée; un autre jour, pour ressembler à un sau-
vage, il se fait coudre dans une peau, enduite de poix et
d'étoupes,au risque de partager le sort de ses compagnons
de désordres et de plaisirs qui périrent dans la flamme.
L'un de ceux-ci était le bâtard de Foix,que Froissart avait
vu autrefois à Orlhez, « jeune et beau chevalier, » que son
père voulait marier en haut lignage, bien qu'il eût été la
cause innocente de la mort de son frère, et Froissart ter-
mine ce récit par ces mots : « Ha ! comte Gaston de Foix,
« si de ton vivant tu eusses eu telles nouvelles de ton fils
« comme il estoit avenu , tu eusses été courroucé outre
« mesure.. Tous seigneurs et dames qui en oyoient parler
« parmi le royaume de France en estoient moult esmer-
« veillés et à bonne cause. »
Froissart annonce ailleurs l'avenir réservé à la France,
quand il dit : « Je véois les choses obscures et en grand
< trouble et moult taillées de mal aller. »
11.
62 —
H. Quelles furent les causes de la décadence de la clievalerio?
— Les mines. — L'arlillerie.
La chevalerie s'affaiblissait en même temps que la
royauté, et parmi les causes qui ont paru à certains histo-
riens expliquer une décadence trop rapide , on invoque
fréquemment une importante modification dans Tari de
faire la guerre, qui tenait à deux faits principaux , Tun
passé inaperçu, l'autre cité partout, l'emploi des mines et
celui des armes à feu .
Quand les Français amenèrent avec eux, en 1369, des
mineurs pour s'emparer du château de Royauville, les
Anglais, qui l'occupaient, les accueillirent avec mépris,
comme il convenait c à de bonnes gens et vaillans. »
Néanmoins les Anglais employaient aussi les mineurs.
« Si vous saviez auquel parti vous estes, disait Barthé-
« lemy de Burghersh au châtelain de Courmicy, vous
« vous rendriez tantost et à peu de paroles, » et il lui
montra la grosse tour qui ne reposait plus que sur des
« cstançonsde bois. » La garnison française capitula, et
le sire de Burghersh, pour lui prouver qu'il ne l'avait
pas trompée, fit mettre le feu à la mine. Les « estançons »
brûlèrent et la tour s'écroula.
Lorsque Froissart parle des engins employés, en \ 340,
par le duc de Normandie au siège de Thun-l'Evêque et
par les communes flamandes au siège de Tournay , il
— 63 —
mentionne probablement les premiers essais de l'artillerie
dans une guerre importante. En France, on en trouve
peu de vestiges avant cette époque, et les comptes des
villes de Flandre, de 1340, signalent aussi les ribaude-
quins comme une invention toute récente (•).
Cependant cette découverte occupe dans l'histoire une
place bien plus considérable qu'on ne l'a cru communé-
ment. Geoffroi de Charny, parlant du péril qu'il y a à at-
taquer les forteresses défendues par des canons, observe
que Ton ne peut y échapper qu'avec la protection de Dieu.
Dans le traité des Droits alarmes, une femme, mais une
femme à qui rien n'était étranger, Christine de Pisan,
entre dans de longs développements sur l'emploi des ca-
nons (*). Froissart en parle aussi à plusieurs reprises, no-
(•) Niewen engienen die men heet ribaude. Au siège de Tour-
nay, il y avait deux maîtres de ribaudequins. L'un d'eux, Pierre
Van Vullaere, avait avec lui trois charpentiers et cinq ouvriers.
Les ribaudequins étaient unis par un cercle de fer et placés sur
des chariots garnis de pointes de fer en forme de glaives. Cinq
chariots transportèrent les ribaudequins devant Tournay; mais,
quand le siège fut levé, on aima mieux les déposer dans des ba*
teaux qui descendirent l'Escaut. Dès 1300, on trouve cette men-
tion relative à l'arsenal de Bruges, placé à cette époque dans
une des salles de l'hôpital Saint-Jean : Fratribus hospitalis
Sancti Joannis pro bombis custodiendis.
(') Ms. 9010 de la Bibliothèque de Bourgogne, et 7076 de la
Bibliothèque impériale de Paris.
« Nous nous aiderons en ce du conseil des saiges chevaliers
« expers èsdites choses d'armes, et quoy que grant los de ce leur
— 64 —
tammcnl quand il observe que, si le sire de Gommignies
|)erdil la ville d'Ardres, ce fut parce qu'il avait négligé
u dcust appartenir, commo bien leur affière honneur et rêvé-
i« rcnce, tant pour ceste occoison comme pour les aultres bontés,
« sens et valleurs, chevalereuses et nobles vertus qui en eulx
u sont, ne plaist à leur humilité estre allégués ne nommés; par
« quoy s'il est ainsy que qui lire porra en cesl endroit ou Touyr,
« ait aultres fois ceste belle ordonnance qui s'en sieult veue por
<« escript ou ouy dire de bouche, ne voeille pour tant l'avoir cd
• despit, ains en estre content, pensant que dommaige seroit
• que la faiblesse d'un pou de papier qui se pourist en petit de
« temps eust la mémoire anéantie de sy notable ordonnance.
« Sy supposerons doncqnes une très-forte place assise sur mer
« ou sur grosse rivière. »
Quelle est cette forte place, si ce n'est Calais, celte clef du
royaume de France que les Anglais se vantaient de porter à leur
ceinture? A qui Christine fait-elle allusion sinon au sire de Ri-
vière, qui fil partie, en i377, de l'expcdition chargée d'en former
le siège? Nous voyons flgurer dans cette noie deux cent quj-
rante-huit canons de fer ou de cuivre, dont les plus gros lancent
des pierres d'un poids de quatre et cinq cents livres, et qui
« diversement sont nommés, pour ce que diversement doivent
v estre assis selon le siège de la forteresse. >> Il faut y joindre
trente mille livres de poudre, trois milliers de charbon de faulx,
deux mille sars de charbon de chêne, vingt « bachines à trois
v« pies chacune à une queue pour le feu alumer pour lesdits ca-
^' uons. » Ajoutez encore deux mille deux cents pierres et six
milliers de plomb « pour faire plombées. « Le meilleur canon
s'appelait Monlfort et il n'avait que cent cinquante pierres
u à jeter; >^ mais elles étaient de la dimension la plus considé-
rable.
— 65 —
de la garnir d'artillerie. En effet, rien ne résiste aux ca-
nons. Les hautes murailles en pierre dure « ouvrées jadis
«des mains des Sarrasins, » les châteaux mêmes bâtis par
Renaud de Montauban et ses frères avec le conseil de leur
cousin Maugis, quand ils se révoltè/*ent contre Charle-
magne. n'olFrent plus d'asile d'où Ton puisse braver ses en-
nemis. Le capitaine anglais Quatreton, qui défendait le
château de Saint-Sauveur , était étendu malade dans sa
chambre quand un boulet de canon brisa les barreaux
de la fenêtre de la tour et s'enfonça à travers le plancher.
Le tonnerre , au jugement de Quatreton , eût été moins
terrible. Les assiégés demandèrent à parlementer.
A la fin du xiv° siècle, il y avait des canons dans
toutes les villes, notamment a Valenciennes, car les ma-
gistrats de cette ville prêtèrent, en i 366, plusieurs canons
au duc Aubert, qui voulait assiéger le château d'Enghien,
et, quelques années plus tard, on les vit de nouveau en-
voyer quatre bombardes de cuivre ou de fer à Guillaume
de Bavière ; mais Froissart regrettait sans doute le grand
engin de Valenciennes que brisèrent si adroitement les
soudoyers de Mortagne (') . Le canon gâtait par ses hasards,
et même par le bruit et la fumée, les combats, tels qu'il
les comprenait, avec le cliquetis des armes, les targes et
les pennonceaux brillant au soleil et les grands coups de
lance. Dans le manuscrit d'Amiens, Froissart mentionne
les canons de Grécy (') ; dans toutes les autres versions, il
(') Voyez les Chron. ï, i, 136.
(') Il est difficile de reconoaltre des canons dans les grands
— 66 —
n'en [larle plus , par respect pour les chevaliers qui y
multiplièrent leurs prouesses : on sent que, de même que
TArioste, il renverrait volontiers à l'enfer cet art nouveau
auquel Tenfer recourut pour combattre et rendre souvent
inutiles le dévouement et le courage.
Tout ceci ne suffit pas pour expliquer la décadence de
la chevalerie. Un coup de canon ou d'arquebuse tiré au
hasard frappa, il est vrai, au xv® siècle, le bon chevalier
Jacques de Lalaing, au xvi® le bon chevalier Bayard.
Mais ni Jacques de Lalaing , ni Bayard n'eussent reculé
devant une balle de fer ou de pierre. La chevalerie n'avaii-
elle pas eu à lutter contre les mêmes périls dans cette
croisade d'Egypte, où les infidèles l'inondaient de feu
grégeois, tandis que le saint roi s'écriait les yeux levés au
ciel : « Bieau sire Diex, gardez-moy ma gentî »
Ce n'est pas dans le système de la guerre, mais plutôt
dans les usages de la guerre que se révèle cette transfor-
mation qui afllige si vivement Froissart.
III. — Causes plus immédiates de décadence. — Corruplion
des mœurs. — L'or. — Chevaliers qui se vendenl et qui
pillent. — Ruse et cruauté. Mauvais chevaliers, mau-
vais ccujers, mauvais valets. — Les Grandes Compagnies.
Un historien du \n^ siècle rapporte qu'un jour quel-
engins dont parle une charte d'ÉdouardlH, du 27 novembre 4 34?.
Ingénia dicta canons, porte une charte plus explicite de Richard II
de 1378.
— 67 —
ques chevaliers, ayant conquis un château en Syrie, re-
noncèrent à poursuivre les infidèles, pour chercher Tor
qu'on disait y être caché ; mais, par une juste vengeance
du ciel, le château s'écroula sur eux et les ensevelit sous
ses ruines. Il en fut de la chevalerie, grande et mémo-
rable institution sociale, comme de ces chevaliers isolés.
Elle s'affaissa éous le poids de ses fautes, entraînée par la
corruption des mœurs. Le jour où elle cessa d'être cour-
toise et devint convoiteuse, l'or valut quelque chose de
plus pour elle, et l'honneur d'autant moins. L'or noua et
dénoua ses engagements. Éblouie par le luxe et la prodi-
galité, elle se pressa, à la voix de Charles VI et de
Richard II, dans ces banquets, où l'on trouvait t grand
« plenté de mets eslranges et déguisés, » dans ces fêtes,
où la richesse des costumes n'en voilait pas l'obscénité,
signe public de coupables désordres. Par une expiation
commune, rois et chevaliers subirent la même destinée.
Aux folles largesses de la cour de Richard II succède
l'inutile complot du clerc Magdelain, aussitôt étouffé dans
des flots de sang; après les fêtes désordonnées de la cour
de Charles VI, viendra la désastreuse journée d'Azin-
court, où Henri V, à la vue des cadavres étendus sur la
plaine, s'écriera : « Ce n'est pas à nous qu'il faut attribuer
« cette victoire, mais à Dieu, qui a voulu punir les péchés
« des Français. » A Londres, la trahison livre à Lancastre
le sceptre d'Edouard III ; un autre Lancastre ira à Paris
porter sa main sur celui de saint Louis. En Angleterre,
il y a des chevaliers prêts à acclamer l'usurpateur à
N \
— 68 —
Westminster. En France, il y en aura d'autres quij à
la suite du duc de Bourgogne, feront cortège aux An-
glais entrant à Paris. La foi jurée est méconnue : on
ne rencontre que foi-mentie.
On voit poindre la décadence de la chevalerie dans les
écrits de Froissart, quand il nous parle de ces chevaliers
d'Allemagne et des marches de la Meuse, e qui gagnent
t volontiers et sont bons guerriers, pourvu qu'on les paie
« à l'avenant , mais qui ne font guerre , fors seulement
« tant que l'argent court et dure. » Au midi, vers la
Gascogne et le Béarn, d'autres chevaliers agissaient de
même. « Oncqucs les Gascons, trente ans d'un tenant, ne
« furent fermement à un seigneur. Telle est la nature
« des Gascons : ils ne sont point estables. »
Mais les Bretons avaient encore bien d'autres défauts,
car ils oubliaient souvent les noms illustres, les immortels
exemples que la chevalerie devait aux preux de leur pays,
pour ne voir dans la guerre que le sac et le maraudage.
« Il n'y en a nul qui ne soit larron, » dis<iient les habi-
tants d'Orense au maréchal de l'armée anglaise. Les
princes ne se confiaient guère dans les Gascons, les che-
valiers se désolaient s'ils étaient pris par des Allemands.
Les bourgeois des bonnes villes et les habitants des cam-
pagnes redoutaient, au contraire, un Breton autant que
vingt Allemands ou que vingt Gascons.
Que devenait celte règle morale, qui plaçait avant tout
la générosité et le dévouement, et qui reléguait l'intérêt et
la cupidité parmi les vices les plus honteux? Les chevaliers
— 69 —
qui la méconnaissaient, n'étaient-ils pas plutôt des routiers,
changeant de parti selon les circonstances, et ne trouvant
jamais qu'on les payât assez, puisqu'ils ajoutaient au
salaire le butin et le pillage?
La chevalerie est déjà bien affaiblie, quand, loin de
mourir pour sa bannière, elle la jette elle-même à terre,
comme le faisaient les traîtres dans le combat.
Le châtelain deBeaufort, qu'on avait surnommé le pour-
suivant d amours, abandonna son maître, le duc de Lan-
castre, et Ton vit d'autre part l'un des plus illustres com-
battants de cette grande guerre, le chanoine de Robersart,
se faire Anglais, t Ainsi, dit Froissart, se tournoient le
€ chevalier et les escuyers d'un lez et de l'autre.»
Avec la fidélité au serment devaient s'effacer le respect
de tous les engagements, le Fentimentde tous les devoirs.
Le parjure remplace la bonne foi, la perfidie et l'astuce
tiennent lieu de courage, la générosité est sacrifiée à la
colère et à la haine.
Le duc de Bretagne, le fils de Jeanne de Montfort,
« qui avoit cœur d'homme et de lion, » attire « par voies
« obliques et fallaces» le connétable de Glissondans un de
ses châteaux et le fait enferrer, après l'avoir menacé de lui
crever l'œil avec sa dague. Puis il lui rend la liberté et le
regrette. Aussi charge-t-illesircdeCraon de le faire assas-
siner quand il chevauchera, le soir, dans les rues de Paris.
Les chevaliers imitaient les princes, qui ne leur don-
naient plus l'exemple de chercher, selon la belle ex-
pression du moyen âge, « le mieux de tout bien. »
— 70 —
Un Gallois, chef de brigands, qui dévastait tout le
pays entre la Seine et la Loire, s^était fait armer cheva-
lier. Il est plus triste de voir de nobles chevaliers se faire
chefs de brigands comme lui pour gagner cent mille écus.
Froissart se trouvait un jour à Paris, avec d'autres sei-
gneurs, quand il entendit le sire d'Albret s'adresser en
ces termes à un chevalier breton : « Dieu merci I je me
« porte assez bien, mais j'avois plus d'argent quand je
< fesois guerre pour le roi d'Engleterre que je n'ai main-
t tenant ; car, quand nous chevauchions à l'aventure, ils
« nous sailloient en la main aucuns riches marchands de
a Toulouse, de Gondom ou de Bergerac. Tous les jours,
« nous ne faillions point que nous n'eussions quelque bonne
« prise dont nous estoffions nos superfluités. » Froissart
« nota bien » ces paroles prononcées par un seigneur
allié de fort près à la maison royale et dont l'un des descen-
dants devait être le roi de France, Henri IV le Béarnais.
En 1386, les ["chevaliers et écuyers français avaient
grand désir de se rendre en Espagne pour y renouveler
la guerre contre |les| Anglais , mais parmi eux les plus
pauvres étaient surtout guidés par l'espoir de s'enrichir
en Castille, car « renommée couroit qu'on y pilloit
« aussi bien sur terre d'amis comme d'ennemis ('). » Mieux
(') Froissart, parlant des chevaliers qui avaient combattu en
Castille, ajoute: «Et reveiioient le plus des chevaliers qui n'a voient
« entendu à nul pillage, tous povres et mal montés; et les autres
« qui s'estoient avancés d'entendre au pillage et à la roberie,
« bien montés et bien fournis d'or et d'argent. « Chron. lïï, 88.
— 71 —
eût valu aller tout droit à Orewell, puisqu'ils se plaignaient
de ce que la trêve avait été si longue qu'ils ne connais-
naissaient plus le chemin de l'Angleterre, t Ainsi, dit
€ Froissart, estoient les choses... Le fort fouloit le faible,
« et on ne faisoit droit, ni loi, ni raison à nullui. »
Dès que le fer ce paie avec de l'or, il n'y a plus ni gé-
nérosité, ni pitié.
GeoflFroi d'Harcourt, boiteux et abandonné sans dé-
fense, est renversé et jeté à terre par des hommes d'armes
qui montent à cheval pour le frapper de loin avec leurs
lances. Ces hommes d'armes étaient soudoyés par les
états. Pourvu qu'ils méritassent leur salaire, ils se sou-
ciaient peu du reste.
D'autres fois, ce sont des ruses sans noblesse, sans
loyauté.
Guillaume de Gauville ayant salué courtoisement le
châtelain d'Evreux, lui propose une partie d'échecs, et
saisit le moment où il baisse la tète pour le frapper d'une
hache cachée sous sa houppelande. Guillaume de Gauville
est du parti des Navarrais.
Aymerigot Marcel avait pénétré dans le château de
Mercœur, mais le châtelain s'était réfugié dans la grosse
tour dont il ne pouvait s'emparer. Il lui demanda les clefs de
la porte, promettant de se retirer, et lui offrant la main,
comme pour sceller l'engagement qu'il allait prendre.
Mais dès qu' Aymerigot eut touché la main du châtelain,
il la retint de toutes ses forces, et le menaça de la clouer
— 72 —
avec sa dague à la porte du château s'il ne se rendait aus-
sitôt prisonnier.
Le bascot de Mauléon fit déguiser quelques-uns de ses
compagnons en femmes, et ils se rendirent ainsi, modes-
tement voilés, une cruche sur la tête, à une belle fontaine
voisine du château de Thuret . Tout à coup Tune de ces fem-
mes sonna du cor et le château fut conquis sans résistance.
Le mongat de Saint-Basile alla de Lourdes à Montpel-
lier, déguisé non en femme, mais en abbé, et suivi de trois
hommes d'armes aussi déguisés en moines. Tous sem-
blaient fort respectables, car en se transformant en dévots
personnages, ils en avaient pris à la fois Fhabit et la con-
tenance. Le mongat rencontra, à l'hôtel de l'Ange, un
riche marchand qui voulait se rendre à Paris, lui offrit de
l'y conduire à ses frais, et le livra à ses compagnons de
Lourdes, qui en tirèrent une rançon de cinq mille francs.
Mais parfois ces capitaines finissaient assez mal. Geof-
froi Teste-noire, qui se gênait peu pour piller les églises,
pourvu qu'il y trouvât à piller, est morlelleinent blessé au
château de Ventadour ; il assemble ses compagnons près
de son lit et leur dit : « Beaux seigneurs, nous avons
« esté un long temps ensemble et tenu bonne compaignie
<c Tun à l'autre. Ma guerre a toujours esté telle que au
« fort je n'avois cure, mais que profit y eust. En celle
« frontière ici a bon pays et rendable, mais je veuil que
« vous partissiez à ce que vous avez aidé à conquérir. »
Puis il les exhorta, comme de bons frères, à se partager
trente mille francs déposés dans un coffre, ajoutant que
— 73 —
s'ils aimaient mieux écouter le diable que la raison, ils
n'avaient qu'à le briser à coups de hacbe : tant pis pour
ceux qui n'y prendraient rien. GeofFroi Teste-noire les
pria d'ailleurs d'exécuter le testament par lequel il léguait
dix mille francs à la chapelle de Saint-Georges, deux
mille francs à sa mie, cinq cents francs à son clerc.
Les écuyers ne gardent plus la foi qu'ils doivent aux
chevaliers. Yvain de Galles, assis sur un tronc d'arbre,
laissait flotter sur ses épaules sa longue chevelure quand
son écuyer, à qui il demandait un peigne , le frappa
« d'une petite courte darde espagnole. » Le capitaine
anglais à qui il alla se vanter de son crime, le menaça
de le faire jeter dans les fossés de son chAteau .
Si les chevaliers , si les écuyers violaient ainsi les lois
de l'honneur, pour ne consulter que leur intérêt, à
bien plus forte raison les hommes d'armes n'acceptaient
plus d'autre règle. En voyant leurs chefs et leurs capi-
taines s'associer au hasard môme contre leur seigneur na-
turel, ils s'arrogeaient le droit de s'armer à leur tour
même contre leurs maîtres. En Angleterre, le valet d'un
chevalier anglais qui a longtemps combattu en France,
forme le projet de détruire toute la noblesse de son pays :
c'est Wat Tyler.
Cette situation anarchique créa un symptôme perma-
nent, un foyer constant de désordre : nous voulons parler
de ces Grandes Compagnies où l'on trouvait confondus
pôle- môle parmi les capitaines, des chevaliers devenus
routiers et des routiers devenus chevaliers, parmi les gens
II. 7
— 74 —
cVarmes, des individus de toute nation qui se croyaient
Français s'ils rencontraient des Anglais , Anglais s'ils
rencontraient des Français, hommes pauvres chez eux,
riches sous les armes, hommes « de fait » mais « de pe-
« tite conscience, » qui faisaient « mortelle et crueuse
« guerre » et appelaient le royaume de France leur
chambre.
Autrefois Ton ne recherchait pour faire la guerre que
des chevaliers d'illustre naissance. « Les seigneurs de ce
t temps, dit Froissart, ne faisoient nul compte des gens
« d'armes s'ils n'estoient à heaumes et à timbres couron-
« nés; » mais il n'en était plus de même un demi-«iècle
plus tard ; car Ton ne parlait que de bassinets, de haches
et de jaques, surtout de brigandines, sorte de cotte de
mailles qui faisait donner à ceux qui en portaient, le nom
de brigands. Les chevaliers disparaissaient, les brigands
se multiplièrent, « et toujours, dit Froissart, gagnoient
« brigands à dérober et à piller villes et chasteaux et y
« conquéroient si grand avoir que c'estoil merveille ('). »
Ces chefs des Grandes Compagnies, bien méchants,
bien laids, « plus rébarbatifs que singes qui mangent
« poires qu'enfans leur veulent tollir, » se nommaient
Briquet, Meschin, Perrot de Savoie, Antoine le Nègre,
Talebart Talebardon, ou Batefol ; celui -ci occupait le mo-
nastère de Bourdeille qui eut depuis Brantôme pour abbé.
En Italie, le plus célèbre était le faucon des bois, Hawk-
(I) Chron.y l. i, 324. Desperati homineSy vulgo brigandi, écrit
plus tard Thomas Basin, édition deM.Quicherat, I, p. 57.
/D
wood, Falcone in Bosco, qui pillait Rome et qui, de même
que ses compagnons, ne cherchait qu'à s'enrichir et at-
tendait qu'il fût près de mourir « pour faire compte des
« pardons du pape. » Aux bords du Rhône, les Grandes
Compagnies avaient créé un capitaine souverain qui se
faisait lui-même appeler : « ami h Dieu et ennemi à tout
« le monde. »
« Il n'est esbattement ni gloire en ce monde , se
« disaient-ils les uns aux autres , que de gens d'armes,
t Que ne sommes-nous resjouis quand nous chevauchons
« à l'aventure et pouvons trouver sur les champs un
« riche abbé, 'un riche prieur ou une route de mules de
f Montpellier, de Narbonne, de Béziers ou de Toulouse,
« chargées de draps de Bruxelles, ou de pelleteries venant
« de la foire au Lendit, ou d'épiceries venant de Bruges !
« Tout est nostre et rançonné à noslre volonté! Tous les
« jours, nous avons nouvel argent. Les vilains nouspour-
« voient et nous amènent les blés, la farine, le pain tout
« cuit, les bons vins, les bœufs, les brebis et les moutons
« tout gras, la poulaille et la volaille. Nous sommes estof-
« fés comme rois, et quand nous chevauchons, tout le pays
« tremble devant nous. »
Malheur à ceux qui tombent entre leurs mains! A
peine le voyageur pourra-t-il trouver un peu de sécurité
en payant fort cher un sauf-conduit, dont les capitaines
des Compagnies exceptent trois choses qui les tentent fort
ou dont ils ont grand besoin : « Chapeaux de bièvre,
t plumes d'ostruce et fers de glaive. »
— 76 —
IV. Les princes égarés par de mauvais conseils. — Grossièrclc
et ignorance des courtisans. — Décadence des lettres. — La
librairie de Charles V remise aux Anglais par Saint- Yun.
— Aymonde Poramjères et la comtesse de Vendôme.
Froissart, qui ne peut oublier ce que furent les ancê-
tres des princes et des chevaliers qui forlignent, cherche
à expliquer et à excuser leurs fautes par les mauvais con-
seils qu'ils écoutèrent. Il y a bien longtemps qu'on rend
les courtisans responsables des vices des grands. Mais
Froissart avait plus que personne le droit de le faire. Plus
il se faisait honneur de maintenir dans sa chronique les
droits de la vérité, plus il se sentait par là même entraîné
à flétrir énergiquement les vils flatteurs qui s'élevaient
par le mensonge et qui croyaient ne pouvoir conserver
loui* empire (ju'en dégradant les princes et les barons qui
les accueillaient. Il les montre égarant l'esprit faible do
Richard II ou envahissant la cour de France, où ne les
eut soufferts ni saint Louis, ni Charles V : « Je n'ai vu,
« dit-il, nul haut seigneur (le comte de Foix excepté) qui
« n'eust son marmouset, et je ne dis mie que les sei-
« gneurs qui usent de marmousets soient fous, mais ils
« sont plus que fous, car ils sont tous aveugles et si ont
^c deux yeux. » Ce que Sohier de Malines était pour le
comte de Blois, le chaussetier Tacque-Tibaut l'était pour
le duc de Berry : une source de mauvais conseils et de
folles dépenses. Tacque-Tibaut s'était fait remettre pour
— 77 —
deux cent mille francs de joyaux, et trois ou quatre fois
par an Ton taillait les bonnes gens d'Auvergne et de Lan-
guedoc pour que le duc pût satisfaire la folle plaisance
qu'il mettait, dit Froissa rt, dans ce valet où il n'y avait
c ni sens, ni nul bien. »
Ecoutez Eustache Deschamps :
Par chélives gens retenir,
Par leur bailler estât trop hault,
Par laisser saige homme qui vault,
Par les vaillans bouter arrière.
Tout se port.
Lorsque Froissart nous dit fort gravement que le grand
défaut de ces courtisans de bas éinge était « de ne pas savoir
« lettres, » il ne faut pas repousser trop légèrement cette
assertion. C'était grftce aux lettres que se transmettaient
les enseignements de la chevalerie. Dès qu'elles perdirent
leur voix et leur autorité, l'enseignement cessa, et, à ce
point de vue, il est juste d'observer que l'histoire de la
chevalerie n'est pas autre chose que le tableau de l'admi-
rable influence exercée par les lettres, au nom de la reli-
gion et de la civilisation, sur les passions violentes et
brutales qu'encourage et que propage la guerre.
Si Froissart et les autres chroniqueurs ou poètes de son
temps a'dmirent et exaltent si vivement la chevalerie,
c'est qu'ils sentent bien qu'en assujetissant les rois eux-
mêmes aux devoirs de la chevalerie, et en plaçant toute la
carrière du chevalier entre ces deux limites extrêmes du
— 78 —
roman qu'on lui lit dans sa jeunesse et de la chronique
où on le juge quand sa vie s'achève, ils arrivaient à don-
ner aux lettres dans le monde féodal une place plus éle-
vée que celle qu'elles atteignirent jamais dans la Grèce ou
à Rome. La science gouvernait. Le mot est de Christine
de Pisan : elle l'emploie en 1 403 dans une épître adressée
à Eustache Deschamps :
Toutes boDDes coutumes faillent,
Car vertus sont mises en mesconte,
De science on ne tient mais compte,
Par qui on gouvernoit jadis.
Lors le siècle estoit de fin or.
Eustache Deschamps se plaignait aussi de la corruption
des mœurs :
Las! que j'ai veu de tribulacion,
De tempestes et de mortalitez,
De haines, de peuples mocion,
De grans orgueilz et de grans vanitez,
De Iraïsons et de crudélilez,
Puis cinquante ans...
C'est tout néant des choses de ce monde.
Oiielle est la cause de cette décadence? Le mauvais
exemple des chevaliers :
Les chevaliers du bon temps ancien
Et leurs enfants alloient à la messe ;
En doublant Dieu, chascun vivoit du sien,
L'en congnoissoit leur bien et leur prouesse,
— 79 —
Et li peuples labouroit eu simplesse ;
Chascuns estoit content de son office,
Religion fut de tous biens l'adresse :
Mais aujourd'hui ne voy régner que vice.
Li jeuoe enfant devienneut rufien,
Joueurs de dez, gourmans et plains d'ivresse,
Hautains de cuers, et ne leur chaut en rien
D'onneur, de bien, de nulle gentillesse,
Fors de mentir, d'orgueil et de paresse,
Et que chascun son vouloir accomplisse :
Le temps passé fut vertu et haultesse,
Mais aujourd'hui ne voy régner que vice.
Et d'où provient cette absence de toute gentillesse?
C'est que si la nature donne le courage, la gentillesse ou
la courtoisie est une qualité que l'intelligence doit aux
lettres qui la polissent et Torncnt à la fois d'élégance et de
vertu.
Pourquoi oublie-t-on le beau précepte que Froissa rt a
consigné dans le Joli huissmi de Jonèce :
Mieuls vault science qu'argens?
Lorsqu'Alain Ghartier se plaint de ne pins retrouver
les bons chevaliers
Justes en faits, secourans leurs amis,
Durs aux mauvais et fiers aux ennemis,
il ajoute qu'il ne faut pas s'en étonner, « car ce fol lan-
« gage court aujourd'hui entre les curiaulx : que noble
« homme ne doit sçavoir les lettres. »
N'est-ce pas en étudiant les récits de Froissa rt que ces
— 80 -
souvenirs s'offraient à lui plus nobles et plus beaux?
N'a pas grantment es chroniques lisoye,
dit-il lui-même, et ce qu'il avait lu, il cherchait à le ré-
péter et à le faire comprendre de la génération qui l'en-
tourait. Vains efforts! le Bréviaire des Nobles ne ramena
pas mieux les temps héroïques de la chevalerie, que les
Enseignements de vraie noblesse, écrits quelques années
plus tard par le bâtard de Villa rs.
Qui préside, en 1402, au fameux combat de Monten-
dre? Jean de Harpedenne, qui doit sa faveur à son ma-
riage avec la damoiselle de Belleville, laquelle était la fille
de la petite reine de Bagnolet, cette fausse reine qu'on
avait achetée à deniers comptants h un marchand de che-
vaux pour qu'elle prît la place de la vraie reine Isabeau,
épouvantée par les fureurs de Charles VI.
On oublie les joutes et les tournois pour ces jeux de
hasard que flétrissaient si vivement les prédicateurs du
haut de la chaire. Qu'est devenue la célèbre ordonnance
du sage roi Charles V, du 3 avril 1369, qui défend le jeu
de dés et ordonne le jeu d'arbalète? Une lettre morte,
aussi bien que la charte d'Edouard III qui prescrivait
aux archers le simulacre de combat nommé Galloruni
pugna .
Et quand les mœurs chevaleresques disparaissent
ainsi, quelle destinée est réservée aux lettres? Que de-
vient cette librairie de Charles V, où elles avaient leur
sanctuaire lambrissé de cèdre et de bois précieux ? La li-
— 81 —
brairie partageait le sort du trône et les mêmes mains en
disposaient : c'étaient les mains ensanglantées de Garnot
de Saint-Yon, à qui le duc de Bedford en délivra bonne
et valable quittance. La maison de Bourgogne commença
à traiter avec ces bouchers en leur achetant de grosses
viandes, de la volaille et même des alouettes ('). Quand
elle les vit si puissants, elle en fit ses échansons et ses
écuyers.
Tandis que les Legoix et les Saint-Yon deviennent
de hauts seigneurs à la cour, tandis que les brigands
s'enrichissent, quel est le sort réservé aux bons cheva-
liers, accablés par Tâge et les fatigues, qui ont survécu
par hasard aux grandes aventures du xiv" siècle? Il est
douloureux de le dire : pauvres, dénués de tout, ils ne
trouvent pas même dans la gloire un privilège qui pro-
tège leur vieillesse. Il ne s'agit plus de payer courtoise
rançon à un adversaire généreux : c'est un marchand juif
ou lombard qui vient insulter la chevalerie expirante et
l'appréhender au corps, pour que rien ne manque à son
humiliation et à sa décadence.
Il y avait à Paris un noble baron nommé Aymon de
Pommyères. C'était peu pour lui que les rides de soixante
et dix années. Bien plus nombreuses étaient les cicatri-
(•) Cest le marchié que Guillaume et Jehan les Gois font à
monsieur le maistre d'ostel de la duchesse de Bourgogne pour
frais de boucherie et poullaillerie :
It. la douzaine d'alouplcs el de pclils oiselels pour xii d.
Ms. de la Bibl. de Bourgogne, 14867.
— 82 —
ces que la guerre avait gravées sur son front. A la jour-
née de Poitiers, il avait engagé la bataille pour les An-
glais. Quatre ans plus tard, quand Edouard ïll s'avança
jusqu'aux portes de Paris, il profita de l'impatience tou-
jours trop téméraire des chevaliers français pour les atti-
rer dans des embiiches où faillit périr Raoul de Coucy.
La paix de Bretigny ayant été conclue, il se rend à Avi-
gnon, où il combat en champ clos le sire d'ArcTiiac ; mais
le roi Charles V, qui se trouvait alors auprès du pape, le
réconcilie avec son adversaire et le loue de son courage.
Amené au camp français par le sire d'Albret, dont la
sœur avait épousé Jean de Pommyères, il devient l'un des
plus intrépides compagnons de Bertrand du Guesclin,
Attaquant surtout avec ses Gascons les Gascons du parti
opposé, il enlève, à la bataille de Cocherel, le pennon du
captai de Buch, qui tombe lui-même au pouvoir des
Français ; mais voici que le sire de Pommyères rejoint le
captai de Buch en Espagne, et Taide à prendre sa revan-
che à Najara, en faisant à son tour Bertrand du Guesclin
prisonnier. En 1370, autre résolution : Aymon déclare
que « la guerre durant, il ne s'armera ni pour l'un roi, ni
« pour l'autre, » et se rend en pèlerinage au saint sépul-
cre ; mais il tient peu sa promesse. Les Anglais avaient
fait décapiter honteusement, sur la place publique de
Bordeaux, un de ses neveux comme convaincu de trahi-
son, et il défia aussitôt le sire de Lcsparre et le sénéchal
d'Aquitaine, Thomas de Felleton, qui furent défaits et
pris. En 1382 il assiste à la bataille de Roosebeke, et est
— 83 —
nommé le troisième des huit vaillants hommes qui de-
vaient garder le frein du roi Charles Vï. Il est triste d'a-
jouter que ce brave chevalier, placé par sa naissance
parmi les plus hauts barons de Gascogne, n'avait recueilli
de tant de services rendus à diverses causes qu'un peu de
reqpnmée. Il ne pouvait payer ses dettes, qui s'élevaient
à dix mille francs, et ses créanciers le firent arrêter et
conduire à la Conciergerie.
C^était aux plus mauvais jours de la folie de Charles VI ^
le lendemain des sanglantes séditions des bouchers, la
veille de la bataille d'Azincourt. Le deuil était partout,
excepté à l'hôtel Saint-Paul, où l'on dansait sans relAche,
à toute occasion, à tout prétexte, même pour les noces
d'un simple officier de la cour. La jeune comtesse de
Vendôme, elle-même à peine mariée depuis quelques
jours, y brillait par sa beauté, et aux sentiments qui
faisaient battre son cœur, on reconnaissait en elle le sang
des Châtillon et des Coucy.
« La dame, dit Olivier de la Marche, estoil ce jour parée
« d'un riche chapeau de perles et de pierreries sur ses
« cheveulx, qui moult bien lui séoit, mais quand elleouyt
« l'emprisonnement du chevalier, considérant les services
« fais par luy au roy et au royaulme de France, sa bonne
« chevalerie et l'ancienneté de son âge, elle osta son riche
« chapel et dist : Alez en la Conciergerie, mettez mon
« chapel en nantissement, et me amenez le noble cheva-
« lier, car il parera plus ceste feste que tout le demeu-
« rant. Et ainsy fu fait; et pour se parer fit faire ung
— 84 —
« chapel de pervenches dont elle aorna son chief sur ses
€ cheveiilx, et cette libéralité doubla sa beaulté (*). »
Olivier de la Marche avait emprunté ce récit à Christine
de Pisan ; il oublia d'ajouter que le comte de Vendôme,
conduit prisonnier pendant cette même année 1415 à la
Tour de Londres et mis à rançon pour cent mille écvt^e
trouva ni reine, ni princesse qui le rachetât en mettant en
gage un riche chapel ; et sa jeune compagne expira de
douleur sans avoir pu le revoir.
V. Dccouragcmont de Froissarf . — - Ses reflexions sur les mer-
veilleuses fortunes du monde. — Abaissement de plus en plus
rapide de la chevalerie en France et en Angleterre. — Phi-
lippe et Jacquc de Hainaut. — Louis XI et le roman du
Petil Jehan de Sainlré. — La noblesse sous Louis XL — Le
livre du sire de la Tour-Landry et le Chevalier erranl du
marquis de Saluées.
Rien ne s'explique mieux que le découragement pro-
fond qui saisit le chroniqueur à la fin de son œuvre,
quand il voit tout ce qu'il a admiré, tout ce qu'il a célé-
bré, s'affaiblir et s'éteindre autour de lui, avant qu'il dis-
paraisse à son tour, de môme que le chœur de la tragé-
(') Traité des Vertus des Dames, ms. de la Bibliothèque de
Bourgogne, 10970.
— 85 —
die antique, chargé d'applaudir aux exploits des vain-
queurs, se retire le dernier de la scène.
Après avoir reproduit, dans un style si brillant et si
rapide, toutes ces belles chevauchées, toutes ces merveil-
leuses aventures où la gloire et Famour mêlent et con-
fondent leurs rayons les plus vifs et les plus doux, il
arrive un jour où sur ses lèvres tristement émues le pané-
gyrique ne sera plus que l'oraison funèbre, et où il enton-
nera le Vanitas vanitatum, omnia vanitas^ que tous les
siècles répètent tour à tour sur la tombe de leurs héros :
« Considérez, seigneurs, rois, ducs, comtes, prélats et
« toutes gens de lignage et de puissance, comment les
« fortunes de ce monde sont merveilleuses et tournent
« diversement.... Ce sont choses sur lesquelles j'ai moult
c pensé. >
Combien Froissart n'avait-il pas été saisi d'une pro-
fonde douleur quand on était venu lui raconter la ré-
volution qui avait renversé le petit- fils d'Edouard III,
et surtout quand on lui laissa entrevoir le sombre mys-
tère de sa morti S'il eût vécu quelques années de plus, il
eût vu aussi en France le sang arroser les marches du
trône. Des deux rameaux qui formaient la postérité de
Charles V, l'un s'effaça lui-même du monde par sa fai-
blesse, le crime se chargea du soin d'en retrancher l'au-
tre qui était plus verdoyant et pl|j|;?vigoureux.
Le duc d'Orléans tenait l'amour de la gloire de Dugues-
clin, qui l'avait armé chevalier; il avait montré celui des
lettres en faisant acheter le Dit royal à Froissart. Nous
II. ^
à
— 86 —
sommes presque disposé à excuser sa prodigalité et
jusqu'à ses faiblesses, quand nous voyons une fin si
cruelle et si prématurée les expier devant la postérité.
Comme Clisson fut frappé par Pierre de Graon, c'est-
à-dire le soir, au sortir d'une fête, sans défi et par la
plus horrible trahison, il est renversé à son tour, et
cette fois pour ne plus se relever. Le prévôt de Paris
est Guillaume de Tignonville, l'ami de Christine de Pi-
san ; il se hâte de faire une enquête sur le crime, mais
le coupable l'avoue et bientôt s'en fait gloire : des so-
phistes porteront son apologie devant le parlement et les
conciles, et Charles VI, se réconciliant avec Jean sans
Peur, mettra sa main dans une main souillée du sang de
son frère.
Nous aimons à croire que la vie deFroissart, commen-
cée, en 1337, avec les grandes emprises, s'était achevée
avant l'année 1407. Lorsque, comparant une plaine nue
et foulée aux pompes d'un camp enlevé la veille, il disait
que celui qui considérerait successivement l'un et l'autre
spectacle, pourrait s'écrier : Je vois un nouveau siècle! il
se rapprochait moins de la vérité que s'il avait comparé
le siècle qui le vit mourir à celui qui le vit naître. D'une
part, l'Angleterre appelée à de nouveaux triomphes :
mais sous quelle dynastie ? sous celle de Lancastre qui
répond déjà devant l'histoire de la mort de Richard II ;
d'autre part, la France, de plus en plus affaiblie, le meur-
tre de Jean sans Peur succédant à l'assassinat du duc
d'Orléans, la peste à Paris, la désolation dans toutes les
-~ 87 —
provinces. Puis, quand soudain se lève une jeune fille,
guidée par des voix célestes, conversant avec les anges et
les saints, portant sa bannière haute au triomphe comme
à la peine, quel est le chevalier qui, pour quinze ou seize
mille écus, la vendra aux Anglais? Lionel de Luxem-
bourg, arrière-petit-fils de ce roi de Bohême qui aima
mieux mourir que de reculer d'un pas devant les Anglais.
Jeanne d'Arc fut la dernière image de la chevalerie, dans
ce qu'elle eut de plus élevé et de plus pur, le dévouement
et le sacrifice.
Mais que l'Angleterre ne s'enorgueillisse pas trop !
Henri VI expie l'usurpation de Henri IV dans cette tour
de Londres où Richard II, captif, avait été contraint à
abdiquer, et quelques lieues à peine séparent ('irencester,
où furent mis à mort les amis de Richard II, de
Tewksbury où sera poignardé un prince de Galles (').
Et si maintenant nous dirigions nos regards vers la
patrie même de Froissart, au lieu de Philippe deHainaut,
si fi ère de partager le trône du roi d'Angleterre, nous
verrions une autre princesse de la même maison, qui por-
tait, comme elle, un nom d'homme, car elle aussi avait
cœur d^ homme, madame Jacque de Hainaut, trahie par un
prince anglais, dont elle est la femme. Un sire de Rober-
(*) Je lis ce qui suit dans la note marginale d'un ancien ma-
nuscrit de Froissant : Maison de Lanftastre, où es-tu ? qu'es-tu
devenue? Car maintenant de toy est nient et n'en oseroit-on
parler en Engleterre. Tu es plus bas que tu ne fus hault :
exemple à tous aultres.
— 88 —
sart accompagna Philippe en Angleterre pour la servir
de son épée ; un autre sire de Robersart ne sera que le
compagnon de la fuite de sa petite-nièce, dans le frêle
esquif qui la porta sur ce rivage, où, moins heureuse que
Philippe qui y ceignit une couronne, elle ne trouva pas
même le repos et le bonheur.
A quelques lieues du Hainaut, dans le château de Gre-
nappe, qu'avait habité le chevalereux Wenceslas, un
dauphin de France attendait impatiemment la mort de
son père, qu il avait hâtée au moins par sa rébellion et
par ses vœux. C'était là qu'on dictait les Cent nouvelles
nouvelles, c'était là qu'Antoine de la Salle achevait son
roman du Petit Jehan de Saintré, où il convient de
remarquer deux parties bien distinctes ('). Dans la
première, tout est noble et élégant ; on sent bien que
ce jeune page si discret et si beau, venu du château de
Preuilly où eut lieu, dit-on, le premier tournoi, sera
( ) Antoine de la Salle était né en Provence, comme il le dit
lui-môme. A dix-sept ans, il avait assisté, avec Henri d'An-
toing, Philippe de la Chapelle, Jacques de Hennin et d'au 1res
chevaliers flamands et picards, à la conquête de Ceuta, sous les
ordres de l'infant de Portugal, Henri le Navigateur. 11 nous a
I.iissé le récit de cette expédiiion dans un manuscrit auto-
graphe conservé à la Bibliolhèque de Bourgogne (10748). Le
mémo manuscrit renferme un roman historique sur le prince
Noir, qui aurait fait périr le fils unique de Tannegui du Chastel,
son otage, à un siège de Brest, que l'histoire ne mentionne pas.
Il y a bien d'autres diflicultés dans les noms et dans les dates.
Voyez un récit du môme genre dans Froissart, ( hr. I, 2, 373.
— 89 —
un jour ce sire de Saintré que Froissart nomme le
meilleur et le plus vaillant chevalier de France, et que la
chronique de Bertrand du Guesclin vante aussi entre
tous les héros de son temps. La dame des Belles-Cousines
nous apparaît dans les premiers chapitres comme un
charmant modèle de la pure et chaste doctrine d'amour
et de loyauté. Sans trop nous préoccuper des erreurs de
Fauteur qui donne à Bonne de Bohême une couronne
qu elle ne porta jamais, sans rechercher si cette dame qui
était d'un si haut rang fut une princesse ou même une
reine de France, veuve de Charles le Bel ou de Philippe
de Valois, nous nous sentons tout disposé à accepter
cette tradition comme conforme aux mœurs du xiv** siè-
cle; mais vers la fin du roman, Tauteur semhle prendre
plaisir à détruire son ouvrage, à renverser ce qu'il a
élevé, à flétrir ce qu'il a loué. Le désintéressement du
chevalier devient ridicule en même temps que l'amour
de la dame des Belles-Cousines se transforme en une pas-
sion grossière, et afin que rien ne manque à cette profa-
nation, un abbé ignoble et sensuel intervient, pour que la
religion soit outragée comme l'ont été l'honneur et la
beauté, La première partie du Petit Jehan de Saintré fut
peut-être destinée à Bené d'Anjou ; quant à la seconde, nous
savons qu'elle a été composée sous les yeux de Louis XL
EnefFet, la préface, postérieure à l'ouvrage, a été écrite à
Genappe le 25 septembre 1459, et ceci n'autoriserait-il
pas une autre explication de l'énigme que renferme ce
roman ? Le nom des Saintré appartient à l'histoire du
8.
— 90 —
XI v' siècle ; mais tout ce qui touche à la dame des Belles-
Cousines, ne serail-il pas emprunté à des faits contem-
porains? Perceval, bâtard de Goucy, épousa, sans en
avoir d'enfants, Belle-Cousine de Sercel, et je remarque
que dans le manuscrit du Petit Jehan de Saintré, conservé
à Bruxelles, qui semble autographe, on a intercalé le nom
de Coucy dans des citations latines où rien ne l'explique.
Louis XI qui travailla sans cesse à détruire les souve-
nirs de la féodalité et de la chevalerie, n'avait-il pas pris
plaisir à déshonorer le nom de Coucy, si grand dans
l'histoire, mais déjà éteint en ligne légitime (*) ?
Louis XI n'anéantit pas la féodalité, qui n'existait déjà
plus sous Charles V ; mais il s'efforça d'effacer les derniè-
res traditions qui pouvaient, après la pacification de la
France, relever la chevalerie. Ce qu'avait tenté Philippe
le Bel à une époque où la papauté, encore pleine d'auto-
rité, osait reprocher aux rois leurs iniquités et leurs usur-
pations, il l'accomplit aisément quand des pontifes faibles
ou complaisants le laissèrent enfermer, pendant onze
ans, le cardinal Jean Balue dans une cage de fer.
Philippe le Bel fait faire une fausse oriflamme;
Louis XI ne se donne pas tant de peine, il relègue l'éton •
dard sacré de la monarchie dans le trésor de Saint-Denis,
d'où il ne sortira plus, lentement consumé par les vers,
(•) Coucy la Ville, Coucy le Château et Prémontre, formeraient
le trépied composé d'une ville, d'un cbûteau et d'une abbaye,
dont parle Antoine de la Salle.
— 91 —
la poussière el l'oubli ('). Philippe le Bel refusa d'écouler
ceux qui lui proposaient l'exemple de saint Louis.
Louis XI ordonne qu'on l'ensevelisse loin de ses aïeux, à
Notre-Dame de Cléry. Tous les deux ont leurs nobles,
leurs chevaliers es lois qui triomphent et s'enrichissent,
tandis que les vrais nobles, les vrais chevaliers, sont rui-
nés et emprisonnés. La postérité des nobles de Phihppe
le Bel et de Louis XI eut soin de se faire plus tard de
brillantes généalogies ; mais il faut bien se garder de les
examiner de trop de côtés. Jeu de mots à part, ils ne sont
nobles que de fasce. Les fasces sont l'insigne héraldique
qui leur est commun dans la prodigue dispensation du
maître. Marigny : d'azur à deux fasces d'argent; Flotte,
d'or à trois fasces d'azur ; Suizy (l'archidiacre de Flandre),
de gueules à trois fasces d'or. Louis XI marche sur ses
traces quand il octroie à son médecin, Adam Fumée, un
écu d'azur à deux fasces d'or ; quant îi Angelo Catto, qui
est aussi quelque peu médecin, mais qui est de plus as-
tralogue (') et même archevêque, il fera écarteler son écu
( ) Le 30 août 1465, Louis XI se fit remettre l'oriflamme par le
cardinal d'Alby, abbé de Saint-Denis, pour la porter contre les
Bourguignons. Depuis lors, il n'en futplus question.
(•) Simon de Phares, qui ouvrit, à Lyon, une école d'astrolo-
gie, nous a laissé quelques détails sur trois fameux astrologues de
celle époque : Angelo Catto, qui annonça trois jours d'avance la
bataille de Nancy au prince de Tarentc; Jean Spierinck, qui
— 92 —
d'un missel d'or à la fleur de lis d'argent. Par une allé-
gorie non moins heureuse, le roi de France place dans
celui d'Olivier le Diable un rameau d'olivier; mais il
ajoute dans ses lettres de noblesse qu'on l'appellera dés-
ormais Olivier le Daim. C'est à la chasse que Louis XI,
grand chasseur, emprunte le nom de ses favoris quand il
veut qu'ils en changent, et les insignes héraldiques dont
il s'amuse à les parer. Le chancelier Pierre d'Oriole por-
tera d'azur à trois vols d'oiseau d'or ; le grand maître de
l'artillerie, Tristan THermite, d'argent à une tète de cerf
de sable; le grand échanson, Jean du Fou, d'azur à une
fleur de lis d'or accompagnée de deux éperviers affrontés
d'argent ; l'amiral Odet Daydie écarlèlera d'une fleur de
lis et de quatre lapins courants d'argent. Mais les favoris
de Louis XI n'en seront pas moins de hauts et puissants
seigneurs, aussi bien que Pierre Flotte, Nicolas Behuchet(*)
voulut faire connaître à Charles le Hardi le jour le plus favorjbic
pour attaquer les Suisses, et à qui celui-ci repondit : « Mon épée
« est plus forte que les astres; »ct Jean Colleman, d'Orléans, qui
enseigna à Louis XI ^' le grand almanac.» Celui-ci fut le plus
malheureux. A force d'étudier la lune, il devint ladre. La lune,
dit Simon de Phares, épuise le cerveau de ceux qui la regardent
trop.
(') Behuchet avait épousé Aliéner de Dreux, arrière-petite tîlle
de Louis le Gros. On sait qu'il fut prisa la bataille de l'Écluse et
pendu au haut d'un mût. Plus heureux que lui, un religieux de
l'ordre de Saint-François, qui l'accompagnait, fut épargné par
les vainqueurs, et Philippe de Valois, pour le dédommager des
— 93 —
et Gérard Chauchat , le premier chancelier, le second
trésorier, le troisième panetier de Philippe le Bel. Odet
Daydie sera sire de Lescun, Jean Daillon (maître Jean des
Habiletés) , sire du Lude et plus tard de Gondé, Guil-
laume Biche, sire de Cléry, Yves du Fou, sire de Lusi-
gnan. A côté de ces noms, on en trouve un fort illustre,
c'est celui du connétable Louis de Luxembourg. A d'au-
tres les honneurs : à Louis de Luxembourg, la place de
Grève et le bourreau.
Les gentilshommes qui convenaient à Louis XI étaient,
remarque fort bien Brantôme, ceux qui portaient à l'ar-
mée de bonnes arbalètes. A la cour , il aimait mieux
quelque joyeux compagnon avec lequel il pût deviser en
ce grossier langage qui allait si bien à ses moeurs, à son
costume et à son apparence : propos licencieux et vul-
gaires, où, à travers les vapeurs de l'orgie, on sentait
toujours le sang.
Déjà le chevalier de la Tour-Landry, dans le langage
grossier d'un livre qu'il n'eût pas dû destiner à ses filles,
avait avili Bouciquault, que Christine de Pisan loua comme
le type de la chevalerie ; déjà le marquis de Saluées avait
composé le Chevalier errant, dont le titre annonce le
roman de Cervantes.
périls qu'il avaitcourus, lui permit de prendre chaque semaine,
pour son prieuré, une charretée de bois sec dans la forêt de Bro-
tonne.
CHAPITRE IV.
FROISSART ÉTUDIÉ COMME CHRONIQUEUR.
I. Mission du chroniqueur. — Eœemplier et mellre en
mémoire perpéiuelle.
C'est au moment où la chevalerie est encore dans tout
son éclat que Froissart s'attribue la noble mission de ra-
conter ses exploits et ses aventures : il en comprend la
dignité et les devoirs, témoin ces belles paroles du prolo-
guede sa rédaction générale, où il prie Dieu « de créer
« et de mettre en lui sens et entendement vertueux. »
Le soin de perpétuer les gloires du passé, celui de pré-
parer les gloires de l'avenir , le préoccupent également.
Il annonce qu'il écrit « pour tous nobles cœurs encou-
« rager et eux montrer exemple en matière d'honneur, »
et quand il aborde quelque épisode particulier plus
— 95 —
remarquable que les autres par les prouesses qui y ont
été accomplies, tel que le combat des Trente, il s'exprime
en ces termes : « En celle propre saison avint en Bretagne
« un haut fait d'armes que on ne doit mie oublier, mais
« le doibt-on mettre avant pour tous bacheliers encourager
« et exemplier. »
Aussi ne sépare-t-il jamais les grandes leçons que ren-
ferme son livre, du succès qu'il n'hésite pas à lui pro-
mettre : « Je sa vois bien, dit-il, que au temps à venir sera
€ cette haute et noble histoire en grand cours, et y pren-
« dront tous nobles et vaillants hommes plaisance et
« exemple de bien faire. » C'est sans jactance et sans
vanité, tout simplement en traduisant ce que lui révèle sa
conscience, qu'il se fait dire par Henri Chrystead, et qu'il
dit lui même à Espaing de Lyon, que ce qu'il raconte, il
le met « en mémoire perpétuelle. »
Il paraît aussi faire allusion à ses chroniques dans ces
vers de VEspinette amoureuse :
. . . J'ai tel chose empris
Et le tieuc de si haulte emprise
Que ne le poroie esprisier,
Tant le scevisse haut prisier.
Le but noble et désintéressé que se proposait Froissart
étant bien connu, il nous reste à étudier avec plus de
soin comment il parvint à l'atteindre.
— oe-
il. Comment Froissart défînil les qualités du chroniqueur. —
Engin clair et aigu. — Mémoire cl bonne souvenance.
Si nous demandions à Froissart quelles sont les qualités
auxquelles il dut d'être le modèle non surpassé des chro-
niqueurs, il nous répondrait : t J'avois, Dieu merci, sens,
c mémoire et bonne souvenance de toutes les choses
c passées , engin clair et aigu pour concevoir tous les
« faits dont je pourrois estre informé , ôge , corps et
€ membres pour souffrir paine ('). >
En racontant la vie de Froissart, nous avons déjà
assez signalé ses infatigables efforts pour rechercher
sans cesse la vérité. Il s'exprime lui- môme en ces
termes : « Je fus en mon temps moult par le monde, tant
« pour ma plaisance accomplir et voir les merveilles de
« ce monde comme pour enquérir les aventures et les faits
« d'armes lesquels sont inscripts en ce livre. » Il se plaît
à dire : « Tant travellai et chevauchai, en quérant de tous
€ costés nouvelles. » Ailleurs il explique que deux sour-
ces principales lui ont fourni les éléments de son récit. Il
s'en estenquis dans les pays « où il a esté et conversé pour
« mieux savoir la vérité ; » il a consulté ceux qui ont été
« là où il n'a mie esté lui-même. » Que cette doublesource
ait été féconde, nous ne l'ignorons pas, mais nous ne le
savons qu'incomplètement. En effet quand Froissart nous
(•)6'Aron.,ilI, J.
— 97 —
apprend qu*il a vu deux cents hauts princes, nous pou -
vons en conclure que nous ne connaissons qu'une faible
partie de ses enquêtes. D'autre part, quand il nous laisse
entrevoir qu'il a des relations en France, en Angleterre,
en Bretagne et même à Venise, rien ne nous permet
d'en apprécier ni le nombre ni la valeur.
Il est un autre point sur lequel nous devons insister
davantage. Ce n'était pas assez que le corps et les mem-
bres de Froissart, condamnés à ces chevauchées rarement
interrompues, t souffrissent paine ; » il fallait que l'es-
prit , toujours prêt à soutenir les forces physiques qui
s'épuisaient, restât libre et joyeux au milieu des privations
et des fatigues ; il fallait que le chroniqueur éprouvât en
lui-même un sentiment de curiosité supérieur aux événe-
ments, qui lui attribuât en quelque sorte le droit de
tout connaître, le devoir de tout raconter. Loin de subir
sa tâche comme une nécessité, il la recherche et la pour-
suit tout naturellement par le mouvement de son esprit
comme la source des plus nobles et des plus pures jouis-
sances. C'est ainsi qu'il dit quelque part : « Je me suis
« délité à vous remontrer au long le procès des matières,.
« si y ai toujours pris grand' plaisance plus que à aultra
« chose. Plus y suis et plus y laboure et plus me plaist,
« car ainsi comme le gentil chevalier et escuyer qui aime
« les armes et en persévérant s'y nourrit, ainsi en la-
« bourant sur cette matière, je m'habilite et délite. » Si,
Froissart labourait pour apprendre, il racontait pour S0
déliter.
II. ^
— 98 —
Froissart nous instruit volontiers de ce sentiment mêlé
de curiosité et de plaisir qui le portait à interroger sans
cesse et à écrire sans relâche. Il nous décrit cette admi-
rable activité dont nous parlions tout à Theure , quand il
dit dans son poëme de tOrloge amoureuse :
Siii de mouvoir telemeDt curieus
Que n'ai ailleurs entente, soing et cure,
Ne nature riens el ue me procure
Fors que tondis mouvoir sans arrester :
Ne j« ne puis une heure en paix ester.
Il nous dépeint encore mieux le plaisir qu'il trouve dans
ses récits quand il nous apprend que non-seulement il s'y
délite^ mais aussi qu'après les fatigues de ses voyages, il sUj
rafraîchit. « Je me remettrai aux autres nouvelles et m'en
« rafraîchirai, car telles choses au dire et mettre avant,
« me sont grandement plaisans, et si plaisance ne m'eust
« incliné au dicter et à l'enquerre, je n'en fusse jà venu à
« chef. »
De même que l'on voit dans des professions bien diffé-
renj«s, dans des métiers de tout genre, certaines intelli-
gencçs se dégager de tous les obstacles qui les arrêtent, se
proposer un but vers lequel elles se sentent irrésistible-
ment entraînées, et tôt ou tard l'atteindre pour le plus
grand progrès des sciences et des arts, il semble que
Froissart ait reçu tous les dons qui pouvaient contribuer
à rendre plus complète, plus parfaite sa vocation do
chroniqueur. Enfant, tout le porte à admirer la gloire.
— 99 —
Arrivé a la force de l'âge, il la chante et la célèbre.
Devenu vieux, il l'admire encore en suivant de ses larmes
sa rapide décadence et ses souvenirs qui s'éteignent.
Dans sa carrière si bien remplie, les princes, les barons le
comblent des témoignages de leur générosité. Il rencontre
sur ses pas des passions hostiles, des rivalités ardentes,
des vices patents ou dissimulés ; il a à se défendre des
rancunes injustes comme des insinuations perfides ; il a
bien plus encore à se garder des bienfaits, car il est moins
diflScile de repousser de soi les clameurs de la haine ou de
l'envie que d'étouffer dans son propre cœur la voix de la
reconnaissance : mais rien ne peut le séduire, ni l'égarer.
L'or qu'on lui prodigue n'enchaîne ni ses sympathies, ni
sa liberté. Il s'enquiert et écrit toujours, mais ce n'est
que pour les jolis.
Aussi nature qui m'a fet,
Créé et Douri de son fat,
Et qui encore de jour en jour
Me preste loisir et séjour
Que de ce que j'ai je m'avise,
Et ce que je sçai je devise, "*
Se piainderoit, où que je soie,
De moi voir, se je me cessoie:
Et bien auroit raison et cause.
Nulle escusanceje n'i cause;
Car pour ce m'a-elle ordonné,
Sens et entendement donné.
Ce n'est fors que pour les jolis
— 100 —
Qui prendent solas et délis
A Toïr, et qui compte en font:
Pour cculs servir, mon roer tout font
En plaisance, et se m'i délite
Que grandement j'en abilite
L'entendement et le corage.
De quoi nature m'encorage.
Pour discerner ce qui est vrai de ce qui est faux, et
surtout pour découvrir ce qu'on cherche à lui cacher ou
à ne lui laisser voir qu'à demi, la nature a donné à Frois-
sart cet engin clair et aigu si nécessaire à celui qui veut
bien « concevoir les faits. > Il interroge les uns et les au-
tres, et, lors meine qu'il voit bien que son interlocuteur
est peu sincère, il le laisse parler, parce que l'on peut
trouver jusque dans le mensonge ou dans les exagé-
rations de l'orgueil et de la vanité, le secret de la pensée.
Froissarl a vu tant d'hommes, tant de nations, il a en-
tendu raconter tant d'événements, qu'il serait bien diffi-
cile de lui imposer quelque conte inventé et grossi à
plaisir dont il ne découvrît à l'instant la fausseté ou l'hy-
perbole. Qui mieux que lui d'ailleurs reconnaît, même en
chevauchant sur les e:randes routes, les bons chevaliers
dont la parole est toujours sincère?
Froissart, en vivant avec les hommes, s'instruisait
bien mieux que par la méditation ou dans la solitude :
Trop envis me trouvoie seuls,
dit-il dans ses poésies; mais il ne faut pas oublier qu'il
— 101 —
n aimait à s^accointer que des hommes sages et habiles,
dont les discours pouvaient l'éclairer sur les affaires du
temps. «Partout où je venois, dit-il, je faisois enqueste
« aux anciens chevaliers et escuyers qui avoient esté en
« faits d'armes et qui proprement en sa voient parler. »
Aussi, lorsqu'il en rencontrait, leurs récits « lui tour-
« noient à grand'plaisance et récréation. » Il en était
« tout resjoui, » et il suffisait qu'on lui montrât un bon
homme d'armes pour qu'il cherchât à l'interroger. Par-
fois cependant on ne lui permettait pas d'écrire dans sa
chronique ce qu'on lui confiait, et il savait garder le se-
cret : t Si c'est chose qui appartienne à celer, disait-il,
t je le cèlerai bien ; » mais il était cent fois plus heureux
de pouvoir répéter et éclaircir le conte quon lui avoit
conté.
On ne peut séparer, pas plus que ne le fait Froissart
lui-même, de cet en^in clair et aigu^ la mémoire et souve-
nance des choses passées . Quand l'esprit est assez puissant
pour saisir et comprendre, dans leurs détails variés, les
faits qui se succèdent, il le sera aussi pour les retenir et
les conserver. Il en est de l'esprit comme du métal jeté
dans la forge, à laquelle Froissart compare sa studieuse
retraite de Valenciennes : plus l'empreinte qu'il reçoit est
forte et vive, plus elle s'y grave pour ne plus s'effacer.
C'est surtout parce qu'il comprenait les faits avec « un
« engin si clair et si aigu » et en gardait si bonne souve-
nance, qu'il a si bien réussi à les raconter. Après avoir
recueilli lo tableau des événements dans sa mémoire^ il le
— 102 —
transfusait dans un autre creuset, c est-à-dire dans ses
narrations. Il nous dépeint les caractères de son génie de
chroniqueur en deux mots : « Ramentevoir et dire. »
Heureux le chroniqueur qui n'oublie rien avant d'écrire
et qui, lorsqu'il écrit, le fait si bien, que ce qu'il n'a pas
oublié, son lecteur aussi ne l'oubliera plus.
Froissart était doué d'une aptitude, d'une facilité vrai-
ment merveilleuse pour tout apprendre et tout ramente-
voir. Lorsqu'il se rendit à Middelbourg près de don Fer-
nand Pachéco, il ne passa près de lui qu'environ six
jours. Il écoutait et écrivait « afin d'ouvrer plus tard sur
« les paroles et relations du gentil chevalier ; » et quand
nous relisons aujourd'hui son grand récit des guerres
d'Espagne et de Portugal de 1383 à 1390, nous ne pou-
vons comprendre que six jours aient suffi pour jeter la
base d'une narration dont les historiens modernes ne
coordonneraient pas les faits principaux en six mois.
Notre étonnement s'accroît encore quand nous rencon-
trons dans Froissart ces longues énumérations de noms
castillans et aragonais, que le duc de Lancastre trouvait
les plus étranges du monde.
Nous appliquerions volontiers aux recherches histori-
ques de Froissart ce qu'il disait, sans songer à y faire al-
lusion, dans rOrloge amoureuse :
... Souvenirs dont pas ne sui hays,
Pour moi osier de toute pesans oevre.
ïrès-soubtilement. par dedens mon coer oevre...
— 103 —
De très-graut bien m'a toujours pourvéu
Le Souvenir...
S est Souvenirs d'une vertu si haute.
m. Imparlialilé. — Objections. — La Bibiiolhèque du Lou-
vre. — Le duc d*Anjou. — Le duc de Berry. — Le comte
de Foix. — Le prince Noir.
Cependant Froissart ne perd jamais de vue que s'il se
donne tant de peines pour rechercher la vérité, la vérité
seule mérite de trouver place dans ses chroniques. « Tout
« ce qui est ici escrit, dit-il, est véritable, > et il n'est
pas un mot dans ses ouvrages qui ne prouve combien il
acceptait consciencieusement sa mission.
Jamais l'impartialité ne fut plus difficile, car jamais il
n'y eut plus de divisions. Dans l'Eglise, le schisme, dans
la vie politique, le différend de la France et de l'Angle-
terre s'étendant dans toute l'Europe et armant toutes les
nations les unes contre les autres, et indépendamment
de ces guerres, d'autres luttes intestines au sein de cha-
que pays, en Espagne, Pierre le Cruel contre Henri de
Transtamare, en Béarn, Foix contre Armagnac, en Bre-
tagne, Blois contre Montfort, en Flandre, Glauwaerts
contre Leliaerts, plus loin, Gueldrois contre Brabançons,
Hollandais contre Frisons.
Rien ne pouvait engager Froissart à protester plus
vivement de son désir d'être impartial en tout et pour
tous. En flattant un peuple ou un prince, il eût pu obtenir
— 104 —
des encouragements isolés, d'autant plus généreux peut-
être que ses récits eussent été moins sincères ; mais le
but auquel il tend est plus élevé : il écrit pour tous les
chevaliers quel que soit leur pays, et dès lors il sait bien
que, s'adressant à des lecteurs de diverses nations et de
divers partis, il ne pourra se faire écouter des uns et des
autres qu'en restant étranger à leurs passions et à leurs
intérêts, f Qu'on ne dise pas, s'écrie-t-il, en parlant de
t Charles de Blois , qu'on ne dise pas que j'aie la
« noble histoire corrompue, par la faveur que je ai
« eue au comte de Blois, pour ce que il fut nepveu et si
« prochain que fils au comte Louis de Blois, frère germain
« à saint Charles de Blois, qui tant qu'il vesqui fut duc
«t de Bretagne! Nennil vraiment! car je ne vueil par-
ce 1er fors ([ue de vérité , et aller parmi le tranchant
« sans colorer l'un ni l'autre ; et aussi le gentil sire et
« conte , qui Thistoire me fit mettre sus et édifier, ne le
« voulsist point que je la fisse autrement que vraie. »
N'est-il pas arrivé néanmoins à Froissa rt de se trom-
per? N'a-t-il pas été entraîné malgré lui à ajouter foi à
certaines rumeurs que propageaient des passions hostiles?
Cela est hors de doute; mais jusque dans ses erreurs,
jusque dans ses préjugés, il reproduit les mœurs de son
siècle, et lors même que par le récit des faits il s'éloigne de
la vérité, on la retrouve encore dans le tableau des juge-
ments et des impressions qui avaient cours autour dé lui.
Du reste, sa bonne foi n'est pas douteuse : « Je n'eusse au-
<( cunement, dit-il, passé une cnqueste faite de quelque
— 105 —
« pays que ce fust, sans ce que je eusse, depuis l'en-
« queste faite, bien sceu que elle eust esté véritable. » Parle-
l-il des guerres entre les Anglais et les Français, entre les
Anglais et les Écossais? il ne manque pas d'ajouter :
« Si fus informé des deux parties, et bien seconcordoient
« les uns les autres.» Aborde-t-il son récit des guerres
d'Espagne, il déclare aussi qu'il a considéré comme un
devoir d'interroger les Portugais après avoir écouté les
Castillans. On ne saurait assez remarquer avec quel soin
il rappelle, presque à chaque page, « qu'il fut informé
« par aucuns chevaliers d'un lez et de l'autre, qu'il ouït
« recorder à ceux qui furent d'un costé et d'autre. » Lors
même qu'il examine les chartes (et il nous dit qu'il ne
les jugeait dignes de foi que si les sceaux des princes en
établissaient l'authenticité) , il veut comparer l'un à l'autre
les textes conservés dans les archives de France et d'An-
gleterre (').
On a toutefois reproché à Froissart de s'être montré
trop favorable aux Anglais dans le récit des guerres qu'ils
entreprirent contre les Français, et peut-être pour réfu-
ter cette accusation, suffirait-il de faire remarquer que
tant que Froissart vécut, il fut accepté par les chevaliers
anglais et français comme le fidèle dépositaire de leurs ti-
tres communs à la gloire, et qu'après sa mort les historiens
de la France aussi bien que ceux de l'Angleterre, lui ont
(') J'ai eu les copies par les registres de la cancellerie d'un
roi et de l'autre. Chron. 1,2, 143.
— 106 —
oniprunté depuis quatre siècles la plupart de leurs récits.
Qu'on n'oublie pas que l'Angleterre louée et admirée
p:ir Froissart, est TAngleterre d'Edouard III, victorieuse
à Grécy et à Poitiers, et pleine de toute courtoisie : t Le
« royaume d'Engleterre esloit en fleur, » dit -il, et les che-
valiers anglais se vantaient que depuis soixante ans. < ils
« a voient eu plus d'honneur en faits d'armes que nul
« autre de quelconque nation qu'il fust. »
Une vive admiration de la puissance et du courage des
Anglais sous Edouard III , jointe à une préoccupation
non moins vive de tout ce qui touche aux malheurs de la
France et surtout à son honneur, voilà le sentiment que
l'on retrouve dans toutes les pages de Froissart, et c'est
ce que nous appellerions volontiers son impartialité.
Froissart s'était tour à tour attaché à la reine d'Angle-
terre, à Gui de Blois, à Robert de Namur. Que l'on nous
montre ces influences diflcrentes dans les rédactions et
dans les enquêtes ; que l'on cherche si dans tel livre, ou
dans tel chapitre, le jugement de l'auteur a subi le joug
de ses protecteurs. On parviendra tout au plus à décou-
vrir dans le premier livre quelques phrases sujettes à
interprétation : or ce sont précisément les phrases qu'il a
copiées dans Jean le Bel , notamment celles qui se rap-
porteut aux droits d'Edouard III au trône de France.
Jean de Beaumont était encore dans le parti anglais quand
Jean le Bel écrivit le commencement de sa chronique.
Lorsque Froissart loua il la fermeté d'Edouard III, répon-
dant à Thomas de Nojwich, qu'on laissât son fils gagner
— 107 —
ses éperons, lorsqu'il l'appelait fie plus grand prince qui
« eust régné en Engleterre depuis le roi Artus ;el le plus
« droiturier seigneur de la chrétienté, » l'hommage qu'il
lui rendait n'était pas contesté par les chevaliers français,
et le roi Charles V lui-même, en apprenant la mort
d'Edouard III, lui fit faire de solennelles obsèques dans
la Sainte Chapelle de Paris. Mais l'admiration qu'il éprouve
pour le roi d'Angleterre ne l'empêche point d'insister plus
que tous les autres chroniqueurs sur le courage que
montra Philippe de Valois à la bataille de Crécy, et le
résultat de cette journée lui fait dire tristement : « Trop
« y demorèrent sur les champs de nobles et vaillants
« hommes, ducs, comtes, barons et chevaliers, par les-
« quels le royaume de France fut depuis moult affoibli
« d'honneur, de puissance et de conseil. » C'est d'ailleurs
dans la narration de la bataille de Crécy que Froissart a
recueilli cet admirable épisode de la mort du roi de
Bohême, Jean de Luxembourg, mort si glorieuse pour
la cause qui méritait tant de dévouement et un si noble
sacrifice. N'est-ce pas ici le lieu de remarquer que le
duc Wenceslas de Brabant, à qui Froissart put lire le
récit de ce miracle d'honneur et de fidélité , comme
l'appelle M. de Chateaubriand , était le fils même du
roi de Bohême ? Gui de Blois , autre protecteur de
Froissart, avait aussi perdu son père à Crécy.
L'on voit Froissart placer en quelque sorte les vaincus
plus haut que les vainqueurs, lorsqu'il peint le prince de
Galles servant humblement à la table du roi de France,
— 108 —
ou chevauchant dans les rues de Londres, sur une petite
haquenée noire, à côté du prince prisonnier « monté sur
t un grand blanc coursier, très bien arréé et appareillé
t de tous points. » N'appelle-t-il pas ailleurs le roi de
France le plus noble et le plus puissant roi du monde?
N'est-ce pas Froissart qui nous a laissé l'admirable
tableau du dévouement de ces bourgeois de Calais qui
servirent loyalement à leur pouvoir le roi de France ?
N a-t-il pas dépeint avec la môme chaleur la fidélité des
habitants de Nantes et de la Rochelle, qui déclaraient
que s'ils étaient réduits à honorer les Anglais des lèvres,
leurs cœurs du moins resteraient toujours français?
Comme poète, n'a-t-il pas chanté la fleur de lis :
la souveraine
Sur toutes flours...?
On a fait remarquer, il est vrai, que les chroniques de
Froissart manquaient dans la bibliothèque des rois de
France , et qu'elles furent saisies en 1 38 1 , par l'ordre du
duc d'Anjou, Ces arguments sont-ils bien sérieux?
La librairie du Louvre fut considérablement accrue par
Charles V ; mais l'époque à laquelle Froissart écrivit ses
chroniques rend tout à fait impossible qu'elles aient pu y
être placées, et quant à la bibliothèque de Charles VI, loin
de s'enrichir et de s'accroître , elle partagea tous les dés-
astres de la France.
Lors même que les chroniques de Froissart se seraient
trouvées au Louvre sous Charles YI , lien ne prouverait
— 109 —
moins que Froissart ne fut pas partial en faveur des An-
glais puisqu'ils dominaient alors en France. On pourrait
chercher un argument tout opposé dans ce fait incontesté
que la chronique de Froissart se trouvait dans la biblio-
thèque du duc de Berry, et dans celle du duc de Bourgo-
gne Philippe le Hardi (•). Or, de tous les fils de Charles V,
Philippe le Hardi fut celui qui maintint le plus fièrement
son indépendance au milieu des discordes civiles et des
guerres étrangères.
Une autre objection reposé sur un fait particulier em-
prunté à la biographie du duc d'Anjou.
On lit dans le journal de JeanLefèvre, évéque de Char-
tres : « Ledit jour (12 décembre 1381) furent scellées
« deux lettres doubles, d'une teneur et forme, faisans meïl-
« tion que monseigneur le duc fait prendre et retenir par
« devers luy, pour faire sa voulentéen ce qu'il luy plaira,
« cinquante-six quayers que messire Jehan Froissart,
« prestre, recteur de l'église parrochiale de Lestines-au-
« Mont, près deMonsen Hainaut, avoitfait escrire, faisans
(») J'y trouve deux exemplaires des chroniques de Froissart
antérieurs à la rédaction du quatrième livre, l'un couvert de
cuir rouge (no» 1650, i698 et 4699 de l'inventaire publié par
M. Barrois) , l'autre en caractères de forme (n"« 4455, 4426 et
4427); un exemplaire des quatre livres, relié en cuir blanc
fn«'«4895, 4700, 4054 et4894),et un exemplaire incomplet, cou-
vert de satin noir ou vert, ne contenant que les livres I et IV
(nos 692 et 4428). C'est peut-être ce dernier qui figure dans un
compte publié par M. Gachard comme ayant été relié par Jean
de Rue en 4431.
Il- 40
— 110 —
« mention de plusieurs et diverses batailles et besoignes
« en fait d'armes, faites au royaume de France, le temps
« passé , lesquels cinquante-six quayers de romans ou
« croniques , ledit messire Jehan a voit envoyé pour enlu-
« minera Guillaume deBailly, enlumineur, et lesquels le-
« dit messire Jehan propousait à envoyer au roy d'Angle-
« terre, adversaire, etc. ('). » L'évéque de Chartres était
chancelier du duc d'Anjou.
La chronique saisie par le duc d'Anjou au mois de dé-
cembre 1381 devait être offerte à Richard II à l'occasion
de son mariage avec Anne de Bohême, et Froissart comp-
tait sans doute sur l'intervention de cette jeune princesse
pour que ce don fût favorablement accueilli. Anne de
Bohême étaitla nièce du duc Wenceslas, et Froissart avait
pu la voir à Bruxelles où elle s'arrêta assez longtemps
vers les premiers jours de novembre 1 381 avant d'oser
s'embarquer à Calais.
Il n'est peut-être pas difficile d'expliquer la mesure ri-
goureuse dont la chronique de Froissart fut l'objet. Le
duc d'Anjou était ce fils du roi Jean qui avait, en
manquant à son serment , réduit son père à aller mourir
à Londres, et à qui un simple podestat de Sardaigne , le
juge d'Arborée, écrivait : « Comme celui qui a menti
« une fois, est toujours présumé mentir, nous ne voulons
« plus rien avoir à faire avec le duc d'Anjou. » L'année
(') Le Laboureur, introduction du Religieux de Saint-Denis,
p. 69.
— 111 —
même qui précéda la saisie des cinquante-six cahiers de
la chronique de Froissant, la France et Paris avaient vu
avec indignation le duc d'Anjou attendre le dernier soupir
de son frère pour s'emparer de son trésor. Le duc d'Anjou
n'avait-il donc rien à craindre de l'histoire ? et ne
suffit-il pas pour comprendre sa colère en 1 381 , de jeter
les yeux sur ces lignes écrites par Froissart en 1380 :
« Bien vouloit le roi de France que les autres s'en soignas-
« sent en chef des besognes de Frantie, et le duc d'Anjou
« son frère en fust absenté , car il le doutoit merveilleu-
« sèment et convoiteux le sentoit ; si ressoignoit ce péril.
« Mais quoique le roi de France l'absentast au lit de la
« mort et l'éloignast des besognes de France, le duc
« d'Anjou ne s'en absenta ni éloigna pas trop. Et au der-
« rain jour, que le roi de France trespassa de ce siècle,
« il esloit à Paris assez près de sa chambre... Sitost que
« le duc d'Anjou, sçut qu'il avoit les yeux clos, si fut
« saisi de tous les joyaux du roi, son frère, dont il avoit
« sans nombre , et fit tout mettre en sauve lieu et
« à garant pour lui ; et espéroit qu'ils lui venroient bien
« à point à ftiire son voyage où il tendoit aller, car jà
« s'escripsoit-il roi de Sicile, de Pouille, de Galabre et de
« Jérusalem. »
Avant que trois années soient écoulées, le roi de
Sicile, de Pouille, de Galabre et de Jérusalem, quia ran-
çonné tour-à-tour Paris et Milan, expirera dans un pauvre
château au bord de l'Adriatique, ayant vu s'évanouir ses
dltières espérances et n'ayant conservé de tous ses trésors
— 112 —
qu un mauvais morceau de toile teinte sur une cotte de
mailles en lambeaux.
Dans un autre passage de ses chroniques, F m issart ac-
cuse le duc d'Anjou d'avoir pillé les provinces du Midi ;
mais il adresse le même reproche au duc de Berry qui,
loin de faire saisir ses chroniques , les plaçait dans sa bi-
bliothèque. Son impartialité, son amour dé la vérité ne
l'abandonnent jamais : on sent bien qu'il approuve les
efforts du sire de Rivière pour émanciper le prince et pour
soulager le peuple. Tandis que le roi t jeune et de léger
« esprit dansoit et caroloit avec les friches dames de Mont-
« pcllier toute la nuit, et leur donnoit anels d'or et
« frémaillets , » on entendoit s'élever jusqu'au sein de ces
fêtes, une voix triste et désolée : « Sire, ce n'est rien de la
< povreté de ceste ville ; car elle est de grand' recou-
« vrance pour le fait de la marchandise ; mais en la séné-
« chaussée de Garcassonne et de Toulouse et es marches
« d'environ, où ces deux ducs ont eu puissance de mettre
« la main, ils n'y ont rien laissé, mus tout levé et
« emporté. » Lorsque Charles VI entra à Béziers,
ayant dans son cortège Bétisac, bourgeois de Béziers,
devenu le receveur du duc de Berrv, la môme voix lui ré-
péta : « Le sang humain du pauvre peuple se plaint et crie
« hautement. » On alléguait des exactions de toute
espèce, accomplies par les voies les plus violentes ou les
plus honteuses, mais le duc de Berry, « qui estoil le plus
« convoiteux homme du monde, » affirmait que tout
s était fait par ses ordres. Bétisac était sauvé, si, trompé
— 113 —
par de faux conseils, il n^avait eu la malheureuse idée de
se déclarer imbu de l'hérésie des Albigeois. Ne se souve-
nait-il pas de la manière dont on avait traité les Albigeois
à Béziers ? Quelques heures suffirent pour insti'uire
ce nouveau procès : « Tantost les fagots s'allumèrent. Bé-
« tisac fut pendu et ars, et le pouvoit le roi de France
« voir de sa chambre s'il vouloit. »
Charles VI n'en fut que mieux accueilli à Toulouse. Il
y prolongea un peu son séjour, car le sire de Sancerre
était allé inviter le comte de Foix à se rendre près de
lui. Ce fut l'occasion de nouvelles fêtes. Gaston Phébus,
grand et beau, s'avançait tête nue et les cheveux flottant
sur ses épaules. A sa suite se pressaient les chevaliers et
écuyers du Béarn, parmi lesquels nous reconnaissons les
anciens amis de Froissart, messire Espaing de Lyon, le
sire de Valencin, le sire de Corasse. Après le banquet, le
roi et les seigneurs passèrent près de deux heures à en-
tendre chanter des ménestrels, « car le comte de Foix s'y
« délitoit grandement. » Ces ménestrels appartenaient au
duc de Touraine et au duc de Bourbon. Le comte de Foix,
plus généreux que jamais, leur donna deux cents cou-
ronnes d'or. A son exemple, le sire d'Albret, à qui
Charles VI venait de permettre d'écarteler son écu des
fleurs de lys royales, leur distribua deux cents francs.
Les hérauts partagèrent tous ces dons. Aussi criaient-ils :
Largesse ! largesse! Il semble que Froissart ait pris plai-
sir à mettre en regard la générosité du couite de Foix et
l'avarice du duc de Berry.
— 114 —
La générosité du comte de Foix ! diront quelques cri-
tiques, comment faut-il l'entendre ? Si Froissart la loue
sans cesse, n'est-ce pas parce qu'il l'éprouva lui-même,
et peut-on concilier l'éloge qu'il fait de Gaston Phébus,
avec tout ce que nous savons de l'histoire de ce prince?
Tout homme a ses heures de faiblesse ou d'égarement,
toute vie a ses taches. Ce que nous devons demander au
chroniqueur , c'est qu'en louant ce qu'il a jugé digne
d'exemple, il ne cherche jamais à excuser ni à passer
sous silence les vices et les fautes qui ont terni de grandes
qualités. Gaston Phébus, en développant les institutions,
le commerce, l'agriculture dans le Béarn, avait assuré à
ses sujets les bienfaits de l'ordre et de la paix : ses do-
maines offraient en quelque sorte une calme et riante
oisis au milieu des tempêtes de la guerre, et c'est après
sa mort, quand Froissart n'avait plus rien à attendre de
lui, qu'il nous montre les populations éplorées, s'écriant
devant son cercueil : « Terre de Béarn, tu n'auras jamais
a le pareil du gentil et noble comte de Foix ! »
Cependant Froissart ne nous cache point que le comte
de Foix, que ses sujets aimaient tant, « estoit moult cruel, »
lorsqu'il écoutaitsa colère. «Qu'on ne dise mie, ajoute-t-il,
« que jele blanchisse trop, pour faveur ou par amour que
« j'aie à lui, ou pour ses dons qu'il m'a donnés. » Messire
Espaing de Lyon avait raconté à Froissart qu'il avait
frappé à coups de dague Pierre de Béarn, qui ne voulait
pas lui livrer le château de Lourdes : « Sainte Marie,
<r s'écria notre chroniqueur, ne fut-ce pas grande cruauté ?
— 115 —
« N'a-l-il point amendé la mort du chevalier '? N'en a-t-il
« point depuis esté courroucé ?» — < Oil trop grande-
« ment, répondit Espaing de Lyon, et Ta amendé par
« penance secrète, par messes et par oraisons. »
Lorsque la main de ce môme comte de Foix, agitée par
un autre mouvement de fureur, toucha avec la pointe
d'un couteau, je ne sais quelle veine de la gorge du jeune
Gaston, lorsque, rentré chez lui, il refusa longtemps de
croire qu il avait tué son fils, il y eut quelque chose de
plus « qu'une penance secrète. » Le beau prince fit couper
sa chevelure dont il était si fier, il revêtit des habits de
deuil, il répandit des larmes amères.
Dans la chronique comme dans la vie, le repentir est
la condamnation et Texpiation de l'égarement ou du crime.
Froissart qui a consacré tant de belles pages à raconter
les exploits du prince Noir, Froissart qui doit tout à sa
mère, effacera-t-il de sa chronique les horreurs du sac
de Limoges? Loin de là : il faut que l'on sache que de tout
temps les héros ont succombe aux funestes entraînements
de la passion et de la colère, et le triste tableau des mal-
heurs qui en sont la suite appartient aux leçons de l'his-
toire : « Ce fut grand pitié, dit-il en parlant des cruautés
a commises à Limoges , hommes , femmes et enfans se
« jetoient à genoux devant le prince et crioient : Mercy,
« gentil sire ! Mais il estoit si enflammé de colère que
« point n'y cntendoit, ni je ne sçais comment il n'a voit
« pitié des povrcs gens. Dieu en ait les Ames, car ils
K furent bien martyrs. »
— ne —
On sent toutefois, que c est avec une secrète douleur
que Froissart remplit ce devoir. Combien ne se fut- il pas
applaudi de n'avoir qu'à célébrer les vertus des princes
et des barons, en les montrant toujours courtois et tou-
jours chevaleureux. Il est si difficile de croire «qu'un noble
« et gentil homme puisse penser et pourchasser fausseté
« et trahison. >
Cependant, plus l'honneur des armes est placé haut,
plus sont dignes de flétrissure ceux qui l'abdiquent par
une fuite honteuse ou qui le ternissent paf des cruautés
sans excuse. Froissart condamne les premiers à l'oubli et
ne nomme les seconds que pour raconter le châtiment
qui tôt ou tard leur est réservé ; c'est ainsi qu'il dit des
(îhevaliers brabançons , qui lâchèrent pied devant les
hommes d'armes du duc de Gueldre : « Je ne les veux
« point nommer, car blasme seroit pour eux et pour leurs
« hoirs, » et plus loin , à propos d'Aymerigot Marcel :
« Des bons et des mauvais, on doit parler et traiter en
« une histoire, quand elle est grande comme celle-ci ,
« pour exemplier ceux qui viendront, et pour donner ma-
< tière et achoison de bien faire, car si Aymerigot eust
« tourné ses usages et ses argus en bonnes vertus, il
« cstoit bon homme d'armes, de fait et d'empriiise, pour
« moult valoir, et pour ce qu'il fit tout le contraire, il en
« vint à maie fin. » Ailleurs, Froissart blAme les princes
qui brûlent les églises, sans respect pour Dieu, sans pitié
pour les malheureux réfugiés au pied des autels, et, rap-
pelant aux chevaliers qu'ils sont justiciables de l'histoire
— 117 —
et de la postérité, il place dans la bouche de Gauthier de
Mauny, intervenant en faveur de deux prisonniers, ces
belles paroles : t Seigneurs compagnons, ce seroit grant
« honneur pour nous si nous pouvions ces deux cheva-
t liers sauver; si nous en sauroient gré tous prudhommes
« qui au temps à venir en pourroient ouïr parler. »
IV. Mœurs de divers pays. — Qualités et défauts des diverses
nation». — Les Anglais envieux. — Les Français subtils.
— Les ^Allemands convuiteux. — Los Écossais. — Les Es-
pagnols et les Portugais. — Lllalie. — La Flandre. — Où
se place Froissart?
Froissart fut-il impartial pour les nations comme pour
les hommes? N'exprime-t-il pas sans s'en douter des sym •
pathies plus vives pour tel ou tel peuple ? Autre questioii
qu il faut résoudre, et qui ne manque point d'intérêt, puis-
qu ils'agit de rechercher jusqu'à quel point Froissart, dans
ses nombreux voyages, a observé fidèlement les usages et
les mœurs.
Nous avons déjà dit que l'on a accusé Froissart de pré-
férer les Anglais à tous les autres peuples. On est même
allé plus loin. Un érudit du xvn* siècle, Denis Godefroy,
confondant le travail de Froissart et la continuation qui
dans d'anciennes éditions se trouve jointe à sa chronique,
lui reproche d'avoir épousé la querelle des Bourguignons
— 118 —
contre les Armagnacs, qui n'éclata qu'après sa mort (').
Nous croyons être plus juste en faisant remarquer que
Froissart se préoccupait avant tout des règles de la che-
valerie, et qu'il a loué ou flétri les mœurs qu'il avait à
juger selon qu'elles s'en rapprochaient ou s'en éloignaient.
Certes, les chevaliers anglais qui comhattent sous la
bannière d'Edouard III et du prince Noir « sont sur tous
« courtois, traitahles et accointables (').» Rien n'égale leur
générosité dans les combats (^), et Froissart rend hom-
mage t à la grand' renommée qu'ils avoient d'estre
€ preux et vaillans aux armes (4). » Il les montre « s'ac-
€ quittant loyaumenl, faisant bien leur devoir, partout où
« ils se sont trouvés en armes et, ayant trop pluSjCher à
« estre morts que donc que on leur reprochast fuite [^) . »
Il accuse toutefois d'une manière générale le peuple an-
glais d'envier ce qui appartient à d'autres nations (^) ;
(') Préface de rédition de Ju vénal des Uisins, 1653.
(') Chron, IV, 40
(') Englois et Escots sont très-bounes gens d'armes. Tant que
lances, haches, espées ou dagues et huleino peuvent durer, ils
lièrent et frappent l'un sur l'autre, et quand ils se sont assez
combattus, ils se glorifient en leurs armes et sont si resjouïs
que sur les champs ceux qui sont pris et fiancés ils sont ran-
çonnés, et savez-vous comment? Si très lost et si courtoise-
ment queau département ils disent : grand merci. 6'A/*o/<. III, 121 .
p) ( hron. 11,215.
O C/tron. 111, 122.
(^) Par nature Englois sont trop envieux sur le bien d'autrui
— 119 —
il lui reproche aussi un orgueil froid et triste qui assom-
brit jusqu'à ses plaisirs, parmi lesquels il place avant tout
autre celui de se nourrir de douces viandes et de bonnes
cervoises (') ; mais si par malheur quelque sédition vient
à éclater, on ne rencontre point ailleurs des passions
aussi implacables, ni aussi cruelles (').
Froissart ne loue pas les chevaliers français moins que
les chevaliers anglais, mais on sent que cet éloge ne peut
être le môme. Il a h raconter la victoire des uns, la noble
et ont iouJQurs esté. 11. 206. Les Englois sont communément
envienxsur toutes étranges gens. 1, i, Î6 On dit que oncques
envie ne fut morte en Engleterre, I, i, 28. Aussi sont Englois
fels, dépiteux et orgueilleux. III, 81. Cf. I, 2, 258; III. 60.
(') Englois sont nourris de douces viandes et de cervoises
bonnes et grosses. Chron. III, 83. Ce qui rend les Anglais
« moites, <»dit-il ailleurs. Les cervoises d'Angleterre étaient re-
nommées depuis longtemps : quant à leur bétail, objet des
excursions des Écossais, il suffit de remarquer qu'une haute
dame se vantait au xiiie siècle que ses douze mille vaches lui
donnaient tant de fromages que si elle était assiégée dans son
château avec cent hommes d'armes, elle pourrait y résister un
mois entier en lançant sans interruption ces projectiles d'un
nouveau genre. Froissart ne nous apprend pas que la comtesse
de Salisbury ait eu recours à ce moyen de défense.
(•) Considérez que c'est de peuple quand il s'émeut contre
son seigneur et par espécial en Engleterre ; il n'y a là nul re-
mède, car c'est le plus périlleux peuple commun qui soit ou
monde et le plus outrageux et orgueilleux. Et de tous ceux
d'Engleterre, les Londriens sont chefs... Et tant plus voient du
sang espandu, tant plus sont-ils crueux. Chron, IV, 76.
— 120 —
résistance des autres, t En France a esté trouvée bonne
« chevalerie, roide, forte, apperte et à grand foison ; car
« le royaume de France ne fut oncques si desconfit que
t on n'y trouvast bien toujours à qui combattre (*). »
La France vaincue n'en reste pas moins jusque dans ses
désastres, une monarchie bien plus célèbre, bien plus
considérable que l'Angleterre : « Là est toute richesse
€ et puissance ('). » Froissart se plaît à peindre sous les
plus riantes couleurs, la douce France des trouvères ; il
l'appelle tour à tour le « très-souef pays de France, cette
« douce et courtoise contrée, avec de belles prairies, de
« douces rivières, de beaux villages et de beaux logis, oii
« l'air est si bon, où les vins sont si doux, où les fontai-
« nés sont si attemprées, ce royaume si grand et si noble
« où tant a de bonne et noble chevalerie , ce noble
« royaume habitué de villes et de chastels sans nombre P) . »
Il loue aussi l'esprit des Français comme supérieur à
celui des autres nations (4). Parlant de cette éducation
élégante qui ne peut s'acquérir sa*ns savoir d'honneurs
ce que l'on en peut ou doit savoir, il remarque « qu'en
« France tous seigneurs et toutes dames sont trop plus
« honorables et mieux pourvus qu'en nulle autre terre (^) .»
(') Chron. I, i, 1 .
(') Au royaume de France est toute richesse et puissance.
C^iron. IV, 61. Cf. III, 404.
{■') Chron, 11, 65 ; III, 24, 64, 8^, 404.
(*) Chron, III, 39.
(=) Chron, IV, 59.
— 121 —
Il ajoute ailleurs : « Pour faire honneurs, nul pays ne
« s' acomparage à France. » Il en est de même pour les
fêtes et pour Fart de placer « bellement et ordonnénient »
les tentes et les pavillons (').
Mais les Français abusent de Tart de bien dire ; ils sont
trop vanteux ('), trop subtils (^) . Ils savent trop bien « fleu-
« rir leurs paroles si douces et si belles (4) ; » on leur re-
proche « les cavillations et déceptions de leurs paroles
« colorées (^). » Ils n'envient rien aux étrangers, mais ils
sont divisés entre eux par des jalousies secrètes (^) .
Il ne faut d'ailleurs pas perdre de vue, que Froissart
(•) CAron. 1.1.52,156.
(*) Les Espagnols disaient : Ces François sont trop grands
vanteux et hautains. Chron. Ilï , 20.
(^) François sont subtils. François sont moult subtils. François
sont trop subtils. En parlure françoise, a mots subtils et cou-
verts et sur double entendement, et le tournent les François, là
où ils veulent, à leur profit et avantage. Chron. IlI, 39 ; IV,
4i, 35, 5i, 63. Eustache Deschamps se borne à dire :
François perdent leur temps à conseilUer.
0) Chron. IV. 56.
(^) Le duc de Glocester ressoignoit les cavillations et décep-
tions des paroles colorées des François. Chron. IV, 35 .Entre vous
de France, disait le duc de Glocester à Robert THermite, avez
tant de paroles colorées, lesquelles nous sont obscures à nostre
entendement que, quand voulez, il est guerre, et quand vous
voulez, il est paix. — Ils me fleurissaient de paroles si douces
et si belles, répétait-il plus tard à son ami Jean de Lackingay,
que toujours réchéoient-ils sur leurs pieds.
{') Chron. IV. 21.
II. K\
— 122 —
se borne souvent à reproduire un jugement porté par des
ennemis ou des rivaux. Ainsi, c est Froissart, si fréquem-
ment accusé d'être trop favorable aux Anglais, qui ra-
conte qu on disait en France : « Ces chevaliers d'Engle-
« terre sont trop orgueilleux , c'est la plus perverse
« nation qui soit au monde dessous le soleil ('), » ex-
pression de haines que de longues guerres allaient rendre
plus fortes et plus vives.
D'autres fois , des circonstances particulières ont pu
détermiiner ses appréciations. Quand il dit qu'en 1380,
€ les Anglois ne cuidoient mie que nul François corps à
c corps s'osast combattre contre un Anglois, » il faut se
souvenir qu'à cette époque, Charles V avait défendu d'at-
taquer les Anglais , ce qui semblait aux seigneurs de
France « grand blâme et grand vergogne [') . »
Lorsqu'il ajoute que les Anglais sont convoileux ,
« comme le sont toutes gens d'armes (3), » ceci doit s'en-
tendre des violences et des rapines que l'on reprochait
îiux Grandes Compagnies.
Certains discours contre les Allemands s'expliquent
aussi, quand on remarque qu'ils ont été prononcés pen-
dant l'expédition de Gueldre, mais il n'est pas moins vrai
que Froissarl leur est peu favorable. Ce qui l'irrite si fort
contre eux , ce n'est pas seulement qu'ils se montrent
(•) Chron. IV, 63.
{')Chron. Il, 69.
('jCAron. I, 2,207;in, 42.
— 123 —
convoiteux, en s enrôlant au service de celui qui les paie
le mieux ; c'est surtout qu'ils sont sans pitié pour leurs
prisonniers, jusqu'à les charger de fers, jusqu'à les tortu-
rer, pour en obtenir de plus fortes rançons ('). Les An-
(•) Âllemans sont moult convoiteux, plus que nulles autres
gens, et n'ont point pitié de nulluy, puisqu'ils en sont seigneurs,
mais les mettent en prison estroites, et en ceps merveilleux,
en bines, en fers, en grésillons et en autres atournements de
prisons, dont ils sont de ce faire subtils, pour atlraire plus
grand'rançon,et quand ils ont a prisonnier un grand seigneurou
nn noble et vaillant homme, ils les emmènentavec eux en Bohême
ou en Ostriche, en chastels inhabitables. Allez les querre là. Tel-
les gens valent pis que Sarrasins. La grande ardeur de convoi-
tise leur toult toute la connoissance d'honneur. Chron. III, 105.
Les Allemands mettent leurs prisonniers en fers ou en ceps,
quand ils les tiennent, pour at traire plus grand' finance. Mau-
dits soient-ils! Ce sont gens sans pitié et sans honneur, et
aussi on n'en devroit nul prendre à merci. Chron. I, 324. Les
Allemands ne sont pas courtois l'un à l'autre; car mieux vau-
dront un gentil homme être pris des mécréans, tous payens ou
Sarrasins, que des Allemands; car Allemands contraignent les
gentils hommes en double prison de ceps de fer, de bines, de gré-
sillons et de toutes autres prisons, hors de mesure et rai-
son , dont ils méshaignent et affoiblissent les membres d'un
homme, pour exiordre plus grand' finance. Au voir dire, en
moult de choses. Allemands sont gens hors de rieulle de raison, et
c'est merveille pour quoi nuls conversenl avec eux, ni qu'on les
souffre à armer avec eux, comme François et Anglois qui font
courtoisie, ainsi qu'ils ont toujours fait; ni les autres ne le fe-
roient, ni le voudroient faire. Chron. II, l'J3. Cf. 1, 2, 50; III,
92 et 126.
— 124 —
glais et les Français n'agiraient point ainsi. De plus, les
Allemands ont Tesprit lourd et rude ; ils sont « peu nour-
< ris et induits à faire honneurs et révérences ('). » U
semble que Froissart ne leur pardonne point d'avoir re-
poussé Jean de Luxembonrg et le sire de Goucy.
0
Les Ecossais rançonnent noblement selon l'usage des
Anglais et des Français (') ; mais ils sont trop portés au
larcin et au pillage , sans respect pour les traités ou les
trêves, quand ils trouvent quelque avantage à les violer ,
et leur ignorance égale leur mauvaise foi. C'était encore
l'usage au temps de Froissart de citer comme offrant l'ex-
cès de la pauvreté et de la misère , les hommes des clans
qui faisaient un bruit si effroyable avec leurs cors et leurs
tambours, et qui vivaient de chair à demi cuite et d'un
peu de farine étendue sur une pierre rougie au feu (^).
Saint Louis malade à Fontainebleau, disait à son fils : «Je
(•) Allemands de nature sont rudes et de gros engin, si ce
n'est au prendre leur profit; mais à ce sont-ils assez experts et
habiles. Chron. III, 62.
{')Chron. i, 2, 8.
(*) Et vous dis que Escots ont un usage que les hommes de
pied sont tous parés de porter à leurs cols un grand cor de corne
à manière d'un veneur, et quand ils donnent tous d'une fois, ils
font si grand noise avec grand tabours qu'ils ont aussi, que on
rouit bien bonder largement de quatre lieues angloises par jour
et six de nuit; et est un grand esbaudissement entre eux et un
grand effroi etesbahissement entre leurs ennemis... Il sembloit
bien proprement que les diables d'enfer fussent entre eux et là
descendus pour faire noise. Chron. III 124 Cf. ( hron. J, i, 14.
— 125 —
f amcroie miex que un Escol venist d'Escosse et gouver-
t nast le peuple bien el loialment que que lu le gouver-
«. nasses mal apertement (•). »
Au sud des Pyrénées, « les nobles et ceux qui s'appel-
€ lent gentils hommes » sont braves et généreux ; mais les
populations, loin d'égaler celles d'Ecosse par leur cou-
rage, ne les rappellent que par leur pauvreté. Le comte
de Foix disait que plus elles se sentent dénuées de tout ,
plus elles désirent le bien d'autrui. t De première venue
« les Espagnols sont de grant bobant , » mais dès qu'ils
voient que leurs ennemis résistent, ils ploient, « et se
« sauve qui sauver se peut ; » puis tout est dit : il ne
leur reste qu'à crier : « vive le fort ! vive le vainqueur ! »
Cependant, si on les poursuivait dans quelque château, on
voyait les femmes plus braves que leurs maris se presser
au haut des créneaux, armées de pierres et de cailloux.
Au Ferrol, elles repoussèrent les assauts du roi de Portu-
gal, et Thomas de Triveth, réduit àlever le siège d'Alfaro,
disait en riant à ses compagnons : « Véez les bonnes fem-
« mes! nous n'avons rien fait (').» Froissart ajoute que si
par hasard les Espagnols avaient à combattre les Portugais,
ils se faisaient honneur de mourir plutôt que de reculer.
De leur côté , les Portugais étaient plus durs « selon la
« nature de leurs corps, » et les Espagnols les appelaient
par injure t rudes comme bestes : > mais ils étaient éga-
(') Mémoires du sirede Joinville, p. 4.
(') Chron. Il, 4i; 111, 48, 68, 70, 104.
M.
— 126 —
lemenl « chauds et boiiillans, » et plus d'une fois ils
triomphèrent dans des luttes acharnées (').
Froissarl reproche aux Italiens de la Galabre et de la
Fouille , la paresse qui les éloigne du travail et de la
guerre, et condamne le pays qu'ils habitent à la stérilité
et à la conquête ('). Il dit de ceux qui habitent la Lom-
bardie t qu'ils estoient riches, mais couards, convoiteux,
« présomptueux, orgueilleux, peu sincères dans leurs pro-
« niesses. » Il accuse également l'inconstance et la versatilité
des communes du nord de l'Italie, dont Christine de Pisan
traçait peu d'années après un si éloquent tableau. (')
Quant aux bourgeois des communes de Flandre qu'il a
visitées, il résume les principaux caractères de leur puis-
sance et de leur résistance dans quelques lignes trop re-
marquables pour qu'il ne faille les citer : « Il estoient si
« bien d'accord que tous mettoient la main à la bourse
« quand il besoignoit ; et se tailloient les riches quand il
« estoit de nécessite, selon la quantité, et déportoient les
« povres; et ainsi par cette unité qu'ils orent, durèrent-
« ils en grande puissance. Toutes les villes estoient si en
« une unité et d'un accord que on ne les en peut jamais
«oster(4). » Cet hommage rendu par Froissart aux
(OC^iron. 111,21,29, 30,81.
(•) Et disent cils qui ont esté en Fouille et en Calabre, que pour
la grand plcnté des biens qui abondent au pays, les gens y sont
tous oiseux, et n'y font point de labour. Chron. Il, 137.
(3) Chrœi. I, I, 326; IV, 20, 47, 50.
1^) Chron. U , 121, 161. 11 fait la même observation en par-
— 127 —
communes flamandes n'a pas assez fixé ratlention.
Et lui-même, dira-t-on, où se plaçait-il? Par l'esprit et
par Tart de bien dire p.irmi les Français. Mais il a soin
de faire entendre ailleurs qu'il ne prit ce nom dans le
Béarn que parce que les Foissois ont le cœur tout fran-
çais et que Tiisage est de désigner communément ainsi
tous ceux qui parlent la langue d'oil ('). Sa véritable pa-
trie à lui , ce n'est ni l'Angleterre , ni la France : c'est
la terre de Hainaut , dont la France et l'Angleterre re-
cherchèrent successivement l'alliance, et que ses comtes
lant des Ganiois : u Quoique en mautalent les uns contre les
« autres , si vouloient-ils estre lout un pour défendre les
«« franchises de Gand, et estoient si en unité que point dediffé-
« rend il n'y avoit. nChron. 11,60. On retrouve une appréciation
non moins impartiale des affaires de Flandre, dans les vers sui-
vants d'Eustache Deschamps :
Le lyon noir, orgueilleux et félon,
Qui sou bcstaii vouloit tout dévorer,
Sans e^pargner buef, vache, ne mouton,
Brebis, aignel, cerf, biche, ne sanglier,
Qu'il ne feist destruire et estranglier.
Lui ont requis loy, costume et usaige,
Qu'il a voulu de tous poins refuser :
Pour ce cliacié Vont hors de son boscagc^.
l'envoy.
Prince, bcste royal est le lyon.
Dont il C6t pou. Doit avoir vision
De seigncurir son bostail, s'il est saigc,
Moiennement, sai^ trop d'exaccion.
Autrement fisl; c'est sa perdicion :
Pour ce chacié Pont hors de son boscage.
{']Clmm. m, 13,IV, 23, 40.
— 128 —
ne tenaient, assuraient les légistes, que de Dieu et du
soleil , ou comme le disait en un langage plus chevaleres-
que le comte de Foix, que de Dieu et de leur épée.
Hanin de Hainaut, comme notre chroniqueur se nomme
lui-même, dans le Buisson de Jonèce, n'avait-il pas aussi
bien que le comte Aubert ou le comte Guillaume son indé-
pendance à maintenir ?I1 reproche, il est vrai, aux Hen-
nuyers d'ôtre orgueilleux et présomptueux, défaut commun
du reste à tous les peuples de l'Europe ; mais il appelle le
Hainaut un bon et doux pays, et voyez comme il est fier
d'être né dans la cité qui en fut longtemps la capitale :
« Si aucun quiert sçavoir, dit-il dans un manuscrit au-
« j'ourd'hui perdu, qui est l'acteur de ce livre, je m'ap-
« pelle Jean Froissart, natif de la bonne et franke ville de
« Valenciennes (') » nobles paroles que sa patrie recon-
naissante vient de faire graver aux pieds de sa statue :
il appartient à ce que Valenciennes a de plus illustre
aujourd'hui dans les arts de rendre un éclatant hommage
il ce qu'elle eut autrefois de plus illustre dans les lettres.
( ) Froissart, excellent hislorieD, ne trouve rien de plus hono-
rable pour se faire cognoistre, quedesedire natif decesteville;
voilà comme il parle en la préface de ses histoires, escrites de sa
main propre, que je garde en ma bibliothèque : El si aucun
quiert sçavoir qui est Vactères [c'est-à-dire V acteur ou aulheur) de
ce livre : je m'appelle Jean Froissart, natif de la bonne et franke
m
Ville de Valentiennes . Histoire de Valentiennes par Henri d'Ou-
treman. Cette citation suffit pour établir que ce manuscrit n'a
rien de commun avec celui qu'a public M. liuchon.
— 129 —
IV. Même impartialilé sur d'autres points. — Les nobles. —
Les gabelles. — Les communes. — Le Pape. — Le
clergé.
Froissart dit dans le premier livre des chroniques :
« C'est pitié et dommage quand méchans gens sont au
« dessus des vaillans hommes. » Rien n'est plus sincère ,
ni plus légitime que ce sentiment, car il entendit raconter
aux chevaliers qui sauvèrent à Meaux la duchesse de Nor-
mandie, les périls de cette journée où les plus nobles
dames de France se virent menacées de tomber au pou-
voir d'une multitude furieuse. Mais Froissart ne veut
point que « les vaillans hommes » abusent de leur auto-
rité. Il est frappé du développement de l'organisation
féodale en Angleterre, alors divisée en plus de cinquante-
trois mille domaines, et conservant encore tous les souve-
nirs de l'oppression normande sur les classes inférieures
issues des Saxons. « En Engleterre, dit-il, les nobles tien-
« nent leurs hommes en servage , c'est à entendre que ils
« doivent de droit et par costume labourer les terres des
« gentils hommes, cueillir les grains, mettre en la grange,
« battre et vanner , et par servage les faings fener ,
« la bûche couper et toutes telles corvées ; et doivent
« iceux hommes tout ce faire par servage aux seigneurs. »
Mais si les paysr\ns souffraient, comme on le voit trop
par leurs nombreuses tentatives d'insurrection, il n'était
point de pays où les classes industrielles et aisées prissent
une si grand part au gouvernement de l'Etat. Un siècle
— 130 —
ne s'écoulera pas avant que Philippe de Gommines, ex-
primant Topinion que les rois sont plus forts quand ils
s'appuient dans la guerre sur le consentement de leurs
si.'jcts, ajoute : t Selon mon advis, entre toutes les sei-
t gneuries du monde, où la chose publique est mieux
« traictée, c'est Angleterre. »
Froissart ne blâme pas moins les princes qui ruinent
le peuple par leur avarice et leurs exactions. Il rappelle
les taxes établies en France pour Vexpédition de TÉcluse
en disant : t Les tailles y estoient si grandes que les plus
t riches s'en doloient et les povres s'enfuyoient. » -Si
Galéas Visconti t se fit craindre trop plus qu'aimer, » les
moyens auxquels il eut recours l'expliquent assez :
t ce sont impositions , gabelles , subsides , dismes , qua-
t trièmes, et toutes extorsions sur le peuple Les ducs
« de Milan régnèrent comme tyrans. » Gommines a loué,
entre tous les rois de France , Gharles V, comme n'ayant
pas donné à ses successeurs l'exemple de l'autorité abso-
lue h laquelle ils prétendirent depuis. Froissart, avant lui,
place dans sa bouche ces belles paroles, les dernières qui
s'échappèrent de ses lèvres déjà à demi glacées par la mort:
« Des a\des dont les povres gens sont tant travaillés et
« grevés, usez-en en vostre conscience, et les estez au plus
t tost que vous pourrez, car ce sont choses qui moult
« me grèvent et poisent. » En 1368, Tun des plus illus-
tres protecteurs (le Froissart, le sire de Coucy, avait donné
une charte aux habitants de ses domaines pour mettre un
lenne h ces aiiciens usages de servitude « pour hayne de
— 431 —
t laquelle plusieurs personnes délaissent à demeurer en
« nostre dite terre et par ce est grandement moins vala-
t ble (•). »
Cependant , ni le dernier vœu de Charles V , ni le gé-
néreux exemple du sire de Coucy ne portent leurs fruits.
Les gabelles restent , et les seigneurs font comme le roi ,
t car ils taillent le peuple à volonté, et, du temps passé,
« ils n'usoient fors de leurs rentes et revenues. » Mais
Froissart a soin de remarquer t que nulle taille ne cou-
« roit dans le Hainaut, » et cette phrase nous rappelle
qu'en i 364 , les bourgeois de Valenciennes refusèrent de
payer les gabelles que voulait leur imposer le duc Aw-
bert. € Si nous faisions, disaient-ils, ce qu'on fait à Paris
« et en France, nous serions serfs, et un grand nombre de
« nos tisserands quitteraient notre ville pour s'établir
t ailleurs, et peut-être, comme nous avons lieu de le
« craindre, ne verrions-nous plus cesser de semblables
« exactions (*). » Tel est le langage que l'on parlait dans
la patrie de Froissart.
Notre chroniqueur donne le nom de « saiges hommes»
aux membres des états de 1356, aussi bien qu'aux dépu-
tés des communes anglaises, en 1 387. Mais il ne faut pas
confondre les communes de France avec les Bonshommes
et les Maillotins, ni celles d'Angleterre avec Wat Tyler et
Jack Straw.
(') Ordonn. des rois de France, V. p. 154.
(') Cent, de la Ghr. de Giiill. dcNangis, éd. de M Géraud,II,
p. 350.
— 132 —
Gilles le Bel, qui reprcnluit ici sans doute ce qu'écrivit
son père, observe que la Jacquerie fut dirigée à la fois
contre les chevaliers et contre les yens communialZy et
Froissart ajoute que, si elle eût réussi, «toutes communau-
€ tés eussent été détruites. »
Marcel qui compromit par un crime tout l'avenir du
mouvement communal de 1355, en même temps qu'il
déshonora un nom qui eût pu être célèbre à d'autres
titres, Marcel publiant son apologie vingt jours avant
l'attentat qui doit expier d'autres attentats, éprouve lui-
même le besoin de protester contre les désordres de la
Jacquerie : * Plaise vous savoir, dit-il, que lesdites choses
« furent en Beauvoisis commencées et faictes sans nostre
« sceu et volonté, et mieuls ameriens estre mort que avoir
« apprové les fais. » Et parlant de Paris, il se plaint
d'y être menacé « par grant commocion des menus. »
De même, en Angleterre, on voit le maire de la com-
mune de Londres au premier rang des adversaires de
Wat Tyler. Aussi Froissart, qui a si vivement flétri les
excès de Tyler, place-t-il dans la bouche des députés
(l('s villes anglaises, ces nobles paroles : a Justice est de
« tenir et garder son peuple en droit, et de lui donner
« voie et ordonnance que il puisse vivre en paix. » L'hon-
neur du règne d'Edouard 111, ce qui perpétua sa mémoire
(it lui assura de longs regrets, c'est qu'il se fit aimer de
son peuple, en l'illustrant au dehors par des victoires, en
le maintenant au dedans dans ses franchises. « Le roi
« Edouard,dit Froissart en moins de mots, avoit l'amour
— 433 —
« de tout son peuple franc et vaillant. » Ailleurs, il loue
les bourgeois des villes d'Aquitaine, qui même sous la do-
mination anglaise, se tenaient pour « francs et libéraux. »
Dans les questions religieuses , même impartialité ,
même amour de la vérité. Froissart a été à Avignon le
témoin de la décadence de Tautorité pontificale ; il a vu
de près les auteurs de ce schisme, dont Wenceslas s'en-
tretenait tristement avec lui, et il arrive à se demander
comment le monde chrétien pourra s'amender et se Corri-
ger, si on lui en donne aussi peu l'exemple :
Comment donc venroit-on à chief
De ce monde moudifier,
Quant nous véons que son droit chief
Ne se veult pas purefier,
Et par ce point fortifier
De ses membres ne se pourront
Ceulz qui plus dignes et nobles sont,
Ne jà n'y aront vray secours,
Se vérité n'y a secours.
... N'esl-ce pas grans eunoys
Qu'on voit des prélas varier
Et le char d'or fin forvoier (')?
Sans adopter toutes les opinions de frère Jean de la
Roche Taillade, il reproduit ce véhément apologue de
l'oiseau qui, pour s'élever plus haut dans les airs, se
fait donner quelques plumes de tous les autres oiseaux,
(') Trésor amoureux. Cf. Chron. III, 27 et IV, 36.
II. 12
— 434 —
et Ton sent bien que , comme lui, il eût dit aux car-
dinaux : t Les hauts princes terriens vous ont donné ies
« richesses pour servir Dieu , et vous les dépensez et
c aliénez en orgueil, en bobant, en pompes et en super-
c fluités. Que ne lisez-vous la vie de saint Sylvestre? »
Si Jean de la Roche Taillade s'élevait contre le siège
d'Avignon, Jean de Va rennes, ancien chapelain de saint
Pierre de Luxembourg, qu'on nommait l'auditeur de
Saint-Lié, le défendait par ses prédications. Lorsque Frois-
sart en entendit parler, on le lui dépeignit comme un
pieux ermite, qui priait sans cesse et jeûnait tous les
jours. Il eût pu être cardinal et méritait d'être pape, ré-
pétait-on autour de lui, mais Froissart ne plaçait pas une
confiance entière dans la sincérité de ses prédications. En
effet, l'auditeur de Saint-Lié, voyant que l'on ne se
hâtait pas de le faire pape , prêcha que l'Eglise étant
frappée de viduité, il n'y avait plus d'autre pape que Je- .
sus-Christ. Il attaquait avec force le luxe des prélats, qu'il
accusait d'oublier les études et les lettres, pour se livrer
aur plaisirs de la chasse, et dans ses discours, il disait ce
que répétera plus tard sous une autre forme Martial
d'Auvergne :
En lieu de librairie
Qu'y a-t il donc? Une fauconnerie,
Et où estoient perchés vœux et flambeaux,
Ils ont juché maintenant les oyseaux.
Quand du haut de la chaire, il criait : au loupi tout
— 135 —
le peuple se levant, comme pour voler à la défense du
bercail menacé, poussait le même cri. Gerson a comparé
Jean de Yarennes à Jean Huss. Il faut ajouter que Tar-
chevéque de Reims, Gui de Roye, qu'il désignait par ses
accusations, était le fondateur du collège de Reims, à Pa-
ris, et avait fait composer ou traduire un livre, alors fort
renommé, le Doctrinal aux simples gens.
Si, en Angleterre, Richard Stury et Chaucer, ces deux
amis de Froissart , se montrèrent favorables aux pre-
mières prédications de Wyclef, il ne faut pas oublier que
ceux qui désiraient le plus vivement la réforme dans la
discipline deTÉglise, surent s'arrêter, quand des voix sé-
ditieuses ne respectèrent plus ni les dogmes, ni l'autorité
religieuse ou temporelle. Voyez comme Froissart s'in-
digne, quand le plus violent des disciples de Wyclef, « ce
€ fol prestre de Kent qui s'appeloit Jean Balle, » prêche
•au cimetière la destruction de la noblesse et la commu-
nauté des biens. « Mieux vaulsisl, s'écrie-t-il, que dès la
« première fois, il eust esté condamné à tousjours en
« prison. » L'archevêque de Cantorbéry se laissait trop
aisément entraîner à lui pardonner. Une plèbe furieuse,
conduite par Jean Balle, ne l'en massacra pas moins, au
moment où il venait de célébrer la messe devant le roi.
Pour Jean de la Roche Taillade, comme pour Jean de
Varennes ou pour Wyclef, tout se résume dans cette
parole de Jean de Gerson : Potest finis primus^ apparere
bonus et salubris et devotuSy qui tandem prolahitur in mul-
tiplicius scandalum.
■::*t
— 136 —
Froissart apprécie d'ailleurs avec sagesse Thisloire du
siège pontifical d'Avignon. Il comprend trop bien que les
princes, en échange de leurs bienfaits , imposaient au
saint siège une tutelle qui ne laissait subsister ni liberté
dans l'élection, ni liberté dans l'exercice de l'autorité, et
il ne fallait point s'étonner de voir les pontifes, créés et
dominés par les princes, ressembler trop souvent aux
princes : tOr, regardez et considérez la grand' subjection
c où l'Église se boutoit et abandonnoit, quand eux qui
t francs estoient ou dévoient estre, se soumettoient en-
« vers ceux qui prier les dévoient (*). » Lorsque Froissart
ajoute que le clergé, par ses conseils, « exhorte les seigneurs
« à faire ce qu'ils font , sans quoi vivroient comme
« bestes , » on se souvient que le clergé unit la cause
des lettres à celle de la religion. Les mots : t Science et
« clergie, » sont synonymes. Froissart, clerc et chroni-
queur, ne s'attribuait-il pas, à ce double titre, la noble
prérogative de rappeler aux soigneurs, ce qu'exigent d'eux
leur honneur et leurs devoirs?
(') Chron. IV, 36. Le pipe Clément, voulsist ou non, n'avoitau
royaume de France d'autre puissance que celle qu'on lui con-
sentoit à avoir. Chron IIÏ, 27. Plus tard, les cardinaux qui
avaient élu le cardinal de Luna, firent remontrera Charles VI,
M que le pape que créé avoient, estoit en création de papalilé
« par condition telle, s'il plaisoit au roi de France, il y demeu-
« reroit ou on l'osteroit; et se mettroient les cardinaux en con-
« clave et en esliroient un à la plaisance du roi. »>
— 137 —
V. L'imagination — Ce que Froissarl en (end par ce mot —
Alliance de Souvenir et dlmagination.
Nous nous sommes arrêté trop longtemps à démontrer
Timpartialité de Froissart ; nous chercherons à racheter
Fennui de cette dissertation, en analysant rapidement un
mot qu'il suffit de prononcer, pour exprimer Tune des
facultés les plus brillantes et les plus vives de Tespril
humain, l'imagination.
Si, comme le dit Froissart dans un de ses poèmes, Sou-
venir est l'horloger qui chez l'homme met tout en mouve-
ment , c'est l'imagination qui maintient et étend davan-
tage cette admirable activité. Froissart la choisit pour
juger ses débats poétiques, et il nous dit :
En imaginations,
Est tout mon cœur.
Jusque-là, ce mot semblait réservé à la poésie; Frois-
sart le fit entrer dans la chronique : « Selon l'imagina-
« tion que j'eus, dit-il, je pris, légèrement la peine et le tra-
« vail, car qui volontiers fait et entreprend une chose, il
« semble qu'elle ne lui coûte rien. » L'imagination ne
crée plus des fables, dont la seule règle est une fantaisie
ou un rêve. C'est le travail rapide et facile d'un esprit
heureusement doué , c'est en môme temps un sentiment
ferme et clairvoyant , dont les rois et les capitaines ne
VI.
— 438 —
peuvent pas plus se passer que les chroniqueurs ('), qui,
pour les uns, est synonyme d'habileté et de prudence, et
qui , pour les autres, exprime une appréciation nette et
vive de tout ce qu'ils ont sous les yeux. Si la mémoire
sert fidèlement la vérité, l'imagination vient à son aide,
en reproduisant les événements avec les passions et les
émotions de tout genre, qui s'y associent au moment où
ils s'accomplissent.
. . . Souvenir et retentive,
Par pensée Imaginative ,
Ont mis Timagi nation
En mon cœur (•).
Cette alliance du souvenir qui conserve les faits et les
noms, et de l'imagination qui donne aux faits leurs cou-
leurs et aux noms leurs caractères, ne conslitue-t-elle pas
la réunion des qualités indispensables au chroniqueur?
(') Frois.sart donne répithète d'imaginatif au duc de Bour-
gogne comme à la duchesse de Brabant, à Richard II comme au
comte de Foix, à Chandos comme à Duguesclin ou à Coucy.
(') Trésor amoureux, f". 59.
CHAPITRE V.
CIRICTÈRE ORIGIHAI DES CEROmdllES.
L Éloge des clercs. — Froissart s*occupa-t-il d*aslroiioniie?
— Auteurs grecs et latins qu'il cite. — Historiens de l'an-
tiquité. — Hérodote. — Xénophon. — Thucydide.
H nous reste à examiner ce que ce chroniqueur, in-
struit par sa bonne souvenance des choses de son temps,
et soutenu par son imagination si empressée et si habile à
les reproduire, put devoir non plus à la mémoire et à
l'imagination , mais à d'autres études et à d'autres souve-
nirs.
La clergie et la science étant, comme nous Favons déjà
dit, deux mots reconnus synonymes au moyçn âge, il en
résultait qu'un clerc était considéré, pour peu qu'il méri-
tât ce titre, comme également instruit dans toutes les bran-
ches des connaissances humaines. « 0 gent bien conseil-
« liée, s'écrie Christine de Pisan s' adressant aux clercs,
— uo —
« o gent eureuse! je dy à vous les disciples d'estudedesa-
« pience qui, par grâce de Dieu et de bonne fortune ou de
« nature, estes appliqués à encerchier la haultesse de la
t clère resjoissant estoille, c'est assavoir sapience; pre-
« nez diligemment che trésor, buvez de cette claire et
« saine fontaine... car quele chose est à homme plus
« digne que science ? Certes tu qui le désires et te y em-
« ploies, tu as esleu glorieuse vie... Je ose tenir, quoy-
« que nul die, qu'il n'est joie, ne trésor semblable à celui
« de l'entendement. Si ne vueilliez resongnier nul labour
« ou paine, vous champions de sapience, car se vous
« l'avez et bien en usez, vous estes nobles, vous estes ri-
« ches, vous estes tous parfais ('). »
Nous n'osons pas décider toutefois jusqu'à quel point
Froissart apj)i'ofondit la théologie et s'il fut fort docte m
utroque jure. Nous ne voulons même rien conclure d'une
phrase où il dit qu'il appartient à un grand clerc de sa-
voir « moult d'astronomie. » Ce qui nous intéresse davan-
tage, c'est de rechercher les soins qu'il donna à l'étudo
des lettres.
Froissart a écrit quelque part :
... Jeconcevoie en lisant
Toute chose qui m'iert plaisant.
Et il n'eut pas songé à contredire la danioiselle qui lui
disait :
{') Christine di* Pisan, Livre de policie.
— 141 —
. . Lire est un douls mestiers;
Quiconques le fait par plaisance;
Ne sçai aujourd'hui ordenancc
Où j'aie mieuls entente et coer.
Mais si , dans sa jeunesse , il ne lisait que les ro-
mans et les traités d'amour, nous croyons qu'à un âge
plus avancé il étudia quelques ouvrages plus sérieux, legs
précieux de l'antiquité, que Charles V fit copier et tra-
duire pour qu'ils ne se perdissent pas.
Il semble qu'on trouve dans les chroniques de Frois-
sarl un écho d'Homère et de l'Iliade quand il compare à
Hector le comte de Douglas défiant seul toute une armée ;
il n'en est pas moins fort peu probable qu'il sût le grec
mieux que ses contemporains ('). A défaut du grec, on
peut affirmer que dans son enfance il apprit assez bien le
latin.
Chez les Grecs, il cite Platon, Aristote et Orphée,
... Le premier qui fu sentans
D'armonie les divers sons.
Chez les Latins, il semble préférer Dionysius Cato et
Boèce. On sait de quelle autorité les distiques attribués à
Caton jouissaient au moyen ûge. Quant à Boèce, le comte
de Hainaut, Baudouin le Courageux, l'avait, dit-on, ap-
pris par cœur, et Froissart lui a consacré quelques vers
(•)0n voit par un mandement du duc d'Orléans qu'en 4395
un envoyé de lempereur de Conslanlinople ne put Irouverà
Lyon personne qui comprît le grec.
— U2 —
du Trésor amoureux ^ où il le dépeint épris à tel point de
Philosophie qu'il défiait Fortune.
Des poètes et des philosophes, Froissart descend jus-
qu'aux jurisconsultes du Digeste et de Vlnfortiat, quand,
en souvenir de Papinien, il nomme Vavocat de la Rose,
maître Papin.
Quant aux historiens de la Grèce et de Rome, nous ne
pensons pas que Froissart les ait cités quelque part.
Froissart, poète à une époque où une vague métaphysi-
que dominait la poésie, étudia chez les anciens leurs mo-
ralistes aussi bien que leurs poètes; mais, en écrivant
rapidement au gré de ses souvenirs et de ses inspirations
les annales de son siècle, il ne se croyait pas tenu de con-
naître le traité de Lucien sur la manière d'écrire l'his-
toire, et cependant il est dans Lucien telle page qui est
aussi vraie pour Froissart que pour les anciens historiens
de la Grèce, entre autres celle-ci : t II faut que l'historien
« s'instruise par lui-même et n'accueille que des témoi-
« gnages dignes de foi. Il faut, comme le Jupiter d'Ho-
« mère, qu'il porte les yeux de tou's côtés, tantôt sur les
« Thraces, tantôt sur les Mysiens; qu'il voie ce qui se
« passe dans les deux camps, qu'il mette tout dans une
« égale balance ; qu'il prenne part à la mêlée, qu'il fuie
« avec les vaincus, qu'il triomphe avec les vainqueurs.
« Son esprit doit être comme un miroir pur et sans tache,
t qui reçoit les objets tels qu'ils sont, ne mettant rien du
« sien qu'une expression naïve. » Toutes ces qualités se
trouvent réunies chez Froissart.
— 143 —
C'est par une similitude de goûts développés sous
Tempire des mêmes circonstances que nous pouvons ex-
pliquer ces rapports étroits qui, à un intervalle de dix-
huit siècles, placent Froissart tout à côté d'Hérodote.
« Froissart, dit le poète anglais Gray, est l'Hérodote de
« son temps. >
Hérodote avait reçu dans l'antiquité le surnom de père
de l'histoire. Froissart le mérita au moyen âge. Mais si
. l'on préfère désigner sous le nom de chronique un récit
naïf et facile dont le cadre est celui des souvenirs du nar-
rateur, on peut dire aussi exactement qu'Hérodote est
chroniqueur au même titre que Froissart.
Hérodote commence son histoire en disant qu'il se pro-
pose de célébrer les exploits des Grecs et des Barbares,
et de préserver de l'oubli les événements mémorables ;
dès les premiers mots de son prologue, Froissart annonce
à peu près de même t qu'il veut traiter et recorder his-
« toire afin que honorables emprises et nobles aventures
€ d'armes, lesquelles sont avenues par les guerres de
« France et d'Engleterre, soient mises en mémoire per-
( pétuelle. »
Froissart proteste que, sans craindre et sans flatter
personne, il est résolu à respecter toujours la vérité. Hé-
rodote avait dit avant lui : t Lors même que mon senti-
( ment m'attirerait la haine de la plupart des hommes, je
« ne dissimulerai pas ce qui me paraît être vrai. » Cepen-
dant Hérodote laisse parfois, comme Froissart, le -soin de
juger les événements au lecteur : c'est ainsi qu'après
— 144 —
avoir rapporté Fopinion des Perses et des Phéniciens sur
l'enlèvement d'Io, il ajoute qu'il ne décidera pas si les
choses se sont passées de cette manière ou d'une autre
Froissart répète sans cesse : « J'ai ouï recorder, je fus
« informé. » Hérodote dit aussi : « Je dis ce que j'ai vu,
t ce que j'ai su par moi-même, ce que j'ai appris par mes
t recherches. » Si Froissart fit de fréquents voyages
d'enquête et visita les montagnes de la sauvage Ecosse,
Hérodote s'avança jusqu'aux froides régions delà Scythie.
Hérodote, comme Froissart, rapporte ce qu'il a entendu
raconter à Delphes, à Cyrène et à Gyzique, et on le voit
tour à tour interroger les prêtres d'Hercule à Tyr et ceux
qui, à Thèbes et à Memphis, conservaient le dépôt sacré
des obscures traditions de l'Egypte. Hérodote fut salué
par les applaudissements de la Grèce, d'abord aux jeux
olympiques, où le plus bel hommage rendu à son génie
fut une larme de Thucydide , puis aux Panathénées, où il
avait pour auditeur ce peuple athénien, le plus prompt à
saluer toutes les gloires et aussi à les oublier. Froissart
fut admis dans les cours les plus brillantes, et il n'y eut
de son temps aucun prince qui ne le comblât de ses
bienfaits.
On a remarqué qu'avant Hérodote , la Grèce avait eu
des histoires particulières de ses provinces ou de ses vil-
les, et qu'Hérodote le premier avait fait figurer dans la
môme histoire les annales de tout le monde civilisé de son
temps. Cela n'est pas moins vrai pour Froissart.
Froissart et Hérodote curent de plus ce caractère
— 145 —
commun qu'ils peignirent Tantiquité grecque et le moyen
Age , à l'époque où leurs destinées étaient complètes. Le
premier, tout entier à l'enthousiasme de la lutte de l'Hel-
lade contre l'Asie, vécut dans le même siècle que les
Léonidas, les Miltiade, les Aristide, les Thémistocle.
Froissart qui consacre ses récits à la sanglante rivalité
de la France et de l'Angleterre , fut le contemporain des
Bertrand du Guesclin et des Olivier de Clisson , des Jean
Chandos et des Gauthier de Mauny . Hérodote et Froissart
virent tous les deux s'achever celte ère de courage et de
gloire. Vers le temps de la mort d'Hérodote, la prise
d'Athènes par les Lacédémoniens marqua la décadence
de la Grèce, et la mort de Froissart fut suivie de près par
ce funeste traité de Troyes qui ouvrit aux Anglais les
portes de Paris,
Enfin après Froissart comme après Hérodote l'histoire
change de caractère. A une narration sincère et simple,
mais quelquefois un peu diffuse, succède ce que nous ap-
pellerons volontiers l'histoire politique, où le récit des
faits n'est plus qu'accessoire et où le texte s'efface devant
un commentaire offert moins aux lecteurs qui aiment à ap-
prendre, qu'à ceux qui cherchent à méditer. Elle affecte
désormais une forme brève et concise , qui semble cacher
la pensée pour inviter à en sonder la profondeur. L'histo-
rien ne se borne plus à rapporter le fait qu'il a vu ou
qu'il a entendu raconter : il en fait l'objet d'un examen
critique, dans ses causes aussi bien que dans ses résultats,
et cette appréciation personnelle lui donne une autorité
H. \Ti
â
— U6 —
nouvelle , celle d'un juge supérieur aux hommes et au^
choses qu'il étudie. Voyez Thucydide, lorsqu'il résume
en quelques mots la science du gouvernement, appliquée
auxévénementsde son temps. Voyez Xénophon, lorsqu'il
expose le système qu'il eût été le plus avantageux de sui-
vre dans les diverses conjonctures dont il a été le témoin.
Ace point de vue Philippe deCommines, né après la mort
de Froissart, rappelle Thucydide et Xénophon , venus
après Hérodote, car il s'appuie aussi, à ce qu'il nous dit,
sur l'expérience qu'il doit à la politique , et ce rappro-
chement devient plus complet lorsqu'on observe que
Thucydide et Xénophon furent exilés par ce qu'on leur
reprochait de préférer les intérêts rivaux de Lacédémone
à ceux de leur patrie, et que Philippe de Gommines le fut
également, comme soupçonné de favoriser le roi de France
contre son maître le duc de Bourgogne. Il faut aussi re-
marquer que Thucydide et Xénophon sont peu anté-
rieurs à Philippe de Macédoine , et que le sire de Gom-
mines fut le contemporain de Louis Xï. Or, ces deux
époques retracent l'une et l'autre , un travail de destruc-
tion et de transformation, accompli plus parla ruse que
par la violence , moins avec le fer qu'avec l'or , où la tu-
multueuse liberté des cités, républiques ou communes, s'ef-
faça entièrement devant l'unité du pouvoir représenté par
une main puissante et redoutée. Là s'arrête l'antiquité
hellénique, aussi bien que cette autre antiquité qui s'éloi-
gne chaque jour de nous et que nous avons coutume de
nommer le moyen âge.
147 —
H. Historiens et chroniqueurs du moyen âge. — École anglo-
normande. — Villani. — Lopcz de Ayala.
A défaut des historiens anciens, Froissart chercha-
t-ildes modèles chez les historiens étrangers? parfois la
distance des frontières tient lieu de celle que les siècles
mettent entre les monuments des diverses littératures :
maj(yr e longinquo reverentia.
Pendant son long séjour en Angleterre , Froissart eût
pu approfondir les œuvres de cette grande école histori-
que anglo-normande, qui remontait par son origine aux
abbayes de Neustrie où vécurent Orderic Vital et Guil-
laume de Jumiéges, et qui avait pénétré avec la conquête
dans les monastères saxons ; mais rien n'annonce qu'il ait
jamais ouvert Guillaume de Neubridge, Guillaume de
Malmesbury , Roger de Hoveden , Matthieu Paris , et
tant d'autres excellents chroniqueurs, qui tout en gémis-
sant sur les malheurs de leur patrie opprimée par les
Normands, racontent la gloire acquise par les Normands
sur les rivages lointains où les avaient conduits Robert
Qourle-Heuse et Richard Cœur de Lion.
Froissart ne dut pas davantage aux historiens de l'Italie
et de l'Espagne.
Il avait quinze ans lorsque Jean Villani mourut, et il
put consulter le manuscrit de son histoire lors de son
voyage à Florence en 1369, mais il n'y avait rien dans
Villani qui pût séduire Froissart. Jean Villani qui a eu
— 148 —
de longues relations avec la plupart des contrées de TEu-
rope , inscrit les dates , compte les morts qui ont suc-
combé dans les batailles, enregistre les mariages comme
lesnaissances, les ouragans comme les incendies. C'est un
banquier florentin, portant sur son bilan quotidien le ré-
sumé de ses enquêtes et de ses informations, ou, pour
mieux dire, c'est un marchand appréciant froidement et
sans enthousiasme , la paix qui favorise le commerce ou
la guerre qui l'anéantit. On trouve encore dans les pays
que visita Jean Villani quelques chartes relatives à des
contrats commerciaux assez peu importants, où il prend
lui-même le titre de marchand et de bourgeois de Flo-
rence. (•)
Froissart avait aussi songé à demander au commerce
ces beaux florins si recherchés, qu'on nommait les flo-
rins de Florence ; mais il s'en en était bientôt re-
penti , et nous nous en applaudissons. Si parfois le
marchand eut donné une date plus exacte ou une énu-
mération plus précise, combien n'eussions-noiis pas eu à
(') J'ai vu deux de ces chartes. L'une porte la date du 46 no-
vembre 1308. Dans l'autre, qui est du 25 décembre 1306, Jean
Villani , de la compagnie de Perurhe, reconnaît avoir reçu du
comte de Flandre la somme de douze mille livres parisis , qu'il
promet de faire remettre au Temple à Paris, conformément au
traité d'Athies. Un autre marchand de Florence, Thomas Fin,
était receveur du comte de Flandre , et on laccusa d'avoir
gardé une partie de l'argent destiné au roi de France. Chartes
conservées aux archives de Rupelmonde.
— 149 —
regretter l'absence de ces grandes qualités de la narration
et du style qui distinguent le chroniqueur aussi bien que
l'historien !
En Espagne l'on avait vu au xni* siècle Rodrigue Xi-
menès, archevêque de Tolède, écrire le récit des campa-
gnes du roi de Gastille saint Ferdinand contre les Maures.
Il raconte qu'il portait la croix au milieu des combats et
qu'il exhortait le roi de Gastille à attendre avec confiance
la victoire ou à se résigner à la mort. Ce fut aussi à saint
Ferdinand qu'il dédia le livre de rébus Hispaniœ qu'il avait
composé à sa prière, pour sa gloire et celle de son peu-
ple : ad prœconlum vestrœ gentis et vestrœ fjloriam majes-
tatis ('). Rodrigue Ximenès écrivait en latin, citant et
imitant à chaque page les grands maîtres de l'autiquité
classique. C'est au contraire en langue catalane que
Ramon Muntaner, né peu d'années après la mort de Ro-
drigue Ximenès, compose l'histoire des rois d'Aragon et
de leurs querelles en Sicile II commence sa chronique en
racontant qu'un veillard vêtu de blanc lui est apparu et
lui a dit : « Muntaner, lève-toi et fais un livre des grandes
a merveilles dont tu as été le témoin ('). » Mais le plus
célèbre chroniqueur espagnol est le grand chancelier de
Gastille, don Pedro Lopez de Ayala, né en 1 332, cinq ans
(') Roderici Arch. Toi. de rébus Hispanièe llbri novem, prœ-
fatio, ap. Rer. hisp. scriptores, p. 149.
(•) Muntaner, lleva sus e pensa de fer un libre de les grans
maravellesquehas vistes. Ramon Muntaner, édition du docteur
Karl Lanz, StuttgardI, 1844, p. 3.
I
— 150 —
avant Fi-aissart, et mort en 1 407, vers le memejtemps que
lui. Ayant embrassé avec zèle le parti de Henri de
Transtamare, ayant môme eu Thonneur de partager par
dévouement pour lui la captivité de Bertrand du Guesclin,
il fut un moment son ambassadeur près de Charles VI
qu'il accompagna à la bataille de Roosebeke. Mais Frois-
sart, qui reproduit les récits de don Juan Pacbéco, semble
ne rien devoir à Lopez de Ayala, et la chronique deLopez
de Ayala ne doit pas davantage à celle de Froissart. En
effet Lopez de Ayala, qui avait traduit Tite-Live et Valère
Maxime, y cherche aussi bien que Rodrigue Ximenès le
modèle de ses narrations. Ce qui en fait le charme, c'est
la beauté de la langue castillane qui reproduit si heureu-
sement la pompe de la période latine ; c'est surtout cette
heureuse opposition entre la dignité et la majesté du style
et Fimpétuosité de ce feu chevaleresque qui ennoblit
les discordes civiles de l'Espagne , et qui brille d'un
éclat sans égal dans le tableau des combats livrés aux
princes musulmans de l'Andalousie (').
Il nous reste à rechercher si Froissart suivit les traces
des historiens français qui, écrivant dans la môme langue
que lui, le précédèrent de peu d'années ou fureut ses con-
temporains.
(») On rencontre dans les actes de Rymer une charte du
^6 janvier 1391, teste no ili milite Pedro luppi de Ayala, do-
mino de Sahnaterra : c'est le chroniqueur. Froissart ne le nomme
même pas parmi, les seigneurs qui à Roosebeke gardaient le
fivin du roi. Cf. Ayala, II, p. 164.
— 151 -
III. Historiens français. — Vîllehardouin. — Joinville.
Villehardouin el Joinville appartiennent tous les deux
à la Champagne : l'un est le contemporain de Baudouin de
Constantinople ; Vautre, de saint Louis.
Villehardouin s'adresse directement à ceux qui désirent
entendre le récit des guerres d'Outre-Mer. t Seigneur,
« sachiez..., » dit-il en commençant et il répète plusieurs
fois cette phrase. Il est sincère et proteste que « onkes ne
« menti de mot à son escient, » mais on s^aperçoit qu'il cède
ùTémotion des souvenirs qui le dominent, soit qu il montre
les Vénitiens accueillant avec un long transport d'enthou-
siasme l'héroïque résolution de Dandolo, soit qu'il dé-
peigne le Bosphore « tout flori » de vaisseaux, et cette
riche cité , « souveraine au dessus de toutes, » qui mirait
dans les flots ses hauts palais et ses innombrables églises.
Bientôt la lutte s'engage. Chaque journée à ses épreuves ;
chaque combat, ses martyrs. Les événements qui se pres-
sent et se multiplient , remplissent toutes les pages , car
jamais TOrient, théâtre de tant de révolutions , n'en a vu
do plus soudaines, ni de plus terribles : à peine y a-t-il
place parfois pour quelques lignes où un caractère tendre
et gracieux se mêle à une légère ironie. Quand il parle
des dames grecques réunies au' palais des Blaquernes, il
remarque « qu'elles estoient si richement atournées que
« elles ne pooicnt plus. » Ailleurs, il dit à propos des dis-
cordes des croisés : « Ne vous esmcrveilliés mie se laïc
à
— 152 —
« gonl estoieiit en discorde, quant li blanc moine y es-
« toient. » Si partout ailleurs le récit de Villehardoiiin
est plein de larmes, c'est qu'il est dicté au milieu des pé-
rils. Les grandes luttes de la croix aux bords du Bosphore
ne lui permettent pas d'écouter à son gré les douces
inspirations , si chères à la cour de Champagne , de
l'amour et de la poésie.
Tout au contraire, quand Joinville écrit , il est rentré
dans son chûteiiu, et les dangers qu'd a courus ne sont
qu'un souvenir qui ne se renouvellera plus. Aussi l'esprit
français, cet esprit un peu léger , un peu enclin à la mo-
querie, qui peint admirablement l'aspect des choses et les
lignes extérieures des mœurs et des caractères, se révèle-
t-il plus librement que dans Villehardouin. Joinville, qui
s'associa à l'héroïsme de saint Louis et qui l'aima autant
(|u'il le vénéra, est bien loin de cette abnégation, de cette
fermeté inébranlable que le roi de France puisait dans sa
conscience et dans sa foi. Voyez comme le pieux monar-
(|ue lui reproche de ne pas mettre assez d'eau dans son
vin, et comme il lui avoue qu'il trouve peu agréable de
laver les pieds aux pauvres : il ne lui cache même pas
qu'il se chargerait de trente péchés mortels pour éviter la
lèpre. -Quand il réunit wSes feudataires pour la croisade,
il passe avec eux toute une semaine « en festes et en ca-
« rolles. » Il n'ose regarder son château en le quittant, il
regrette bien plus son départ quand, le vent enflant la
voile de son navire , il ne voit plus que le ciel et l'eau. A
Chypre, il est assez disposé h imiter Villehardouin eu
— 153 —
allant chercher fortune à Constantinople ; en Egypte , il
n'est pas de l'avis de son échanson qui l'engage à chercher
le martyre, comme l'évoque de Soissons lui en donne
l'exemple ; loin de là, il est si troublé qu'il ne trouve pas
un mot à dire au religieux qui veut le confesser , et que
sans y songer il fait gras le vendredi chez les Sarrasins.
Mais s'il avoue lui-même ses faiblesses, c'est que tous l'ont
•
vu couvert de blessures, épuisé par l'épidémie, et ne ces-
sant pas de combattre alors même qu'il ne peut plus por-
ter d'armure. Il blâme , il est vrai , ses chevaliers qui ,
devant le cercueil du sire de Landricourt , causaient si
bruyamment du mari destiné à sa veuve, qu'ils interrom-
paient l'office des morts , et tout en remarquant que dès
le lendemain ils périrent eux-mêmes , il ne peut s'empê-
cher d'ajouter qu'il y eut six femmes de plus à remarier.
Ce qui indigne Join ville . ce sont ces légers propos dans
sa chapelle où, touchant lui-môme à sa dernière heure, il
soutint dans ses bras son prêtre mourant qui achevait le
saint sacrifice; nous croyons volontiers qu'il les eût tolé-
rés partout ailleurs , et c'est au milieu de la mêlée que le
comte de Soissons lui disait : « Séneschal , encore par-
« lerons-nous de ceste journée es chambres des da-
« mes. »
Le sire de Joinville, dictant un livre. Des saintes pa-
« rôles et des bons faits du roi saint Looys, déclare avoir
entrepris ce travail, « pour ce que cil qui les orront en
« puissent mieux faire leur profit. » Né vingt ans après
la moit do Geoffroi de Villohardouin, il avait également
i
cessé de vivre depuis vingt ans, lorsque Froissart reçut le
jour à Valenciennes.
Froissai-t qui rend souvent hommage aux souvenirs du
règne de saint Louis, encore pleins de force dans tout le
cours du XIV* siècle, avait sans doute étudié la chronique
du sire de Joinville, et son enthousiasme pour les croi-
sades avait dû le porter également à lire dans le maréchal
de Champagne le brillant tableau de la conquête de Con-
stantinople. Il put même recueillir quelques traditions et
quelques récits échappés aux scribes et aux copistes, de
la bouche des descendants de ces pieux et illustres chro-
niqueurs.
Jean de Beaumont n^était étranger ni aux sires de Join-
ville, ni aux sires de Villehardouin. Le petit-fils de This-
torien de saint Louis, Henri de Joinville, que Froissart
cite parmi les chevaliers français faits prisonniers à Poi-
tiers, avait pour femme Marie de Luxembourg. D'autre
part, Isabelle de Villehardouin avait épousé Florent de
Hainaut, oncle de Jean de Beaumont : elle habita le châ-
teau d'Étreungt, aux bords de TEscaut, et c'était là peut-
être que Ton conservait ces manuscrits de la chronique
du maréchal de Champagne, que l'on croit avoir été écrits
près de Valenciennes, parce que la chronique de Henri
de Valenciennes s'y trouve jointe.
Froissart retrouva plus tard d'autres souvenirs de la
croisade d'Egypte chez le nouveau seigneur de Beau-
mont. Gui de Blois avait pour aïeul Gauthier de Chûtillon,
qui arrachait de son armure les flèches des Sarrasins ,
— 155 —
dont elle était couverte, et qui se dressait sur ses étriers,
tendant son épée en avant, et criant de toutes ses forces :
« Ghastillon ! chevalier ! Où sont mi preudommes ? »
Froissart eût pu emprunter anx belles pages que Vil-
lehardouin consacre à Dandolo, quelques traits de son ta-
bleau de la mort du roi de Bohôme qui, pas plus que le
doge de Venise, « ne véoit goutte. » Il lui eût été aisé de
comparer la croisade du duc de Bourbon à celle de saint
Louis, qui fut seigneur de Carthage, quelques jours avant
de mourir sur la cendre (*). Mais la rapidité de ses en-
quêtes et de ses récits ne lui laissaient pas le loisir d'en
franchir les limites ou de les prolonger par des digres-
sions.
Il se borne à placer dans la bouche de l'ambassadeur
portugais Laurentien Fougasse, une phrase assez obscure
sur les anciennes chroniques de Gharlemagne. S agit-il
des chroniques que le comte de Hainaut, Baudouin V,
fit, dit-on, chercher dans toutes les abbayes de France?
N'est-il question que de la chronique de Turpin, à la*-
quelle Froissart paraît faire allusion, en parlant des
murailles de Carcassonne? Ceci est le plus probable.
Il n'est qu'une seule source, à laquelle Froissart,
guidé partout ailleurs par ses propres informations,
ait puisé, sans s'en cacher. C'est la chronique de Jean
le Bel.
(') Dominas Cartbaginis, dominas totias région is. Epist. Pé-
tri de Condei.
^
— 1 56 —
IV. Jean le Bel. — Carpclère distinct des diverses parités de
son récil. — Jacques de Douglas. — La comtesse de Salis-
bury.
Froissart s'exprime en ces termes : « Je Jean Froissant
« commence à parler après la relation de monseigneur
* Jean le Bel Jadis chanoine de Saint-Lambert de Liège, »
et il ajoute ailleurs : « Je me veux fonder et ordonner sur
« les vrayes chroniques, jadis faites et rassemblées par
« vénérable homme et discret seigneur monseigneur
« Jean le Bel, chanoine de Saint-Lambert de Liège, qui
« grand cure et toute bonne diligence mist en ceste ma-
« tière et la continua tout son vivant, au plus justement
« qu il pust. » Cette narration devait inspirer un grand
respect et une légitime confiance à Froissart, pour toute
la période antérieure à ses propres enquêtes, car c'était
cette partie qui avait été rédigée sous les yeux du sire de
Beaumont ('). En effet, Jean le Bel semble avoir com-
mencé sa chronique, lorsqu'il revint avec le sire de Beau-
mont de la guerre d'Ecosse; il y avait pris lui-même une
part active, et lorsqu'il s'écrie : « Nous aviens todis nos
« chevals ensellés, nous dormiensdel nuit tousarmeis, b
(') « Comme celui qui vu les avoit... Chron. I, i, 44. Froissart
ajoute: «Monseigneur Jean le Bel fut moult ami à monseigneur
c. Jean de Haiuaut, par quoi il put delez luy voir et connoistre
« plusieurs besoignes. »
— 457 —
il se montre encore tout animé de la chaleur de la lutte
et de l'enivrement du triomphe.
Dans ce tableau des prouesses de la chevalerie, figure
un fait de l'histoire contemporaine qui, jusqu'à nos jours,
a conservé tout son éclat ; mais il faut, pour comprendre
l'admiration qu'il excita au moyen âge, placer ici une
anecdote peu connue. Nous aimons à lire dans Jean le
Bel, à qui Froissart lésa empruntées, ces belles paroles d'un
roi d'Ecosse qui, au moment de mourir, appelle un de
ses plus nobles amis et lui dit : « Je vuelh (nous copions
< Jean le Bel) que aussitost que je suy trespasseis, que
« vous prendés mon cœur et si le portés avec vous , por
« présenteir au saint-sépulcre, là où Nostre-Seignour fut
« ensevely, puisque li corps n'y puet alleir. Et y allés à
« noble compagnie et force, et faites savoir par tout pays
« que vous portés avecque vous le cœur liroy Robert d'Es-
« coche. » Et le sire de Douglas, chargé de ce legs pieux,
croit ne pouvoir mieux faire, que d'aller mourir, en
combattant les Sarrasins de Grenade, le cœur de Robert
Bruce placé sur le sien. Si, après plus de quatre siècles,
nous nous sentons émus à ce tableau, combien ne frappa-
t-il pas plus vivement des hommes qui avaient entendu
tant de fois raconter les exploits du roi d'Ecosse, et qui,
chaque jour aussi , rêvaient aux pèlerinages lointains et
aux guerres saintes.
Que de souvenirs ne devaient pas réveiller ces chroni-
ques lues à Beau mont ou à la Salle le Comte à Valen-
cieimes, devant Jean de Hainaut dont Edouard 111 avait
II. \\
i
— 158 —
réclamé avec instance le secours contre les Ecossais, et
qui avait courageusement porté sa bannière au delà de la
Tyne, « par bruyères, par montagnes et par vallées! »
Autour de lui se pressaient les sires d'Antoing, de Ligne,
de Vertaing, d'Aubrecicourt, de Potelles, de Villiers, de
Hennin, d'Estourmel, de Sémeries, en un mot tous ces
chevaliers qui avaient traversé la mer avec lui, t en
« grand désir de servir leur maistre. »
Là aussi brillaient deux princes dignes d'appartenir à
la même maison : Tun était le comte Guillaume de
Hainaut, Vautre, son oncle, Jean de Luxembourg,
roi de Pologne et de Bohême. Le roi de Bohême
devait faire revivre ce miracle de Thonneur chevaleres-
que, en priant ses chevaliers de conduire non le cœur,
mais le corps de leur roi infirme et frappé de cécité,
assez avant pour qu'il pût tomber l'épée à la main. Le
comte de Hainaut, plus jeune et non moins intrépide,
supplia Jean de Beaumont de se charger du gouverne-
ment de ses Etats tandis qu'il irait combattre les Sarra-
sins de Grenade, et venger Bobert Bruce et le sire de
Douglas. Ceci se passait le 20 mars 1342, et l'on con-
serve encore aujourd'hui, aux archives de la trésorerie
du comté de Hainaut à Mons, la charte par laquelle
Guillaume de Hainaut établit le sire de Beaumont haut et
souverain de tous ses pays pendant le voyage qu'il a le des-
sein d'entreprendre contre les Sarrasins de Grenade (') .
(') w Comme nous ayèmes empris et en pourpos, s'il plaist
— 159 —
Ne faut- il pas reconnaître dans cette héroïque détermi-
nation l'influence des récits de Jean le Bel? L'histoire ne
conserve pas seulement le récit des grandes vertus et des
nobles dévouements : combien de grandes vertus et de
nobles dévouements n'eussent jamais existé si l'histoire
n'en avait offert l'exemple et le modèle t
Cependant la chronique de Jean le Bel ne s'arrêtait pas
là. La dernière partie avait été écrite quand le sire de
Beaumont, privé de la pension que lui faisait Edouard III,
s'était réconcilié avec Philippe de Valois , et, à défaut
d'un récit oculaire, elle n'offrait plus que des bruits fri-
voles ou odieux, avidement recueillis par des passions
hostiles ; mais Froissart trouvait pour cette période, dans
ses propres souvenirs, l'élément d'une protestation éner-
gique en faveur de la vérité.
Ainsi, Jean le Bel avait inséré dans sa chronique un
récit où le roi d'Angleterre est représerité errant au mi-
lieu des ténèbres dans les galeries du château de Salis-
bury, tout entier à sa passion et recourant, pour la satis-
faire, aux plus infâmes violences, bâillonnant sa victinie,
la frappant au visage jusqu'à faire jaillir le sang... Telle
n'était pas la doctrine de l'amour chevaleresque, comme
la comprenait Edouard III et comme l'enseigne Jean
Froissart. Aussi a-t-il grand soin de réfuter et de dé-
« Dieu, d'aleren Grenate...»Le même jour, le comte deHainaut
rendit au roi de Bohême les terres d'Aymeries et de Pons, qui
avaient été engagées à Jean de Beaumont.
— 160 —
mentir celte accustition, qui Tindigne si légitimement :
«Vous «ivez bien oy parler, dit-il, comment li rois
« englès fu énamourés de le comtesse de Sallebrui : tou-
« tefois les cronikes de Jehan le Bel parollent de ceste
« amour moins convignablement que je ne dooie faire,
« car, se il plaist à Dieu, je ne pense jà à encoupper le
« roy d'Engletcrre, ne le comtesse de Sallebrui de nul
« villain reproche... Je vous di, se Dieux m'ait, que j'ay
« moult repairiet et conversé en Engleterre, en Tostel
« du roy principaument et des grans seigneurs de celui
« pays, mèsioncques je n'en oy parler en nul villain cas.»
De plus il fait remarquer que le comte de Salisbury servit
avec fidélité et avec zèle la cause d'Edouard III pendant
toute sa vie.
Froissa rt se proposait de répondre par cette affirmation
à l'allégation toute contraire de Jean le Bel, traduite dans
ce passage de Zantfliet où l'on raconte que le comte de
Salisbury, après avoir reproché à Edouard 111 son odieux
attentat, alla mourir en Espagne en combattant les infi-
dèles (').
(») « Conjux omnem commissœ rei pundit onJinem, illatum
M stnprum vioientum. Ille, utpote vir peispicax.perpendens sni
« imbellicitatem in expetendo vindictam, et ignominiœ gravi-
« tatem, I.ondoniam properat, régi qii;im pcrpessiis est infa-
« miam an vilipendinm explanat, bénéficia et obsequia iilata
«i improperat,landemque mœstus Angliœ valedicens, transfielaf
M in Hispanias. «
Zrinffliet, à qui appartiennent ces li.anes. dcsipne assez riai-
— 161 —
11 est assez étrange que cette comtesse de Salisbury,
qui montra tant de courage contre les Écossais et qui ne
rement Tau leur de ce récit eo disant ailleurs à propos de la ba-
taille de Crécy : « Isqui banc scripsit historiam in vulgari, ip-
« sam de verbo ad verbum didicit ex ore domini Johannis de
M Hannonia. ^ Le manuscrit des Livres de Baudouin d'Avesnes,
qui tient au château de Beaumont par les mêmes liens que la
chronique de Jean le Bel, présente les mêmes faits plus briève-
ment, mais sous le même aspect, et la source peut fort bien
avoir été la même. (Voyez le ms. n» 4^129 de la Bibliothèque de
Bourgogne, fo 46 v^.)
L'examen de la chronique de Zanttliet nous permet, croyons-
nous, d'y retrouver l'œuvre hislorique de Jean le Bel, non avec
tous ses détails, mais au moins avec ses véritables limites
et citée parfois assez fidèlement pour que Ton puisse
en reproduire intégralement certains épisodes. 11 résulte de
cette comparaison des textes que Froissart suivit {tn Vaccrois-
sant et en la multipliant) la relation de Jean le Bel jnsquVn
4356 ou même jusqu'au commencement de Tannée 1358 ; car s'il
raconte la journée de Poitiers d'après le témoignage des cheva-
liers français et anglais qui y assistèrent, il recourt encore,
pour l'année suivante, à la chronique de Jean le Bel, en rappor-
tant les troubles qui agitaient la France.
Nous mettrons en regard le texte de Zantfliet traduit de Jean
le Bel et celui de Froissart, en nous bornant aux faits princi-
paux du récit.
Regnum Frnnriœ diHpnnebatur per Si se accordèrent que les prélats éli-
XXXVI élégantes viras electos de con- roient douze personnes bonnes et sh-
sensu trium statuum regni, videlicet gcs , les barons et les chevaliers douze
cleri, nobilium 'et p'jpularium : ita autres, et les bourgeois douze en autcle
quod de unoquoque statu XII deputati manière... Us requirent au duc de Nor-
sint... et reqtiisitus ab eisdem dux maudie qu'il fust saisi du chancelier le
Normanniae ut cancellarium régis, roi son pcre,de mon8e.l%tv<î.rw '^sJçjtxv.^^
— 462 —
fut pas moins célèbre par sa grâce et sa beauté, naît
laissé, en quelque sorte, aucune trace dans les travaux
Robertum de Loris, Simonem de Bussi, Lorris et des autres maistres des comp-
ceteros qitoque qui receptores patrie tes dudit roi ; mais ils s^en allèrent en
8ui fueranty caute custodiret, sed illi autres régions demeurer.
ad exteras declinaverunt regiones. Après ce, les trois états firent forger
Insuper novi aurei facti sunt qui nouTelle monnoie en fin or que on ap-
dicti sunt m^tones... peloit moutons.
Eodem tempore, regnum Francorum, ^n ce temps s'éleva une autre com-
permittente Deo, datum est in direp- pagnie d$ brigands, et roboient tout le
tionem cunctis prœdonibus tnfer flu- pays entre la rivière de Seine et la ri-
vios Sequanam et Ligerim, adeo quod vière de Loire ; par quoy nul n'osoit
nullus tute egredi posset a Parisius aller entre Paris et Yendosme, ni entre
usque Aurelianis aut vrhem Vindoci- Paris et Orléans ; et avoient fait un ca-
nensem, propter metvm prœdonum qui pitaine que on nommoit ((u$a. ITautre
sibi capitaneum praefecerant Rufinum part au pays de Normandie sur la ma-
nomine. In riparia Normanniae alter rine avoit une plus grande compagnie
prœdo dictus Rohertus Canote totam de robears, desquels Robert CaQoliees-
illam maritimam infcstabat. toit Je chef.
Suivent dans Zantfliet trente lignes relatives aux complots
du roi de Navarre, d'Etienne Marcel et de Jean de Pecquigny,
que je ne retrouve pas dans Froissart. Marcel y est dépeint en
ces termes : Quidam plebeius^ céleris pertœsis qui secum depu^
tati fueranl, solus assumpsit guberna tionem reddituum rega--
Hum, nec ausus ei fuit quispiam contradicere ob multitudinen}
complicum. etc.
Juxta civitatem Belvacensem sur- Aucunes gens des villes champeslres
rexit secta rusticorum asserentium s>ssemblèrent en Beauvoisin ;el dirent
omnes nobiles, barones et milites regni que tous les nobles , cbevaliers et
traditores esse et propterea omnes esse écuycrs tmhissoionl le royaume el que
trucidandos... Nobilem virum vervto ce seroit grand bien qui tous les détrui*
imponentes, mactaverunt... Sed illus- roit .. Us tuèrent un chevalier el bou-
très quidam viri inandaverunt arnicas lèrenl en une brociie... Les gentils
suos in Ilnnnonia, Drahantia, Uasba- hommes raandèrenl secours k leurs
nia. iimisen Hainaul, en Brabanl, en Hea-
— 163 —
des généalogistes et dans les pedigrees anglais. Non-seule-
menl son honneur a été l'objet des controverses les plus
A partir du combat de Meaux, les deux textes D'offrent plus
de rapports. Mais l'on peut, croyons-nous, suivre dans la tra-
duction de Zantfliet la narration plus ou moins mutilée de
Jean le Bel jusqu'en 1368, ce qui justifierait la phrase de Frois-
sart, qu'il continua sa chronique « tout son vivant. »>
Un fils de Jean île Bel, nommé Gilles et chanoine comme lui,
écrivit une chronique générale, assez peu intéressante, qui se
termine en HOO. Nous l'avons retrouvée parmi les manuscrits
de la Bibliothèque de Bourgogne. C'est un volume de cent trente
feuillets qui finit par des prophéties, mais elles semblent assez
mal inspirées, car au moment même où la folie de Charles VI
était complète et sans remède, il annonçait qu'un roi de France
nommé Charles, « prince très-bialz, grans et bien tailliés, »
ceindrait à Rome la couronne impériale et irait ensuite la dépo-
ser à Jérusalem sur )a montagne des Oliviers. C'est là sans
doute ce qu'un ancien héraldiste liégeois appelait les resve^Hes
de Gilles le Bel.
Enfin M. Buchon a imprimé sous le nom d'un Jean le Bel, qui
aurait été le petit-fils du chroniqueur loué par Froissart, une
chronique de Richard II, mais le prologue où ce nom figure
n'est qu'une grossière interpolation, fort aisée à expliquer.
Froissart commence ainsi sa chronique dans le manuscrit de
Valenciennes :
« Affin que les grans fais d'armes qui, par les guerres de
« France et d'Englelerre, sont avenus, soient notablement mis
w en mémoire perpétuelle, par quoy les bons y puissent prendre
« example, je me veul ensonnier de les mettre en prose. Voirs
^< est que mess/re Jean li Biaux. jadis canonnes de Saint-Lam-
" bert de Liège, en grosîja en son temps aucune chose. »^
— 464 —
vives, mais son nom même a été abandonné aux discus-
sions. Tandis que les érudits anglais rappellent Catherine
et la font fille de lord Grandisson ou de lord Graflon,
Froissant, Jean le Bel et tous les chroniqueurs contempo-
raints la nomment uniformément Alix, et Fauteur du
poëme du Vœu du Héron dit expressément qu elle était la
fille du comte de Derby. Si ceci s'appliquait à Henri de
Derby, depuis duc de Lancastre, Alix de Salisbury serait
peut-être la fille d'Alix de Joinville et la petite-fille de
l'historien de saint Louis. Mais il s'agit ici de Thomas de
Derby, décapité en 4311. Alix devait son nom à sa mère,
Et voici Vincipit de la chronique de Richard II qui se trouve
placée à la suite de celle de Fioissart dans ce même manuscrit
de Valencieiiues :
w Affin que les graiis fais d'armes et les (jrans trahisons qui,
« par les guerres de France et d'Englelerre, sont advenues,
« soient notablement mis en mémoire perpétuelle, parqtioy les
« bons puissent prendre exemple, je messire Jean le BenUy jadis
^< chanoine de Saint-Lambert de Liège, ay mis en prose ce petit
« livre. »
Le JE est une addition bien malencontreuse ; mais nous ne sa-
vons si elle l'est plus que ces mots Qrans trahisons introduits ici
sans qu'on ait modiflé la phrase : pur quoj/ les bons puissent
prendre exemple.
Nous avons établi ailleurs (dans les Bulletins de l'Académie
royale de Belgique) que l'auteur de ce travail esl l'un des ronli-
nuateurs des chroniques de Baudouin dAvosnos, nommé Cre-
ton. Quant an poème que M. Burhon a publié à tort sous U»
même nom, car h' récit vest tout différent, nous en avons déji
dit quelques mots dans le volume précédent, p. '235.
— 165 —
Alix de Lacy, fille du comte de Lincoln et de Marguerite
de Salisbury, dernière héritière des comtes de Salisbury
* qui remontaient à Gauthier d'Evreux , l'un des compa-
gnons de Guillaume le Conquérant, et qui, de génération
en génération, transmirent à leurs fils le privilège de la
gloire des armes, à leurs filles celui de la beauté. Au
xn" siècle, Harvise de Salisbury fut si célèbre par ses
charmes que le comte du Perche manqua pour elle au
serment qu'il avait fait de ne pas se marier, et, dès qu'il
fut mort, on vit Robert de Dreux, frère du roi Louis VII.
rechercher et obtenir à son tour la main d'Harvise. Pen-
dant le siècle suivant, quel fut le chevalier dont le cou-
rage égala celui du comte de Salisbury, Guillaume Lon-
gue-Epée , qui trouva la mort au milieu des infidèles à
la bataille de Mansourah (')? Guillaume Longue-Epée,
aïeul de la belle Alix qu'aima Edouard lll, était lui-môme
le petit-fils de Henri II et de la belle Rosemonde ().
Froissart, dans le manuscrit d'Amiens, a soin de dire
qu'Alix avait recueilli le comté de Salisbury, mais que,
jusqu'à son mariage, le roi Edouard « le retint en sa
« main (^). » Elle était donc orpheline. Rien de ceci n'a
(•) Voyez dans les Contes, Dits et Fabliaux de M. Jubinal le Dit
du bon IVi/Iiam longespée
(') On Irouve dans les actes de Rymer une charte du 24 oc-
tobre 1334 relative au château de Woodslock : de caméra Rosa-
mundœ instauranda.
(') V» Madame Aélis dont il tenoit la terre en sa main. « Ms.
d'Amiens, ch. 173. ^« Qua^fl îe loi maria Guillaume deMontagu,
— 166 —
été remarqué ni par les historiens, ni par les généa-
logistes.
Il est intéressant d'opposer le récit de Froissart à celui
de Jean le Bel : nous verrons aisément de quel côté se
trouvent la justice et la vérité.
Dans le poëme du Vœu du Héron, qui a toute Timpor-
tance d'un document historique, puisqu'on l'attribue à un
ménestrel attaché à Robert d'Artois, ce prince, avant de
s'adresser aux chevaliers de la cour d'Edouard, arrive
près de Guillaume de Montagu, et le prie de joindre son
vœu à celui que vient de prononcer le roi d'Angleterre.
Guillaume de Montagu lui répond qu'il sert une beauté
cruelle, et qu'il la requiert seulement de placer l'un de ses
doigts sur son œil droit, qui restera fermé jusqu'à ce qu'il
ait pénétré en France. « J'en p resterai deux, » dit Alix de
Derby, et elle ajoute :
Je veu et promès à Dieu de paradis
Que je n'aray maris, pour homme qui soit vif,
Pour duc, conte, ne prinche demanne, ne marchis,
Devant que chiex ara tous les points acomplis
Du veu que pour m'amour a si hault entrepris.
Et quand il revenra, s'il en escappe vifs,
Le mien corps Ji ottroye, de bon cuer, à toudis.
Jean le Bel et Froissarf , d'accord avec le poète, parlent
des chevaliers anglais, qui « avoient un œil couvert de
« dit ailleurs Froissart, il lui donna la conté de Salebrui pour sa
u prouesse et son bon service. » Chron. !, i, <62.
— 167 —
« drap vermeil, et disoit-on que ceux a voient voué entre
« dames de leur pays que jamais ne verroient que d'un
« œil jusqu'à ce qu'ils auroient fait aucunes prouesses au
« royaume de France. » Il ne faudrait toutefois pas
prendre ceci trop à la lettre. Guillaume de Montagu porta
peut-être un bandeau sur l'œil le jour des chevauchées
qui ouvrirent la guerre, soit devant le monastère d'Hon-
necourt, où l'abbé s'empara du glaive de Henri de Flandre
qu'il montra depuis à Froissart, soit devant le monastère
de Saint-Amand, où un moine non moins intrépide por-
tait le môme nom que notre chroniqueur ; mais ce n'était
plus uniquement pour accomplir son vœu. Les Écossais
n'avaient pas respecté Tœil qu'avait touché le doigt de sa
dame ('), et il n'en conservait plus qu'un pour la voir et
pour servir le roi Edouard dans les négociations qui assu-
rèrent à l'Angleterre l'alliance de la Flandre. Ceci se
passait vers le mois de juin 1 337 ; Guillaume de Montagu
aida également l'évêque de Lincoln dans l'importante
mission qu'il eut à remplir près du comte de Hainaut et
du duc de Brabant. Froissart ajoute, dans un chapitre
inédit du manuscrit d'Amiens, que le roi Edouard fut
tellement satisfait du zèle de Guillaume de Montagu que,
dans l'assemblée qui se tint à Londres vers la Saint-
Michel 1337, il lui donna, comme la récompense la plus
vivement souhaitée, la main de t la jone comtesse de
(•) u Et perdit messire Guillaume de Montagu, qui estoit hardi
<c et dur chevalier merveilIeusemeDt, un oeil pour ses hardies
« emprises. »> Chron. I, i, 59.
— 168 —
« Sallebrui, madame Aélis, et est li une des plus belles
« joncs (lames du monde ('). »
Guillaume de Monlagu, que nous appellerons dés-
ormais le comte de Salisbury, est de nouveau chargé,
en 1340, par le roi d'Angleterre, de recevoir les
serments des communes flamandes. 11 reste même en
Flandre comme garant de la promesse d'Edouard III
qu'avant la fête de la Saint-Jean il aurait passé la mer ;
mais, avant que ce moment soit arrivé, le comte de Salis-
bury , tombé au pouvoir des Français dans un combat
près de Marquette, est conduit à Paris et enfermé au
Châtelet.
Ce fut à la fin de l'automne de l'année suivante
qu'Edouard 111, trouvant la belle Alix sur les remparts à
demi détruits de son château, où tout portait les traces des
assauts qu'elle avait repoussés, se sentit brûler pour elle
non de cette flamme coupable [flarnma libidinis) dont
parle Zanlfliet, mais, comme le dit Froissart, « d'une étin-
« celle de fine amour que madame Vénus lui envoya par
« Gupido. » On comprendrait avec Jean le Bel que si
l^ldouard 111 se laissa égarer par sa passion pour la comtesse
de Salisbury , il chercha à prolonger l'absence de l'époux
outragé. Froissart, qui nie l'outrage, assure qu'Edouard III
mit, au contraire, pour condition à la trêve conclue avec
(') Au xve siècle, une autre comtesse de Salisbury fut égale-
ment célèbre par sa beauté et par la pjssion qu'elle inspira au
duc de liourgogne, Philippe le Bon. Voyez Pierre deFenin,1424.
— 469 —
les Écossais, que le comte de Moray serait mis en liberté
dès qu'il aurait réussi à obtenir du roi de France la dé-
livrance du comte de Salisbury.
Les actes recueillis par Rymer confirment ce que dit
Froissart, car on y lit que, le 22 février 1341 (v. st.),
Edouard III envoya le comte de Moray en France pour
négocier cet échange. La trêve dont parle Froissart fut con-
clue au mois d'avril, et dès le 20 mai Edouard III règle les
conditions de la rançon du comte de Salisbury dans une
charte où il proteste du désir qu'il éprouve de mettre un
terme à sa captivité : deliberationem ipsius comitis corditer
affectantes.
Le comte de Salisbury rentra en Angleterre, vers le
mois de juin 1342. Lorsque, peu de mois après, il passa
la mer, ce ne fut pas, comme le raconte Jean le Bel, afin
de cacher sa honte loin des yeux d'un rival trop puissant
pour l'expier et à qui il avait du moins osé la reprocher :
c'était pour aller avec Robert d'Artois soumettre la Bre-
tagne aux armes anglaises et étendre de plus en plus la
gloire et la puissance d'un prince, dont il était le conseil-
ler et l'ami. Nous le voyons combattre la flotte de Louis
d'Espagne, sur les côtes de Guernesey ; nous le retrou-
vons au siège de Vannes, puis au siège de Rennes, qu'il
ne quitta que pour rejoindre l'armée d'Edouard III, que
le duc de Normandie semblait vouloir attaquer.
Faut-il placer en 1343 la fuite du comte de Salis-
bury, et chercher à expliquer ainsi le supplice des barons
bretons, qui eut lieu cette apnée? L'hypothèse ne serait
II. \>îi
— no —
pas plus heureuse, puisque nous voyons, en 1344, le roi
d'Angleterre confier au comte de Salisbury le comman-
dement de Tarmée qu'il envoie en Irlande. Edouard IIÏ
l'honore d'une si vive amitié, qu'il lui permet de porter
sur son casque le même cimier que le sien • (c'était un
aigle et non pas un léopard), usage touchant, emprunté
aux confraternités d'armes. Enfin, lorsque l'ordre de la
Jarretière est fondé, le comte de Salisbury est inscrit
parmi les nouveaux chevaliers, et la reine d'Angleterre
préside elle-même à la fête où il ceint le ruban bleu, qui
porte en lettres d'or : Honi soit qui mal y pense !
Que devient, en présence des faits historiques, le récit
de Jean le Bel, qui place le mariage du comte de Sa-
lisbury, non en 4337, mais en 1330, c'est-à-dire, plu-
sieurs années avant le Vœu du héron, et qui raconte aussi
inexactement, et son départ pour l'Angleterre, et sa mort
en Espagne? 11 faut bien le dire, ce n'est qu'une page
aussi peu digne de foi, que celle où Jean le Bel, également
traduit par Zantfliet, rapporte qu'Edouard III, ayaiïl
laissé au sort le soin de désigner, le jour de la fête des
Rois, le monanpie d'une heure auquel il obéirait lui-même,
se vit ainsi réduit à livrer à l'un des fils du roi Jean tou-
tes les lettres doses |):utisans en France, depuis le règne
(|(» Philippe de Valois.
— 17^ —
V. Caraelèrc original des chroniques de Froissart. — Il re-
cherche le litre d'hislorien. — Pourquoi il ne restera que
chroniqueur.
Il faut s'applaudir, croyons-nous, que Froissart n'ait
imité ni ses devanciers, ni ses contemporains. Une imi-
tation savante et heureuse peut créer un historien, dont
le mérite ne s'élèvera guère au-dessus de la médiocrité,
mais elle semble impossible, quelque laborieuse qu'on la
suppose, à un chroniqueur qui raconte chaque jour ce qui
se passe autour de lui.
Eût-il mieux valu, qu'au lieu d'écrire en quelque
sorte le journal des événements, ce qui entraîne parfois
des redites, il eût attendu quelques années pour présenter
le tableau complet et habilement combiné de toute une
période? Eût-il mieux valu , en d'autres termes, qu'au
lieu d'être chroniqueur, il se fît historien ?
Froissart sent vivement et peint . de même ; il vous
montre et vous raconte ce qui est beau et digne d'admi-
ration ; mais il ne cherche pas à analyser ni à dévelop-
per ses impressions. Si vous voyez dans ses récits les
choses aussi bien qu'il les a vues de ses yeux, n'est-il pas
évident que vous les jugerez comme il les eût jugées lui-
même, et il vous laisse tout le plaisir d'une appréciation,
qu'il se fût bien gardé de vous imposer (').
(•) Si en pouvez déterminer entre vous qui avez oï les faits,
— 172 —
Il n'est pas moins vrai que le titre d'historien, tant loué
par l'antiquité , était encore entouré, au xiv« siècle, d'une
si grande autorité, d'un si haut prestige, que Froissart
éprouva la tentation de le revendiquer, de même que Pé-
trarque allant ceindre au Gapitole la couronne de lau-
riers, y gravait son titre d'historien à côté de celui de
poète.
Lorsqu'on lit avec soin les quatre livres des chroni-
ques de Froissart, on découvre dans les formes de la ré-
daction, des différences, des modifications, qu'il est inté-
ressant d'expliquer. Dans le premier et dans le deuxième
livre, Froissart, qui n'a pu atteindre encore à la renom-
mée que lui mériteront ses travaux, se nomme rarement ;
s'il le fait, pour se conformer à l'usage, dans le prologue
de la première partie et dans celui de la seconde, qui
commence aux guerres de Bretagne, on ne trouve que
trois ou (juatre fois cette phrase , qui rappelle ses en-
quêtes personnelles : « Je suis instruit, je fus informé. »
Tout change après ce voyage d'Orthez, où il reçut un
si brillant accueil ; non-seulement il rapporte ce qu'il a
appris, mais il a soin de faire connaître au lecteur, de qui
il tenait ses informations, en quelle année il écrivait,
quels furent les voyages qu'il entreprit ; le titre de chro-
niqueur ne lui suffit plus, il appelle son livre « une
« grande et noble histoire , » et, dès ce moment, ce
ce qu'il vous en semble. Si en direz vostre entente. Chron. I, 1,
145, U6.
— 173 —
mot : histoire , se retrouve sans cesse sous sa plume :
« Si je disois : Ainsi en advint, sans ouvrir, ni éclaircir
« la matière, ce seroil chronique et non pas histoire ('). »
Dans son voyage 5 la cour de Richard II, il se fait encore
saluer par Henri Ghrystead du nom glorieux d'historien,
par lequel il espère s'égaler aux plus nobles génies de la
Grèce ou de Rome; mais lorsque, se retirant à Chimay,
il sent que sa vie s'éteint avec son récit, il lui rend, en
en commençant le dernier chapitre, ce titre de chroni-
que, qui suffit pour assurer la gloire de l'auteur.
En effet Froissart, lors même qu'il a voulu être historien,
est toujours resté chroniqueur. Il raconte admirable-
ment comment les faits sont advenus, il peint naïvement
le détail, comme le dit Fénelon, mais aussitôt que sortant
du cadre naturel de son génie , il s'efforce laborieusement
« d'ouvrir et d'éclaircir la matière,» il devient lourd et dif-
fus. Il est d'ailleurs trop naïf et trop sincère pour ne pas le
sentirlui-méme,etc'est ainsi qu'il dit quelque part à propos
du duc de Lancastre : « Je, auteur de celle histoire, ne sais
« pas bien déterminer qu'il eut tort ou droit, » Nous lui
reprocherons même d'être trop modeste quand il ajoute :
« Je ne pense nullement à donner l'honneur plus à l'un
« que à l'autre ; car je ne me connais mie en si grands
« affaires comme en faits et en maniemens d'armes. »
« Conter est tout le génie de Froissart, remarque fort
(•) Voyez Chron. III, i8, 63; IV, 31, 38, 41, 42, 44, 50, 58,
70, 82.
— 174 —
« bien le plus célèbre des critiques de notre temps ; il ne
« s'inquiète pas des causes et des moyens. Son livre en
< ressemble d'autant plus aux romans de chevalerie, où
c Ton ne dit jamais les détails prosaïques de la vie. Une
« infinie variété naît de sa naïve exactitude, son âme
« vive et mobile , enjouée plutôt que forte, est un miroir
< fidèle où se reflète tout le moyen âge... Grands événe-
« ments, anecdotes familières, nations diverses, Anglais ,
«Flamands, Français, tout se môle et se succède sans
« confusion ; et jamais les couleurs de Thistorien ne sont
« semblables, quoiqu'il soit toujours naïf, naturel, aban-
« donné. »
A ce jugement il fiut en joindre un autre , non moins
exact, non moins élégant : « Le caractère natif et parti-
« culier des chroniqueurs français, a dit un illustre col-
« lègue de M. Villemain à l'Académie française, c'est un
« ton h la fois naïf et pénétrant qui fait ressortir du récit
« môme, et de la couleur qu'on lui donne , une sorte de
« jugement , qui montre l'auteur comme supérieur à ce
« qu'il raconte, et, pour ainsi dire , amusé du spectacle
« ([u'il a vu. Juger et raconter à la fois; manifester tous
« les dons de l'imagination dans la peinture exacte de la
« vérité ; se plaire à tout ce qui a de la vie et du mouve-
« ment; laisser au lecteur, comme à soi-même, son libre
« arbitre pour blâmer et approuver ; allier une sorte de
'( douce ironie à une impartiale bienveillance , tels sont
« les traits principaux de la narration française. »
M. de Barante a joint l'exemple au précepte : il ne s'est
— 175 —
pas contenté de louer les chroniqueurs d'autrefois , il les a
fait revivre, et grâce à sçs travaux, il n'est plus per-
mis à personne d'ignorer le charme des vieux récits de
Froissart, qui ont si heureusement conservé, sous une
forme plus moderne, toute leur grâce et toute leur naï-
veté.
i
CHAPITlUi; VI.
PROGRÈS DU STYLE ET DE LA lâNGlIE.
[.Progrès du style. — Froissart écrivait jjro^remcn( el vive-
ment, — Absence d'art. — Images de la nature. — Ta-
bleaux chevaleresques. — Oppositions et nuances. —
Maximes. — Aimable ironie. — Sentiment doux et compa-
tissant. — Jugement de Fénelon.
Nous serions fort disposé à adresser une nouvelle ques-
tion au bon chroniqueur dont nous avons constaté les
consciencieuses recherches et la louable impartialité .
Après l'avoir interrogé sur le fond de sa chronique , nous
voudrions aussi l'interroger sur la forme. Il nous répon-
drait aussitôt qu'il écn\ ait proprement et vivement ('), pro-
(') Chron. III, 70.
— 177 —
prement avec ce sens clair et aigu qui conçoit si bien les
choses, vivement , en demandant à Timagination ces cou-
leurs brillantes qui, selon Quintilien, donnent aux grands
historiens , nous ajouterons, aux grands chroniqueurs,
une place voisine de celle des grands poètes épiques.
Si malgré les progrès des lettres depuis quatre siècles
le style de Froissart conserve encore tout son charme
pour nous, c'est qu'il a réuni des qualités que le temps
respecte toujours , une grande simplicité- qui naît du dé-
sir de rester toujours vrai, jointe à une rare richesse
d'imagination qui n a rien de factice, puisqu'elle ne fait
que traduire les impressions élégantes et vives de l'au-
teur.
Que pouvait être le style de Froissart d'après ce que
nous savons de sa biographie , si ce n'est une reproduc-
tion exacte et fidèle des sentiments et des émotions qu'il
éprouva lui-môme? Le chroniqueur errant de pays en
pays, écrivant le matin, écrivant le soir, écoutant tantôt
les Navarrais ou les Castillans , tantôt les Anglais ou les
Écossais, n'avait pas le temps de se soumettre au joug des
formes lentes et emphatiques d'un rhéteur ; mais il avait
cet inappréciable avantage de conserver aux témoignages
qu'il avait pu recueillir leur caractère naïf, franc, aban-
donné, et je ne sais quelle chaleur naturelle sous laquelle
on sent circuler la vie, comme si ceux qui les dictè-
rent étaient des hommes de notre temps. Sa chronique
n'est qu'un tableau où tout marche et s'agite , où l'on
voit, comme le veut Lucien , l'historien lutter dans la
f
— 178 —
mêlée, chanter le trioniplie avec les vainqueurs ou pleu-
rer avec les vaincus, et le lecteur se sent irrésistiblement
entraîné à partager la même admiration et le même en-
thousiasme. Avec nos vieux chroniqueurs, a dit M. de
Chateaubriand, on voit tout, on est présent à tout.
Près de cinq siècles se sont écoulés depuis que Froissart
écrivait , et nous ne croyons pas que personne Tait égalé
dans certains récits où il a su, sans effort et sans travail,
par le mouvement naturel de son esprit, mêler Tordre à
la vivacité, et nous présenter un tableau où Ton admire
autant la netteté et la précision des lignes que l'éclat des
couleurs. Si Ton sépare la narration de toute appréciation
morale qui remonte à la source et à la cause des faits, on
arrive h reconnaître que Froissart nous a laissé comme
narrateur des modèles inimitables.
Tout l'art de Froissart, c'est l'absence complète de l'art,
tel que le comprennent ceux qui veulent l'assujétir à cer-
taines règles variant selon les temps et les mœurs; tout
son génie, c'est la facilité avec laquelle il observe , écoute
et raconte, secondée par une grande finesse dans les ap-
préciations et par un goût exquis qui est un don non
moins précieux de la nature. Mais le soin des transitions
dans lequel ont excellé tant d'historiens secondaires l'oc-
cupe peu, et si parfois elles sont heureuses, c'est précisé-
ment parce qu'elles sont vives et imprévues, comme
celle-ci : « Nous lairrons un petit à parler de messire Ro-
« gier d'Espaigne qui chemine si à effort qu'il peut, et
« parlerons du roi de Franco et du duc de Bretagne. »
— 479 —
Préparées et amenées péniblement, elles auraient bien
moins de charme.
Les récits deFroissart que rien ne lie entreeux nouspré-
sentent autant d'épisodes différents qui ne s'enchaînent
pas toujours exactement dans l'ordre chronologique, mais
qui n'en forment pas moins l'œuvre la plus vaste et la
plus complète du xiv« siècle.
Cependant, par ce motif même que sa chronique , mi-
roir fidèle des témoignages qui s'y reflètent, a plus ou
moins d'intérêt selon que les circonstances ont été plus
ou moins favorables au travail de Tauteur, on comprend
que les récits de Froissart offrent entre eux certains ca-
ractères distincts.
Dans le premier livre , si l'on en excepte quelques ad-
mirables épisodes dus à ses enquêtes personnelles , il se
traîne comme à regret sur les traces de Jean le Bel. Ses
chapitres sont courts. Il n'ose pas se livrer à ses imagi-
nations, il résume, il abrège : « Que vous ferois-je long
«conte? « dit-il à plusieurs reprises (•). Il en est de
môme dans une partie du second livre. Dans le troi-
sième au contraire , il s'abandonne sans réserve à son
plaisir de raconter , n'omettant aucun détail et écrivant
pour la postérité avec la grâce et le laisser-aller qui le fai-
saient rechercher des hommes de son temps. Le troisième
livre des chroniques n'est pas seulement un monument
(•) Chron. I, 2, 21, i5l, 276. Je trouve cette expression une
seule fois dans le livre III, iiO.
f
— 480 —
historique, c'est surtout la biographie de Fauteur, une
étude complète de ses goûts et de ses inspirations, une dé-
licieuse journée de cette vie de chroniqueur errant, imi-
tée de celle des rainnesingers et des troubadours.
Telles sont les différences que présente la rédaction des
diverses parties d'un ouvrage , auquel il travailla pen-
dant quarante années ; mais il est des qualités commu-
nes qui les rapprochent, c'est un talent merveilleux
pour reproduire chaque personnage avec ses mœurs,
chaque événement avec son caractère ; c'est aussi , il faut
bien le dire, un soin extrême à recueillir, dans les ba-
tailles aussi bien que dans les cérémonies et dans les fêtes,
tous ces détails de costumes, d'armures, de targes, de
pennonçeaux, qui donnent à ses récits une mise en scène
qui a aussi son éclat et sa vérité. « Grand' beauté et
« grand' plaisance, dit-il en parlant de l'expédition du duc
« de Bourbon , fut à voir l'ordonnance du partenient,
a comment ces bannières, ces pennons et ces estranniè-
« res, armoyés bien et richement des armes des sei-
« gneurs, ventiloient au vent 0(4 resplenJissoicnt au soleil,
a et de ouïr ces trompettes et ces claironceaux retentir et
« bondir, et autres ménestrels faire leur métier de pipes
« et de chtilunielles et de naquaires, tant que du son et
« de la voix qui en issoit , la mer en retentissoit toute. »
Froissart ne résiste jamais au plaisir de montrer les ban-
nières qui flottent au vent. Il les salue dans l'armée de
Philippe de Valois, sur les hauteurs de Sundgate, comme
dans celle d'Edouard III, offrant la bataille dans la plaine
— 181 —
de Biiironfosse, parmi les Bretons de Charles de Blois et
de Bertrand du Guesclin , comme parmi les Gascons de
Chandos ('). « G'estoit si grand'plaisance, répètc-t-il, de
« voir la grand'foison des bannières et des pennons »
« Grand'beauté estoit à voir les bannières, les pennons
« de soie et de ccndal, armoyés des armes des seigneurs,
« ventiler au vent et reflamboyer au soleil. » Le son des
instruments de guerre ne Témeut pas moins : « Grand'
« plaisance estoit de ouïr les claironceaux des barges
« et des galées eux démener et ceux du chastel aussi,»
Aussi Froissarl n'eut-il jamais de rival dans l'art de
raconter les tournois et les batailles, dont l'honneur che-
valeresque adoucissait les malheurs et voilait le deuil .
Voyez le dépeindre , au milieu d'un combat naval plein
de hasards et de périls, Edouard III , qui donnait à tous
les siens l'exemple du courage. « Si se tenoit le roi d'An-
ft gleterre au chef de sa nef, vestu d'un noir jake de vel-
« vel, et porloit sur son chef un noir chapelet de bièvre,
« qui moult bien lui séoit. Et estoit adonc, selon ce qui
« dit me fut par ceux qui avec lui estoient pour ce jour,
« aussi joyeux que on ne le vit oncques, et faisoit ses mé-
« nestrels corner devant lui une danse d'AUemaigne, et
« y prenoit grand' plaisance : et à la fois regardoit en
« haut ; car il avoit mis une guette au chasteau de sa nef
« pour noncer quand les Espagnols viendroient. Ainsi
(0 Chroîi. I, I, 93, 3Î6; ^, 2, 3, 108, 219, 226, 235, 236, 273.
351 ; II, 32, 67; III, 32, 33 ; IV, 43,15.
M. \<îi
4
— 182 —
« que le roi estoit en ce déduit^ et que tous les chevaliers
t estoient moult lies de ce que ils le voyoient si joyeux ,
t la guette qui pénètre la navie des Espagnols, dit : Ho !
« j'en vois une venir! et me semble une nef d'Espagne,
t Lors s'apaisèrent les ménestrels. Si fit le roi apporter le
f vin, et but, et tous ses chevaliers('). » Voyez le, quand
il montre le prince Noir parlant à sa bannière dans la mê-
lée de Poitiers et lui disant : «Chevauche avant, bannière,
c au nom de Dieu et de saint Georges, » puis, aussi mo-
deste dans le triomphe qu intrépide dans le combat, se
contentant de sa petite haquenée noire, pour rentrer à
Londres, à côté du roi de France qui chevauchait t sur
t un grand blanc coursier ('). >
Si Froissart nous représente Richard II délaissé par tous
ses amis et regardant avec effroi des fenêtres d'un chA-
teau une multitude furieuse qui ne le respecte plus,
il nous fait mieux comprendre cette trahison et cet aban-
don par un récit tout naïf où l'on voit son lévrier cares-
ser son ennemi, comme le lévrier de Charles de Blois
alla, dit-on, lécher la main victorieuse de Montfort :
« Le roi Richard avoit un lévrier nommé Match , Irès-
« beau lévrier outre mesure ; et ne vouloit ce chien con-
{^)Chron. 1,2,3.
(') On lit d;ins une charle de 1248 que lorsque Tabbé d'Ende
recevait la première fois à Renaix, le sire d'Audenarde, haut
avoué de son monastère, il était tenu de lui donner le cheval
qu'il monlerait ce jour là. Ce rlieval devait être blanc, et digne
de servir à un abbé d'Ende.
— 1 83 —
« iioistre nul houimc fors le roi ; et quand le roi devoit
« chevaucher, cil qui Ta voit en garde le laissoit aller ; et
« ce lévrier venoit tantost devers le roi festoyer, et lui
« mettoit les deux pieds sur les espaules. Et adonc advint
« que le roi et le comte de Derby parlant ensemble enmi
« la place de la cour dudit chastel et leurs chevaux tous
« sellés, car tantost ils dévoient monter, ce lévrier nommé
« Match , qui coutumier estoit de faire.au roi ce qui dit
« est, laissa le roi et s'en vint au duc de Lancastre, et lui
« fit toutes les contenances telles que en devant il faisoit
« au roi, et lui assist les deux pieds sur le col, et le com-
« mença grandement à conjouir. Le duc de Lancastre qui
« point ne connoissoit le lévrier demanda au roi : Et que
» veut ce lévrier faire? » — « Cousin, dit le roi . ce
« vous est une grand'signifiance, et à moi petite. »
« — Comment , dit le duc , l'entendez -vous ?» — « Je
« l'entends, dit le roi, le lévrier vous festoie et recueille
« aujourd'hui comme roi d'Engleterre que vous serez, et
« j'en serai déposé ; et le lévrier en a connoissance natu-
« relie ; si le tenez delez vous, car il vous suivra et il m'é-
« loignera. » Le duc de Lancastre entendit bien cette parole
« et conjouit le lévrier, lequel oncques depuis ne voult
« suivre Richard de Bordeaux, mais le duc de Lancastre;
« et ce virent et sçurent plus de trente mille. »
Shakspeare a exprimé la môme pensée dans son drame
(le Richard II , quand il nous peint , non pas son lévrier
Match, mais son cheval Barbary, jadis si fier quand son
maître le flattait de la main , montrer bien plus d'orgueil
— 184 —
encore de porter Lancastre le jour de son couronnement.
Par un contraste délicieux qui repose Fesprit du lecteur,
Froissa rt excelle à reproduire les tableaux de la nature
toujours fraîche, toujours riante, malgré le sang qui Far-
rose, malgré les cendres des générations, qui s'accumu-
lent dans son sein. S'il nous rapporte l'expédition du
jeune roi de Sicile, il a soin de remarquer qu'elle eut lieu
au printemps : «quand la douce saison de mars fut venue
« et que les vents commencèrent à apaiser, et les eaux de
« leur fureur à retraire, et les bois à reverdir. »Raconte-
t-il Fheureuse navigation de la flotte portugaise « dans les
« entrées de la merde Bretagne qui sont moult périlleuses,»
il ajoute : « Pour ces jours, le temps estoit si beau et si
« joli, et les eaux si quoies et si attremprées que c'esloit
« grand' plaisance à aller par mer. » Il s'exprime non
moins heureusement quand il dépeint en ces termes la pe-
tite armée du duc de Bourbon se dirigeant vers les
rivages de l'Afrique pour relever la croix aux lieux mômes
où saint Louis était mort en la pressant sur son cœur :
« C'estoit grand' plaisance et grand' beauté de voir ces
« rameurs voguer par mer à force de rames , car la nier
« qui estoit belle , coie et apaisée , se fendoit et bruïssoit
« à Fencontre d'eulx, et montroit pas semblant qu'elle
« avoit grand désir que les chrétiens vinssent devant
« Afrique. »
On se souvient que Froissart est poète , mais il est de
plus le peintre fidèle de FEcosse qu'il a visitée, quand il
raconte la marche des Anglais qui se préparent à sur-
— 185 —
prendre l'abbaye de Melrose : « Il coinmeuça à pleuvoir
« une pluie si grosse et unie, et monta un vent si froit qui
« les frappa parmi les visages, qu'il n'y a voit si fort qui
« ne fust si battu de pluie et de vent que à peine pou-
a voient-ils tenir leurs chevaux , et les pages de froid et
« de malaise ne pouvoient porter les lances, mais les
« laissoient choir; et se déroutoient l'un de l'autre et per-
« doient leur chemin. Adonc s'arrestèrent lesguides, par
« le commandement du connétable, tous coiSyàl'encontre
« d'un grand bois, parmi où il les convenoit passer; car
a aucuns chevaliers et escuyers et bien usés d'armes qui
« là estoient, disoient que ils chevauchoient follement, et
« ce n'estoit mie en estât de chevaucher ainsi par tel
« temps et à telle heure ; et que plus y pouvoient perdre
« que gagner. Si se quatirent et esconsèrent eux et leurs
« chevaux dessous chesnes et grands arbres , tant que le
« jour fut venu ; et les autres qui tous cngelés estoient et
« tous hors mouillés, faisoient grands feux pour eux res-
« suer et réchauffer ; mais ainçois que ils pussent venir au
« feu ils eurent trop de peine ; et toutefois de fusils et
« de secs bois ils en fuent tant que ils en eurent assez
« en plusieurs lieux. Et dura celle pluie et celle
« froidure jusques à soleil levant; et toujours pluvina
« jusques à prime. Entre prime et tierce se commença le
« jour à réchauffer, et le soleil à luire et à monter, et les
« aloés à chanter. Adonc se traireiit ensemble les capi-
« taines pour conseiller quelle chose ils feroient ; car ils
« avoient failli à leur entente à venir de nuit à Mauros. »
i
— 186 -
(!!es nuances, vives ou sombres, riantes ou graves, se
succédant les unes aux autres, donnent au récit une va-
riété de couleurs qui séduit l'imagination et qui fait ou-
blier à l'esprit toutes ses fatigues. C'est là un des grands
secrets de Thistorien, une des magies de son style, cl il
semble que ce soit pour reposer le lecteur des préoccu-
pations les plus sérieuses qu'il jette parfois quelques perles
sur la trame sanglante des événements.
Rapporte-t-il la désastreuse expédition du duc de Bour-
bon en Afrique, il paraît s'arrêter complaisaniraenl h
l'épisode de ce jeune chevalier sarrasin, tout noir sauf le
turban, qui s'appelait Agadiriquor d'Oliferne et qui s'était
épris de la belle Alsala, fille du roi de Thunes. Vienl-il
de retracer la destruction de toute l'armée des croisés,
sous les murs de Nicopoli, il vous montre, au milieu des
douleurs de la captivité, les consolations qui font oublier
la patrie, et il reprend le récit d'Homère en décrivant ces
îles voisines de Corcyre, où l'on voit encore des nymphes
qui y régnent libres et souveraines. S'il raconte la triste
fin du jeune Gaston, qui, victime de l'injuste colère du
comte de Foix, appelait la mort sans se douter que c'était
de la main de son père qu'il devait la recevoir , il a soin
de mêler aux pages d'où s'échappent ces tristes révé-
lations, soit la légende. mythologique d'Actéon qu'il se
plut à reproduire dans le Buisson de Jonèce^ soit la légende
béarnaise d'Orton, le démon familier du sire de Corasse.
Celle-ci, nous raconte Froissart, l'avait frappé si vivement
qu'il y avait pensé cent fois et y penserait tant qu'il
— 187 —
vivrait, et nous comprenons aisément qu'il ait envié au
chevalier le serviteur invisible qui lui racontait chaque
nuitce qui s'était passé dans les pays les plus éloignés. Si
Froissait avait été le clerc de Catalogne, le premier
maître d'Orton , que n'eiit-il pas fait pour garder à son
service ce messager qui ne coulait rien et qui allait plus
vile que le vent?
L'imagination de Froissa rt est si féconde qu'elle nous
ollVe à chaque page les tableaux les plus brillants, les plus
gracieux. Plus nous les relisons, plus nous admirons le
chroniqueur; mais, d'aulre part aussi, plus nous les
étudions, plus nous remarquons l'absence des qualités
attachées au titre d'historien qu'il songea à revendiquer.
Rien ne lui est plus étranger que cette vigoureuse con-
cision qu'atteint la pensée de Salluste et de Tacite, quand
ils nous peignent d'un seul mot la société romaine après
Sylla ou sous Tibère. Ses récits où les personnages vivent
et s'agitent ne laissent pas de place à un commentaire qui
en suspende la suite, et l'on y trouve fort peu de ré-
flexions où se résume le jugement (jue l'appréciation des
faits particuliers permet de porter d'une manière générale
sur les passions du cœur humain , source éternelle des
guerres et des révolutions. Nous avons recueilli celles qui
nous paraissaient offrir quelque intérêt : leur principal
mérite est, à défaut d'une pensée énergique et forte, un
laisser-aller aimable et facile, qui retrace encore, à cer-
tains intervalles, l'esprit aventureux et curieux du
chroniqueur :
— 1 88 —
« Fortune paie ses gens. Quand elle les a élevés et mis
« tout haut sus la roue, elle les renverse tout bas jus en la
« boue.
« Plus est le sire haut, tant lui sont les desplaisances
« plus amères.
« Toutes fortunes, bonnes et maies, aviennent en armes.
« Il faut prendre Taventure en gré telle que Dieu ou
« fortune l'envoie.
« Ce avient une fois h un jour, qui point n'avient en
« cent.
« Il n'est chose qui n'avienne.
« En faits d'armes, n'est aventure qui n'avienne.
« Merveilles a viennent en armes et en amours.
«i Tels gens qui sont aventureux ont volentiers fortune
«pour eux.
« On dit communément que un homme vaut cent, et
« que cent ne valent pas un. Et au voir dire, aucunes
« fois il advient que par un homme un pays est redressé
« et réjoui, et, d'un autre, tout perdu et désespéré.
c( Vaillants hommes doivent toujours honorer estranges
« chevaliers à leur pouvoir.
« Gens de valeur doivent montrer le visage.
« C'est petite seigneurie de seigneur qui n'est cremu et
« douté de ses gens.
« Quand on a la maladie au chef, tous les membres s'en
« sentent
« On ne se doit de rien confier en commun.
« Oncques envie no mourut.
— 189 —
« On ne peut défendre à parler les envieux.
« Qui tout convoite, tout perd.
« La richesse n'est pas bonne, ni raisonnable, qui est
« mal acquise.
« Quand on entreprend aucune chose à faire, on doit
« regarder à quelle fin on en peut venir.
« Il est dit en reprochier : Qui il meschiet,'chascun lui
« mésoffre.
« Il faut en ce monde vivre et endurer, qui vivre y veut.
« Tel montre beau semblant qui aime petit.
« Nature s'incline volentiers à voir nouvelles choses.
« Double sens vaut trop mieux que un seul.
(( Bon l'auroient les penseurs, si n'esloient les contre-
« penseurs ('). »
Les contrastes, les oppositions naissent d'ailleurs tout
naturellement des faits mêmes qui se succèdent. Ici, l'or-
gueil de la victoire ; là , les émotions des revers. Les
fortunes s'élèvent et s'écroulent, et toute puissance qui
se fonde repose sur une puissance qui s'évanouit. Tantôt
Froissart nous rappelle le premier roi de Portugal « che-
« vauchant parmi tout son royaume, la couronne de lau-
« rier en chef, signifiant honneur et victoire, comme
« anciennement les rois souloient faire. » Tantôt il nous
montre le dernier comte de Flandre se réfugiant « dans
« lopovre literon du povre solier d'une povre maisonnette
( ) Chron. 1, i, 66, 1,2, 269,345; 11,5, 206, 236; IH, 42, 24, 33,
36, 52, 54, 58, 74, 74, 104, 424; IV, 7, M, 44, 46, 30, 42, 69.
S
— ! 90 —
¥i toute noire pour la fumée des tourbes qui s'y ardoient,
t et là, ajoute-t-il, se quatit et fit le petit, et faire lui
« coiiveiioit. Quelle chose pouvoit-il lorspenser et imaginer
« quand le matin il pouvoit dire : Je suis un des grands
« princes chrestiens du monde, et la nuit ensuivant il se
« trouvoit en celle petitesse ? »
Il y a d'ailleurs dans le style de Froissart un léger
reflet de verve ironique mi-gauloise, mi-française, qui
parfois se dessine à peine^ et qui souvent même laisse à
Tesprit du lecteur le plaisir de la deviner sous le voile qui
la couvre. Parle-t-il des hommes d'armes timides qui se
tiennent au dernier rang, il remarque que dès que ceux qui
combattaient devant eux furent en péril, « Farmée fust
« tost éclaircie et despaissie par derrière. » Rapporte-t-il
la mort do Croquard, qui, tout chef de brigands qu'il était,
fut l'un des héros du combat des Trente, il S3 sert de ces
termes : « Ce Cioquard choviiuchoit un jeuiie coursier
« fort embridé: si réchaufTa toUonieiit que le coursier,
a outre sa volonté, l'enq^orta , si que, à saillir un fossé, le
« coursier trébucha et rompit à son niuistre le col. Je ne
« sais que son avoir devint, ni qui eut l'ûme ; mais je sais
« que Croquard fina ainsi. » Raconte-t-il le miracle qui
effraya les pillards de l'église de Ronay, il ajoute : « Ils
« vouèrent que jamais église ne violeroient, ni ne desro-
« beroient. Je ne sçais s'ils l'ont depuis tenu. »
Froissart est au nombre des écrivains qui ont médit de
la médecine et des médecins. «Les médecins médecinoient
« le roi, dit-il, mais pour leurs médecines trop petite-
— 191 —
« ment recevoit santé... Or, fut regardé que on reticn-
« droit maistre Guillaume de Harselli delez le roi, el lui
« donneroit-on tant qu'il s'en contenteroil ; car c'est la
« fin que médecins tendent toujours, que avoir grant
« salaires et profits de ceux et celles qu'ils visitent. Chez
« soi, il ne dépendoit pas tous les jours deux sols parisis,
« mais alloit boire et manger à l'avantage où il pou voit.
« De telles verges sont battus tous médecins. »
A Guillaume de Harselli succédèrent , près de Char-
les VI , d'autres médecins qui le firent regretter. « N'es-
« toient nuls sirurgiens, ni médecins qui y pussent pour-
« voir. Aucuns s'estoient bien avancés et vantés qu'ils le
t guériroient ; mais quand ils avoient tous empris et la-
« bouré . ils ouvroient en vain... Ces arioles devisoient
« et devinoient ('). »
On avait persuadé à Robert d'Artois, blessé au siège de
Vannes, de retourner en Angleterre, où il trouverait
« sirurgiens et mires. » — «Si crut ce conseil, dit Frois-
« sart, dont il fit folie. »
Mais cette ironie est tempérée par unedouceur extrême ;
il y a de plus en lui une charité compatissante, qui
convient bien à l'homme d'Église. 11 ne peut rapporter
sans indignation la mort des malheureux qui s'étaient
enfej-més dans la cathédrale de Durhara, et qui y périrent
au milieu des flammes. « C'est grand' pitié et cruelle for-
« cenerie, s'écrie-t-il énergiquement , quand on détruit
« ainsi sainte chrétienté et les églises où Dieu est servi et
(«)C/i/wi., IV, 54.
i
— 192 —
t honoré. » Ailleurs, il dit à propos des ravages des Anglais
en Languedoc : t Lespovres gensle comparèrent, qui en eu-
« rent adonc, ainsi qu'ils ont encore maintenant, toudis
€ du pire. » Plus éclairé que la plupart des hommes de
son temps, il est plein de commisération « pour ces po-
€ vres juifs, ars et escacés partout, excepté en la terre
« de l'Église, dessous les clefs du pape. » Et lors même
qu'il s'agit de Pierre le Cruel, il suffit' qu'il gise à terre,
mourant et sans secours, pour qu'il s'écrie : « Il me sera-
€ ble que ce fut pitié pour humanité. »
Sous l'influence de ces inspirations, le style de Frois-
sart est doux, gracieux , net, clair, vif et coloré. Il y a
autant d'abondance dans les formes que dans le fond de la
pensée. Les périodes sont presque toujours longues, mais
on ne s'en aperçoit guère, car il y a autant de verbes que
d'cpithètes. Tout est couleur et mouvement, et jamais les
plus longues énuniérations, les descriptions les plus dé-
taillées ne semblent monotones, tant il y a répandu de
variété. Plus nous étudions ce style, orné de toutes les
grâces du vieux langage, plus nous nous sentons entraî-
nés, nous aussi, à appeler Froissart de ce nom de beau
maistre^ de doux maistre, que lui donnaient ses contem -
porains.
L'auteur si placide, si harmonieux de Télémaque, qui,
nourri de la lecture d'Homère, n'en était que plus porté à
admirer les grandes luttes racontées par Froissart, expri-
mait le même jugement, dans sa Lettre sur les occupations
de l^ Académie française : « Le vieux langage se fait regret-
— 193 —
« ter. . . Il avait je ne sais quoi de court, de naïf, de hardi,
« de vif, de passionné. » Fénelon trouvait la langue ap-
pauvrie depuis cent ans, et cependant il écrivait au mo-
ment où s'achevait Tépoque à jamais mémorable dans
les fastes des lettres , que nous nommons le siècle de
Louis XIV.
II. Progrès de la langue. — Les clercs du Hainaut fort habiles
et fort instruits. — La langue française en Angleterre. —
Robert de Glocester et Gowcr. — Froissart employa-l-il
des mots étrangers? — Influence de Froissart sur la langue.
— Exemples.
Tel est le style de Froissart qu'il est si facile d'admirer,
si difficile de définir ; mais il nous reste à examiner com-
ment, dès le milieu du xiv* siècle, la langue si rude, si peu
polie encore dans les écrits du sire de Joinville se prêta à
ce style élégant et flexible, comme un instrument préparé
par un artiste habile obéit docilement à la main qui le
touche. Il nous restera aussi à expliquer comment Frois-
sart né à Valenciennes, habitant longtemps l'Angleterre,
voyageant tour à tour d'Ecosse en Italie et de Béarn en
Hollande, arriva à laisser après lui non-seulement un
vaste recueil de renseignements historiques, mais^ aussi
un chef-d'œuvre non moins précieux pour l'histoire de la
langue et de la littérature.
Nous avons assez insisté ailleurs sur les traditions litté-
raires du Hainaut pour constater que Froissart y trouva,
II. n
i
— 194 —
non-seulement ses premiers modèles mais aussi une langue
non moins élégante que celle que l'on parlait à Paris ou à
Pon toise. Nous eussions pu invoquer aussi celles du Bra-
bant, où l'on vit Adenez le Roy se signaler entre tous les
poètes de son temps par la pureté de son style. Qu'il
nous suffise de faire remarquer que la langue française
était arrivée dans le Hainaut à un haut degré de clarté et
de concision, car un bailli de Mortagne, t homme ru-
f rah comme il s'appelle lui-même, Jean Boutillier, écri-
vait avec un si grand succès l'encyclopédie du droit em-
pruntée aux jurisconsultes romains, qu'elle resta le
manuel des jurisconsultes du xv« et du xvi" siècle.
La renommée des clercs du Hainaut était établie dans
toute l'Europe, mais elle devait être surtout admise et
proclamée à la cour d'Angleterre où une princesse venue
du Hainaut avait porté avec elle les goûts littéraires de
son pays. Depuis longtemps le français était la seule lan-
gue dont on y fît usage. Robert de Glocester remarque,
au xni® siècle , que les Normands, après la conquête de
l'Angleterre, continuèrent à parler français comme ils le
faisaient chez eux, et dès lors cette langue fut à peu près
k seule qu'employassent l'aristocratie et le haut clergé.
Pendant longtemps, dans toutes les écoles d'Angleterre, on
observa l'usage de faire traduire en français les versions
latines, et il est assez remarquable qu'il cessa précisément
à l'époque où les rois d'Angleterre cherchèrent à établir
leur domination en France. Quand Edouard IIÏ célébra
l'anniversaire de sa cinquantième année, il ordonna, à la
— 195 —
demaiide des communes, que désormais dans tous les tri-
bunaux on substituât Tanglais au français qui était trop
peu connu; mais pendant longtemps encore le français se
maintint à la cour, et on le retrouve dans les délibérations
du parlement jusqu'aux premières années du règne de
Henri VI. Entouré de son plus vif éclat sous le patronage
de Philippe de Hainaut, il devait disparaître dans l'ombre
et dans le deuil avec Marguerite d'Anjou
Cependant on peut juger par les documents officiels
que le français d'Angleterre était bien corrompu , et la
manière dont les Anglais le prononçaient est un constant
sujet de raillerie dans les fabliaux. « Pour eulx raisonna-
» blement excuser , ils disoient , rapporte Froissart , que
» le françois qu'ils avoient appris chez eulx d'enfance,
» n'estoit pas de telle nature que cil de France estoit. »
Dans les Canterbury Taies de Chaucer, Madame Eglantine
ne sait pas le français de Paris, mais elle parle celui que
l'on enseigne à l'école de Stratford-atte-Bowe. Mieux eût
valu l'anglais qu'apprit à bégayer dès le berceau dans une
autre ville de Stratford cet enfant ignoré qui se nommait
Shakspeare.
On comprend aisément que les barons et les seigneurs,
vivant au milieu de leurs serfs issus des Saxons, s'étaient
rapprochés d'eux sans le vouloir, au moins par la langue
dont ils devaient se servir pour s'en faire comprendre. Si
quelques sujets d'outre-mer se rendaient aux fêtes de
Westminster, c'étaient le plus souvent des seigneurs de
Gascogne, qui ne parlaient guère mieux le français. Aussi.
i
— 196 —
Froissart a-t-il soin de remarquer que le duc de Lanças-
tre, qui épousa une dame du Hainaut, prenait grand
plaisir à rencontrer quelqu'un « qui parloit bien et at-
« temprement et bon françois , > et ce qu'il dit ici, nous
l'appliquerons volontiers à l'accueil qu'il reçut lui-même,
quand il arriva la première fois à Londres.
Nous trouvons les preuves du patronage que Philippe
de Hainaut accorda, dès cette époque, aux vers de Frois-
sart , dans YEspinette amoureuse., aussi bien que dans la
Court de May; et il convient de remarquer, que ce fut
sous la même influence, sous le même patronage, que
Gower essaya de composer des vers français :
- . . . Si jeo n'ai des François la faconde,
Pardonez-moi qe jeo de ceo forsvoie ;
Jeo suis Eiiglois; si quier par tiele voie
Estre excusé.
La présence de Froissart à la cour d'Angleterre ne fut
peut-être inutile ni à Gower, ni môme à Chaucer qui ,
tout en écrivant en anglais, se sert fréquemment de mots
français, que l'Angleterre a conservés. Samuel John-
son, s'occupant de ce que la langue anglaise dut à la
France, cite pour exemples les mots : « Grâce et élo-
« gancc. » N'est-ce pas caractériser les emprunts (jue
Chaucer put faire à Froissart?
Lorsque, quelques années plus tard, Froissart composa
ses chroniques, où l'Angleterre occupait une si grande
place, on peut encore moins douter de l'empressement
— 197 —
du monarque et des barons à lire le récit de leurs vic-
toires, dans la langue même de ceux qu*ils. avaient com-
battus.
Qu'il en ait été de même dans le comté de Foix, en
Hollande et en Italie, rien n'est plus certain. En Hollande,
c'était la maison de Châtillon qui se fixait entre le Rhin
et la Meuse et qui cherchait à dominer en Gueldre. A Pau
et à Orthez, le comte Gaston Phébus se plaisait à entre-
tenir Froissart, « non pas en son gascon, mais en bel et
« bon François. » En Italie, on se souvenait des célèbres
paroles de Brunetto Latini : « La parleure Françoise est la
« plus gracieuse et délitable de tous autres langages, et,
« par conséquent, la plus commune entre tous les princes
« chrestiens. »
Mais Froissart, accueilli avec un si vif empressement
dans tant de contrées éloignées, sut-il se garder du con-
tact plus ou moins contagieux des langues qu'on y par-
lait? Son bon français de Hainaut n'emprunta-t-il pas à
Londres, à Orthez, à Milan, quelques-uns des mots étran-
gers qui frappaient sans cesse son oreille (') ? Avec beau-
coup de peine, on est parvenu à découvrir dans ses
chroniques dix mots anglais, et trois ou quatre mots ita-
liens, entre autres le mot evvous, pour ewoi, voici. Néan-
moins, nous n'oserions pas assurer que ces assertions ne
reposent point sur autant d'erreurs. Ewoi peut être fort
(') Dans le DU du F/orm, Froissart nous apprend qu'il parlait
anglais.
il.
- 198 —
bien une phrase française : Et vois, ce qui répondrait exac-
tement à voici. Quant au verbe traveller pour f)oyager, le
mot n'est pas anglais mais français. Dans un temps où l'on
ne voyageait pas sans grande fatigue, on disait traveller
pour voyager^ et nous pourrions faire les mômes réserves
pour la plupart des mots que nous allons citer : rcheTy hé-
rxerj meurdrir, recorder ^ arroy ou array, meschef, jangU,
plenlé, y on pour robe, route pour troupe, riot pour tumulte,
et môme pour le mot confort, qu'il est convenu de consi-
dérer aujourd'hui comme tout britannique.
Ne serait-il pas aussi légitime de citer comme emprun-
tés au latin, les substantifs ire, vicenaye, coulpe, jouvent,
arche, aréoles, Y àdieciiî souef [suavis), les verbes tollir,
mérir , estiller, arguer [arguere], aherdre [adhœrere) , fé-
rir [ferire], relinquir [relinquere], ils audoient pour audie-
bant, etc. ?Et cependant, nous retrouverions aussi tous ces
nîots dans des auteurs antérieurs à Froissart.
Nous n'oserions pas contester, toutefois, que Froissart
ait employé avec prédilection un assez grand nombre de
locutions familières au Hainaut, par exemple, l'épithèle
frisque, sans cesse appliquée aux dames, ou l'adverbe fel-
lement, souvent introduit dans ses récits de combats. Les
vastes proportions du monument qu'il élevait, exigeaient
une grande abondance de formes, et lorsqu'il ne les trou-
vait pas dans ses livres, il les cherchait autour de lui dans
les souvenirs de sa jeunesse. Il ouvrait un champ plus
vaste aux mots hennuyers qu'il employait, aussi bien
qu'à la gloire des chevaliers du même pays, dont il re-
— 199 —
traçait les exploits, et ce qui le justifie assez, c'est que
presque tous ces mots, sans distinction d'origine, sont
entrés dans la langue française.
D'autres fois , Froissart prend un mot sanctionné par
l'usage, en modifie la forme ou en étend le sens. A l'épo-
que où il écrivait, un grand nombre de mots avaient déjà
subi une profonde altération ; d'autres étaient près de
changer de signification.
Appuyons-nous sur quelques exemples. Le mot ber ou
bar^ qui, chez les Germains, désignait l'homme libre,
n'était plus appliqué qu'aux barons, c'est-à-dire, aux sei-
gneurs les plus illustres. D'autre part, tandis que le mot
germanique knecht, employé jadis pour désigner les fils
des bers, ne conserve son véritable sens qu'aux bords du
Rhin, devient le knight ou chevalier des Anglais, et ne
s'entend en Flandre que des serviteurs à gages, le mot
français valet ou varlet, qui en est la traduction, conserve
encore quelquefois son ancienne acception ; mais on le
trouve déjà dans de nombreux chapitres de Froissart ap-
pliqué aux goujats des armées.
Parfois, c'est un mot ancien qui présente encore une
signification près de se modifier et de se dénaturer. Ainsi
Froissart se sert de l'adjectif ncAe, de l'adverbe richement,
en l'entendant comme les Francs , qui réunissaient ce
mot au nom de leurs rois, pour indiquer leur noblesse et
leur courage, et comme le comprenaient encore longtemps
après, au delà des Pyrénées, les ricos-hombres d'Aragon.
« Ils se tinrent franchement et richement, » dit-il en par-
— 200 —
lant de deux braves chevaliers du Poitou (*). Après Frois-
sa rt , un homme riche signifia toute autre chose : l'or dé-
cida d^une épithète qu'on méritait jadis le fer à la main.
Ailleurs au contraire , c'est une expression ancienne
qui se relève et s*anoblit. On entendait autrefois par vir
honoratus un homme qui possédait des honneurs, c'est-à-
dire quelque noble fief , comme dans ce passage de Ville-
hardouin : « La duché de Nike ère une des plus haltes
t honors de la terre de Romenie. » Froissart dit encore
un homme d/hcmneur pour indiquer un noble feuda-
taire ('), mais comme il est juste que l'honneur s'associe
aux honneurs, et que la noblesse du cœur réponde à la
noblesse du sang, il nous offre pour la première fois dans
une nouvelle acception ce mot homme d^ honneur qui sur-
vivra axix honneurs tels que les entendait Villehardouin,
pour ne plus s'effacer ni des mœurs , ni de la langue P) .
C'est peut-être aussi à Froissart qu'on a emprunté le mot :
homme de bien, on entendant par là non le bien matériel,
mais le bien moral. Aussi Froissart réunit-il volontiers
ces deux épithètes : un homme de bien et d^ honneur (4) .
Ne méritent-elles pas d'occuper la première place dans le
glossaire des néologismes de notre chroniqueur?
Il y a un autre mot qu'on retrouve presque à chaque
n C/iron. 1,1,244.
{')Chron. î, 2, 6; IV, 8, 20.
(^)Un écuyer d'honneur et de recommandation... deux écuyers
d'honneur. Chron. I, 2, 351; IV, 59. Cf. I, 2, 397.
(^) Chron. IV, 53, 68.
— 201 —
page de Froissart, qui implique l'accomplissement des
devoirs que chaque homme a à remplir vis-à-vis de son
pays. 11 dit tour à tour : un bon Anglais , un bon Fran-
çais ('). Cette expression toute populaire depuis quatre
siècles, dont on a voulu faire honneur à un traître, au roi
Charles de Navarre, appartient plus légitimement à l'his-
torien de la chevalerie , cette milice investie du noble
privilège de verser son sang pour la patrie.
Quand il dit d'un vieux chevalier t qu'il estoit froissé
« d'armes et de travail du temps passé , » il annonce le
beau vers de Malherbe :
Je suis vaincu du temps, je cède à ses outrages.
Ajoutons que le bon Froissart qui associait sans cesse
l'amour aux armes , et qui voyait en quelque sorte dans
l'amour le secret de la courtoisie et de l'élégance, emploie
l'adjectif amowreMo? comme synonyme d'oima6/e, témoin
ce chapitre où il nous entretient des paroles amoureuses qae
le comte de Montfort adressait à messire Jean de Chandos,
ou de celles que le comte de Saint -Pol engageait Richard II
à employer vis-à-vis de son oncle le duc de Glocester.
Ceci nous paraît quelque peu bizarre; mais l'adjectif
aimable dont nous nous fussions servis en ce cas, a-t-il
une autre étymologie ?
{')Chmn. I, 2, i7l, 279, 283, 234, 362, 365; II, i,68, ^34;
m, 15; IV, 79. Froissart appelle de mauvais Français ceux qui
ne songent qu'à profiter des malheurs de leur pays pour s'en-
richir.
I
— 202 —
Les philologues trouveraient matière à un charmant
chapitre s*i1s recherchaient dans Froissart les mots , les
phrases qu'il a tout naturellement empruntés à la poésie
qui fut sa première étude, pour les appliquer plus tard à
la stratégie de son temps. La mêlée au milieu de laquelle
les chevaliers se rencontrent Tépée à la main u*est qu'un
jeu parti {*). Assemblef, c'est se combattre. Requérir , c'est
attaquer; resveiller ses ennemis, c'est encore les attaquer
s'ils tardent trop eux-mêmes à le faire. On embU une for-
teresse, ou bien l'on rtéoute les assaillants. Voici que
d'autres adversaires s'approchent, on les entend bondir
leurs cornets et bruir sur leurs tambours. On les grève, on
les navre, on les affole; on broche son cheval de l'éperon,
on descliqtie les grands coups. On rescoue ses amis en péril,
et de là le ci*i : à la rescausse ! La bataille achevée, on
laisse aux hriyaiids la honte de trousser et d'enfardeler le
butin qu'ils recueillent dans leurs expéditions, car terre
courue est terre dévastée. La fainùse, c'est la peur ; le
courage, c'est l'inclination du cœur, quelle qu'elle soit,
noble ou criminelle, énergique ou timide ('). Les mots :
souffrir, souffrance, indiquent la trêve pendant laquelle on
suspend la guerre. Le jour est perdu quand on ne se bat
point : aussi combat ei journée sont-ils deux mots qui sont
et resteront synonymes.
De môme que le mot courage n'indiquait qu'une incli-
OChron.l, 2. 3.
(') Le mot populaire : Ayez boa courage, remontée Tépoque
où Ton connaissait le bon et le mauvais courage.
— 203 —
nation du cœur qui avait besoin d'une épithète pour
signifier har dément ou hardiesse, de même aussi le mot
talent ne s'entendait que d'un désir plus ou moins heureu-
sement accompli. Mautalent se traduit par colère ou par
contrariété. C'est l'antithèse du talent. Si toutes les aspi-
rations qui se forment pour atteindre le plus haut degré
des faveurs de la science ou de la fortune, avaient conservé
leur ancien nom, que de talents ne compterions-nous pas
de plus aujourd'hui I
Parmi les mots qui ont complètement disparu, combien
n'en est-il pas qui méritent tous nos regrets? La Bruyère
en rapporte un assez grand nocqbre. Il aurait voulu con-
server les substantifs famé pour renommée, mauvaistié
pour méchancetéj los pour louange, et surtout le substantif
heur qui a fait heureux qui est si français. Parmi les adjec-
tifs, il cite le mot gent, ce mot si facile, si gracieux, que
nous avons retrouvé à chaque page de Froissart ; parmi
les verbes : festoyer, s^esjouir, se douloir, travailler, duire,
vilainer, poindre^ ramentevoir . Il se plaît à rappeler que
tous ces mots pouvaient, en se mêlant aux mots modernes,
durer ensemble d'une égale beauté et rendre la langue
plus abondante. Il regrette jusqu'à ce monosyllabe et/
qui, à son avis, a été dans ses beaux jours le plus joli mot
de la langue française.
Serions-nous aussi heureux que Froissart dans le choix
de nos expressions, si nous avions à offrir un tableau où
l'on vît le clerc muser et deviser avant d'improviser seis
vers, recorder et ramentevoir quand il écrit ses chroniques,
i
— 204 —
et tour à tour semonner et reyracier ses bienfaiteurs ? N'en
s<îrait-il pas de même si nous devions engager les vain-
queurs à se refréner j et l'homme d'État à ne pas délaier ni
subtiUeTy sous prétexte d'esc/jever les difficultés ou les périls?
Descendre aux prières est une belle expression qui
appartient à Froissart, mais il ne l'entend pas comme
nous. Celui qui descend aux prières est celui qui oublie
son orgueil non pas pour y recourir, mais pour les
accueillir et se rapprocher du malheureux qui l'implore.
La forme active d'un grand nombre de verbes, aujour-
d'hui effacée de nos lexiques modernes, se prêtait davan-
tage aux exigences de b narration qui doit avant tout
être claire et rapide. Nous disons : Douter de la parole,
aller par un chemin , se préparer à une besongne, faire
reculer les ennemis ; Froissart disait bien mieux : Douter
la parole, aller le chemin, approcher la besongne, reculer les
ennemis.
Certains adjectifs avaient aussi plus de vigueur ou plus
de grâce. Nous citerons : felonneux, cauteleux, huiseux,
vergogneux, pensieux, angoisseux, volonteux, volontureux,
crueux, ireux, plantureux, idoine, embesogné, adoubé,
méshaigné, hérié, alosé. Nous y joindrons aussi quelques
adverbes tels que : liement, roidement, nicement, couar-
dement, couvertement , et surtout ceux-ci : royaument,
chevalereusement, vassalement, lacheleureusement, qui ex-
priment en un mot l'accomplissement de tous les devoirs
qui incombent aux rois et aux chevaliers, aux vassaux et
aux bacheliers.
— 205 —
Les manuscrits de Froissart qui ont le mieux conservé
son orthographe (nous plaçons au premier rang ceux de
ses poésies où les copistes ont nécessairement respecté da»
vantagc la forme primitive) n'offrent pas avec les ouvrages
modernes autant de différences qu'on voudrait bien le
croire. Comme nous, il efface fréquemment la lettre s
suivie d'une autre consonne, en la remplaçant par l'ac-
cent aigu : déduit pour desduit, réduit pour resduit, réjoir
pour resjoir, etc. Au présent, au futur, à l'infinitif et au
participe passé, il écrit aussi comme nous : Je fais, il fait, il
se tait, f aurai, je verrai, je porterai, je dirai, faire taire,
retraire, faite, parfaite, etc. Et si à l'imparfait il dit : Je
portais, je venais, n'oublions pas que Corneille et ses
contemporains considéraient la diphthongue oi comme
l'un des sons les plus indispensables à la force et à la vi-
gueur de la langue. C'est la cour efféminée des derniers
Valois que l'on accusait d'avoir cherché à la supprimer,
à l'époque où une vie voluptueuse et molle avait succédé
aux dernières traditions de la chevalerie ressuscitées par
Henri II (•).
A ce titre, il ne faut que louer Froissart d'avoir con-
{•) Comme ainsi soit que noslre langage symbolise ordinaire-
ment avec nos mœurs, aussi le courtisan au milieu des biens et
de la grandeur, estant nourry à la mollesse, vous voyez qu'il a
transformé la pureté de nostre langage en une grammaire toute
efféminée, quand au lieu de roine, alloH^ tenoit et venoit, il dict
maintenant : reine , allet , lenet , venet. Estienne Pasquier,
Lettres, II, 1?.
II. 18
— 206 —
serve, au milieu de tant de foimes nouvelles, cette forme
ancienne que plus d'un érudit regrette encore aujour-
d'hui. Il a d'ailleurs fait assez pour adoucir et assouplir
la langue du xiv" siècle. Il semble qu'en lui imprimant
la variété de ses récits, il l'ait colorée et émaillée en
quelque sorte de toutes les fleurs de son imagination ; elle
lui doit de plus cette précision, cette lucidité qui en for-
meront désormais le principal caractère.
c Depuis cinq siècles que ces chroniques ont été écrites,
c dit un habile critique (') , l'esprit français se reconnaît aux
c qualités de ces charmants récits, à cette clarté, à cette
c suite, à cette proportion, à cette absence d'exagération,
c à ces couleurs déjà mêlées et variées dont aucune
c n'éblouit : de même, la langue française se reconnaît
« à cette netteté de rexpression, à cette grâce du tour , à
« cette fermeté sans raideur, à cet éclat tempéré que sen-
« tiraient ceux mêmes qui veulent lire sans juger. »
En lisant Joinville, on le jugerait antérieur de deux
sièciesà Froissart, mais en étudiant Froissart, on le croirait
à peu près le contemporain des écrivains du siècle de
François I". Comme tous les hommes supérieurs, il avait
devancé son époque.
(') M. Nisard, dans son ffistoire de la littérature française.
CHAPITRE VIL
CiTlTiONS.
I. Récits qui joigneril le mérite littéraire à Tiiupartialité. —
Mort de Ghandos et de Clisson. — Wal Tyler et Jean
Desmarcts.
Nous nous sommes efforcé d'abord de rechercher les
aventures et les incidences au milieu desquelles Froissa rt
composa ses chroniques, puis d'examiner les chroniques
elles-mêmes comme œuvre littéraire. Pour mieux les
apprécier, il convient d'en citer quelques fragments plus
étendus, et il nous semble qu'il vaut mieux s'arrêter à
ceux qui nous offrent à la fois, sous des aspects divers,
la pensée et le style du chroniqueur.
Peut-être nous eût-il été plus aisé de justifier notre
admiration pour Froissart en mettant sous les yeux du
lecteur ces épisodes si connus du siège de Calais , de la
bataille de Cocherel ou du combat singulier d'Edouard III
â
— 208 —
et d'Euslache de Ribeaumont sous les murs de Calais ;
mais nous voudrions ne pas séparer le fond de la forme,
et, tout en rendant hommage aux plus brillantes qualités
du style, nous serions heureux d'apporter en môme temps
la preuve irrécusable que rien n'autorise à peindre notre
chroniqueur indifférent au malheur et à Toppression des
faibles, et n'ayant de sympathies et d'éloges que pour le
succès. Nous espérons démontrer que Froissart, si élo-
quent lorsqu'il célèbre les exploits des Anglais, ne Test pas
moins lorsqu'il loue ceux des Français, que, plein d'en-
thousiasme pour les bons princes et les bons chevaliers, il
blâme énergiquement ceux qui manquent à leurs devoirs,
et enfin qu'il fut aussi juste pour les communes que pour
la noblesse, en ne confondant jamais les griefs légitimes
des bourgeois avec les honteux désordres de l'anarchie.
En étudiant sous des points de vue différents l'impartialité
de l'auteur , nous verrons aussi le style , expression
rapide, mais sincère d'une pensée loyale et vive, se prêter
avec un rare bonheur à la variété des épisodes qui se
succèdent.
Pour premier parallèle, nous mettrons en regard la fin
de Ghandos et le meurtre du connétable de Glisson.
Chandos et Glisson , appartenant à deux nations enne-
mies, avaient été tous les deux célèbres par leur courage.
(]handos , que Froissart appelle « un chevalier doux ,
a courtois et aimable, large, preux, sage et loyal en tous
«estas, et qui vaillamment se savoit estre entre tous
« seigneurs et toutes dames, » fut frappé déloyalement
— 209 —
clans un combat , mais il reçut du moins la mort d'une
main ennemie ; Olivier de Glisson, plus malheureux, fut
la victime d'une trahison lâchement préparée dÀns la
capitale même du royaume, à quelques pas de Thôtel
Saint-Paul.
Ghandos avait vu échouer une escalade dirigée contre
l'abbaye de Saint-Savin, et il s'était arrêté «tout méranco-
« lieux » à Chauvigny. Nous laissons continuer Froissart :
« Une grande esp.ice après ce qu'il fut là venu, et qu'il
« s'ordonnoit pour un peu dormir, il entre un homme
« tantost après en l'hostel, et vint devant lui, qui lui dit :
« Monseigneur, je vous apporte nouvelles. » — « Quelles? »
(L répondit-il. — «Monseigneur,les François chevauchent.»
« — « Et comment le sais-tu ?» — « Monseigneur , je me
« suis parti de Saint-Savin avec eux.» — « Et quel che-
« min tiennent-ils? » — « Monseigneur,* je ne sais de vé-
« rite ; fors tant qu'ils tiennent, ce me semble, le chemin
« de Poitiers. » — «Et lesquels sont-ce des François? »
« — « C'est messire Louis de Saint-Julien et Kerlouet le
« Breton et leurs routes. » — « Ne me chault, dit messire
« Jean Ghandos, je n'ai mais-hui nulle volonté de che-
« vaucher : ils pourront bien trouver encontre sans moi. »
« Si demeura un espace en ce propos tout pensif, et
« puis s'avisa et dit : « Quoique j'aie dit, c'est bon que je
« chevauche toujours : il me faut retourner à Poitiers, et
« tantost sera jour. » — « C'est voir, sire, » ce répondirent
« ses chevaliers qui là estoient. Lors fit ledit messire
« Ghandos restraindre ses plates et se mit en arroy pour
— 210 —
t chevaucher et aussi firent tous les autres. Si montèrent
« à cheval ^ et se partirent, et prirent le droit chemin de
< Poitiers, costoyant la rivière. Et si pouvoienl astre les
« François en ce propre chemin une grande lieue devant
« eux, qui tiroientà passer la rivière au pont Luzac.
« Quand messire Jean Ghandos fut là venu jusques à
« eux, sa bannière devant lui, si n'en fit pas trop grand
« compte ; car petit les prisoit et aimoit ; et tout à cheval
« les commença à ramposner en disant : « Entre vous,
« François, vous estes trop malement bonnes gens d'ar-
« mes ; vous chevauchez à votre aise et à votre volonté
€ de nuit et de jour; vous prenez villes et forteresses en
« Poitou, dont je suis séneschal ; vous rançonnez povres
« gens sans mon congé ; vous chevauchez partout à main
« armée; il semble que le pays soit tout vostre; et par
«Dieu non est. Messire Louis, messire Louis, et vous
< Kerlouet, vous estes maintenant trop grands maislres ;
« il y a plus d'un an et demi que j'ai mis toutes mes en-
« tentes que je vous puisse trouver ou rencontrer, or
« vous vois-je. Dieu merci! et parlerons à vous, et sau-
« rons lequel est plus fort en ce pays, ou je, ou vous. On
« m'a dit et conté par plusieurs fois que vous me désiriez
« h voir : si m'avez trouvé; je suis Jean Ghandos, si bien
« me ravisez. Vos grands appcr lises d'armes qui sont
«maintenant si renommées, si Dieu plaist, nous les
« éprouverons. »
«Entre ces ramposnes et paroles de messire Jean Chan-
'( dos, qu'il ffiisoit et disoit aux François, un Breton prit
— 2H —
t son glaive et ne se put abstenir de commencer la mes •
f lée, et vint asséner à un escuyer anglois, qui s'appeloit
« Simekins Dodale, et lui arresta son glaive en la poi-
f trine, et tant le bouta et tira, que ledit escuyer il mil
« jûs dessus son cheval à terre. Messire Jean Chandos,
« qui ouït effroi derrière lui , se retourna sur son costé
t et vit gésir son escuyer à terre , et que on féroit
« sur lui : si s'échauffa en parlant plus que devant, et dit
t à ses compagnons et à ses gens : t Gomment! lairez-
f vous ainsi cet homme tuer? A pied, à piedi i Tantost
« il saillit à pied ; aussi firent tous les siens, et fut Sime-
« kins rescous. Veci la bataille commencée.
« Messire Chandos, qui estoit grand chevalier, fort et
« hardi, et conforté en toutes ses besognes, sa bannière
« devant lui, environné des siens, et vestu dessus ses ar-
« mures d'un grand vestement qui lui battoit jusques à
« terre, armoyé de son armoirie, d'un blanc samit à deux
« pelsaguisés de gueules, l'un devant et l'autre derrière,
« et bien sembloit suffisant homme et entreprenant, en
« cel estât, pied avant autre, le glaive au poing, s'en vint
« sur ses ennemis. Or faisoit à ce matin un petit res-
« let (') : si estoit la voie mouillée , si que, en passant, il
« s'entortilla en son parement qui estoit sur le plus long,
t tant que un petit il trébucha. Et veci un coup qui vint
« sur lui. lancé d'un escuyer qui s'appeloit Jacques de
« Saint- Martin , qui estoit fort homme et appert (kire-
(') Rcslet, gelée blanche. Ceci se passait au mois de janvier.
— 212 —
f ment ; et fut le coup d'un glaive qui le prit en chair, et
« s'arresta dessous l'œil, entre le nez et le front, et ne vit
f point messire Jean Chandos le coup venir sur lui de ce
« lez-là, car il avoil Tœil éteint ; et avoit bien cinq ans
€ qu'il l'avoit perdu es landes de Bordeaux, en chassant
c un cerf. Avec tout ce meschef, messire Jean Chandos
t ne porta oncques point de visière. Si que en trébu-
€ chant, il s'appuya sur le coup, qui estoit lancé de bras
< roide : si lui entra le fer là-dedans, qui s'encousit jus-
« ques au cervel; et puis retira cil son glaive à lui. Mes-
« sire Jean Chandos, pour la douleur qu'il sentit, ne se
« put tenir ei} estant , mais chéy à terre et tourna deux
« tours moult douloureusement, ainsi que cil qui estoit
« féru à mort; car oncques depuis le coup ne parla.
< Or furent trop durement dolents et déconfortés ces
« barons et ces chevaliers de Poitou, quand ils virent là
« leur séneschal, monseigneur Jean Chandos, gésir en cel
« estât, et qu'il ne pouvoit plus parler ; si commencè-
« rcnl à regretter et à doulorer moult amèrement, en di-
« sant : « Gentil chevalier, fleur de toute honneur, mes-
« sire Jean Chandos ! A mal fut le glaive forgé dont vous
« estes navré et mis en péril de mort. » Là pleuroient
« moult tendrement ceux qui là estoient. Bien les enten-
« doit et se complaignoit ; mais nul mot ne pouvoit par-
« 1er : là tordoientles mains et tiroient leurs cheveux et je-
« toient grands cris et grands plaints, par espécialles che-
« valiers et escuyers de son hostel. Là fut ledit messire de
« Chandos de ses gens désarmé moult doucement et couchié
— 213 —
« sur targe et sur pavois, et apporté tout le pas à Morte-
« mer, la plus prochaine forteresse de là... Dieu en ait
« l'âme par sa débonnaireté, car oncques depuis cent ans
« ne fut plus courtois, ni plus plein de toutes bonnes et
« nobles vertus et conditions, entre les Anglois, de lui. »
Ghandos, ajoute Froissart, fut plaint et regretté de ses
amis et amies. Le roi de France et ses chevaliers unirent
leurs larmes à celles du prince de Galles qui, un an avant
la bataille de Poitiers, se trouvait encore en sa garde, et
qui recourait en tout à ses avis, « parce que de toute Engle-
f terre, il estoit Tun des meilleurs chevaliers de sens, de
« force, d'heur, de haute emprise et de bon conseil. »
Froissart avait été informé des circonstances de la fin de
Chandos : il se trouvait à Paris, lors de l'attentat dirigé
contre le sire de Clisson :
« Or avint que, ce jour du Saint-Sacrement, le roi de
« France, en son hostel de Saint-Pol, à Paris, avoit tenu
« de tous les barons et seigneurs qui pour ce jour estoient
« à Paris, cour ouverte, et fut ce jour le roi en très-grand
« soûlas, et aussi fut la roine jet la duchesse de Touraine.
t Et pour les dames solacier et le jour persévérer en joie,
< après disner, dedans le clos de l'hostel de Saint-Pol, à
« Paris, les jeunes chevaliers et escuyers , montés sur
(i coursiers et tous armés pour la joute, la lance au poing,
« estoient là venus et avaient jouté fort et roidement ; et
« furent ce jour les joutes moult belles, et volontiers
f vues du roi, de la roine, des dames et des damoiselles,
« et ne cessèrent point jusques au soir. Et donna le roi le
— 214 —
t souper.àSaint-Pol, à tous les chevaliers qui y voudreiit
« cstre. Et après ce souper, on dansa et carola jusques à
« une heure après mie-nuil. Après ces danses on se dé-
« partit, et se traist chacun en son logis ou à son hostel,
f sans doute et sans guet, l'un çà et l'autre là. Messire
« Olivier de Gliçon , conncstable de France pour lors, se
f départit tout dernier. Et vint en la place devant l 'hostel
« de Sdint-Pol, et trouva ses gens et ses chevaux qui le
« attendoient. Et tout compté, il n'y en avoit que huit et
t deux torches , lesquelles les varlets allumèrent , sitost
« que le connestable fut monté, et les torches portées de-
c vant lui, se mirent au chemin parmi la rue, pour ren-
« trer en la grand' rue Sainte-Catherine.
« Messire Pierre de Graon avoit ce soir si bien espié
« que il sa voit tout le convenant du connestable , et com-
« ment il cstoit demeuré derrièjc , et de ses chevaux qui
« l'attendoient. Si estoit parti, et issu hors de son hostel,
« et ses gens tous armés à la couverte, et tous montés sur
« leurs chevaux, et n'y avoit de ceux de sa route pas six
« qui sçussent encore quelle chose il avoit en propos de
« faire. Et estoit venu ledit messire Pierre sur la chaussée
« au carrefour Sainte-Gatlierine ; et là se tenoit-il et ses
« gens tous cois et attendoient le connestable. Sitost que le
« connestable fut issu hors de la rue Saint-Pol et tourné
« au carrefour de la grandVue, et que il s'en venoit tout
* le pas sur son cheval, les torches sur son lez pour
« lui éclairer, et jangloit à un sien écuyer et disoit : c Je
« dois demain avoii' au disner chez moi monseigneur de
— 215 —
t Touraine , le seigneur de Coucy , messire Jean de
« Vienne, le baron dlvry et plusieurs autres ; or pensez
« que ils soient tous aises et que rien n'y soit espargné ; »
f ces paroles disant, véez-cy messire Pierre de Craon et
f sa route qui s'avancent, et premièrement ils entrèrent
« entre lesgensduconnestable qui estoient sans lumière,
« sans parler ni sans escrier.
« Tout premier, on prit les torches et furent éteintes et
c jetées contre terre. En les prenant, le connestable avoit
c parlé tout bas et dit ainsi, pour tant que quand il sentit
« l'efFroi des chevaux qui venoient derrière, il cuidoit que
« ce fust le duc de Touraine qui s'esbatoit à lui et à ses
« gens : « Monseigneur, par ma foi, c'est mal fait; mais
c je vous le pardonne, car vous estes jeune ; si sont tous
t revaux et jeux en vous. » A ces mots, dit messire
f Pierre de Craon, en tirant son espée hors du feurre :
t A mort, à mort, Cliçon ! si vous faut mourir ! » —
t Qui es-tu, dit Cliçon , qui dis telles paroles? » — « Je
t suis Pierre de Craon, votre ennemi. Vous m'avez tant
€ de fois courroucé que ci le vous faut amender. Avant !
t dit-il à ses gens, j'ai celui que je demande et que je veuil
« avoir. » En disant ces paroles, il fiert et lance après lui.
« Ses gens tirent espées et lancent après lui. Coups com-
« mencent à voler et à croiser sur le connestable ; et il qui
« ne portoit fors un coutel, espoir de deux pieds de long,
« trait le coutel et commence à estremir. Ses gens estoient
« tous despourvus; si se effrayèrent et furent tantost
« ouverts et épars. Les aucuns des hommes de messire
— 216 —
« Pierre de Graon demandèrent : t Occirons-nous tous? »
« — f Oil, dit-il, eux qui se mettront à défense. » La
« défense estoit petite, car ils n'estoient que eux huit et
t sans nulle armure , et tous entendoient au connestable
t occire et atterrer ; ni messire Pierre de Craon ne de-
« mandoit autre chose que le connestable mort. Et vous
t dis , si comme aucuns connurent depuis qui à cet
c assaut et emprise furent, les plusieurs, quand ils eurent
c la connoissance que c'estoitle connestable qu'ils assail-
« loient, furent si eshidés que, en férant sur lui ou contre
« lui, leurs coups n'avoient point de puissance , et aussi
« ce qu'ils faisoient ils le faisoient paoureusement, car
c en trahison faisant, nul n'est hardi. Le connestable
« contre les coups se couvroit*de son bras et croisoit de
« sonbadelaire, en soi défendant vaillamment. Sa défense
« ne lui eust rien valu, si la grâce de Dieu ne l'eust gardé
« et défendu. Et tousdis se tenoit sur son cheval, et tant
« qu'il fust féru sur le chef d'une espée à plein coup moult
« vilainement, duquel coup il versa jus de son cheval,
« droit à rencontre de l'huis d'un fournier , qui jà estoit
« descouchc pour ordonner ses besognes et faire son pain
(( et cuire ; et en devant il avoit ouï les chevaux frétiller
« sur la chaussée et plusieurs des paroles qui y furent
« dites; et avoit ledit fournier un petit entre-ouvert son
« huis; dont trop bien en prit et chéit au seigneur de
« Gliçon de ce que l'huis estoit entre-ouvert, car au chéoir
« que il fit contre l'huis, il s'ouvrit, et le connestable chév
« du cho7f par dedans la maison. Ceux qui ostoiont à cheval
— 217 —
« ne purent ens, car l'huis n'estoit pas trop haut ni trop
« large, et si faisoient leur fait paoureu sèment. Vous
« (levez savoir, et vérité est, que Dieu fit adonc grand'
« grâce au connestable, car si il fust aussi bien chéu
« dehors l'huis, comme il fit par dedans, ou que l'huis
« eust esté fermé, ilestoit mort; et l'eussent tous défroissé
« et piétellé de leurs chevaux, mais ils n'osèrent descendre.
« De ce coup du chef duquel il estoit chéu. Guidèrent bien
« les plusieurs , messire Pierre de Graon et ceux qui sur
« lui féru avoient , que du moins ils lui eussent donné le
« coup de la mort. Si dit messire Pierre de Craon :
« Allons, allons, nous en avons assez fait. S'il n'est mort,
« si mourra-il du coup de la teste, car il a esté féru de
« bon bras. » A cette parole , ils se recueillirent tous
« ensemble, et se départirent de la place, et chevauchè-
« rent le bon pas, et furent tantost à la porte Saint-An-
« toine , et vidèrent par là et prirent les champs.
« Tantost les nouvelles en vinrent à l'hostel de Saint-
« Pol et jusques à la chambre du roi. Et fut dit au roi
« tout effrayement, et sur le point de l'heure qu'il devoit
a entrer dedans son lit : « Ha ! sire, nous ne vous osons
« celer le grand meschef qui est présentement avenu à
« Paris. » — Quel meschef ?» dit le roi.» — «De votre con-
« nestable, répondirent-ils, messire Olivier de Cliçon, qui
« est occis. » — « Occis, dit le roi, et comment? Qui a
« ce fait? » — « Sire, nous ne savons, mais ce meschef
« est avenu sur lui et bien près d'ici, en la grand'rue
« Sainic-Cathorine. » — « Or tost, dit le roi, aux tor-
II. 19
— 218 —
€ chesî aux torches! je le veuil aller véoir. » On alluma
« torches ; varlets saillirent avant. Le roi tant seulement
< vestit une houpelande. On lui bouta ses souliers aux
t pieds. Ses gens d'armes et huissiers, qui ordonnés
t estoient pour faire le guet et garder la nuit l'hostel de
t Saint-Pol, saillirent tantost avant. Ceux qui couchés
€ estoient, auxquels les nouvelles vinrent, s'orddnnè-
€ rent pour suivi r le roi, qui issit de l'hostel Saint-Pol
€ sans nul arroi, ni attendre homme fors ceux de sa
t chambre. Et s'en vint le bon pas, les torches devant lui
€ et derrière. Et n'y avoient de ses chambrellans tantseu-
t lement que messire Guillaume Martel et messire Hélion
« de Lignac. En cet estât et arroi, le roi s'en vint jusques à
« la maison du fournier et entra dedans. Plusieurs tor-
« ches et chambrellans restèrent dehors.
« Quand le roi fut' venu, il trouva son connestâble
« presque au parti que on lui avoit dit, réservé que il
« n'estoit pas mort , et l'avoient ses gens jà despouillé,
« pour tastor, savoir et véoir plus aisément les lieux où
« il estoit navré, et les plaies comment elles se portoient.
« La première parole que le roi dit, ce fut : « Gonnes-
« table, comment vous sentez-vous?» Il répondit : « Cher
« sire, petitement et faiblement. » — «Et qui vous a mis
« en ce parti?» dit le roi. — « Sire, répondit-il, Pierre
« (le Craon et ses complices, traistreusement et sans nul
v( (léfiaiice.» — « Connestâble, dit le roi, oncques chose
« ne fut si comparée comme celle sera, ni si fort anien-
vv dée. »
— 219 —
C était la première fois que l'on voyait de hauts sei-
gneurs vider ainsi leurs querelles par trahison, au milieu
de la nuit, dans un carrefour désert. La place publique
n'avait jusque-là été ensanglantée que par les séditions
et les émeutes. Cette arène allait mieux à WatTyler, dont
nous allons raconter l'audacieuse tentative si promple-
ment réprimée.
« Ce propre jour, au matin, s'estoient assemblés tous
« les mauvais, desquels Wautre Tuillier, Jacques Strau
« et Jean Balle estoient capitaines, et venus parlementer
« en une place que on dit Semitefîlle, où le marché des
t chevaux est le vendredi ; et là estoient plus de vingt
« mille, tous de une alliance. Et encore en y avoient en
t la ville beaucoup qui se déjeunoicnt par les tavernes,
« et buvoient la garnache et la malvoisie chez Lombards,
« et rien n'en pay oient. Et avoient ces gens qui là estoient
f assemblé, les bannières du roi que on leur avoit baillées
« le jour devant , et estoient sur un propos de courir
« Londres, robcr et piller ce même jour. Et disoient les
« capitaines : « Nous n'avons rien fait. Ces franchises
t que le roi nous a données nous portent trop petit de
« profit ; mais soyons tous de un accord ; courons cette
« grosse ville riche et puissante de Londres ; et si
« nous sommes au dessus de Londres , de l'or et de
« l'argent et des richesses que nous y trouverons, et qui
« y sont, nous aurons pris les premiers , ni jà ne nous en
« repentirons. Et si nous les laissons, ceux, ce vous dis,
«^qui viennent, les nous touldront.»
— '220 —
« A ce conseil estoienl-ils tous d'accord, quand vez-ci
« le roi qui vient en cette place, espoir accompagné de
« soixante chevaux , et ne pensoit point à eux, et cuidoit
M. passer outre, et aller son chemin, et laisser Londres.
« Ainsi qu'il estoit devant l'abhaye de Sainl-Bertliélemy
« qui là est, il s'ar resta et regarda ce peuple, et dit qu'il
« n'iroit plus avant, si sauroit de ce peuple quelle chose
« il leur failloit, et si ils estoient troublés, il les rapaise-
« roit. Les seigneurs qui delez lui estoient, s'arrestèrent
« quand il s'arresta : c' estoit raison. Quand Wautre Tuil-
« lier vit le roi qui estoit arresté, il dit à ses gens : € Vez-
« là le roi, je veuil aller parler à lui ; ne vous mouvez
« d'ici si je ne vous fais signe, et si je vous fais ce signe
« (et il leur fît un signe), si venez avant et occiez tout
« hormis le roi, mais au roi ne faites nul mal ; il est jeune,
« nous en ferons à notre volonté, et le mènerons partout
« où nous voudrons en Englelorre, et serons seigneurs
« de tout le royaume : il n'est nul doute. » Là avoit un
« pourpointicr de Londi'es, que on appeloit Jean Ticle ,
« qui avoit apporté et fait apporter soixante pourpoints
« dont aucuns de ces gloutons estoient revestus, et Tuil-
« lier en avoit un vestu. Si lui demanda Jean Ticle:
« Hé, sire! qui me payera mes pourpoints? Il me faut
« bien trente marcs. » — <l Apaise-toi, répondit Tuillier,
« lu seras bien payé encore en nuit ; tiens-t'en à njoi, tu
« as pleige assez. » A ces mots, il osperonna un cheval
« sur quoi il estoit monté , et se part de ses compagnons,
« et s'en vi(Mit (Iroitemer.t au roi, et si près de lui que la
— 221 —
« queue de son cheval esloit sur la teste du cheval du roi.
« Et la première parole qu'il dit, quand il parla au roi,
« il dit ainsi : «Roi, vois-tu toutes ces gensqui sont là?»
— « Oïl, dit le roi ; pourquoi le dis-tu?» — « Je le dis
« pour ce qu'ils sont tous en mon commandement, et me
« ont tous juré foi et loyauté à faire ce que je voudrai. »
— «A la bonne heure, dit le roi, je veuil bien qu'il soit
« ainsi. » — « Adonc, dit Tuillier, qui ne demandoit
« que la riote, cuides-tu, dis, roi, que ce peuple qui là
« est, et autant à Londres, et tous à mon commandement,
« se doye partir de toi sans emporter leurs lettres? Nennil ,
« nous les emporterons devant nous. » Dit le roi : « Il
« en est ordonné ; il faut faire et délivrer l'un après
« l'autre. Gompains, retraiez-vous tout bellement devers
« vos gens, et les faites retraire de Londres, et soyez pai-
« sihles, et pensez de vous; car c'est notre entente que
« chacun de vous, par villages et mairies, aura sa lettre,
t comme dit est. » A ces mots \V autre Tuillier jette les
« yeux sur unescuyer du roi, qui estoit derrière le roi et
« portoit Vespée du roi ; et héoit ce Tuillier grandement
« cet cscuyer ; car autrefois il s'estoit pris de paroles à lui ,
« et l'avoit l'escuyer villené. « Voire, dit Tuillier, es-tu
« là ? Baille-moi ta dague. » — « Non ferai, dit l'escuyer;
« pourquoi te la baillerois-je? » Le roi regarda sur son
« varlet et lui dit : * Baille-lui. » Cil lui bailla moult
« envis. Quand Tuillier la tint, il en commença à jouer et
< à tourner en sa main , et reprit la parole à l'escuyer,
« et lui dit : « Baille-moi celle espée. » — « Non ferai,
19.
— 222 —
« dit rcscuyer , c'est l'espée du roi; lu ne vaux luie
« que tu Taies, car tu n'es qu'un garçon ; et si toi et moi
« estions tout seuls, en celle place, tu ne dirois ni eusses
« dit ces paroles, pour aussi gros d'or que ce moustier de
« Saint-Pol est grand. » — «Par ma foi! dit Tuillier,
« je ne mangerai guère, si aurai ta teste. > A ces mots
c estoit venu le maire de Londres, lui douzième, monté à
« chevaux et tout armé dessous sa robe, et les autresaussi,
« et rompit la presse et vit comment cil Tuillier se déme-
« noit. Si dit en son langage : « Gars, commentes-tu si osé
« de dire telles paroles en la présence du roi? C'est trop
« pour toi. » Adonc se félon ua le roi, et dit au maïeur :
« Maire, mettez la main à lui. » Eutrementes que le roi
t parloit, cil Tuillier avoit parlé au raaïeur et dit : « El
« (le ce que je fais et dis, à toi qu'en monte? » — « Voire,
« (lit le maire qui déjà estoit advoé du roi , parles-tu
« ainsi en la présence du roi mon naturel seigneur ? .le
« ne veuil jamais vivre, si tu no le compares. »
« A CCS mots il trait un grand badelaire que il portoit,
« et lâche , et ficrt ce Tuillier un tel horion sur la teste
•< (jue il Tabattit aux pieds de son cheval. Sitosl que il
H fut chu entre les pieds, on Tenvironna de toutes parts,
♦ par quoi il ne fust vu des assemblées qui là estoient, et
« (pli se disoient ses gens. Adonc descendit un escuyer
« (lu roi, (jue on appeloit Jean Stanwich, et tira une
'( helle épée que il portoit, et la bouta au ventre de ce
' Tuillier, et là fut mort. Adonc s'aperçurent ces mé-
« chans gens là assombh'^s que leur capitaine estoit occis:
— 223 —
« si commencèrent à murmurer ensemble et à dire :
« Ils ont mort notre capitaine ; allons ! allons ! occions
« tout ! > A ces mots ils se rangèrent sur la place, par
« manière d'une bataille, chacun son arc devant lui qui
« Tavoit. Là fit le roi un grand outrage ; mais il fut con-
« verti en bien. Car tantost que Tuillier fut atterré, il se
« partit de ses gens, tout seul, et dit : «Demeurez-ci,
« nul ne me suive. » Lors vint-il au devant de ces folles
« gens qui s'ordonnoient pour venir venger leur capi-
t taine, et leur dit : t Seigneurs, que vous faut? Vous
«( n'avez nul autre capitaine que moi ; je suis votre roi,
« tenez- vous en paix. »
Après être descendu à Wat Tyler, le chef insolent d'une
plèbe furieuse, nous remonterons jusqu'à Jean Desma-
rets ( ) , qui ne flattait pas le peuple et qui néanmoins fut
misa mort parce qu'il en était trop aimé. L'un, guidé par
les plus mauvais instincts de la convoitise et de l'envie,
périt honteusement au milieu de ses rêves de pillage et
l'insulte à la bouche. L'autre, accompagné à sa dernière
heure de ce beau cortège que les larmes et l'indignation
font à la vertu persécutée, semble ne monter à l'échafaud
que pour y ajouter par un inique supplice une auréole
de plus à celles que gravaient sur son front de longs ser-
\ ices cl une vieillesse sans remords.
< Oo mit hors du Chastelet plusieurs hommes de la ville
« de Paris jugés à mort pour leurs forfaitures et pour
(') Ou mieux Dcsmares.
— 2-24 —
t cuiouvement de commun , dont on fut émerveillé de
« maistre Jean des Marets, qui estoit tenu et renommé à
« sage homme et notable. Et veulent bien dire les aucuns
t que on lui fit tort ; car on Ta voit toujours vu homme de
« grand' prudence et de bon conseil , et avoit toujours
€ esté l'un des greigneurs et authentiques qui fut en parle-
« ment sur tous les autres, et servi au roi Philippe, au roi
« Jean et au roi Charles, que oncques il ne fut vu ni
« trouvé en nul forfait, fors adonc. Toutefois il fut jugé à
f estre décollé, et environ quatorze en sa compagnie. Et
« entrementes que on l'amenoit à sa décollation sur une
« charrette et séant sur une planche dessus tous les autres,
« il demandoit : « Où sont ceux qui me ont jugé ? Qu'ils
« viennent avant, et me montrent la cause et la raison
« pourquoi ils m'ont jugé à mort. » Et là prôchoit-il au
« peuple, en allant à sa fin, et ceux qui dévoient mourir
« en sa compagnie : dont toutes gens avoient grand' pitié .
« mais ils n'en osoient parler. Là fut-il amené au marché
« dos halles ; et là devant lui tout premier furent décollés
« ceux qui en sa compagnie estoient, et en y ot un que on
« nommait Nicolas le Flamont , un drapier , pour qui on
« ofTroil pour lui sauver sa vie soixante mille francs ; mais
« il mourut. Quand on vint pour décoller maistre Jean
« des Marets, on lui dit : « Maistre Jean, criez merci au roi
« que il vous pardonne vos forfaits. » Adonc se tourna -
« il et dit : « J'ai servi au roi Philippe son aïeul et au roi
« Jean son tayon , et au roi Charles son père , bien et
« loyalement; ni oncques cils trois rois, ses prédécesseurs,
— 225 —
« ne me sçurent que demander ; et aussi ne feroit celui-ci
« si il avoit âge et connoissance d'homme , et cuide bien
« que de moi juger il n'en soit en rien coupable : si ne lui
« ai que faire de crier merci, et crierai merci à Dieu et
« non à autre , et lui prie bonnement que il me pardonne
« mes forfaits. » Adonc prit-il congé au peuple dont la
« greigneure partie pleuroit pour lui. En cet estât mourut
« maistre Jean des Marets. »
Juvénal des Ursins rapporte que Jean Desmarets répé-
tait en allant à l'échafaud : Judica me, Deus^ et discerne
causam meam de gente mm sancta. Vingt -quatre ans
s'écoulèrent avant que son corps reçût une honorable
sépulture dans l'église de Sainte-Catherine du Val des
Écoliers (').
n. Récits moins sérieux. — La partie d'échecs de la comtesse
de Salisbury.
On nous reprochera sans doute de n'avoir reproduit
d'un chroniqueur si aimable et si joyeux que ses récits les
plus sévères; mais Vimportances des événements qui y
sont retracés, nous servira d'excuse. Nous nous pro-
posions d'ailleurs d'insérer ici, comme présentant des
qualités littéraires bien différentes quoique non moins
précieuses, ce délicieux épisode du livre P"", où Froissart
peint l'amour d'Edouard III pour la comtesse de Salis-
(») Registres du Parlement, vendredi ii mars 4406 (v. st.).
— 226 —
biijy. Malheureusement, il embrasse plusieurs chapi-
tres, oîi Ton ne peut rien retrancher, tant ils offrent
(le charme et de grûce, et pour ne pas trop prolonger nos
citations , nous nous bornerons à les compléter par un
fragment emprunté au manuscrit d'Amiens. Il s'agit d'une
partie d'échecs entre le roi d'Angleterre et la belle Alix :
« Li roys demanda les eschecs et la dame les fît appor-
« ter. Si donc pria li roys à la dame que elle volsist jouer
« à lui, et la dame li accorda liement et bien estoit tenue
«du faire. A l'entrée du jeu des eschecs, li roys qui
« voloit que aucune chose demourast du sien à la dame
« l'assailli en riant: «Dame, que vous plaist-il à mettre au
« jeu? » et la dame li respondi : « Sire, et vous? » Si
« donc mist li roys avant un très- bel aniel à ung gros
« rubis sus le tal)lier, qu'il portoit en son doigt. Lors
« dit la dame : « Sire, je n'ay nul aniel si riche comme
« ii vôtre est.» — «Dame, disl li rov tout en riant, cilz
« que vous avez, mettes le avant , je n'y prends pas
a (le si pries garde. » Si dont la comtesse, pour accom-
« plir la vollenté du roy, traist hors d'un doigt ung
« anelet d'or qui n'estoit pas de grant vaille. Si jouèrent
« as eschecs ensamble, la dame à son avis au mieux que
u pooit, afin que li roys ne la tenist pas pour trop simphi
» et ignorans, et li roys se faiiuloit, car pas ne jouoit du
« uiieux qu'il savoit, et i\\ avoit nulle espace des tires
« que il ne regardast si fort la dame que elle en estoit
ft toute honteuse, et quant li roys véoit que elle s'estoit
(» fourfaito d'un chevalicM- ou de quoy que ce fust, il se
« fourfaisoil ossi pour remettre la dame en son jeu, et
« tant jouèrent que li roys perdi et fu mas. Adont se
« leva la dame, et prist-son aniel et le mist en son doigt,
« et volsist trop bien que li roys eust repris le sien , et li
« offri et dist : «Sire, il n'appartient pas que en mon hos-
« tel j'aie rien del vôtre.» — «Dame, distli roys, si fait, car
« li jeus le porte ensi, et se je l'eusse gaigniet, tenés vé-
« ritablement que j'eusse porté le vôtre. » La dame ne vot
« adont plus presser le roy, mais s'en vint à une sienne
« damoiselle et li bailla l'aniel et lui dist : « Quant vous
« verres que li rois sera partis de céans et devra monter
« à cheval, si vous avanchiés et li rendes tout- bellement
€ son aniel, et li dites que nullement je ne le veus déte-
€ nir, car point n'apertient ci. »
€ A ces mots vinrent espisses et vins, et n'en vot onc-
« (jues prendre li roys devant la dame, ne la dame ossi
« devant lui, et y eut là grant estrif tout en reviel. Fina-
« lement il fu accordé que il prissent tous doy ensamble,
« o^sitost li ungs comme li autre, pour cause de brieftc.
« Après ce fait, li roys prist congiet à la dame et lui dit
« tout haut : < Dame, vous demourrés en votre hostel, si
« je m'en irai sieuvir mes ennemis. » La dame à ces mots
« s'inclina bien bas devant le roy, et li roys moult ap-
« pertement la prist par la main droite et li estraindi un
« petit, et ce li fist trop grand bien en signe d'amour, et
« regarda li roys que chevaliers et damoiselles«s'enson-
« nioient de prendre congiet l'un à l'autre, si s'avança en-
« corcs de dire deux mots tant seulement : « Ma chière
— 228 ^
« cLiino, que Dieu vous commande jusques au revenir, si
« vous prie que vous vousvoelUez aviser et autrement estre
« conscilliée que vous ne me avés dit . i — c Chîers sires, ré-
c pondit la dame, li Pères glorious vous veuille conduire
c et ester de vilaine pensée et déshonorable, car je sui et
t serai tondis conscilliée et appareilliée de vous servir à
« votie honneur et à la mienne. >
c A tant se parti li roys de le cambre, et ensi que il de-
c voit monter à cheval, la damoiselle qui estoit enfoor-
c méo de sa dame s en vint au roy et s*ageDouilla, et cDe
c dit : € Monseigneur, vecy votre aniel que ma dame vous
€ renvoie, et vous prie humblement que vous ne le Toeil-
c liés tenir à villenie , que point ne veut qu'il demeure
€ par devers elle. » Li roys en fu tout estrivîs, non pour
c quant , comme test conseilliet , répondit briefment :
« Damoiselle, puisqu'il ne plaist à votre dame, H gains
t petis que elle a fait à moy, il vous demeure, i et la da-
« moiselle j'ecorda à sa dame la réponse dou roy, et li vot
« rendre l'aniel que li roys avoit perdu aus eschecs, mais
« la dame ne le volt prendre, ains dit qu elle n'3 clamoit
« riens et que li roys lui avoit donnet, si en fesist son
« prouffit.
« Ensi demeura li aniaux dou roy à la damoiselle. »
CHAPITRE VIII.
INFLUENCE DE FROISSART COMME CHRONIQUEDR.
I. L'influence de Froissarl fut plulôl littéraire que politique.
— Imitateurs et continuateurs.
Tout permet de croire que rinfluence exercée par les
écrits de Froissarl fut considérable , et que les hom-
mes de son temps saluèrent avec une admiration re-
connaissante le vaste monument où ils voyaient leurs
noms inscrits par une main que ne désavouerait point la
postérité. Il appartient aux historiens, dit éloquemment
Georges Chastelain, « d'exalter lesesvanuis du siècle et
« de les couronner en renommée. »
Evidemment les chevaliers trouvaient dans ce livr«
tous les exemples et toutes les leçons. « Rien n'est plus
« propre, dit Lacurne de Sainte-Palaye, que le spectacle
II. 20
— 230 —
« que Froissart met continuellement sous les yeiw de ses
« lecteurs, à leur inspirer l'amour de la guerre, cette vi-
« gilance industrieuse qui, toujours en garde contre les
« surprises, est sans cesse attentive à surprendre les au-
« très, cette activité qui fait compter pour rien les peines
t et les fatigues, ce mépris de la mort qui élève Tâme au-
« dessus de la crainte des périls, enfin cette noble ambi-
(t tion qui porte aux entreprises les plus hardies ["). »
Cependant , les divisions intérieures et les guerres
étrangères devenaient chaque jour plus sanglantes et plus
cruelles, et la chevalerie s'effaça rapidement, d'abord de-
vant les brigands j sous Charles VI, ensuite devant les
premières bandes de gens d'armes , recrutées et soldées
par Charles VII. Tant de belles leçons furent oubliées,
tant de nobles exemples furent perdus. L'influence poli-
tique de Froissart, chroniqueur et apologiste de la cheva-
lerie, avait été courte et faible; mais il n'en fut pas de
morne de son influence littéraire.
Lorsque les récits de Froissart commencèrent à se ré-
pandre, vers 1380, il était le seul chroniqueur qui, de-
puis la mort de saint Louis , eût cMitrepris avec succès
une narration écrite dans la même langue que les Chro-
niques de Saini-Denis, et destinée à balancer leur autorité.
Froissart ne cite a cette époque voisine de la sienne
que la chronique de Jean le Bel. qui ne franchit guère les
(*) Mém. de VAcad. des hiscriptions et Relies-lettres, XIII,
p. 548.
— 234 —
étroites limites du château où elle fut écrite ; mais tel est
le succès de la grande œuvre historique que nous étu-
dions, qu'à quelques années de distance, des ouvrages
analogues, mais moins étendus, abondent, et partout les
traces de l'imitation sont manifestes.
Christine de Pisan qui écrit en 1 403 le Livre des faits
du sage roi Charles, et en \ 408 le Livre des faits de Bou-
ciquault, les commence ainsi : « Les choses expédientes à
« l'édification de mœurs virtueux, véons par les sapiens
« en leurs escripts ramenées à mémoire pour nostre in-
« struction en ordre de bien vivre... Comme à tous par
« nature cestc vie soit briefve, est chose deue et de belle
« ordonnance, afin que le bienfaict des vaillans ne soit
« mie amorty, que ils soient mis en perpétuelle souve-
« nance au monde. » Enfin, on lit dans la chronique de
Bertrand du Guesclin, un peu antérieure aux deux mo-
nographies de Christine de Pisan : « En ma pensée sou-
« ventes fois me délite en ouyr lire les faits des anciens ;
« les chevaliers ay voulentiers suivi et le cueur de moy
« fourment y trait. » Tous ces prologues rappellent assez
exactement ceux de Froissart.
Aux imitateurs succédèrent bientôt des continuateurs,
qui ne subirent pas moins docilement la forme adoptée
par Froissart, rehaussant ainsi la gloire du maître. Le
plus connu est Enguerrand de Monstrelet, qui dit dans
son prologue qu'il commence sa chronique à l'année « où
t finit le dernier volume de ce que fit et composa en son
€ temps ce prudent et très-renommé historien, maistre
— 232 —
« Jean F*roiss:irt, natif de Valenciennes, en Hainaut, du-
« (juel, par ses nobles œuvres, la renommée durera par
« longtemps ('). »
Jean de Wavrin, dont Thérilage passa entre les mains
dos ducs de Croy, aussi bien que la terre de Beaumont,
copie et continue aussi Froissart, dans une chronique qui
ne sera plus longtemps inédite. Dinlerus cite également
les chroniques de France, compilées par maître Froissart,
cronica Franciœ per magistrum Frocsart compllata. Martin
Franc et Oclavien de Saint-Gelais le louent dans leurs
vers.
II. Rcsurreclion des idées chevaleresques au xvie siècle. —
François T'. — Charics-Quinl. — Henri VIII. — Ce mou-
vemonl s'arréleà la morl de Henri II. — Jugcmcnls divers
portés sur les chroniques de Froissarl.
Les chroniques de Froissart semblent jouir d\ine nou-
velle populnrilé, quand, au comnioncemeul du xvi® sié-
(') Monstrelet est bien moins impartial que Froissart, ou, ce
qui revient au môme, bien plus timide, bien plus gêné par ses
craintes et ses réticences. 11 vit Jeanne d'Arc, au moment où
elle venait de tomber au pouvoir du bâtard de Vendôme; il as-
sista môme à l'entrevue de la prisonnière avec le duc de Bour-
gogne, où elle lui reprocha son alliance avec les ennemis des
fleurs de lys. Et de tout ceci, que reste-t-il dans .Monstrelet?
Une seule phrase où, pour ne point avouer qu'il n'ose parler, il
feint avoir tout oublié : « Je ne suis mie bien recors, jà soit ce
« que j'y estois présent. • II, 86.
— 233 —
cle, les rois se font de nouveau honneur d'être chevaliers.
François l" , bien que roi , croit devenir quelque
chose de plus en se faisant toucher par Tépée de Bayard,
comme son aïeul Louis d'Orléans avait été touché par
Tépée du bon connétable du Guesclin. On espéra un
instant qu'on allait voir renaître l'époque des princes
chevalereux. Sans remonter aussi haut , François 1°'
s'arrêtera à d'autres exemples moins sévères , pour les
renouveler à sa cour , qui compta plus d'une Agnès
Sorel.
Le redoutable rival du roi de France, Charles-Quint,
inscrivait son nom sur un manuscrit de Froissart, con-
servé longtemps à Bruxelles, et y ajoutait sa devise, que
n'eussent pas désavouée les preux du xiv" siècle : Plus
oultre (•). Un descendant des sires de Ghâtillon, pour qui
ces chroniques avaient été composées, né lui-même au
village de Donstienne, si cher à Froissart , avait été le
compagnon d^^enfance de Charles-Quint ; mais Louis de
Ghâtillon, loin d'animer l'empereur aux guerres et aux
discordes , avait compris autrement la grandeur d'une
âme forte et maîtresse d'elle-même. Sa main qui avait
rejeté l'épée écrivait dans un traité pieiix, que la vie des
cénobites, plus douce et plus belle que celle que dore le
pouvoir, attirait vers elle les princes eux-mêmes, et il
{•) J'ai fait à Paris d'inutiles recherches pour retrouver ce
manuscrit. Godefroy le signalait en 4781, comme l'un des plus
précieux que Ton connût.
20.
— 234 --
donnait, en s' enfermant à l'abbaye de Liessies, un exem-
ple que suivit son illustre ami, en se retirant plus tard
dans un monastère de l'Estramadure.
En Angleterre, Henri VIII partageait à Tégard de la
chevalerie les sentiments de François I" et de Charles-
Quint. Il chargea Jean Bourchier, lord Berners, qui avait
été envoyé en ambassade à Bruxelles, pendant la jeunesse
de Charles-Quint, et qui y avait peut-être vu le précieux
manuscrit dont nous parlions tout à l'heure, de publier
une traduction anglaise des Chroniques. Les descendants
des compagnons d'armes d'Edouard III ne comprenaient
plus la langue dans laquelle se trouvaient rapportés les
exploits de leurs aïeux. 11 était bon de les leur rappeler,
au moment où Henri VÏII caressait volontiers la pensée de
renouveler en France les conquêtes du vainqueur de
Crée y.
Jean Bourchier était issu d'un autre Jean Bourchier
(jui, lors du deinier voyage de Froissart en Angleterre,
lui remit, au nom de Bichard II, cent nobles, enfermés
dans un gobelet d'argent doré. Les souvenirs de sa famille
le désignaient pour rendre ce nouvel hommage au génie
de Froissart.
Cependant Henri VIII oublia bientôt son enthousiasme
chevaleresque, pour se livrer à ses controverses théologi-
ques, et lors même qu'il se laissait aller à son fol amour
pour Anne de Boulen, il ne se souvenait guère d'avoir
rencontré son nom dans Froissart. Mais la traduction de
lord Borneis n'en porta pas moins ses fruits. A défaut du
— 235 —
roi, elle arriva entre les mains d'un poète, qui devait ap-
peler ses drames historiques les Chroniques d'Angleterre.
Shakspeare, nous introduisant au camp de la Loire, où
Charles VII, René d'Aujou et ses autres capitaines se déso-
lent de ne pouvoir délivrer Orléans, attribue au duc d'A-
lençon ces paroles : « Froissart, un de nos compatriotes,
« raconte qu'à l'époque où régnait Edouard III, l'Angle-
< terre ne produisait que des Olivier et des Roland ('). »
On aime à retrouver le nom du doux chroniqueur de la
chevalerie, dans le langage plus inculte et plus rude que
parlait le fils du boucher de Stratfprd.
En même temps l'imprimerie répand et popularise ces
belles pages qui jusque-là avaient fatigué sans l'épuiser
la laborieuse ardeur des scribes, et grâce à la merveilleuse
découverte d'Harlem ou de Mayence, on voit en peu d'an-
nées de nombreuses éditions des chroniques mises au
jour et lues avidement.
Lorsque Henri II veut à son tour renouveler les tradi-
tions de la chevalerie, Denis Sauvage, historiographe de
France, publie d'après les manuscrits une nouvelle édi-
tion du chroniqueur qu'il dédie au connétable Anne de
(') Frossard, a countryman of ours, records
EDgland ail Olivers and Rowlands bred,
During the time Edward the third did reign.
Le passage de Froissart, auquel Shakspeare fait allusion est
celui-ci : « Le prince de Galles, à la bataille de Nazre, avoit tel-
« les gens qu'il y en avoit trois mille, dont chacun valoitun Ro-
« land et un Olivier. »> Chron IH, 61 . Cf. I, 2, 7.
- 236 —
Montmorency. Mais bientôt Henri II périt dans un
tournoi et entraîne avec lui ces périlleux divertisse-
ments, dernière ombre de la chevalerie (•). D'autres
préoccupations détournent les regards du passé. Les
guerres religieuses éclatent, avec leurs complots, leurs
surprises, leurs massacres , leurs horreurs de tout genre.
Guillaume du Bellay qui loue Froissart dans le prologue
des Ogdoades, siégeait dans le conseil de Charles IX.
Michel de THospital qui l'avait célébré dans des vers
latins où il le comparait aux plus fameux historiens de
l'antiquité, avait déjà péri à la Saint-Barthélémy.
Un gentilhomme né dans la patrie des Aymon de
Pommyères et des Richard de Pontchardon , avait mieux
aimé se retirer dans son château où il profitait de Fheu-
reuse liberté que lui laissaient les ligueurs et les hugue-
nots, pour consigner dans ses Essais, les fruits aussi
féconds que variés de ses vastes lectures. Voici en qiiels
termes Montaigne juge Froissart :
« J'ayme les historiens ou fort simples ou excellents.
« Les simples qui n'ont point de quoy y mesler quelque
« chose du leur, ci qui i\y apportent que le soing et la
« diligence de ramasser tout ce qui vient à leur notice et
« d'enregistrer à la bonne foy toutes choses sans choix et
« sans triage , nous laissent le jugement entier pour la
(■) La grande édilion de Froissart revue pur Denis Sauvage,
historiographe de Henri II, parut en 1559, Tannée même de la
mort de ce prince.
— 237 —
« cognoissance de la vérité : tel est entre aultres pour
« exemple le bon Froissa rt, qui a marché en son entre-
« prinse d'une si franche naïfté , qu'ayant faict une
« faulte , il ne craint aulcunement de la recognoistre et
« corriger l'endroict où il en a esté adverty, et qui nous
« représente la diversité même des bruits qui couroient
«t et les différents rapports qu'on lui faisoient : c'est la
« matière de l'histoire nue et informe : chacun en peult
« faire son profit autant qu'il a d'entendement. »
Montaigne, le moraliste du doute, qui scrute et interroge
à tout propos sans jamais oser se prononcer, comprend mal
la franche naïveté du chroniqueur qui croyait et rappor-
tait volontiers ce que lui racontaient des hommes sages et
expérimentés. Il n'apprécie plus le noble enthousiasme de
la chevalerie qui ne raisonnait pas quand il s'agissait de
verser son sang, mais qui n'en était que plus intrépide et
plus dévouée. Il en est de même de son siècle : la France
entraînée dans la polémique des controverses et des pam-
phlets allait rompre avec ces traditions où la foi, la che-
valerie et l'amour se donnaient la main et constituaient en
(pielque sorte le patrimoine de la noblesse et l'honneur de
h nation. Bayard mourante la retraite de Rebecque en
baisant la croix de son épée, emportait dans la tombe ce
beau nom de chevalier sans peur et sans reproche que
Froissa rt avait donné avant lui aux héros de son temps.
Cependant quand Tavénement de Henri IV eut mis un
terme aux sanglantes divisions de la France, un écri-
vain célèbre h plus d'un titre, Etienne Pasquier, comprit
— 238 —
dans ses études, l'œuvre historîqae la plus importante du
moyen âge. Etienne Piisquier se plaint c d'une certaine
c fétnrdisc qui est en nous, d'apprendre plutbst les sin-
« giilarités des étrangers que les nostres, i et néanmoins
dans SCS neuf livres des Recherches de la France^ il ne
nomme qu'une seule fois c Jean Froissard qui nous a bit
c présent, dit-il, de ceste longue histoire depuis Philippe
t de Valois jusques l'an 1400 (*). >
L'historiographe de France Eudes de Mézeray, appré-
ciant dans l'introduction de sa volumineuse compilation
les anciens historiens, semble ne remonter que jusqu'à
Gaguin et jusqu'à Paul-Émile ; mais un autre érudit de
la môme époque, qui avait étudié avec soin dans la biblio-
thèque du cardinal Mazarin les manuscrits du moyen Age,
répare cet oubli en des termes qu'il faut rapporter :
« Les grandes et cruelles guerres des Français et des
« Anglais, dit Gabriel Naudé, ont été racontées avec
« élégance et avec exactitude par Jean Froissart, qui mé-
« rite d'autant plus de foi qu'il a fréquenté pendant lon<y-
t temps la cour des rois et des princes, et qu'il n'a rap-
« porté dans son livre que ce qu'il avait vu lui-même ou
< ce qu'il avait appris de ceux qui l'avaient vu ou qui s'é-
« taient eux-mêmes trouvés placés à la tête desaffaires T») .»
(•) Recherches, VI, 46; VU, 5.
(') Bella ingenlia et atrocia iriler Anglos et Gallos ornute et
copiose persecutus est Joannes Frossardus, qui eo etiam magis
lidem meretur quod regum principumque familiasdiu sectatus
sit, ne([ue alia in libres retulerit i\\u\\\\ quoe vel ipse coramvi-
— 239 —
«
Si rinflueiice italienne envahit la France sous Fran-
çois I«% d'autres influences étrangères y dominent avec un
éclat dont les siècles précédents n ont point offert d'exem-
ple, pendant le règne de Louis XIV. L'influence espagnole
grandit avec Corneille ; puis celle de l'antiquité grecque
ou romaine lui succède et Teflace, tant est harmonieuse
et pure la muse de Racine. Mais sans remonter jusqu'aux
Alrides et jusqu'aux Césars, sans franchir les Pyrénées,
l'ancienne France qui s'étendait des bouches de l'Escaut
aux bouches du Rhône, la France de Charlemagne et de
saint Louis ne comptait-elle pas aussi ses Achille et ses
Cid?
Les études dont l'objet est la civilisation qui a immé-
diatement précédé la nôtre, ont repris de notre temps la
place qui leur revenait légitimement('). Les mœurs et les
disset vel ab ils accepiset qui aut eas viderunt aut rébus etiam
ipsi praefuerunt. (Meth. leg.hist. civ., p. 409).
(■) Plus on compare aux manuscrits l'éditionde Froissart qui
porte le nom de Denis Sauvage, et celle que M. Buchon a pu-
bliée, il y a peu d'années, plus on éprouve le besoin de voir
paraître enfin un texte correct où les noms et les dates soient
plus exactement reproduits qu'ils ne l'ont été par Sauvage, et où
le style si léger, si rapide, ne soit plus dénaturé, selon l'exemple
de M. Buchon, pur des variantes empruntées au hasarda des
rédactions différentes. La Société de l'Histoire de France^ qui a
enrichi la littérature historique de tant d'excellents ouvrages,
a confié le soin de rééditer Froissart à l'un de ses membres,
M. Laça ba ne Nous formons le vœu qu'il ne tarde pas plus
— 240 —
usagos (le nos pères nous intéressent aujourd'hui un peu
plus que les annales des anciens ou les fastes des nations
étrangères; et chaque jour de précieux travaux histo-
riques et littéraires, en fixant davantage Fattention sur la
période la plus agitée et la plus dramatique du moyen
âge, confirment le témoignage que Froissart se rendait à
lui- même : c Je sçavois bien que, encore au temps à venir
t et quand je serai mort, sera celle haute et noble his-
c toire en grand cours. >
longtemps A aborder une tâche à laquelle ses savantes études
et ses travaux précédents Tout si bien préparé.
TBOISIÈME PARTIE,
FROISSART POETE,
*l.
CHAPITRE PREMIER
FORMES POÉTIQUES.
I. Amour en poésie. — Joyeuse mélancolie.
Les romans de chevalerie et les chansons des trouvè-
res jouissaient encore de toute leur vogue et de toute leur
popularité, quand Froissart lisait Gléomadès et essayait
lui-même ses premiers lais et ses premières ballades.
Rien ne semblait au-dessus de l'art de composer des
vers destinés à célébrer la sagesse des princes, le courage
des chevaliers et la beauté des dames ; il lui dut des suc-
— 244 —
ces et une précoce renommée qu'il n'eût peut-être pas
obtenus s'il avait commencé par ses chroniques plutôt
que par ses poésies. Nous ne pouvons oublier que ce
fut le front ceint de la couronne lyrique qu'il se présenta
à la cour d'Edouard III, et le poète fut accueilli avec
autant d'empressement que le chroniqueur à cette cour
d'Orthez non moins fameuse, non moins brillante, où la
nuit s'écoulait sans qu'on se lassât d'écouter ses vers.
C'est bien la poésie que Froissart veut désigner lors-
qu'il invoque dans le ^wï's^on de Jonèce:
La science qui se nomme
Entre les amoureuses gens
Et les nobles, li mestiers gens,
Car tous coers amoureus esgaie.
Tant en est li oye gaie,
et nous emprunterions volontiers à Froissart la réponse
que, dans un autre poëme, il se fait adresser par le coiiilo
de Foix :
C'est un beaus mestiers.
Beaus maistres, de faire tels choses.
L'honneur de cultiver et d'encourager la poésie appar-
tient, selon Froissart, aux amoureuses gens, aux cœurs
amoureux, et il faut entendre par là tous ceux qui s'éle-
vant par une vertu calme et douce au-dessus des passions
violentes et brutales, savent associer la courtoisie à la
chevalerie, les lettres aux armes.
— 245 —
C'est avec les amoureuses yens^ c'est avec les jolis que
Froissart veut converser pendant sa vie et reposer après
sa mort. Ayant toujours aimé et ne l'ayant jamais été ,
n'ayant connu de l'amour que ses inspirations les plus
nobles,conservant jusqu'à son dernier jour une conscience
tranquille et une âme ardente, il demandait qu'en rap-
pelant sur sa tombe la constance et la pureté de ses affec-
tions et de ses goûts, ou y^raçût ces mots :
Avec les amoureus dors et repose (•)•
Lacurne de Sainte - Palaye remarque fort bien
qu au xiv*" siècle l'amour lié aux institutions de la cheva-
lerie était un thème admis par les clercs comme par les
chevaliers, et il eût pu citer comme exemple ce chapitre
de chanoines attaché à Windsor à l'ordre du Bleu Gertier
t où toute amour se nourriroit, i c'est-à-dire où l'amour
(M Quand vendra de Dieu la saintismc heure,
Qne de mon corps il vodra ester rame,
Je voeil quMl soit escript dcsus ma lame :
Que par amour amer, non estre amés,
Se Tai esté, petit amans clamés.
Avec les amoureus dors et repose ;
Et ce sera tant qu'à moi, moult grand chose
S'on le vocU faire ensi que je le di.
L'Orloge amoureuse, p 180.
Il dit ailleurs :
Avec les amoureuses gens
Ëstoie hetiés, lies et gens,
Et dcvisoie à faire fcstes
Et tous esbattcmens honiicslcs.
Espinette amoureuse, p. 227.
— 246 —
se conserverait sans tache et sans souillure, gardé par le
serment solennel, que les chevaliers prêtent au pied de
Tau tel.
C'est sans doute ainsi qu'il faut expliquer ces vers d'une
ancienne chanson :
Amours est trop fiers chastelains,
Car il maintient entre ses mains
Et chevaliers et chapelains.
Ne reprochons pas trop à Froissart sa théorie si douce
et si innocente. Que de clercs firent comme lui, depuis le
chanoine d'Amiens, Richard de Fournival, jusqu'à Octa-
vien de Saint-Gelais qui fut évêqued'Angoulême. Le car-
dinal de Richelieu, le sombre ministre du triste Louis XIII,
ne faisait-il pas aussi plaider des thèses d'amour? Ce qui
resta de la théorie do Froissart et de ses contemporains
sur l'amour, ce fut cette élégance de formes, cette poli-
tesse à la fois respectueuse et prévenante dans les rap-
ports des deux sexes, que la corruption môme des mœurs
n'effaça point, car elle devint, comme le dit Lacurne
de Sainte-Palaye, l'un des caractères dislinctifs de la
France qui s'attacha à le conserver malgré ses mal-
heurs et ses révolutions.
Froissart avait d'ailleurs pour se justifier de meilleures
autorités à invoquer que celle des auteurs du Uoman de
la Rose.
Le chantre immortel de la Divine Comédie dit que l'amour
a fait éclore ses plus beaux vers, et lorsque traversant lo
— 247 —
purgatoire, il avoue son nom, il s'exprime en ces termes :
c Je suis celui qui chante quand amour Tinspire, et les
t accents qu'il me dicte au dedans, je les répands au
« dehors. *
Que de vers Pétrarque, couronné au Capitole, n'a-l-il
pas consacrés à l'amour, et nous ne saurions l'en blâmer
puisqu'il l'appelle : une flamme pure qui, détachant
l'homme des passions grossières, le conduit au souverain
bien.
Froissa ri nous dit à son tour :
En plusieurs lieus on décline
Que toute joie et toute honneurs
Viennent et d'armes et d'amours.
Mieuls ne poet employer le temps
Homs, ce m'est vis, qu'au bien amer ;
Car qui voelt son coer entamer
En bons mœurs et en nobles teches,
En tous membres de gentillQcbes,
Amours est la droite racine ;
Et coers loyaus qui l'enracine
En soi, et point ne s'outrecuide,
N'i poet avoir l'entente vuide
Qu'il ne soit gais et amoreus
Et au bien faire vertueus.
Aussi l'amour, pour le poêle de même que pour les
Bouciquault ou les Jacques de Lalaing, marque-t-il dans
l'éducation d'un jeune homme l'époque où il sort de l'en-
fance:
— 248 —
El lors advisoit à part Ini
Quand adviendroit le temps pour lui
Que d'amour il paurroit aimer.
Eli effet l'amour comme Froissart l'entend (et il l'entend
bien mieux que nous), ce n'est pas seulement la vivacité
des impressions, c'est aussi la raison, la maturité de la
pensée, la prudence et la réflexion :
Amours est sens et- vie.
Froissart a un vers charmant pour peindre ce senti-
ment tendre, gracieux et délicat lorsqu'il l'appelle :
Un doulc penser qui m'ayde et conforte,
ou bien :
Ce doulc penser qui sagement m'enfourme,
et il ajoute :
Par ce penser mon vivre ai
Garni d'une doulce peinture.
Le doulc penser amène à sa suite
Le doulc parler qui le coer esmerveille soubtievement.
Voici comment doulc parler traduisait ce que doulc
penser murmurait à l'oreille du poète, quand il s'adres-
sait à sa daino :
... Il convient que nuit et jour languisse.
— 249 —
Rien ue me poet plaire, ne resjoïr,
Si ne vous puis véoir ou oyr ;
Car doulc penser se vient souvent offrir
A moi, qui nuit et jour me représente
Les biens de vous : c'est drois que je les sente.
Ne vous étonnez pas si la lyre du poëte a des sons si
tendres, si élégants. Il nous dit lui-même qu'elle n'est
que Técho d'une autre lyre non moins harmonieuse qui
vibre dans son âme. Mais cette lyre a deux cordes; Tune
gaie, enjouée, folâtre, que caresse la jeune haleine, toute
parfumée de fleurs et de rosée, des zéphyrs du matin ;
l'autre sérieuse et grave, qui répète les soupirs des brises
du soir ; d'un côté les espérances, les illusions, les plai-
sirs; de l'autre, les regrets, les inquiétudes secrètes, les
douleurs amères; ici l'amour qui accourt avec son arc et
sa couronne de roses ; là l'amour qui s'enfuit, l'arc brisé,
les roses flétries, l'espérance devenue le souvenir, le rêve
détruit par la plus inexorable des réalités, le temps !
Froissart poëte et chroniqueur, est doué d'une grande
facilité, d'une extrême mobilité, si l'on veut, dans ses im-
pressions comme dans ses tableaux, et en l'étudiant
comme poëte, tour à tour charmé ou attristé par les for-
tunes diverses de l'amour, nous ne pouvons oublier le
chroniqueur qui sait si bien faire passer sous nos yeux
les fortunes diverses des armes.
Comme il le dit lui-même, il était :
Appareillies
I) 'eslre une heure ireux, une heure lies.
Souspirs, regrës, ma libres la Dgnereasea,
Tout seloDC que son sBDtement oevre.
— .Î30 —
El ce qu'il nous apprend Oans XEsfimrtlr nu
le confirme dans son poème de VCkioge :
L'autreheure.....
ICtiaole rhaii^ns ;lo très-Jaleux conroti
Kl de Irés-grant consolation voir,
Kl l'Butie heure ne pora el movoir
Fora cbaotcr chaos tous ganiii detriatèc«
Plains de soucis el tous vuis de lièce.
Cet! heures si différentes les unes des autres, ce acwt
pelles où l'on voit natlre le jour dont on ne mesuré pu
la durée, et où le jour fait place k la nuit qui s'avaDcê.
Qaaaà Proissarl s'arrache à un paisible sommeil visité
par de douces visions, il se déclare le fidèle serviteur
d'Amour :
C'est d'esté et d'yver,
Au levier el au couchier,
Au dormir, au resïillier.
Soit au boire ou au cnengier,
A l'aler ou au jaquier,
Au servir ou au dercier
Ou au reposer eu idier,
Qu'Amours si me représente
Son plaisant corps el lëgier,
Son maintien gui, friche el chler,
Sa bonté qu'on doit prisier.
Son sens où n'a qu'enseignier,
Sen meurs qui sont coustuinier
— 251 —
De bien faire, et si entier
Qu'il n'y a que corrigier.
Ne je n'ai ailleurs entente.
Ne me puis ne s'apoyer,
Tenir chief sus oriliier,
Estre quois, ne piétyer,
Ne errer, ne chevaucier,
Ne parler, ne consillier,
Ne moi si ensonnyer,
Estre en hostel n'en moustier,
Aourer Dieu, ne pryer,
Ne compagnie enquier,
Pour moi un peu oublyer,
Qu'Amours tous jours me dit : » Rentier,
« Je te tienc mon prisonnier,
« Tu ne me poes eslongier ;
« Je t'ai mis eu mon dangier. »
Mais voici que la nuit s'approche, froide et sombre
comme elle Test à la fin de novembre. Plus de roses par-
fumées, plus de doux rayons de soleil. Rien que le vent
d'hiver qui gérait en chassant devant lui, comme l'image
de la vie qui s'éteint, les dernières feuilles dont il dé-
pouille les bosquets de Lestines. Si le poëte favorisé du
ciel a encore parfois une vision, ce n'est plus celle de
Vénus et d'Amour, mais celle de Philosophie qui , dans
son langage austère et grave, place les devoirs du chro-
niqueur plus haut que les succès du poëte :
Pour moi le di certainement,
Car j'ai pensé en mon jouvent
— 252 —
Si hautement,
Et en voeil faire amendement ,
Très-grandemeut :
Peu de chose est de fol espoir...
Il nous dit aussi dans un virelai :
Se je sui vestus de noir,
C'est droit pour moi,
Car j'ai le coer si marri,
Que sus moi De doit avoir
Rieusde joli.
Dans ces moments, Froissart s accuse d'avoir eu trop
de c vaine gloire, » et veut crier merci à Dieu. Lorsqu'il
ajoute, dans la Prison amoureuse, en parlant des fêtes de
la cour de Savoie,
Là n'estoit temps, ne saisons,
De mérancolie monstrer.
... Je qui le coerot batu
De grans pensers fors et divers
Me parti d'ilhiec erramment,
ne fait-il pas allusion h la grande œuvre historique qu'il
a entreprise? Ne la désignc-t-il point par ces pensers
f/rans et fors qui remplissent son cœur [') ?
('} Il est difïïcile d'en douter lorsqu'on compare à ces vers les
vers suivants du Buisson de Jonèce :
Et adonqucs me renouTcUe,
Philosophie eun hault penser.
Et dist : Il te ronvient penser
Au temps passé et à tes oexres.
— 253 —
Cependant , comme nous l'avons vu , en étudiant la
biographie de Froissart, il n'abandonna pas complètement
ses poésies pour ses chroniques , et jusqu'à la fin de sa
vie, il partagea ses loisirs entre le brillant récit des com-
bats et des joutes, et les tendres images de sa métaphy-
sique amoureuse. Varier ses occupations, c'est, dit-on,
s'en reposer. C'est le système de Froissart. Non-seule-
ment il passe volontiers de sa c haute matière » de l'his-
toire aux jeux de la poésie, mais il se plaît également, en
poésie aussi bien qu'en histoire, à mêler le grave au
douxy le plaisant au sévère.
Parfois il admire les scènes calmes et paisibles de la
nature et s'écrie :
Je souhède joie, paix et repos,
L'esbatement des plains champs et des bos.
Parfois il chante des plaisirs plus bruyants, et nous ne
nous étonnerions pas que la ballade que nous allons citer
eût été composée chez les lavcrniers de Lestines :
Quant je voi vallées et mons,
Et vignes en chars et en treilles,
Je dis que le pays est bons,
Et si destoupe mes oreilles,
Quant j'oc vin verser de bouteilles.
... Au boire, prenc grand plaisir :
Aussi fai-je en beaus draps veslir.
Violettes en leurs saisons.
Et roses blanches et vermeilles,
Voi volontiers, et c'est raisons,
n. 22
Et chambres plainnes de candeilles,
Jeus et danses et longues veilles,
Et beaus lits pour li rafreschir,
Et au couchier, pour mieulx dormir,
Espices, claret et rocelle :
En toutes ces choses véir,
Mon esprit se renouvelle (•).
Ailleurs il semble prendre pour devise :
Chanter, danser, caroler, rire.
Bons mos oyr, parler et dire.
Ailleurs encore, il place le bonheur dans le non cha-
loiTy c'est-à-dire dans une vague insouciance :
Or vodrai vivre liement,
En joie et en esbatement,
Veci comment :
Je passerai légièrement,
Le temps avenir et présent,
Pareillement...
Tout mettrai en noncaloir :
Tels pleure au main qui rit au soir.
Froissant est fidèle aux inspirations de sa jeunesse,
quand il nous dit que, mélancolie est folie, et que :
Rien ne vault mérancolier( ).
Mais quoi ! la règle d'amour n'est-elle pas d'espérer et
(') Ms. de Paris.
(')Ilnousracouteque sa dame prétendaitque lors même que la
— 255 —
(le se plaindre, de se réjouir et de souffrir, de s'esbanoyer
et de mérancolier tour à tour ?
Se je rnérancolie,
Ensi se veulent amou relies
Ramprouver, une heure du relies,
L'autre molles et débonnaires.
Nous touchons à une conclusion. Il faut savoir asso-
cier Tespérance au souvenir, la douce gaieté du cœur,
siège de l'amour, à la douce tristesse de Tâme, siège des
hautes et pieuses pensées de l'avenir ; il faut , tout en
riant, se plaire à méditer, tout en méditant, aimer à
rire. En un mot :
On doit aimer et prisier
Joyeuse mélancolie (•).
H. Défaulsde la métaphysique amourouse^du xiv« siècle. —
Personnages allégoriques. — Froissarl composait ses vire-
lais en aussi pou de temps qu'on mettait à les chanter.
Tel est le caractère général des poésies de Froissart;
mais nous devons avouer qu'elles n'ont plus pour nous la
tiistessese peignait sur ses traits, elle ne pénétrait pas jusqu'au
cœur :
Tels va merci criant,
Qui n'est une si dolerous
Com il se monstre languerous.
(■) Espinette amoureuse^ p. 269. Oans les chroniques, méran-
colier sl^n'iûe quelquefois méditer, comme dans cette phrase du
premier livre : muser et mérancolier; quelquefois, s'attrister,
s'amiger, s'irriter. Voir Chnm. F, I, 156,22.5, 250, etc.
— 256 —
même valeur que pour ses contemporains. Nous trouvons
étrange et parfois puéril, ce qu'ils admiraient ou ce qu'ils
admettaient au moins : nous voulons parler de ces formes
étroites, dans lesquelles il enferma souvent l'essor de
sa pensée. Il subissait trop docilement le joug des tra-
ditions littéraires, qui remontaient aux jeux-partis des
trouvères et des troubadours et à ces célèbres cours d'a-
mour que des princesses se faisaient honneur de prési-
der , traditions acceptées par tous les hommes de son
temps , mais devenues pour nous trop vaines et trop fri-
voles.
On ne saurait le nier, les traités de métaphysique
amoureuse sont ceux que nous pouvons le moins appré-
cier. Les inventions même les plus ingénieuses fatiguent
lorsque poussées à l'excès, elles se prêtent à des fictions et
à des allégories jointes les unes aux autres, sans qu'il soit
toujours aisé de saisir le lien qui les unit entre elles. La
difficulté même de ce genre de composition contrarie la
vérité des sentiments que le poëte y exprime, et quelle que
soit son habileté, s'il éblouit parfois l'esprit du lecteur, il
le charme rarement et ne le touche jamais.
Les personnages qui peuplent le Parnasse de cette
mythologie allégorique, Dangier, Faulx-Somblant, Bel-
Accueil, Malebouche , remontaient à Jean de Meung et à
Guillaume de Lorris , avant eux au roi de Navarre, et
peut-être plus haut. On sait qu'ils restèrent en vogue
jusqu'au siècle de Ma rot. Pour nous, nous ne regrette-
rions guère de les voir disparaître dès le temps de
— 257 —
Froissart : ses poésies n'auraient pu qu'y gagner. Nous ne
demanderions grâce que pour cette déesse qu'il appelle
Cognoissance en la plaçant à côté d'Amour, comme dans
les poèmes grecs ou latins Minerve figure vis-à-vis de
Vénus, douce personnification de cette sagesse joyeuse et
tendre , mais irréprochable qui fut la muse de Frois-
sart.
Ce qui nous plaît le plus dans tous ces poèmes, c'est ce
que nous y pouvons découvrir d'allusions personnelles à
l'auteur. Les endroits où il évoque les souvenirs de sa
jeunesse sont les meilleurs, parce qu'ils sont plus vrais
et mieux sentis Mais nous devons reconnaître, pour ne
pas être injuste, que môme au milieu des amplifications
les plus laborieuses et les plus diffuses, on trouve toujours
cà et là tels vers que Froissart seul put écrire, parce qu'ils
retracent toute la vivacité et tout l'éclat de son imagi-
nation.
Si Froissart, bien moins original comme poète que
comme historien, admet des types anciens et imite ses
devanciers, il faut se souvenir que pour se concilier la
faveur des grands, il était réduit à leur offrir sans cesse
quelques nouveaux poèmes, œuvres que l'on payait d'au-
tant plus généreusement qu'elles étaient plus étendues.
Bien souvent Froissart se trouvait ainsi entraîné à une
regrettable prolixité ; il nous apprend lui-même que la
facilité avec laquelle il écrivait ses vers était si grande
qu'il composait un virelai en aussi peu de temps qu'on
mettait à le chanter.
22.
^
— 258 —
Le virelay Us en otant
D'espace qu'on liroit notant (•).
Copendant il nous dit dans la Prison amoureuse :
D'un îai faire, c'est mesgrans fais...
Il y fault, ce (Jient li raestre,
Demi an ou çnviron mettre.
Si , punni les milliers de rimes accumulées par Froissarl,
il y en a un si grand nombre qui témoignent trop de la
fécondité de sa verve , et trop peu de sa richesse , rien
n'est plus aisé à expliquer : de ces deux systèmes opposés,
il a trop fréquemment suivi le premier.
(») Espinette amoureuse, p. 218.
CHAPITRE H.
V
POËHES PUBLIÉS OU CONNUS.
Le manuscril de François l•'^ — Le comte de Warwick. —
Jacqueline de Bavière et la dame de VVarigny. ~ Quand ce
manuscril fut-il porté en France?
« Autrefois, dit Etienne Pasquier, dans ses Recherches
« de la France j ^Y~i^ ^®^ ®^ ^"^ bibliothèque du grand roy
t François à Fontainebleau, un gros tome des Poésies
« deFroissard donlVintitulation esloit telle : «Vous devez
« sçavoir que dedans ce livre sont contenus plusieurs dic-
« tiez ou traitez amoureux et de moralité, lesquels sire
« Jean Froissard, prestre et chanoine de Cimay, et de la
« nation de la comté de Hainaut et de la ville de Valen-
« tianes, a faict dicter et ordonner, à l'aide de Dieu et
« d'amours, à la contemplation de plusieurs nobles et
« vaillans, et les commença de faire sur l'an de grâce
« 1362 et les cloist en Tan de grâce 1394. Ce sont le
« Paradis d'Amour, le Temple d'Honneur, un traité où i
liL^
r
— 260 —
« loue le moisdemay, la fleur de la Marguerite, plusieurs
« la iz amoureux, pastorales, la Prison amoureuse, chan-
f sons roy ailes en l'honneur de Noslre-Danae , le dicté
« de FEspinette amoureuse, balades, virelais et rondeaux,
« le Plaidoyer de la roze el de la violette » (').
Ces indications répondent exactement à ce que Frois-
sart dit lui-même du manuscrit de ses poésies qu'il porta
en Angleterre en 1 395, et il se peut qu'il en ait pris avec
lui diverses copies pour les offrir aux principaux sei-
gneurs de la cour de Richard II. Si cette hypothèse est
fondée, le manuscrit mentionné par Pasquier aura été
donné au comte de Warwick, Thomas de Beauchamp,
qui avait été autrefois cité entre les vaillants compagnons
d'armes d'Edouard III, et que la hache du bourreau n'é-
pargna dans sa vieillesse que grâce aux prières du comte
de Salisbury. A sa mort, il aurait passé à son fils, Ri-
chard de Warwick, l'un des phis braves chevaliers des
armées-de Henri V et plus tard régent du royaume. On
sait que Richard de Warwick se signala non-seulement
dans les batailles, mais aussi dans des joutes et dans des
combats singuliers où il no trouva jamais, en quelque
piys que ce fut, d'adversaire supérieur à lui.
On lit en effet au dernier feuillet du manuscrit : Ce
livre est à Hichart le féauls conte de Warrcu'i/ck.
Au-dessous de ces mots, on remarque quelques lignes
ou Ton trouve répété à plusieurs reprises le nom de la
(') Hcrherchcs de la France. VII, H.
— 261 —
duchesse de Glocesler, cette intrépide Jacqueline de Hai-
naut qui fut dauphine de France comme Marie Stuart, et
qui l'égala peut-être par sa i)eautë et les charmes de son
esprit, aussi bien que par ses aventures et ses périls.
« Pour lors, dit Monstrelet, estoit en fleur de son âge,
.« belle et bien formée, ornée de bon entendement autant
« que nulle autre dame pouvoit estre. »
Quelque belle que fût Jacqueline, elle ne Tétait plus
aux yeux du duc de Glocester depuis qu'il lui préférait
la dame de Warigny. Froissart disait dans le Paradis
amoureus qu'il n'y avait ni laid amant , ni laide amie , et
c'est dans ce volume dont le premier feuillet s'ouvre au
Paradis amoureus que nous lisons tour à tour : Plus lede
Wy a Jaque de Bavière ; la meins amée est Jaque ; plus belle
vJxj a que Warigny; nulle si belle que Warigny ^ si dit le duc
fors la duchesse, Froissart poète recueillait sur ces pages
consacrées à l'amour chaste et pur ces allusions ironiques
à l'amour coupable qui donnait pour rivale à la comtesse
de Hainaut une damoiselle venue du même ^ays, aussi
gente, aussi [risque que celles qu'il avait vues à la suite de
la reine Philippe , à Berkhamstead ; mais Froissart chro-
niqueur, si sa vie se fût assez prolongée, n'eût pas manqué
de montrer, comme le juste châtiment des honteuses
faiblesses du duc de Glocester , la triste mort qui les
termina.
Lorsque nous lisons à la suite de ces allusions aux
malheurs de Jacqueline de Bavière,
— 262 —
Beau promettre et rien doner
Fait la foie réconforter,
pouvons-nous ne pas en reconnaître une autre au cruel
abandon dans lequel le duc de Glocester laissa sa noble
compagne quand elle alla revendiquer fièremeut ses dé-
nia Inès héréditaires? Après une dernière démarche à Thôtel
de ville de Mens, la duchesse de Bavière, trahie par les bour-
geois,est conduite prisonnière h Gand,maisempruntantles
vêtements d'un autre sexe, comme déjà elle en possède le
courage et la constance , elle disparaît des regards de ses
geôliers qui croyaient ne garder qu'une femme. Déjà, eUeest
en Hollande; elle forme des sièges et engage des combats.
mais Glocester et la fortune lui seront également infidèles.
Quelle était donc celte dame de Warigny à qui le
prince anglais sacrifiait la foi conjugale promise au pied
les autels et l'honneur chevaleresque, solennellement
invoqué dans ce défi adressé au duc de Bourgogne, qui
(levait se vider le jour de Saint-Georges? Jeanne de Wa-
rigny (elle avait épousé en 1418 Henri de Warignv (*),
écuycr de Jacqueline de Bavière), était la fille illégitime
du haze de Flandre qui était lui-même l'un des bâtards
de Louis de Maie. Elle ne forlignait pas.
La dernière phrase écrite au bas de ce feuillet semble
(■) La maison de Warigny est fort ancienne dans le Hainnut.
Vm 1 191, Diogon de Warigny figure parmi les nobles nommés
dans la charle de Landrecics. Froissarl cite le sire de W'jirignv
parmi les compagnons de. ïoan de neaumont. Chron. I. I, lOo.
(
— 263 —
peindre la légitime indignation du comte de Warwick :
.1 peyne endure the wild Warrewxk.
Comment ce manuscrit vint-il en France*? Ne fut-il
pas confisqué en 1499, en même temps que les biens du
dernier comte de Warwick qui était aussi le dernier
héritier des Plantagénets? Ne fut-il pas porté à Paris
quelques années plus tard par Marie d'Angleterre quand
elle vint épouser Louis XII , accompagnée d'une jeune
fille qui écouta François I" avant d'écouter Henri VIII ?
Soyez donc Froissart, écrivez quelques dix ou vingt mille
vers pour chanter l'amour chevaleresque, et voilà que
votre volume , malgré ses enseignements et tant de belles
maximes, sert en Angleterre à enregistrer les faciles vic-
toires de la dame de Warigny, et arrive avec Anne de
Boulen à la cour de France où il passe de ses mains dans
celles de la duchesse d'Ëtampes ou de madame de Cha-
teaubriand.
C'est ce manuscrit que d'après Etienne Pasquier nous
nommerons le manuscrit de François I**".
Nous l'analyserons rapidement .
II. Le Paradis d'aimmr. — Le Temple d'himneur, — La
Prison amoureuse, — Pasloruelles. — La Plaidoirie de la
Rose el de la Violelle. — Le Trailié à la louange dou joli
mois de may.
Le volume dont nous nous occupons, orné, il y a à peine
un quart de siècle, d'une nouvelle reliure, renferme le
— 264 —
Paradis amoureus, le Temple d^onneur^ un Traitié à la plai-
sance dou mois de may, le Dit de la Mar^herite, plusieurs
lays amoureus, grant foison de pastourelles, la Prison
amoureuse, Canchons royaus amoureuses, liplaisans traitié
de UEspinette amoureuse, Balades amoureuses^ Virelais
amoureus, grand foison de rondelès amoureus, le Buisson de
Jonèce, la Plaidoirie de la Rose et de la Violette.
Quoi de plus attrayant pour le lecteur que de se trou-
ver transporté tout d'abord dans le Paradis d'amour?
Malheureusement ce n'est qu'en songe; mais c'est un
songe élégant et gracieux où le poëte aura pour com-
pagnes Plaisance et Espérance. Doux Penser lui indique
le palais du dieu d'amour, et dans le parc qui renvironne,
il rencontre de nombreux chasseurs, tels que Beau -Sem-
blant, Beau-Regard et Franc- Vouloir, tandis qu'au bord
d'un ruisseau, Bel-Accueil tresse une couronne de fleurs.
C'est aussi une couronne de fleurs que le poëte , exaucé
par Amour, obtient de sa dame, récompense simple .et
modeste qui suffit pour qu'il ait cru retrouver dans son
rôve le Paradis d'amour.
Quelle est la fleur qui est placée la première dans cette
couronne? la marguerite. C'est dans ce poëme qu'es
insérée la ballade de la marguerite dont nous avons déjà
parlé, et nous en concluons qu'il fut composé à l'occasion
des fêtes de Cambray au mois d'avril 1385.
Lors ma dame, com bien senée,
Le chapelet qui fu estrois
Forma-elle de ses beaus dois,
— 265 —
De la flour où je me délitte
Que je vous nomme Margherite (•).
Ce poème offre quelques vers pleins de grâce , notam-
ment ceux-ci qui sont au commencement :
Eq temps clesté ou mois de may,
Je qui bien par amour amai
Pris aux oiselès moult d'esbas,
« Et tant alai et hault et bas
Que je vins dessus un ruissiel
Où il avoit maint arbrissiel.
Moult par estoit le lieu jolis ;
Anquelies, roses et lys,
A Tenviron d'illuec croissoient,
Et rosegnol si s^escroisoient
Au chanter, d'un assentement;
Qui n'eust eu sentement
Ouques de par amour amer,
Lors l'en convenist entamer.
Pour mieuls oïr les oiselès
M'assis dessous deus rainsselès
D'aulx-espine toute florie.
Amours qui par sa seigneurie
Mestrie mon coer et mon corps,
Me fist lors faire uns grant recors
(•] Froissart dit ailleurs que la Marguerite habitait la tourelle
d'un château. N'oublions pas que les poëtes ont toujours eu leurs
privilèges en s'adressent aux dames, lors même que ces dames
sont des princesses. — Marguerite de Bourgogne eut pour fille
Jacqueline de Bavière, si célèbre au xv« siècle par ses aventures
et ses malheurs.
II. 25
— 266 —
De moa temps et de mon jouvent ,
De ma joie et de mon tourment.
Le poëte devient inférieur à lui-même dès qu'il aborde
sa métaphysique amoureuse. Il s^éloigne peu du cercle
tracé par ses devanciers quand il invoque les dieux de
l'Olympe, et surtout celui que les Grecs peignaient tou-
jours enfant, mais plus puissant que les héros et les rois :
Gupido aministre
Son arc et si traist de sa flèce,
Dont amoureusement il blèce
Les douls coers dont il s'entremet ;
Par rœil la flèce ens au coer met,
Sicom Acilles fu jadis
De belle Polixéua pris.
Il confond bientôt dans les mêmes vers les fables litté-
raires des anciens et les fables littéraires de son temps,
en nous montrant réunis tous ceux qui ont mérite de
pénétrer dans le Paradis d'amour.
Dame, di-jou, pu is-je savoir
Qui sont cheuls que puis la véoir?
Oïl, dist ma dame de pris ;
Troillus y est et Paris
Qui furent fil au roi Priant,
Et cesti que tu vois riant
C'est Lancelos tout pour certain ;
Et pour ce que forment je faim,
Des autres les noms te dirai ;
D'aucuns je ne mentirai.
Il y sont, Tristans et Yseus,
Drumas et Perchevgus li preus,
— 267 —
Guirons et Los et Galehaus,
Mordres, Melyadus, Erbaus,
Et chil à che biel soleil d'or,
On l'appelle Melyador.
Tanghis et Camels de Camois
Sont là en sus dedans ce bois,
Agravainset Bruns et Yeuwains,
Et li bons chevaliers Gauvains,
Et des dames y est Hélainue
Et de Vregy la chastelainne,
Genoivre, Yseus et belle Héro,
Polixéna et dame Équo,
Et Médée qui tient Jassou.
Vois-tu là dessous ce buisson?
Tous sont en esbat en ces lieus
Dont souverains est li douls dieus.
D'amours li mestres et li siree ;
Ses roiaumes et ses empires
S'estent par tout chelle contrée.
Le Temple d'honneur j qui vient immédiatement après le
Paradis d'amour ^ occupe la place que lui assignait la date
de sa composition, car il paraît avoir été écrit en 1386,
pour le mariage de Louis de Blois, fils de Gui de Ghâ-
tillon, comte de Blois et de Soissons, et issu, par son
aïeul Jean de Beaumont, de la maison impériale de
Luxembourg. Dans ce poëme, Froissart célèbre les ex-
ploits du roi de Bohême, sans oublier ceux de son bon
seigneur et maître messire Gui de Blois qui , dans son
voyage de Prusse :
... Conquist sus les ennemis
De Dieu toute honnour.
— 268 —
Froissa rt, fidèle dépositaire des titres de gloire de ces
nobles maisons de Luxembourg et de Châtillon, pouvait
apprendre au dernier héritier d*un nom si illustre com-
ment de grands souvenirs se perpétuent, sans rien per-
dre ni de leur éclat, ni du respect qui les entoure :
Premiers soies eutre les gens
Débonnaires, courtois et gens,
Et douls comme pucelette en feste.
Et le bacinet en la teste,
Fel, outrageux, hardis et fier.
11 faut être libéral et généreux :
Car jà coers avaricieus
Ne sera douls, ne gracieus.
11 faut surtout être loyal et fidèle à sa parole :
Chiers fils, il n'est estas si beaus,
Que d'estre certains et loyaus
En dis, en oevres et en fès,
Et cils qui est tels et si fès
Que tu me poes oïr parler,
Poet partout venir et a 1er,
En tous lieus et en tous pays
Il n'est ne blâmés, ne hays,
Mes aloses et renommés.
Plus loin il dénonce les juges corrompus et exaile le
sentiment qui doit porter tous les hommes à s'attacher à
ce qui est juste et bon.
La jeune comtesse de Blois, Marie de Berry, reçoit d'au-
— 269 —
ires conseils, non moins nobles, non moins clignes d'être
écoutés, et Froissart exprime fort heureusement une belle
pensée, quand, s'adressant à la nièce du roi Charles V,
c issue de grant lignie, t il lui dit :
Vous ne povez plus riche cote
Vestir voir que de cari té.
Si Courtoisie est fille de Plaisance, Désir est fils d'Hon-
neur.
Ce que nous devons louer le plus dans le Temple cThon-
neuTy c'est cet enseignement moral que le poëte tient à
honneur de répandre, et qui lui donne, quand il s'adresse
aux princes et aux grands, je ne sais quelle puissance
supérieure qui n'appartient qu'à la vertu et au génie.
Froissart avait chanté le roi de Bohême, dans le 7m-
ple d'honneur^ 11 célébra de nouveau, dans la Prison amou-
reuse, sa mort plus glorieuse qu'une victoire. Dans le
Temple d^honneur, il s'adressait à Louis de Blois, allié à la
maison de Luxembourg. Dans la Prison amoureuse, c'est
au fils même du roi de Bohême qu'il offre ses vers (') :
Le bon roi que je nomme ci«
C'est cils qui remest à Créci,
Qui tant fu larges et courtois
(') Le livre que j'envole
Puist eslre aportésà tel point,
Que de reprise n'i ait point.
Prison amoureuse.
f
— 270 —
Que de Prusce jusqu*en Artoig,
Non, jusques en Constantinople,
NM ol plus large ne plus noble.
Et sa larghèce li valli,
Jà fuun tempsqu'on rassailli.
Pour guerroier à tous costés ;
Mes il se trouva acostés
Au besoing de ses bons amis,
A qui donné, non pas promis
II avoit, et fait ses beaux dons.
Méris Ten fu li guerecjons ;
Car là obtint à haulte honnour
Contre ses ennemis le jour...
Diex li face vraie merci !
Vaillamment remest à Créci.
Car ens ou plus fort de l'estour,
L'espée au poing, les siens autour,
A la ses ennemis combattre,
Et li ens es plus drus embatre ;
Là li monstrèrent grant service
Les siens dont ne furent pas nice ;
Car afin qu'il ne le perdissent
Et qu'avec lui il se tenissent,
II s'allièrent tout à li,
Et Vuu à Pautre. En cel alli
Furent trouvé en bon arroi.
Mort et navré dalez le roi.
Ce poëme porte la date de \ 371 , et le titre même n'est
qu'une allusion à la prison où le duc de Gueldre retenait
le duc Wenceslas de Brabant.
Nous avons déjà fait remarquer que Froissart a inséré
— 271 —
dans la Prison amoureuse plusieurs ballades d'un poëto
qu'il nomme Rose et dans lequel on peut retrouver le duc
Wenceslas (*). En efFet, comme il le dit ailleurs,
On doit moult la rose bonnourer.
Et quand Rose écrit, qui lui répond? une autre fleur
qu'on nomme Marguerite, et nous ne saurions croire ici
pas plus qu'ailleurs que Froissart ait voulu retracer
ses propres amours. Eût-il été conforme à la bienséance
que Froissart mît en présence le duc de Brabant et une
dame plus ou moins belle, mais d'un rang tout diflférent?
Nous aimons bien mieux reconnaître dans cet échange
de ballades, d'égal à égal, la comtesse Marguerite de
Hainaut, soit qu'elle composât elle-même des vers, soit
que Froissart lui prêtât les siens, et c'est, on nous per-
mettra de le rappeler, vers cette époque que nous avons
placé les premières relations de Froissart avec le duc Aubert
de Bavière. Celui-ci était le neveu de la reine d'Angle-
terre : il est assez probable qu'à la prière de la bonne
reine Philippe, il recommanda le jeune clerc à la duchesse
de Brabant qui avait épousé en premières noces un comte
de Hainaut. Froissart put donc se trouver accueilli avec le
même empressement comme poète à Mons et à Bruxelles,
et nous admettrions volontiers qu'il partagea entre ces deux
cours ses loisirs et ses travaux poétiques jusqu'au mo-
ment où il se fixa à Lestincs.
(•) Telle est ropinion de M. Paris, Manuscrits français, Vf,
p, 380.
— 272 —
Avant et après la Prison amœAreuse se trouvent insérées
dans le même manuscrit un grand nombre de petites
pièces de poésie, que Lacurne de Sainte-Palaye semble
désigner d'une manière générale sous le titre de Ptistou-
relies quand il dit que c'est le genre de poésies où Frois-
sarta réussi le mieux. Mais ceci n'est peut-être pas à Tabri
de toute discussion. Froissart dont les poëmes allégo-
riques offrent un travail assez régulier de composition, est
fort inégal dans ses past«3urelles, dans ses rondeaux, dans
ses ballades, dans ses virelais et dans ses chansons royaux.
Quelquefois le sentiment qui l'anime est doux, tendre et
gracieux, ou bien ce sont des rimes vives et légères que
termine heureusement un joyeux refrain. D'autres fois
au contraire, quelque jeu d'esprit dont il subit le joug, le
relègue tout d'un coup parmi les poêles vulgaires presque
toujours assez habiles dans les compositions où la forme
est tout. Là encore, les vers qui retracent les souvenirs
personnels de Froissart sont les meilleurs. Disséminés
ch et là, ils embrassent presque toute sa vie. 11 y en a où
il dépeint le roi Jean s'avançant avec son cortège de
nobles et de ménestrels à travers la bruvère d'Eltham :
Errant par ci passer doit
Cils qui porte les flours de lys.
11 y en a d'autres consacrés à la mémoire de sa bien-
faitrice la reine Philippe, et nous en citerons quelques-uns
pour montrer une fois de plus combien Froissart peut.
— 273 —
lorsqu'il le veut, être simple et vrai, sans cesser d'être
élégant :
Tous temps lie estoit,
Juoit et chanloit,
A tous s'esbatoit,
Car elle y prendoit
Solas et plaisance.
Hé mi ! qui poroit
Recouvrer de droit
Tele ou quelle soit,
Par quoi on feroit
Riche recouvrauce.
Si le coers m'atenrie
Que près me pasme;
Mes humiement vous réclame,
Vierge Marie,
Que.raiésen compagnie (>).
S'il est douteux que Froissart ait dans sa jeunesse
composé des vers pour le puy d'amour de sa ville natale,
il est certain qu'à une époque postérieure, depuis 1362,
comme il le dit lui-même, il écrivit des chansons royaux
(•) L'affection que la reine Philippe montrait en 4361 aux ha-
bitants du Hainaut n'était peut-être pas entièrement désinté-
ressée ; car elle avait à cette époque des prétentions à Tbéritage
du comté de Hainaut. On voit en effet, par une charte du 6 dé-
cembre 1365, qu'elle n'y renonça qu'à cette épogue, et à la con-
dition que les nobles et les bonnes villes du Hainaut consenti-
raient à reconnaître Âubert de Bavière. (Archives de Mods)
et des s&nreoUm (]piifat«iilo«BffOBnésmxp«j^l^^^
demies, d'AbbeTiDe, de Lille et de Toumay. YMLqpA-
ques yers d'un de ces senrentois en llioiiaéiir db Notre-
Bame :
Or doit amans mettre eoteote el avis
A Yous aenrir. Vierge, parfàitemeni,
• Et croire aussi qu*eDs es sains paradys- -
Postes de Dieu exanci6ensemeiii
Qu'ens ou Liban sont li cèdre e^eré.
Ou qoe la palme en Gades prend soiosté.
On que la rose a sa plantation
En Jhérioo ; car par élection
Postes ensi es sains ciels èxaucié.
Parmi les ballades, il en est de fori jolies, notamment
celle-ci :
Dedens mon coer s*est fourmée espérance ;
Loés en soit li temps qui li a mis :
Car j'ai vescu longement en doubtance
Pour les refus que j'ai tosjours oys
De ma douce dame gaie ;
Mes maintenant si doucement me paie
De douls regars et de parlers courtois :
Bien me soufiist ce que j'ai, et c*est drois.
Nous ne citerons qu'un seul rondeau, mais iljn'est pas
inférieur à la ballade que nous venons de- reproduire :
Reviens, ami ; trop longue est ta demeure :
Elle me fait avoir peine et doulour;
Mon esprit le demande à toute heure.
— 275 —
Reviens, ami, trop longue est ta demeure.
Car il n*est nul, fors toi, qui me sequeure,
Ne secourra, jusques à ton retour.
Reviens, ami, trop longue est ta demeure :
Elle me fait avoir peine et doulour.
Ces ballades et ces rondeaux firent autrefois les délices
de plus d'une cour brillante, et nous ne pouvons oublier
que les dames se disputaient Thonneur de les applaudir
et de les répéter, non-seulement à Bruxelles et à Orthez,
mais même chez le comte de Savoie à Chambéry. Trois
jours dura la fête où l'on remarquait :
... VI«» Jones et belles
Toutes dames et damoiselles,
Filles de chevaliers ou famés,
Dou pays les plus friches dames.
Moult richement et bel arrées,
Très-noblement et bien parées
En draps de changans et de soie,
Plus riches deviser n'osoie ;
Et quant les ménestrels cessoient
Les dames pas ne se lassoient,
Âins caroloient, main à main.
Tout le soir jusqu'à lendemain.
Et quant chanté li une avoit
Un virelay, on ne savoit
Encores s'il avoit fin pris.
Quant uns autres estoit repris
Ou de dame ou de damoiselie.
A la feste aussi ... j'estoie.
r
— 276 —
Quant avec elles m'esbatoie.
Là fu mon virelai chantés
Et moult voleutiers escoulés.
La Plaidoirie de la Rose et de la Violette offre quelques
images riantes empruntées à la nature, qui rappellent
combien le poète aima autrefois ces deux fleurs, Tune
plus fière, Tautre plus modeste, mais répandant toutefois
Tune et Tautre de doux parfuns dans les jardins. Nous
retrouvons aussi dans le Traité à la plaisance au à la
louange doujoli mois de may, Faubépine fleurie à rombre
de laquelle Froissart aimait à répéter :
Pensons à Tamoureuse vie
Dont tout coer doit avoir envie
Dou poursievir.
Mais ceci nous conduit à examiner avec soin deux
poëmes plus importants de Froissart, YEspinette amou-
reuse et le Joli Buisson de Jonèce.
III. f/Espinelle amoureuse,— Le Joli Buisson de Jonèce.
Dans le Joli Buisson de Jonèce et dans VEspinette amou-
reuse, il y a encore plus d'une allégorie qui rappelle celles
du Paradis d'amour, mais les souvenirs du poêle y occu-
pent plus de place. C'est là que nous rencontrons ces
vers naïfs et gracieux que nous avons déjà reproduits
comme lo tableau des premières années de Froissart et
— 277 —
#
des inspirations qu'il trouvait à la fois dans son cœur et
dans son génie.
Le poëme de VEspinette amoureuse retrace le penchant
de la jeunesse à se laisser subjuguer par Tamour, sans
connaître les périls et les tourments qu'il traîne à sa suite.
Mais il ne faut pas trop Ten blâmer ; car, selon Froissart,
il est dans la vie une saison, un printemps pendant lequel
il est permis d'aimer, pourvu que, la saison passée, on sache
désormais s'en défendre et se contenter d'un doux sou-
venir.
Le poète a eu aussi sa jeunesse tendre et joyeuse. Dès
l'âge de douze ans, il se plaisait à assister aux danses et à
entendre chanter les ménestrels. L'amour, mêlé aux fêtes
et aux chansons , porta dans son cœur ces illusions , ces
couleurs brillantes , cette naïve chaleur qui devaient le
soutenir au milieu des longues fatigues de la vie , et il
suffit que sa pensée fasse revivre ces images pour qu'il en
retrouve tous les charmes. « Prou fis et honnours, » on
doit tout à Amour.
Par une belle matinée de mai, Froissart, assis sous une
aubépine fleurie [c'est VEspinette amoureuse) , croit aperce-
voir devant lui unjouvencel et trois dames. Lejouvencel
est Mercure ; les dames sont Junon, Vénus et Pallas,
déesses souveraines d'armes, d'amours et de richesses ;
mais elles s'entendent assez mal depuis le différend sou-
levé par la malencontreuse pomme du berger Paris qui
coûta la vie à vingt mille chevaliers. — «Toi-même qu'eus-
« ses-tu fait si tu eusses été le berger Paris? » demanda Mer-^.
II. 24
— 278 —
cure. — « Paris, réplique le jeune homme, était assez riche,
« assez intrépide pour ne devoir rien demander ni à Pallas,
t ni à Junon. Une seule chose lui manquait : l'amour. Il
t eut donc raison de préférer Vénus. » — A ces mots Mer-
cure s'éloigne, mais en disant : « Je m'y attendais bien,
c tous les amants tiennent ce langage. »
Junon et Pallas avaient disparu , mais Vénus , triom-
phant de nouveau , remercia Froissart de la belle réponse
qu'il avait faite à Mercure. En lui promettant un amour
pur et constant, elle associait à ce don celui de célébrer
l'amour dans ses poésies et aussi dans ses chroniques :
Beau s filz, est-ce '
Belle chose de bien ouvrer?
Tu le porras yci prouver.
En effet , lorsqu'il a rencontré la damoiselle qui lisait
Cléomadès , cette damoiselle qu'il appelait « ma belle ! »
parce qu'aucun nom ne lui allait mieux que celui-Li , il
compose, pour les lui offrir , ses premiers vers. Il en
est quelques-uns qui méritent d'être cités, notamment
ceux-ci :
Ne vous poroie pas retraire
Tout le bien et tout le contraire
Que j'ai par amours recéu.
Pas ne m'en tiens pour décéu,
Mais pour éureux et vaillant.
C'est un moult grant avancement
— 279 —
A jone homme et commencement
Beaus et bons, et moult profitables :
Il s'en troeve courtois et ables.
Il ajoute dans une fort jolie ballade :
Pluiseurs amans vivent bien en espoir
D'avoir merci et d'estre encore amé ;
Mes ma vie est tournée en désespoir,
Car on m'a jà tant de fois refusé,
Tant eslongié, tant montré de semblans
Durs et cruels et contre moi nuisans,
Que je n'ai forspainne, mauls et dolours.
Je fînerai ensi que ûstTristans,
Car je morrai pour amer par amours.
Le Joli Buisson de Jonèce se rapproche beaucoup de
ÏEspinette amoureuse; là aussi, le poëte veut, dit-il, avant
que sa mémoire se soit affaiblie, raconter les aventures du
temps passé ; là aussi , une image plus précieuse que les
topazes et les saphirs fait revivre pour lui les plus doux
souvenirs :
Quand je l'imagine et regarde,
Le temps passé me ramentoit
Et tout ce que mon coer sentoit,
Lorsque ma dame regardoie.
Pour laquele amour tout ardoie.
... Jesçai bien que je folie,
Si n'en puis- je mon<;oer retraire;
Bien scet le dieu d'Amours droit traire
â
— 280 —
Quant eus ou cœr me mist la flèche
Qui si m^ODsoDoie et me blèche
Que je De puis ailleurs entendre ;
Et s'est la plaie si très-tendre
Qu*un seuls pensers la renouvelle.
Ces vers sont gracieux et élégants. Aussi ne faut-il pas
s'étonner que Vénus, touchée de sa constance, lui per-
mette de se reposer près du Franc Buisson de Jonèce, au
milieu des avisés, au milieu des sages. U la suit , il goûte
déjà le bonheur qu elle lui promet :
Moult me sambloit jolis li temps
Et au regarder délittans;
Li airs, serins et attemprés ;
En bois, en jardins et en prés
Les herbelettes se poindoient,
Qui près à Tun l'autre joindoient.
Rentrés estoit en sa caverne
Yvers, qui est large taverne
De pluie, de vent et de froit.
Et cil oiseillon en leurs gorges
A voient notes et chançons,
Dont si grande estoit la tençons
Qu'à painne me pooie oïr.
Ce que je voi moult volentiers,
Ce sont roses el églenliers.
Flourettes et verds arbrisseaus,
Graviers, fontènes et ruisseaus.
\
— 2H\ —
On atteignit bientôt le Buisson dont le vaste feuillage
était couleur d'azur. Jonèce qui le gardait était un beau
jeune homme couronné de fleurs, à qui Vénus présenta le
poète, en lui disant :
Amis qui tant amez lièce,
Tous desduils et esbatemens,
Et amoureus acointemeDs,
Danses, paroles et dépors,
Bonnes nouvelles vous apors :
Veci un mien ami très-graut.
Faites-li tant qu'il vous souffise,
Car bien affiert à vostre oftice
Que vous soyez courtois et gens
A toutes amoureuses gens.
Et Froissart ajoute :
Je fui tôt acointés de li,
Car je le vis friche et joli,
Jone et gens, courtois et discré,
Obéissant à tout mon gré,
Et tel que je le voeil avoir,
Car se riens me plaist à savoir
Qui me soit de nécessité.
Il me le dist par amisté.
Jonèce lui révéla ce que signifiait le Buisson , et cette
allégorie ne manque ni de grandeur, ni de charme. Ce
feuillage d'azur qui s'étend sur nos têtes et que l'hiver ne
flétrit jamais, c'est le ciel ; ces feuilles que l'œil ne saurait
24,
— 282 —
(MiinpUM', ce sont les étoiles ; les sept brandies que Foo y
roin«in|ue, ce sont les sept piaoètes; la lumttre qui glisse
h travers ses rameaux ou Fombre qu'ils répandait, œ
hont l(*M <lons distincts, les qualités différentes que la oa-
turc (iiHpcnso aux homoies. Mais Froi^art, comme il le
(lit h Jonèco, ne tendait quk une seule :
C'est à estre gais et jolis,
A. amer scias et délia,
Danses, caroles et esbas.
Malhourcusomcnt, le poème se prolonge trop. Nous ne
pnMiouH pas lo mémo plaisir à rencontrer sept dames qui
ont nom Manière, Attemprance, Franchise, Pitié, Plai-
saiic(^ (lo^^noissanco ot Humilité. Elles chantent successi-
vcïiiiont dos virelais ou des rondeaux , et ce qui nous
intônsso 1« plus dans leurs discours, c'est le portrait que
Pitié fait du poolc :
II est d'une très-belle assise,
Toute tele que doit avoir
Un amourous. En li n'a, voir!
Chose qu'il ne soit tous si fès,
En dis, en parolle et en fès,
Que doit estre un vrai coer secrés.
Il est humles, lies et discrés,
Obéissans, courtois et gens,
Âcointables à toutes gens,
Friches, loyaus et bien celans,
Avisés et à point parl.-uis,
— 283 —
De grant grasce et de bon renom,
Et porte bon los et bon nom (')•
Mais voici que le poëte se réveille : il n'a plus devant
les yeux que le spectacle des vaines agitations du monde,
où Tâme, appelée tôt ou tard à se réunir à Dieu, ne se
dégage pas assez d'un corps qui n'est que cendre et pous-
sière, et le poëme se termine par un lai en l'honneur de
Notre-Dame (').
ÏV. Second manuscrit des poésies de Froissart. — VOrloge
amoureuse, — Le DU du bleu Chevalier, — Le Débat du
Cheval el du Lévrier. — Le DU du Florin,
La Bibliothèque impériale de Paris possède jun second
manuscrit de Froissart. Il renferme de plus quatre poë-
(») On conservée la bibliothèque d'Arras un précieux recueil
de portraits du xv» siècle, où figure celui de Froissart. Foppens
l'a reproduit dans sa Bibliotheca Belgica. Le front est fort proé-
minent; la lèvre légèrement pincée semble animée par des im-
pressions joyeuses et vives. L'ensemble du portrait annonce un
vieillard sexagénaire. Peut-être fut-il fait pendant le séjour de
Froissart à l'abbaye de Cantimpré.
(') Nous avons dit ailleurs que le Joli Buisson de Jonèce, où
Froissart ne nomme parmi ses bienfaiteurs, ni le comte de Foix,
ni Robert deNamur, et où il parle d'Edouard III et du duc Wen-
ceslas , comme s'ils vivaient encore , appartient à la fin de
l'année 1373. - Quant à VEspinetle amoureuse, il est impossible
d'en déterminer exactement la date : elle doit être un peu an-
térieure.
— 284 -
mes que l'auteur n'avait pas fait insérer dans le premier,
vraisemblablement parce qu'il les jugeait inférieurs aux
autres. Ces poëmes sont : Y Or loge amoureuse, le Dit du
bleu Chevalier j le Débat du Cheval et du Lévrier et le Dit du
Florin.
Le prologue est, du reste, à peu près le même : il nous
annonce également, « que dedans le livre sont contenus
« plusours trettiés amoureus et de moralité, lesquels ont
« esté fais, ditté, trettié et ordonné par vénérable et dis-
« crête personne, sire Jehan Froissart, prestre, en ce
« temps thrésorier et chanonne de Cimay et de Lille en
« herbes, à l'ayde de Dieu et d'amours et de son sente-
« ment, et à la requesle et à la contemplation et plaisance
« de pluisours haults et nobles seigneurs et de pluisours
« nobles et vaillans dames ; et est ou fu de nation de la
« conté de Heynau et de la ville de Valenciennes. »
VOrlof/e amoureuse est écrite avec assez d'élégance ,
mais ce poënio ne nous offre qu'une longue comparaison
du mécanisme de l'horloge, telle qu'elle était faite au
XIV* siècle, avec l'étude psychologique d'un cœur profon-
dément pénétré par l'amour. Le cadran de l'horloge, le
balancier et les poids qui la font mouvoir, les moindres
détails des rouages et de la sonnerie, tout trouve son équi-
valent dans les fibres qui font battre un cœur amoureux
et le poète, en choisissant Souvenir pour horloger, a soin
d'ajouter qu'il est lui-môme
La chambre et la maison,
Où mis est li orloges amoureus.
— 285 —
Nous ne nous arrêterons pas au Dit du bleu Chevalier^
l'un des traités de métaphysique amoureuse les moins
intéressants.
Le Débat du Cheval et du Lévrier appartient à un genre
de poésies bien différent. C'est le cô'lé matériel de la vie,
exposé en termes simples et même un peu vulgaires. Un
gros cheval qui porte le poète et sa malle sur ses quatre
pieds ferrés, et qu'aiguillonne l'éperon ; un lévrier svelte
et mince, dont les pattes sans défense se blessent aux
cailloux, se disputent sur la part qu'ils ont l'un et l'autre
aux fatigues du voyage. Le cheval soutient que le chien,
mieux nourri, a son pain beurré le matin, une soupe bien
grasse le soir, et que, n'y eût-il qu'un morceau friand à
table, son maître le partagerait avec lui. Le chien répond
que, tandis que le cheval, broyant son avoine, s'étend
sur la paille fraîche, les valets le battent, en l'accusant
de leurs propres larcins, ou bien son maître le chasse
dehors pour garder la porte. Ce qui met le cheval et le
chien d'accord , c'est que tous deux ont faim : aussi le
cheval qui découvre de loin une ville, part-il au galop, et
le lévrier le suit. Nous nous bornerons à remarquer que
ce poëme, composé par Froissa rt à son retour d'Ecosse,
est sans doute le plus ancien de ce volume.
Le Dit du Florin offre plus d'intérêt, parce que les sou-
venirs du poète y occupent plus de place, et aussi, parce
que le style y a plus de verve et plus de grâce. Quel
thème plus ordinaire chez les poètes que leur éternel di-
vorce avec l'argent? L'argent! Ils le calomnient toujours,
V •»
•^'
— i86 —
bien qu'ils le dédaignent peu. Aussi, voyez
Fargent leur tient rigueur. A peine a-t-^il pén^fé ^beb
eux, qu un coup de dés le fait disparaître. Ils le prétet^
k des amis non moins prodigues, qui ne le rendent pMdit
Et oqiendant on ne peut s'en passer, tant il est ntSeà
ceux obesi lesquels il aime à s*hâ>ei^r : ^ . z
Ârgens est de pluisours ligbies ;
Car lors qa*il est issus de terre,
pire pœt : « Je in*eiï vais cboquerré
«Pays, cbasteaiis, terre et offisces. »
^gent foit avoir benefisces,
. Et fait des drois v^ufr les tors, -r >
Et des tors les drois au retors.
Il n*est chose qu'argent ne face,
Et ne desface et ne reface.
Argent est un droit enchanteur.
Froissart fait comme tous les poètes ; il dépense une
livre quand un autre dépenserait vingt deniers, et bien
qu'il n'achète ni ciiâteaux, ni moulins, il voit l'argent s'é-
loigner de lui à pas si rapides qu'il en ferait volontiers
son messager. Mais quoi I le messager ne reviendrait pas.
Que sont devenus tous les dons des princes? Qu'est de-
venue la rente annuelle attachée à la cure de Lestines (•) ?
(>) Ost dans le Dit du Florin que Froissart nous a laissé le
plus de détails sur sou séjour à Lestines. Ce village, que
Froissart appelle une grande ville, se trouvait en Hainaut,
maisil était soumisàcette époque àTautorité du duc deBrabant.
Par une charte du iO mai i366, le duc Aubert de Bavière avait
— 287 —
Il est fort en peine de le savoir, et découvrant au fond de
sa bourse son dernier florin, il le saisit, le bat, le soumet
à la torture pour obtenir l'aveu complet des hasards aux-
quels il a échappé et qui ont englouti tous ses compa-
gnons. La réponse du florin nous apprend tout : Il est
quelque peu retailliés et contrefés, et s'il n a pas quitté son
maître dans ses voyages, c'est qu'on le refusait partout.
Quant à la disparition des autres pièces d'or ou d'argent,
elle est facile à expliquer par des dépenses bien difieren-
tes les unes des autres. Ainsi, Froissarta payé mille francs
pour ses voyages, cinq cents francs aux taverniers de Lesti-
nes et sept cents livres pour ses chroniques. Mais, comme
le disait le florin, de ces deux paiements, le dernier n'é-
tait pas à regretter :
L'argent avés-vouslà bien ;
Je le prise sus toute rien,
Car fait en avés mainte hystoire
Dont il sera encore mémoire
De vous ens ou temps à venir,
Et ferés les gens souvenir
De vos sens et de vos doctrines.
D'ailleurs Froissart n'a jamais manqué de rien : bons
chevaux en voyage, bonnes houppelandes au logis. En se-
rait-il autrement, pourquoi s'en inquiéterait-il? Quand on
engagé la prévôté de Binche et le château deMorlanwezàWen-
ceslas de Bohème pour une somme de cinquante mille écus qu'il
lui avait empruntée.
— 288 —
est amoureux, on ne vit ni de pain, ni de Tin/maiB d*3«
lusions ei d'espérances.
Si ne devés pas le temps plaindre.
Ne vous soassyer, ne complaindré.
VoQS avés vesctt jusqu'à ci ;
Ooqnes ne vous vi desconâ,
Mes plein de confort et d*einpnse,
Et c'est un point que moult Je prise,
Je vous ai véu si joious,
Si Joli et si amourons
Que vous Tiviés de souhédier.
Tout ceci conduit le poète à raconter son voyage dans-
le comté de Foix où il reçut quatre-vingt florins d'Ara-
gon, n en changea soixante, et en obtint quarante francs
qu'il mit dans une bourse ; mais il la perdit à Avignon, et
personne ne put lui en faire retrouver la trace.
Mais le florin le console en lui disant :
Vous estes un sos
Se vous pensés là longuement ;
Tout dis recoevre-on bien argent.
Légièrement vous sont venu,
Et légièrement sont perdu.
Une main généreuse donna ces florins ; d'autres mains
non moins généreuses peuvent combler le vide qu'ils ont
laissés. Le dauphin d'Auvergne, le comte de Sancerre, le
vicomte d'Acy, le seigneur de Rivière, sont à Avignon.
C'est à eux que s'adresse, bien qu'indirectement, ce poème
ingénieux et plein de détails intéressants pour nous, et
— 289 —
nous croyons aisément le florin quand il assure le poêle
que ces seigneurs « pour dix francs ne lui faudroient
« mie. »
Ghaucer adressa aussi des vers à sa bourse vide, mais
ils sont bien inférieurs à ceux de Froissart. Il y appelle sa
bourse, sa vie, sa dame, l'étoile de son cœur, la reine de
bonne compagnie, et lui déclare qu'il mourra si des pièces
d'or ne viennent l'appesantir et lui donner l'éclat du so-
leil. Pour retrouver sur ce sujet fréquemment traité par
les poètes, des vers que l'on puisse comparer à ceux que
nous avons cités, il faut descendre jusqu'à Marot.
II. "l^
CHAPITRE m.
POÈMES PERDUS OD INÉDITS.
I. Meliadus. — Meliador « le Chevalier au Soleil d'or.» —
Devises de Gaston de Foix et de Charles VI.
On ne retrouve plus à Londres les comptes de Thôtel
de la reine Philippe où était rappelé plus d'un dittier
composé pour elle ; mais en se bornant aux comptes de la
cour de Brabant, on y rencontre fréquemment la men-
tion de livres offerts par Froissa rt au duc Wenceslas. Ces
livres étaient sans doute des poèmes, et nous citerons
sans les confondre ceux de Meliadus et de Meliador, qui
n'ont d'autre rapport qu'une similitude presque complète
de noms (').
(') Nous avons citép. 267 quelques vers où Frolssart distingue
positivement Meliadus et Meliador.
— 291 —
Parmi les collaborateurs ou les élèves d'Adenez, le mé-
nestrel du duc Henri III, se trouvait Girardin d'Amiens,
auteur d'un poérae des Enfances Charlemayne et d'un
autre poëme intitulé Meliadus. Avant lui, Rusticien de
Pise avait écrit un autre poëme de Meliadus, et nous y
puiserons quelques détails sur la vie d'un héros qui eut
l'honneur d'être le père de Tristan de Léonnoys, de che-
valeresque mémoire. Meliadus, vrai chevalier errant,
pourfendeur d'ennemis et redresseur de torts, parcourt le
monde en défendant la beauté injustement persécutée.
Pharamond et Artus se trouvent en présence, rivaux l'un
de l'autre en amour, de même que Philippe de Valois et
Edouard III furent rivaux en puissance. Les guerres et
les combats singuliers se succèdent en Irlande et en
Ecosse ; enfin Meliadus est fait prisonnier, mais il se con-
sole, grâce à quelque lai de ménestrel, tout comme le roi
Jean à Londres : ce qui sans doute permettait à Froissart
de terminer par un pompeux éloge des princes qui
aiment à composer des vers et qui accueillent généreuse-
ment ceux qui leur sont offerts.
Il faut reconnaître que les études de Froissart, ses
goûts et les qualités mêmes de son style de chroniqueur, le
rendaient propre à écrire quelque beau roman de cheva-
lerie tout rempli d'emprises merveilleuses et de grands
coups d'épée. Nous devons donc regretter de ne plus
avoir le poëme de Meliadus et d'en savoir si peu de chose :
car tout se borne à la mention d'un paiement fait à Gode-
froi Bloc, peu avant les fêtes de Pâques 1377, pour avoir
— 292 —
couvert Meliadu» dune reliure de cuir qui ne devait pas
le préserver des injures du temps.
Froissart avait pu retrouver dans le palais du duc de
Hrabant le poëmc de Girardin d^\oiiens conservé avec
ceux d'Adenez. La trace des relations de Froissart avec le
duc Wenceslas était encore bien plus évidente dans son
roiuan de Meliador, le Chevalier au soleil d'or^ car ce fui
Fœuvre commune du prince et du clerc.
Déjà dans la Prison amoureuse, Wenceslas, sous le nom
de Hose^ avait intercalé certains ouvrages de sa composi-
tion. Satisfait de ce premier essai, il voulut que Froissart
insérât des rondeaux et des virelais qu'il avait faits, dans
un roman consacré à retracer les joutes et les tournois
d'un chevalier intrépide. Malheureusement il mourut
avai)t([uiî le roman fût achevé.
Froissart [)araît avoir mis plus de soin et plus de temps
à Mvliadnr {\\\l\ ses autres poëmes. Il en faisait tant de
cas, (ju'il le [)()rta avec lui dans son voyage deBéarn. «Je
« avois ave(;(jni\s moi apporté un livre lequel je avois fait ,
« il la riMjueste et contemplation de monseigneur Wince-
« lant de Bohi^nio duc de Luxembourg et de Brabant. Et
« sont contenus audit livre qui s'appelle Meliader [') toutes
« les chansons, ballades, rondeaux et virelais que le
« gentil duc fit en son tenqîs, lesquelles choses, parmi
<i l'imagination que je avois eu de dicter et ordonner le
!•) Toile osl la leijon donnée piirLicurMie de Sainte-Palaye d'a-
près les moillonrs manuscrits qu'il avait consuKcs. M. Bnch'»n
a imprime: Mvliaduf!.
— 293 —
« livre, le comte de Foix vit moult volontiers ; et toutes les
€ nuits après son souper je lui en lisois. »
Froissart répète à peu près la même chose dans le Dit
du Florin :
Toutes les nuits je lisoie
Devant lui et le solaçoie
D'un livre de Melyador,
Le chevalier au soleil d'or.
Dedens ce roman sont encloses
Toutes les chansons que jadis,
Dont l'âme soit en paradis,
Que fist le bon duc de Braibant ,
Wincelans dont on parla tant ;
Car uns princes fu amorous,
Gracious et chevalerous ;
VA le livre me fist jà faire
Par très grand amoureus afaire,
Comment qu'il ne le véist onques.
Gaston Phébus prit pour devise un soleil. Ne Tem-
prunta-t-il pas au poëme de Froissart ?
Nous savons que Froissart ne laissa pas son poëme dans
le Béarn, et nous croyons qu'il l'avait porté à Paris quand
il y assista à l'entrée solennelle d'Isabeau de Bavière et
de Valentine de Milan. Froissart composa à ce sujet des
vers pour la jeune reine, et ce ne fut peut-être pas la seule
part qu'il prit à une fête offerte à la nièce du bon duc Au-
bert de Bavière. N'avait-il pas aussi emprunté à son roman
do J/Wm(/or undivertissément qu'ils'estpluànousraconter?
25.
294 -
Une arène avait été préparée au champ de Saiiile-Ca-
' thuriae. On y voyait d'utoe part les princes les plus Jl)u»>
très, les ducs de Ben-y, de Bourffogne et de Bourboo,
ayuiil près d'eux le duc d'Irlande (jui devait tout à la f»^
■veurdo Richard 11; d'autre pari, lQsseigneurslesplusch&>
valcreux, surtoul ceux qui étaient du pays dcProissart^
Jean de Barbançon, Ancel de Tnizegnies, Clinquart dA>
Hénnes, Jean d'Andregnies, les sires de Gronimignies, de
Containg, ayant pour adversaires Guillaume Martel , Re-
nault de Roye, Jean des Barres, tous fameux par leurs, i
tournois, et le baron d'ivry, Geoffroi de Charny el Jeaa '
de Garanei^s, qui étaient h la fois jouteurs et poëtes (').
Tous ces chevaliers portaient sur leurs larges un niy df
soleil, et on les nommait ]ei ehemliers du soleil ^or.
Charles VI lui-même avait pris c«tle devise, et il en était
si épris qu'il avait abandonné celle du cerf volant qu'il
n'avait pas quittée pendant plusieurs années. Faut-il
aussi en faire honneur au poème de Meliador(')?
Ce fut sans doute à celle occasion que Froissart offrit
au duc d'Orléans le beau manuscrit que l'on conservait
au château de Blois, el qui se trouve ainsi décrit dans
(') Noua retrouvons aussi aux Joutes de Paris le sire de
Doustienne que Froissart appelle ici l'Ardeuois de Donstienne.
Chron.n, \.
(') En 1314 on vit à Londres une fête semblable. Un tournoi
qui dura sept jours fut présidé par la dame du Soleil : c'é-
tait AlixPerrers à qui Edouard III avait abandonné l'anoée
bsrécédente les joyaux de la reine Philippe.
— 295 —
l'inventaire fait par Jean de Rochechouart en \ 427 : « Le
« livre deMeliador, en françois, 'historié, lettre de forme,
« couvert de veloux vert, à deux fermoers semblans d'ar-
« gent doré, esmailliés aux armes de monseigneur (•). »
Ce volume resta au château de Blois jusqu'en 1544,
époque à laquelle il parait avoir été transporté à Fontai-
nebleau. S*il doit être exhumé quelque jour, on le retrou-
vera parmi les manuscrits de la Bibliothèque impériale de
Paris qui ont la même origine.
Le Dit royal se trouvait avec Meliador au château de
Blois. Il a subi le même sort, et nous espérons qu'il nous
sera rendu en même temps : peut-être n'y découvrira-
l-on toutefois qu'un recueil de ces chansons royaus que
nous offrent d'autres manuscrits.
IL La Court de May,
Rien ne rappelle plus à Bruxelles ce palais de Couden-
berg où les heures se passaient si joyeusement en reviaulœ
et en esbattements, et où Froissart s'entretenait, néan-
moins, des affaires de son temps avec son ami Richard
Stury : mélange de fêtes et d'études, de doux loisirs et de
sérieuses enquêtes, qui explique à la fois et sa vie et ses
ouvrages. C'est ailleurs qu'il faut chercher aujourd'hui les
traces du mouvement politique et littéraire de ces siècles
(') Bibliothèque de FÉcole des Chartes, V, p. 70 ; Les ducs de
Bourgogue, par M le comte de Laborde, III, p. 291.
— 296 —
déjà éloignés du nôtre, et Froissart l'avait bien prévu
quand il écrivait, fust de soir ou de matin, pour avoir in
mémoire au temps à venir, car il n^est si juste retentive
qu'escripture.
Aux Archives du royaume, les comptes de la prévôté
de Binche nomment tour à tour ces taverniers de Les-
lines, qui prirent cinq cents francs à Froissart, et son
joyeux ami le prévôt Gérard d'Obies, qui, pas plus que
lui, ne faisait cas de l'argent; et, ce qui est plus impor-
tant encore, la Bibliothèque de Bourgogne, à défaut des
textes si précieux des chroniques, qu'elle a perdus, a
conservé jusqu'aujourd'hui, parmi ses manuscrits ano-
(') N" 10492 du catalogue des MSS. de la Bibliothèque de
Bourgogne. Ce manuscrit a élé écrit dans la dernière moitié
du xve siècle, et comme le filigrane du papier en atteste l'ori-
gine anglaise, nous pouvons conclure du silence des inventaires
de Charles le Hardi, et d'une mention formelle dans celui de
Viglius, qu'il fut apporté dans nos provinces par la duchesse de
Bourgogne, Marguerite d'York, qui avait pu le faire copier a
Londres sur le manuscrit original offert autrefois à son illustre
aïeule madame Philippe de Hainaut. Du reste, cette copie paraît
avoirété faite d'après un MS. en mauvais état ou difficile à lire.
Certains mots ont été intercalés, d'autres corrigés. Il y a même
des lacunes; ainsi, on lit vers la fin :
Ung vallcl vinl qui m'aporla
Uiig drap d'argent
De scir sus, disant : Prenez
Plat-e icy et vous ordonnez, etc.
Il faut ajouter au second vers : et rn' invita.
— 297 —
nymes, deux poèmes de Froissart dont on ignorait com-
plètement Texistence.
Ces poèmes traitent, comme tous ceux de Froissart,
d'amour et de moralité, et l'un de ces mots explique trop
bien Tautre pour que nous puissions les séparer. L'amour
est un chaste et doux souvenir qu'embellissent tant d'au-
tres souvenirs de la jeunesse qui s'y mêlent et s'y con-
fondent; la moralité, un enseignement de toutes les
heures, de tous les jours, de toutes les années, dussent-
elles être celles qui s'abaissent aux limites de l'horizon et se
rapprochent davantage de la tombe. Aussi retrouverons-
nous les mêmes sentiments, les mêmes inspirations dans
toutesles compositions poétiques de Froissart, bien qu'un
long intervalle d'années les sépare les unes des autres.
Le premier de ces poèmes est un dittier amoureux inti-
tulé : la Court de May ('). L'auteur rapporte que souvent
il a vu sourire autour de lui, et qu'on l'a interrogé sur
son amour ; mais c'est un secret qu'il ne trahira jamais, et
s'il le chante dans ses vers, ce sera couvertement. Celle
qui les inspira pourra seule les comprendre, en y décou-
vrant cette flamme pleine de discrétion et de respect,
qui, pour tout autre, doit à jamais rester ignorée :
Qui veut avoir
Nom de riens valoir ou savoir,
(') Tel est le titre que l'auteur donne lui-môme à son poëme •
Tu appelleras
Ce diwier-cy que parferas
La Court de May par mon coniiAant.
— 298 —
Il convient telz maulx endurer
Et employer tout son povoir
A les soustenir main et soir,
Ou l'amour ne pourroit durer.
Et si se faut asséurer
En sa dame et par espérer
Soy conforter pour mieulx valoir.
De même que dans le Buisson de Jonèce, le poëte in-
voque Gognoissance, qui le soutient, parce qu en lui rap-
pelant les traits de sa dame, elle rend pour lui à la lu-
mière ce qui appartient déjà aux ombres du passé ; c'est
Gognoissance qui se plaît à Texhorter et à le consoler : I
J*ai bien souvenance
Comment ma dame Gognoissance
Jadis en son blanc pavillon
Me dist, quant je parti de France,
Que j'eusse d'accoustumance
Pour tous jours avoir bon renom,
Ainsi me venroit éur bon,
Et toutes dames de bon nom
Vouidroient bien mon accointance.
Gognoissance était toute bonne et saige; elle disait :
Ayés léauté en couraige ;
Ayés vérité en langaige :
Veuilles à ces deux poins penser.
Et pour toy de grâces parer.
Encore un point te vueil monslrer :
Ayés honneslé en usaige.
— 299 —
Se ces trois poins lu veulx garder,
Tu te verras partout amer
Plus que nul, tant ait haut lignaige.
Et pour ce qu'en maints lieux iras
Où pas cognoistre ne pourras
Tost chascun pour le pou véir,
Je te diray que tu feras.
Quant les conditions saras
D'aucun qui fera à hayr :
Pense de tel homme fuyr,
Ou tu ne peus à bien venir ;
Saigement t'en eslongeras,
Tant ait seigneurie à tenir,
Ne tant te saiche dons offrir :
Fuy-le, ou jamais honneur n'aras.
Mais se tu pues accointier
D'escuier ou de chevalier
Qui soit bien conditionné,
Qui point n'entende à convoitier
Par flatter, ne par mensongier,
Tel cueur s'est à honneur donné
Et à vertus habandonné.
Eslis-le sur tout homme né
Et t'en accointe entre un millier.
En fin t'en verras honnouré ;
Car homme, tant soit redoubté,
Sans vertus, ce n'est que un fumier.
Nobles conseils donnés moins au poëte qu'au chroni-
queur, qui devait raconter plus tard combien il eut de
— 301 — •
^^rmettre d'y croire, car sa dame s'attristait d'apprendre
«jqu'il allait s'éloigner, et elle lui disait :
J'envoierai Doulce Pensée
Qui vous dira, et dira vray,
Comment par vray amour celée,
Je n'aray joyeuse journée
Jusqu'à tant que vous reverray.
Froissart partit, et lorsque le printemps ramenait ce
jour fortuné, une voix harmonieuse et tendre le réveillait.
- Doulce Pensée, l'aimable sœur de Souvenir, venait lui
. rappeler le doulx congié de sa dame. Un songe mystérieux
servait de cadre à ce message, et dès les premières lueurs
de l'aube, Amour lui ordonnait
D'aler à ce beau jour aux champs
Oyr des oyselès les chans,
Pour recommencer ma léesse...
Ce jour de may qui ne fu fait
Fors pour renouveler la joye,
Dont cueur amoureux se resjoye,
Me resjoy et conforta
Tant que sa joye me porta
En lieu si paré de verdure,
Qu'il y fait vert quant Thyver dure.
Et Dieux scet se les oyselès
Ghantoient sur vers rainceiès,
Chascun le chant que mieulx savoit.
Encore aultre chose y avoit,
H.
— 302 —
Car les amoureuses fleurettes,
Indes, blanches et vermeillettes,
Rendoient si doutées odeurs
Que c'estoit pour revivre cueurs...
Et aussi est-ce le vergier
Où Amours se vient herbergier
Du jour de may jusqu'en la fin.
Il s*y tient tout ce mois, affin
Que ceulx qui là le venront voir
Puissent certainement savoir
Que tout ce mois plaisant et doulx
Il n'aront anuy, ne courroux.
Près de là) à Vextrémité d'un sentier à demi caché par
l'herbe et les fleurs, jaillissait une fontaine aux eaux lim-
pides, gardée par une dame vêtue de drap d'or, qu'au
premier moment le poëté n'avait pas aperçue.
Soyés le bien venu,
lui dit-elle,
Il t'est huy grant bien advenu,
Et par moy viens-tu cy endroit;
Tu es amoureux et as droit.
Je suis Léesse : si aras
Chapel de may que porteras.
V
Geste fontaine est en ma garde.
Je m'y vien esbattre et la garde
Contre envieux et mesdisans...
N'y vis venir depuis dix ans
— 303 —
Si matin, servant qu'Amours ait
Que toy ; mais tu viens à souhait.
Je congnoy bien ta voulenté ;
Si verras cy plus de planté,
Plus d'onneur et plus de largèce
De biens mondains et de richesce,
Dedens ce vergier à la ronde
Que n'ont tous les roys de ce monde,
Quoy que tu as véu encours,
Grans richesces en maintes cours (•]•
Dans sa réponse, le poëte proteste que, bien qu il soit à
cinquante lieues de sa dame, il est resté toujours fidèle à
sa devise, et que depuis dix ans entiers, il porte :
La couronne bleue,
La couronne de loyauté (•).
Ces vers offrent, pour la biographie de Froissart, des
données précieuses, sur fout si on les rapproche de ce
passage de VEspinette amoitoeusey où Vénus lui annonce
qu'à partir de l'âge de quatorze ans, il restera à son ser-
vice pendant dix ans, c'est-à-dire de 1 351 à \ 361 . Ils dé-
terminent la date du poëme, qui appartient à l'année
(') Dans un autre endroit du poëme. Courtoisie, engageant le
poëte à se baigner dans le fleuve qui arrose le domaine du dieu
d'Amour, lui dit :
Quoiqu'en maints lieux yîens et yas,
De lèlc cauo onqucs ne laras.
(') Couleur bleue signifie loyauUé. (Jehan deSaintré^ édit. de
M. Guichard, p. 272.)
— 304 —
même où Froissant devint un des clercs de la chambre de
la reine d'Angleterre.
Doulce Pensée présente au poëte le portrait de sa dame,
et lé jeune homme, dans un transport de reconnaissance
et de bonheur, demande humblement à Léesse, à Souve-
nir et à Doulce Pensée, qu'il leur plaise de le conduire
près du dieu lui-môme. Courtoisie l'introduit dans une
tente brodée de perles et parsemée de diamants, dont le
soleil rend l'éclat si vif que l'œil ne peut le soutenir. Qu'on
ne s'étonne pas de ces richesses, car là règne un dieu au-
quel les princes les plus puissants offrent sans cesse leurs
trésors en sacrifice :
C'est Xmours qui, par sa maistrie,
Tous les seigneurs mondains maistrie.
Il seignourist par dessus tous
Et met tous seigneurs au dessoubs.
Quand cueur de seigneur veultsousprendre,
Seigneur nul ne s'y viengne prendre ;
Car dès qu'il a l'amer empris,
Il n'est seigneur qui n'y feust pris,
Tant soit fort, soubtil ou rusé.
Et maint saige s'en sont abusé,
Cuidans le vaincre par puissance,
Qu'il a vaincus jusqu'à oultrance;
Et qui plus est. Amours aprent
A bon cueur qui l'amer emprent,
Plus de vertus, de sens, d'onneur
Que nul, soit tant large donneur,
Tant est sa puissance eslevée
Et des vertueux approuvée ;
— 305 —
Car cueur noble et de haulte emprise
Son service adés sur tous prise,
Dès qu'il donne à dame son cueur.
Et sur tous il est doulz seigneur,
Si quMl n'est homme, tant soit rude,
Qu'il n'anoblisse en son estude
Par vertus aprendre et congnoistre :
Aux preux fait leur prouesce accroistre.
Aux simples donne entendement,
Aux couars, soudain hardement,
Aux pareceux esveil envoie
Et les fait courageux on voie ;
Briefment, il donne tant de éur
Que qui l'aime et sert, soit séur,
S'il y est à droit âdreciez,
Qu'il herra tous mortelz péchiés.
Mauvaises gens et villains vices,
Trop grans aises, trop grans délices
Et toute laide renommée.
Gel enseignement répondait à toutes les pensées du
poète. 11 supplia le dieu de l'instruire de plus en plus, et
Amour, voulant lui montrer qu'il n'ignorait aucun senti-
ment de son cœur, lui rappela tour à tour le commence-
ment et les progrès de sa passion. Ici encore nous ren-
controns des vers pleins de grâce et d'élégance :
.. Celéement pressay
La belle et doulce à toy amer
Et toy son seul amy clamer.
Joyeuse estoit votre accointance,
Sans déshonneur et sans vantance.
— 306 —
Vos deux cueurs n'avoient eosemble
Que une pensée, ce me semble :
Riches estiés de joyeux jours.
Cependant les ennemis de Froissart le calomnièrent ('].
11 raconte ailleurs, il raconte également ici que sa dame
l'oublia et le trahit, mais loin de la maudire, il n'accuse
que son absence et la fortune. Mais pourquoi Froissart
s'était-il éloigné? Il le dit sans rougir, pour mieulx valoir y
jKtur quérir honneur par traveil (') , et ceci nous rappelle ce
beau passage des chroniques : t Je commençay jeune ,
c dès l'âge de vingt ans, ma haulte et noble matière ; et
f tant comme je vivrai, je la continuerai. »
Aussi Amour, appréciant sa loyauté, lui fait -il espérer
pour récompense, dans un temps à venir, un don qui l'é-
[ ' ) Par la fausse envie
D'aucuns qui sont encore en vie,
Qui le grevèrent quoyemeut,
Blàmans malicieusement
Ta loyauté, Ion bon vouloir.
... Elle estoit si court tenue
Que toute sa mésavenue
Vint le plus par toy eslongier,
Et par un mauvais mensongier,
Qui te fist maint mal en recuoy,
Quoy qu'il te rie et s'en taist ruoy.
Froissart s'exprime à peu près de même dans VEspincttc
amoureuse.
(')ll dit aussi (hns VEspinette amoureuse, édit. de M. Burhon,
p. 263, qu'il quitta son pays « pour mieulz valoir. »
— 307 —
lèvera au-dessus de tous, ce don de mieulœ valoir et de
quérir honneur par traveil , dont nous parlions tout à
l'heure : promesse heureusement accomplie, s'il en fut
jamais, car en célébrant les gloires du xiv° siècle, Frois-
sartdevait placer la sienne aussi haut que cellede ses héros.
... Je qui suy large donneur
Te donray ung temps qui venra
Le don qui sur tous te vaulra...
Tu mettras par livre ou par rolle
Ce que tu m'os cy commander,
Pour mes biens plus recommander,
Et pour les bons faire meilleurs,
Et avoir sentemens greigneurs
De parvenir à la croissance
De souveraine congnoissance.
Et pour montrer aux orguilleux,
Qu'il n'est bien que d'estre amoureux (•).
Dans les vers suivants, nous retrouverons Froissart tel
que nous le comprenons et tel qu'il s'est peint lui-même
dans ce poëme, humble, modeste, sincère, ayant appris,
dès sa jeunesse , h ne pas se confier dans l'inconstante
vanité des cours, et sachant déjà séparer l'orgueilleuse
mollesse des grands séduits par leurs flatteurs, de la mâle
(') Quand Amour ajoute :
Tu dois aussi liement vivre
Que tous ceulxdont on lit par livre,
nous reconnaissons le poëte nourri de la lecture des romans
de chevalerie.
— 308 —
vertu des chevaliers, qu'il devait peindre un jour, c pour
c donner exemple aux preux d'eulx encourager en bien
c faisant, t
... Ne fay pas ainsi que font
Aucans meschana qui se deffont.
Quant les mondains seigneurs leur rient,
GuidanSf pour ce qu'en eulx se fient,
Estre plus grans qu'ils ne souloient ;
Car tels maléureux foloîent
Par Torgueil qui les a sourpris ..
Tel homme de court congnoist bien
Qa*en court il n'y a nul seur bien...
Promesses y volent au vent ;
Vaine gloire y esl grant maistresse,
Et convoitise y est princesse ;
Envie y enfélist cueurs
Et les fait languir en douleurs,
Jà soit ce que souvent advient
Qu'en court maint homme à honneur vient,
Quant il veult de vertus user,
Et se congnoist sans s'abuser ;
Car de bonnes gens y ara
Es cours tant que court durera.
Tu es de court dès ta jonesce :
Si t'en souviengue et si ne cesse
De toy faire amer tant que peus,
Se seurement y vivre veulx :
Il n'est richesse qu'eslreamé.
— 309 —
Amour ajoute :
Ne t'utens pas, si tu mesprens,
T'en excuser sur moy, mais prens
En gré selon ce qu^aras fait...
Et ne te fie aucunement
Fors qu'en tes œuvres seulement,
Car tout tel que tu te feras,
En la fin tel te trouveras.
Si ne pense point par flatter,
Ne par malice à moy matter.
Ne moy abuser par tels faits,
Se tous jours loyalment ne fais ;
Car je voy cler, n'en doubte mie,
Vérité est trop bien m'a mie ;
Et quant de moy te partiras
Je ne sçay quelle part iras.
Mais où que tu voises, ne viengnes,
Tous jours humblement te maintiengnes.
... Garde que tu ne faces
Chose qui face à reprouchier ;
Ainçois pense de t'aprouchier
Des cuers bien conditionnez
Qui se sont à honneur donnez,
Et dès que tu vois gentil homme
Joine et convoiteux, fuy-le comme
Ennemy de toutes vertus :
Se tu le suis, tu es perdus.
D'autre part, fuy hardy menteur,
— 310 ^
Homme tMe et homoM ^vanleor»
Et croy^œ ta&tear par yafflaiioe --
GraiQt à àtéodre oop de laiM»*..'
D^aoltrepart, né Màme jàdame :
Prêtons qu'elle ait âQBsenri idflrame
Par faulseer son amy féal.
Tais-toi d*dle, n'en dy jà mal.
Loe dames de beaolxmàinUens.*^ •
Sers-les toutes, et en aymeime...
Mais quant dame est (àulsse paç s^.
Lors brulle son bon nom et art,
Si qu'en maints lieux en court nonvele,
Tant soit noble, frisque et nouvelle. . .
Je te pourroie dire assez
Des exemples ^ui sont passez,
Mais tu n'auras pas mieulx, ce croy,
Que ceulx qui furent devant toy,
Ne pis aussy, selon tes œuvres,
Pour tant de bien faire te cœuvres (»),
Et croy que soubtilz déceveurs
Sont en fin de maulx receveurs,
Mais trop tart sont au repentir.
Si te ne vueilles consentir
 hanter ceulx que tu scès faulx.
(•) Ce mot signifie cacher, comme dans cette phrase des chro-
niques : « le comle de Foix se couvrit jusques à Theure du di-
« uer, » et dans ce vers de la Court de JUay :
Ite faignent par coorertare.
— 311 —
A quelle noble et (risque dame qui perdit son bon nom,
ces vers, assez obscurs, offrent- ils une allusion? Nous
l'ignorons, et nous nous bornons à repousser celle que
Ton y voudrait voir à l'amour d'Edouard III pour la com-
tesse de Salisbury.
Courtoisie et Humilité avaient pris le poëte par la main
et l'avaient conduit dans un préau tapissé de violettes et
entouré d'une clôture de rosiers fleuris. Que ce séjour
était délicieux, et comme il est aisé de comprendre que
le poète s'écrie :
Qu'eu may chascun an m'y revoie J
... Es autres cours court envie
Sur lesgrans...
Les gens d'amour autrement font,
Car ils s'entr'ayment tous ensemble :
Éureux est qui les ressemble !
Mais es cours des mondains seigneurs,
Ore y a joye, ore douleurs,
Ore du gouvernement plaintes :
De teles cours en est-il maintes !
Pléust à Dieu que s'entr'aimassent
Les gens des cours ! . . .
Je hanterois court adonques
Plus voulentiers que ne fis onques.
Là, sur un portique où se confoiîdaient les rubis et les
saphirs, on lisait ces paroles, gravées sur des tables d'or:
Fuyés, fuyés, fuyés de cy,
Mesdisans, félons, envieux.
— 312 —
Hardis mentears, Canlx orguilleux,
Parjarears, déceveurs de daroes ;
Mauvais estes de corps et d'&mes.
Amours vous fait commandemeDl
Que D*aprouchiés aucunement
Ce plaisant et vertueux lieu.
Le poète était tout entier à ladmiration, qpiand Cour-
toisie le harangua de nouveau :
Que Vest-il ad vis?
Or me dis s'onques mais tu vis
En France un aussi bel vergier,
Ne lieu si bel pour herbergier.
Nennil, dis-je,.n*en aultre marche...
Pléust à Dieu qu'en ce mois doulx,
Faussent ici aveques nous
Tels vint chevaliers que congnoy,
Et aussi d'escuiers autant.
Amour,
répliqua Courtoisie,
De homme orgueilleux, quel qu'il soit,
N'a cure s'il seigoeurisoit
Toute la terre deçà mer,
Tant fait orgueilleux à hlûmer.
Orgueil ordist la renommée
Si non quant l'ommea leste armée :
Là peut-il bien estre orgueilleux
Par grant emprise et courageux.
— 313 —
Là doit-il cuidier tant valoir
Que pour vaincre par hault valoir
Et courre sus tout au meilleur
Au plus redoubté batailleur,
Et tel orgueil est bien séant...
Orgueil resert d'aultre manière,
Quant dame est orguilleuse et fière.
Dès qu'on lui requiert villenie.
Qui tel orgueil blâme, je nie
Qu'il soit mauvais, car bon le treuve
Net cueur de dame; honneur l'appreuve.
Ces deux orgueils aucunement
Ont lieu selon mon sentement.
Voici quelle est la doctrine d'Amour, telle que le poëte
Texpose et telle que le chroniqueur ne la désavouerait
pas:
Cuer de bonne voulenté
Plus vit, plus est entalenté
D'aprendre que valent vertus.
. . . . Hault doit emprendre,
Et qui n'emprent à bonne entente,
Soit en pavillon ou tente.
En ville, en chastel, en manoir,
Sans mal éur ne peut manoir.
Autrement honneur cesseroit,
Et bien faire ne vaulroit rien.
Pour ce te dy que toute emprise
II. 27
— 3U —
Qui n^est à juste cause prise
Et gouvernée léaument
Ne dui^ra jà longuement.
Homme nul n'a séur demain.
• ••••••••*• »
Or tu te dis estre amoureux :
Si soyés douques vertueux.
Fay bien tant que tu as espace :
Vie est briefve et brief temps se passe.
Cependant, le poëme s'achève. Froissart promet de
ne jamais oublier les bienfaits d'Amour. S'il s'en rendait
indigne , qu'il soit exclu des banquets de toute cour
joyeuse. Peu lui importent les mensonges et les médi-
sances des envieux.
... Pour ce qu'ils sont
Dolens des biens qu'amoureux ont,
Pour tant soient leurs compagnies
De toutes nobles gensbanies,
Et les léaux soient hauciés,
Es plus lieux etavanciés.
III. Le Trésor amour eu. t.
Le second manuscrit inédit de la Bibliothèque de Bour-
gogne est un volume orné de charmantes miniatures, et
de plus écrit, ceci nous paraît hors de doute, sous les veux
mêmes de Froissart, qui a pu y tracer de sa main certains
mots destinés à guider le scribe. Même, en ne le considé-
— 315 —
raiit que sous son aspect extérieur , il mérite de fixer l'at-
tention. Car Amour, les hauts personnages de sa cour, et
le poète lui-même y sont figurés avec les emblèmes et les
couleurs dont nous connaissons la véritable signification.
Lorsque, dans le Paradis d'amour y nous voyons passer
devant nous damoiseaux, dames et damoiselles tous vêtus
de vert , Plaisance nous apprend que ce sont les héros et
les héroïnes de romans , sujets d'Amour dont ils nous
montrent la livrée. Ici aussi Amour est vêtu de vert.
Quant au poète, il porte les couleurs de la chevalerie, ce
quon appelait en Angleterre red of valiaunce, et rien ne
lui manque, ni sa couronne de lauriers, ni la plume qui
traça de si beaux écrits , ni même la petite aloière où il
renfermait autrefois le portrait de sa dame.
Ce manuscrit plus étendu que le premier (il contient
près de quatre mille vers) est intitulé : le Trésor amoureux,
et nous sommes porté à croire qu'il fut offert en \ 396 au
duc de Bourgogne Philippe le Hardi qui aimait beaucoup
les lettres (') . Froissart l'avait connu autrefois prison-
nier à Londres avec son père le roi Jean : il prit sans
(•) Ni la Court de May, ni le Trésor amoureux ne portent, je
l'ai déjà dit, le nom de Froissart. Mais pour^quiconque a étudié
Froissart, il est impossible de ne pas y reconnaître aussitôt son
style. Le manuscrit du Trésor amoureux (n 4>IH0 de la Biblio-
thèque de Bourgogne), ofifre d'ailleurs avec les manuscrits de ses
poèmes conservés à Paris , les rapports les plus exacts, soit par
l'orthographe des mots (eu, éureux, véoir, véu, séu, séur, séu-
rement, court, etc.), soit par l'emploi de certaines formes. (Je
vous ay dit voir, à lie chière, se Diex me gard, par saint Remy,
— 316 —
doute plaisir à le revoir, quand il fut devenu par sou
mariage avec Marguerite de Maie, l'un des princes les
plus puissants de la chrétienté.
ainsi m*aist sains Vinceas, etc.). J'y rencontre onze fois les rimes
roy et arroy, qui se trouvent neuf fois dans le voiuoie édité par
M. Buchon, cinq fois les rimes gard et regard, que je remarque
quinze fois dans le mémo volume. Cette observation s'applique
aux rimes may et esmay, belle et rebelle ^ âme et dame, compa-
gnie et accompagnie, ointures et pointures, las et soûlas, livre et
délivre, vice et novice, réjoïr et conjoïr, souvent et couvent, etc.
Piirfois des vers entiers présentent les mêmes rapproche-
ments :
Mal du prestre dit-on
Qui blasme ses reliques.
{Trésor amoureux , î^ ^ y .)
Compaius, compains,ce ne poct estre
Que nullement voyés le prestre
Qui ji» jour ses reliques blasme :
Diex me défende de tel blasme !
{Buisson de Junèce, p. 452.)
Par un j,'raL'ieux jour de may,
Pour mon cuer mettre hors d'csmay,
Me levay malinel, etc.
[Trésor (iniohreud-, f- 1 r". )
(!e fu ou joli mois de may,
.le n'os doubtan e. ne esmav ;
Il esloit assez malinel, etc.
(Espinctte amoureuse, p. li)4.)
Quant aux personnages, ce sont ceux que nous retrouvons
duns VEspinette amoureuse et dans le Buisson de Jonèce, Go-
gnoissance, Manière, Humilité, Courtoisie , Loyauté , Attem-
prance, Paour, Hardement, Doulx-Parler, etc.
Nous trouvons la date de ce poëme indiquée par quelques
strophes relatives au schisme d'Avignon et par une allusion.
— 317 —
Au moment où le comte de Nevers était proclamé le
chef d'une croisade, Froissart ne pouvait manquer de
rappeler à Philippe le Hardi ces vastes desseins, legs glo-
rieux de Robert de Jérusalem et de Godefroi de Bouillon,
que son petit-fils Philippe le Bon chercha aussi à renou-
veler ; mais à ces images de la gloire des armes , il en
mêle d'autres qui ne doivent pas moins lui plaire, car
elles retracent la sagesse de son frère le roi Charles V, et
le Trésor amoureux s'ouvre par une description du châ-
teau de Beauté qu'il fonda et qu'il préférait à tout autre
séjour :
Tant est de beauté pourvéu
Que de tous doit estre nommé
Beauté sans estre seurnommé ;
Car il siet en si beau regart
Et si plaisant, se Dieux me gart,
Qu'on ne pourroit mieulx divisier,
Combien qu'on y séust viser,
Pour avoir lieu délicieux (•).
trois ou quatre fois reproduite, à la croisade de Nicopoli :
Et puis tout ainsi commença
Pour plus honnourei* la journée
Qui au Jourdin est ajournée :
C'est le jour de may gracieux.
Les barons et les cbevaliers avaient été convoqués pour la
croisade à Monlbéliard, le \^' mai 4396.
(•) L'empereur Charles IV logea, en \ 378, au château de Beauté,
« et disoit à ceux qui avec luy estoient que oncques mes en sa
« vie n'avoit veue plus belle place, ne plus délitablelieu que il
uavoit léans. « (Chroniques de Saint-Denis.) Froissart ne
27.
— 318 —
Selon un usage qui était en grande faveur près des lec-
teurs du XIV* siècle , le poëte s'endort, et il croit voir le
château de Beauté s'élever et s'agrandir à tel point que
tout le parc de Vincennes semble enfermé dans ses hautes
murailles. Devant ce palais on admirç deux tentes magni-
fiques. Dans la première, nous trouvons
Quatre dames
Belles, boDDes de corps et d'âmes.
Ce sont quatre sœurs, Cognoissance , Suffisance , Rai-
son la bien doctrinée, et Loyauté.
Loyauté ne quittera jamais le poëte :
. . . . Avec toy demourra,
Ne jamais en toi ne mourra.
Quant à Cognoissance, ici comme dans tous les poèmes
de Froissart, elle l'interroge et l'instruit. Elle lui apprend
que la blancheur éclatante de son pavillon (') signifie
pureté et dévotion, et que les trois pommeaux d'or qui le
couronnent représentent la sainte Trinité ; si sa hauteur
est si merveilleuse, s'il s'élève du gazon foulé à nos pieds
jusqu'aux nuages qui flottent sur nos têtes, qu'on ne s'en
étonne pas : c'est le mystérieux symbole de la vie de
s était pas trompé quand il donniit pour résidence à Amour le
domaine de Beauté; car moins d'un demi-siècle après sa mort,
un roi de Fiance disposa du beau château où était mort le sage
roi Charles V. en faveur dune femme qui, dans l'histoire, porte
à plus d'un tiho le nom de Dame de Heoutc. Dans ie deuxième
livre de ses Chroniques, Froissarl raconte la mort d'un brave
chevalier nomme le sire de Sorel.
(') Le blanc parillon de la Court de }/ay.
— 319 —
rhomiQe qui commence sur la terre et s'achève dans le
ciel.
La lente voisine , où se trouvent réunies toutes les ri-
chesses de ce monde ('), est occupée par un roi de noble
arroy. C'est Amour, et il a près de lui sa compagne dame
Nature.
Le sens de cette allégorie ne saurait être douteux , et il
mérite qu'on s'y arrête. Car sous cette forme un peu
monotone de métaphysique amoureuse qui remonte au
Roman de la Rose et qui se maintint longtemps après le
Trésor amoureux , on découvre une pensée profonde qui
appartient bien à Froissart, puisqu'on ne la retrouve
point chez les poètes qui l'ont précédé. Dame Nature
donne à l'homme l'intelligence : Amour, complétant ses
leçons, la rend plus élégante, plus gracieuse et plus vive;
mais en dehors de ses enseignements , il en est d'autres
plus sérieux et plus utiles. Cognoissance les réserve à
quelques esprits d'élite, et ceux d'Amour ne doivent être
écoutés que lorsqu'ils sont conformes aux siens.
( ' } Du véoir cstoii grand délis,
Car plus blanche que tleur de lis
Me scmbloit et estoit de soye ;
Mais tout ainsi quejepensoye
A ceste belle vision,
Il me vint en advisiou
Que je Peserivoie en un livre
Pour en avoir miculx à délivre
lleinenissance ou relcnlive
Par mémoire Imaginative.
Comparez à ces vers les Chroniques, liv. \\\, chap. i2.
— 320 —
Dans tous les poèmes de Froissart, Amour et Cognois-
sance sont unis Tun à l'autre. Amour doit à Gognoissance
sa doctrine chaste et pure ; Gognoissance à son tour lui
emprunte ces couleurs riantes et tendres qui ornent, sans
les voiler, les préceptes les plus sévères. Heureux est celui
qui écoute également ces deux voix qui s'associent pour
le charmer et l'éclairer! Il pénétrera dans le somptueux
palais qui s'élève près des tentes que nous avons décrites.
Là se conserve le Trésor amoureux promis
 ceux qui ont vouloir
En tous estas de mieulz valoir (].
Sept tours protègent sa vaste enceinte. Elles sont gar-
dées par sept dames qui se nomment : Bonté, Beauté,
Honneur, Manière, Humilité, Allcmprance et Courtoisie.
Danger y est huissier; Paour, concierge; Grâce, tréso-
rière ; Hardeinont, connétable ; Déduit, grand chambellan;
Espoir, amiral; Franc-vouloir, maitred'hôtel ; Sentiment,
éihanson; Octroi, chancelier; Bon-avis, grand écuyer;
Bon-renom, chevalier d'amour. Le secrétaire se nomme
Bien-céler,
Car bien scet nostre secré taire.
Pour compléter cette énumération déjà un peu trop
longue, ajoutons que Souvenir remplit les fonctions de
( ) Cette expression favorite de Froissart se retrouve dans tout
ce qu'il a écrit, dans ses chroniques aussi bien que dans la
Court de Maij ou dans YEspinette amoureuse.
— 321 —
panetier, Doulx-regard, celles de maître des arbalétriers,
et Beau-parler, celles de maître des requêtes.
Après plusieurs discours assez diffus de Doulx-regard
et de Loyauté, Amour reconnaît le poëte :
Bien le coognois, car de son temps
A esté nos vertus sentans.
Il lui rappelle que :
Réthorique fait virelais,
Balades, chans rayaulz et lais.
Et le poëte obéissant à ses ordres commence des ballades
où il parle :
D'armes, d'amours et de moralité.
Tout ceci reproduit assez exactement le titre que Frois-
sart paraît avoir donné lui-même au manuscrit de Paris,
où ses compositions poétiques se trouvent ainsi indiquées :
« Dittiés ou traités amoureux et de moralité, lais, chan-
« sons royaulx, balades et virelais. »
C'est bien Froissart qui a écrit les vers qui ouvrent ce
recueil de ballades :
... Pour tous bons cuers esjoïr
Qui voulroient en honneur conjoïr
Les fais d'amour et d'armes noblemcMit,
Faire vueil par ces deux points proprement
De balades aucune quantité,
Pour y parler selon mon seulement
— 322 —
D'armes, d'amour et de moralité.
Et pour ce veuil aucune chose extraire
De ce qu'Amours a en mon cuer enté.
Que je puisse si bien dire et retraire
Que toutes gens d'honneur m'en sachent gré.
C'est encore l'inspiration du génie de Froissart que
nous aimons à reconnaître dans les vers suivants :
Parlons d'armes, des vaillans et des preux,
Qui veult d'armes acquérir los et pris,
Il doit hanter les plus aventureux
Et qui plus sont de hardement espris,
Qui le plus ont de fais d'armes apris
Et qui plus ont voyagié oultre mer.
Et il ajoute, trois feuillets plus loin :
... Pour avoir planté,
Déduit, soulas et glay,
J'ay en mon cuer planté
Fais d'armes dont j'arav,
Si tost que je pourra y,
Honneur, soulas et joie («)•
(') Je citerai aussi quelques vers du Trésor amoureux sur les
tournois :
... Pour congnoistre la lignie
Des nobles, aucienuenient
S'assembla une compagnie,
Qui eslablirenl noblcmoul
— 323 —
Un dialogue s'engage entre le poëte et un écuyer dont
nous ignorons le nom , et il se prolonge sous des formes
différentes, si bien qu'il remplit plus de deux mille vers.
Nous ne reproduirons pas, d'après le Trésor amoureux ^
de nombreux épisodes empruntés à l'histoire et à la Fable.
Sans copier quelques centaines de vers consacrés à Ado-
nis, à Phaéton et à la nymphe lo, nous nous bornerons à
remarquer que Froissart cite Aristote et Virgile, ces
nobles ancêtres de la philosophie et de la poésie du moyen
âge, et nous nous attacherons plutôt à chercher dans ce
poëme tout ce qui y rappelle l'immortel chroniqueur du
xiv® siècle.
Ce qui nous y frappe d'abord, c'est un sentiment pro-
En soûlas et en esbanoy
La noble jouste et le tournoy.
Au tournoy doit estre prisié
CheTalerie haultement,
A la jouste là est brisié
Mainte lance présentement.
Pour les daines solacicr.
Furent H tournoy ordené,
El pour les nobles cssaier
Qui cstoient nouvel arrivé
En espérance d'estre amé.
Lors véoit-on au tournoier
Les preux espris de loyauté ;
Là véoit-on pour avoier
Tous amoureux, à grand plenté
Dames et la fleur de beauté.
fond de la décadence des indtilûiioiis ^ dei» waasmk Aa
moment où Froissart écrivait le Trésor utnowemb, 3 ^^àit
revenu dqiuis peu de son dernier voyage 4 Loj^res. On
avait oublié, en Angleterre :, le^valllalfttsiiimyiiés elles
grandes emprises, et les choses étaient :bièÉi diM^gées
depms vingt-huH ans. Hén toit dbin^fiiéte'Fraâee.'^Ija
ncMesse, épuisée par son &ste et soli^^rgiml, ^f ébA
désormais impuissante h préi^r le ti^âe <]piViâcii^»tim
i^ insensé, ewhre qui errait triâte et désoKe daai» «n
pakts désert oii Von atteiodait. Té^iBfnger'w'Gerled, >fe dé-
oeuragement auquel PkHHsaaHne poutait^ed^^béry^élnl
sincère et légitime.
L*amour même se corrompt comme la chevalerie. Plus
de nobles dames pour encourager les preux, plus de
preux pour mériter ces chastes promesses de loyauté et
de douce merci.
Les dames de jadis
Amoient en fais et dis
De leurs amis le bon renom ;
Car lors ils avoient le nom
D'estre preux et de grant emprise.
Hélasl il n'en est plus de même, et si la dame dit au
chevalier : Allez prendre le Soudan, qu'en France comme
en Orient, il se garde des infidèles 1
Toutes ces nobles inspirations d'honneur et de dévoue-
ment que le courage recevait de la beauté, ne sont plus
qu'un souvenir relégué dans les annales du passé .
— 325 —
On treuve en Tystoire
Que quant uns nobles homs amoit,
Il en avoit plus de victoire (').
Quel que fût Fenthousiasme de Froissait pour la cheva-
lerie, il était trop sage, il avait une trop haute expérience
pour s'aveugler sur les destinées qui lui étaient réservées.
Plus on étudie son poëme, plus on y découvre la convic-
tion intime et secrète que le temps des croisades, qu'il
verrait se renouveler avec de si vives sympathies, est
irrévocablement passé. La France n'a-t-elle pas d'autres
ennemis à repousser? Les journées de Grécy et de Poitiers
ne présagent-elles pas celles d'Azincourt ?
Ne pourroit un homme conquerre
En armes, Ipz, pris et honneur
Sans a 1er en estrange terre?
Que quiert un homme de valeur
Mieulz qu'à son naturel seigneur
Servir crémir et foy porter,
Ses gens et son pais garder
Encontre tous ses ennemis?
A ces poius doit-on regarder
Pouracquerre honneur et amis.
Par un retour imprévu sur lui-même , l'auteur vient à
se demander ce qu'est ce droit de la conquête , qui n'est,
à son origine, que le droit de la force. Bien peu d'années
se sont écoulées depuis que les laboureurs d'Essex et de
{•) Cl Chron. l. 1,463 et IV, 4.
Il- S8
— 326 —
Kent revendiquèrent audacieusement ce droit contre le
roi, les chevaliers et les clercs; car ils étaient plus ro-
bustes, et ils se plaignaient de ce que les grands, se réser-
vant Toisiveté et les plaisirs, ne leur laissaient que la peine
et le travail. Tout ceci se retrouve dans le Trésor amour-
reux; le poëte feint que, dans les temps les plus reculés,
alors que tout était encore en commun entre les hommes,
les chevaliers, les clercs et les laboureurs se partagèrent
les trois parties du monde. L'Asie, source inépuisable des
grandes migrations de races , échut aux laboureurs , qui
étaient les plus nombreux ; l'Afrique , depuis Memphis
jusqu'à Carthage, fut gouvernée par les chevaliers. Les
clercs eurent l'Europe; car, seuls sans doute, ils étaient
dignes de régner sur ces rives du Céphise et du Tibre, où
devaient s'élever les écoles d'Athènes et de Rome :
J'en prens à tesmoiog l'Escripture
Qu'il fu un temps qu'il n'estoit rien
Qu'on peut dire : Cecy est mien ;
Car toute chose estoit commune
Comme le soleil et la lune,
Jusques au temps qu'en trois parties
Furent les terres départies,
C'est assavoir Europe, Aufrique
Et Asie qui fu la moins frique.
En la part d'Europe là mis
Furent tous les clercs, et commis
A conseillier les autres deux
Parties, les chevalereux
Et les laboureurs, quant mestiers
— 327 —
En seroit ; et les chevaliers
Qui eurent Aufrique en leur part
Dévoient aussi d'autre part
Garder les clercs séurement,
Et les laboureurs chièrement
Qui de la part d'Ayse parti
Furent adonc en tel parti
Qu'il les convenoit labourer.
Pour les autres pars gouverner
Les clercs et la chevalerie
Introduis de bacheleric.
Celle ordenance dura tant
Que les laboureurs en estant
Se drescièrent et regardèrent
En leur fait et considérèrent
Que leur temps si bien emploie
Avoient que mouteplié
EstoioDt XX contre un et plus
Que les autres, et au surplus
Disentaucuus : u Chacun se paine
u De nous, et n'avons que paine,
tt Et si. sommes partis le pis
u De tous les biens. » Dont sur leur pis
Mirent leurs mains, faisant serment
Que ce ne pouvoit longuement
Durer. Lors prisreut de lyon
Fierté, car de rébellion
Furent &i à celle heure point
Que ce fu le temps et le point
Que la conqueste commença.
La conquête s'ennoblit depuis, quand de graq^ds rois y
— 3^8 —
eurent recours pour établir et pour accroître leur puis-
sance, et quand elle eut les bons clercs pour historiens :
Souviengne-vous comment on prise
Alixandre, César, Artus,
Et plusieurs qui ont leurs vertus
Esprouvées à assembler
Par conques te, et pour resembler
Les conquérans que j'ay nommé
Et maint autre bien renommé.
Cependant, il est d'autres triomphes que ceux de la
terreur, d'autres succès que ceux de la force :
El) amours ne fault nul César,
Alixandre, ne nul Artu ;
Car grûce y a plus de vertu (•).
Celte loi aimable et douce plaisait au poète. Il promit
îi Amour de le servir loyalement, et sollicita le titre de
greffier du Trésor amoureux. 11 le méritait sans doute car
Cognoissance lui disait :
Tu es bieu délité
En parler d'amours.
Amour le lui accorda ; de plus, il chargea son conné-
(• ) Love wol DOt bc coastrcined bymaistrie.
Whan niaislric coineth, the god of Love aiion
Beleth hiswinges ; aud, farewel, hc is gon.
Chaucer, the Frankelein laie.
— 329 —
table Hardement et ses maréchaux Désir et Penser de
raccompagner désormais ,
«
Pour plus séurement passer
Tous les pas où tu passeras.
Froissart songeait donc encore à poursuivre ses voyages,
et Amour ajoutait :
. . . Nostre maistre des requestes
Beau-parler fera tes enquestes.
Trente-quatre ans s'étaient écoulés depuis que la bonne
reine d'Angleterre Tavait exhorté à commencer ses en-
quêtes ; il devait les poursuivre jusqu'à la fin de sa vie :
Beau-parler n'était-il pas là pour les rédiger?
Mais ce n'est pas dans cette activité curieuse et un peu
inquiète, dans ce style souple et facile que résident les
qualités les plus précieuses du chroniqueur. A quoi lui
servirait d'apprendre ce que son intérêt te porterait à dé-
guiser, et faudrait-il louer l'élégance du style, si ce n'était
qu'un voile destiné à nous tromper sur ce qu'il dérobe à
nos regards? « Je ne vueil parler fors que de vérité, »
dit Froissart dans ses Chroniques, et c'est l'expression de
ce noble sentiment que nous aimons à retrouver dans
tout ce qu'il a écrit, môme au milieu de ses traités de
métaphysique amoureuse.
Cognoissance qui tant est bonne ei sagey paraît ici de
nouveau :
Congnoissance fait coDcevoir
28.
— 330 —
Qu'est amour de loyal ami.
CongQoissaDce fait percevoir
Fière bayoe d'enoemi.
Congooissaoce à homme endormi
Fait esveillier son sentemeot.
Gongnoissance fait clèrement
Gongnoistre tous obscurcis fais,
Tant que par bon entendement
Gongnoissance met tout à pais.
Cognoissance avait fait un brillant éloge de la vérité
qu'elle compare à Tivoire, dont on admire la blancheur
éclatante, majs elle n'avait pas caché à Fauteur qu'elle
sert peu à ceux qui aspirent à s'élever au plus haut degré
4es faveurs de la fortune :
Advise-toy que par deux poins, beauiz fils,
D'autrui blasmer ne te dois mettre en paine :
Or est ainsi que tu scèsque j'ay yeulx
Pour tout véir, c'est bien chose certaine,
Et oreilles pour oïr en tous lieux
Tout ce qu'on dit, et congnois le demaioe
En tous estas de créature humaine,
Et si me fault souvent dissimuler.
Mais le poëte répliquait que jamais on ne peut taire la
vérité, dût-elle conduire au martyre : c'était au moment
solennel où allaient s'achever ses Chroniques qu'il sentait
le besoin de protester plus haut que jamais de son respect
pour la dignité et TimpartiaUté de l'histoire :
... Q)ui voudra glorieuse couronne
— 33! —
Avoir en fin, il lui faut maintenir
Vérité, car Dieulx en gloire couronne
Geulz qui pour lui la veulent soustenir.
... J'en lairay ces haulz clercs convenir
Qui sont fondés en divine science
Pour ce qu'ils ont si digne conscience,
Qu*en plusieurs lieus on les voit déceler
Et recevoir la mort en patience
Pour vérité baisier et acoler.
Tant Taimenl-ils et tant leur semble bonne
Que pour nul or ne voulroient fléchir.
Ne mespasser de vérité la bonne,
Ne cure n'ont qu'on les voie enrichir.
— Ainsi chascnn clerc s'abandonue
Pour vérité dignement conjoïr;
Se je di voir, mon chapperon te donne,
Dit Congnoissance, et t'en 1 airay joïr ;
Mais pour mon cuer liement esjoïr.
Me vault-il roieulx semer de la semence
Dissimuler qu'à me bouter en tence,
Ne me laissier batre, ne affoler,
Ainsi quejontles aucuns qu'on détreuche.
— Et je respondi : Dame geute,
Humble, courtoise et diligente,
En tous estas avez esté
De tenir en droit vérité.
Vous parlez dedissimuler
Et deploïer avec le vent
Gomme fait le rosel souvent.
Vous-meismes me déussiés
Reprendre, se vous véissiés
Que je me voulsisse entremettre
— a» -T-
De diailiDiitor ot je BMtt»
St^faiBOM Bd anctorité
Pour mo; taire de yétltt.
— Et CongwriflODta raipoiidG
Quant mee peroteeenlrodl :
DlMlmiitera sont de muHbnm
Aiœl qae gêna de deux banfèns.
La premlèra btnlàM ootendre
Deront ponr rftroe qui ymt t»dr«
AlaperbtteTérité,
Par qai de gloir« ab Wté
Sont ceuli qui pour la proooader
Derinmient et eXandor,
Senllkwit qu'on lei martire «t Sert :
A telle vérité D'affiert
Nalle ctlaBimDlatioD.
Hais Dostre tanière seconde
Surautre eoteodemeot se fonda.
Se je parloie des estas
Dout tes aucuns ont à grans tas
Ou de leur propre ou par oonquesle,
Se je vouloie Taire eiiqueste
DODl cela leur vient et comment
Et faire noyse quand on ment,
Pour mettre en termes vérité
El tenir en auctorité,
De moy seroieiil hayneujt,
Et je ne vueit haync a eux,
Ne à aucun. Mieulx me vault taire.
Humilité scet bien souffrir
— 333 —
Que s aucun lui vuelt mésoÉfrir
Elle se taist, acouste...
Et ne se vueljb de rieu mesler
Où il faille dissimuler,
Car elle dist que pour yivre aise
Qui de tout se taist, toutappaise :
Sique laisses tout convenir,
Se tu veulz à droit port venir
De paix et joieusement vivre.
Ainsi Froissart ressentait vivement cette généreuse in-
dignation que les âmes honnêtes éprouvent en flétrissant
tout haut le crime et la honte, et il l'avait bien prouvé
quand il avait osé raconter Todieuse avidité du duc d'Anjou
épiant le dernier soupir de Charles V pour s'emparer de
ses trésors ; mais on sait aussi que le duc d'Anjou donna
Tordre de saisir ses Chroniques, et si depuis il arriva
parfois à Froissart, non pas d'excuser les fautes des grands,
mais de ne pas les blâmer avec assez d'énergie, le discours
de Cognoissance explique le silence que lui imposèrent les
périls et les passions des temps agités qu'il traversa, et la
vie même qu'il menait au milieu des cours.
Cognoissance a déjà averti le poète que la vérité est
exilée du palais des grands qui n'écoutent plus que leurs
marmousets, et cet aveu en ' précède un autre que présa-
geait assez tout ce que nous avons lu sur la décadence
des mœurs à la fin du xiv' siècle. Amour, qui, dans la
Court de May, appelait la vérité son amie, la repousse
aussi. 11 rompt le pacte si noble, si rccommandable qui le
liait à Cognoissance. et prescrivant désormais une obéis-
— 334 —
sance aveugle à ses lois, il s'irrite contre ceux qui, guidés
par de bons conseils, se souviennent du passé, cousidèrent
le temps présent et prévoient l'avenir. Toi-même, dit Co-
gnoissance à Tautciir,
Pour meslre
Au temps passé lui a voulu,
Mais il De Va guères valu.
Non-seulement elle Tcxhorte à ne jamais oublier ses
s^iges préceptes, mais elle prend aussi sa défense dans un
discours qu'elle adresse à Amour :
0
Se je donneà vostre servant
Aucun conseil, en vous servanl,
Qui viengne de Raison, ma seur,
Il n'y a que bien et honneur.
Je nclui ay administré
Conseil (jue tout le plus lettré
Ne désissioit bien que j'ay droit.
Je fais vouienliers mon devoir
Partout où je me sens tenue,
Et tousjoiirs me suis maintenue
Entre vos gens pour eulz monstrer
Les haulz biens et administrer,
Ausquels vous les faites partir,
Jusques à tant que départir
lisse veulent de vostre court.
... J'ay bien entendu
Les poins où vous avez tendu
— 335 —
Et tendez pour vitupérer
Vostre serviteur qui parer
S'est voulu de moy pour tenir
Ses fais en droit et soustenir
Ou cas que le avez accusé
Que de raison il a usé.
Contre vous oncques n'en usa,
Senon un pou quant il avisa
A mes paroles, entour dis
Minutes, mais si estourdis
En fu qu'oncques plus il n'ot cure
Que Raison le prenist en cure.
Pour son bien, au temps à venir,
Sire, laissez Ten convenir.
Car s'en ce cas de traïson
Vous l'accusez, ma seur Raison
Et moy nous lui ferons secours
Devant tous et en toutes cours,
Mais que de lui ayons adveu.
— Et je dis : Dame, à Dieu le veu,
Oïl voulentiers : pourquoy non?
Car oncques le certain renom
D'amours n'eusse congnéu
Se je ne vous eusse véu ;
Et pour tant, mon souverain roy,
Bon Amour, veuillez mettre arroy
En vostre fait et attemprance
Sans vous courcier à Gongnoissance ;
Car par elle je vous congnois,
Dont me seroit-ce grans ennois
Se pour mon fait vous l'a vies prise
En hayne, car elle prise
— 336 —
Entre les haulz biens terriens
Vo noble estât sur toute riens.
Excepté de sa seur Raison.
Mais de ce (ait-cy jamais hon
N'en deveroit avoir merveille,
Tousjours amy pour amy veille,
S'elle veut en auctorité
Mettre raison et vérité.
Se je Savoie tout le bien
Du monde et n'en féisse rien,
En devroie-je estre prisiez ?
Je croy que non, nedespFisiez
Aussy, se tout le mal savoie
De ce monde, se je n'avoie
Vouloir de le mettre à effet.
Les poésies de Froissart offrent peu de vers qui résu-
ment mieux sa biographie : s'il célébra dans ses vers
Amour plutôt que Gognoissance, Gognoissance seule lui
fit connaître Amour.
Gependant l'auteur perd son titre de greffier du Tré-
sor amoureux, mais Gognoissance, sa fidèle compagne, le
console et lui promet que ni elle, ni ses sœurs Raison,
Loyauté et Suffisance, ne l'abandonneront jamais. Elle
est si éloquente , ses précoptes sont si nobles qu'Amour
lui-même finit par lui tendre la main. Un traité est si-
gné. Sans pousser plus loin leurs débats, ils laissent aux
hommes le soin de les résoudre : il y en aura toujours qui
écouteront Amour, mais d'autres, de même que l'auteur,
lui préféreront Gognoissance.
— 337 ^
Froissart avait près de soixante ans, quand il abjurait
ainsi le culte de sa jeunesse. Ces fictions n'allaient plus à
son âge, et c'était en vain que son esprit fécond et ingé-
nieux qui, depuis près d'un demi-siècle, n'avait jamais
connu un instant de repos, s'était efforcé de les renouve-
ler une dernière fois. On ne trouve plus dans le Trésor
amoureux cette chaleur naturelle qui confond si heureu-
sement l'élégance et la naïveté, cette fraîcheur d'images
empruntées aux plus doux souvenirs de ses premières
années, cette heureuse abondance de l'imagination que
Froissart mettait au-dessus de toutes les qualités du chro-
niqueur et du poëte, parce qu'il y comprenait, d'une part,
tout ce qui l'inspire, de l'autre, tout ce qui la règle et la
modère. La pensée devient diffuse et pénible, et le vers,
enjambant régulièrement sur le vers qui le suit, offre le
reflet du même travail et de la même fatigue.
Il appartenait à la Bibliothèque de Bourgogne, fondée
ou accrue par les successeurs du bon duc Wenceslas, de
rendre à la lumière, après cinq siècles d'oubli, les pre-
miers vers tracés par Froissart, quand il aborda, jeune et
plein d'illusions, en Angleterre, et les derniers qu'il ait
composés dans sa vieillesse, alors que l'avenir ne lui ré-
servait qu'une obscure retraite à Chimay.
II. 29
CHAPITRE IV.
INFLUENCE DE FROISSART COIIE POETE.
I. Alain Charèier. — Le duc d'Orléans.
Après Froissart, deux poètes occupent la première
place entre tous ceux de leur temps. L'influence qu'il
exerça sur Tun et l'autre est incontestable.
Les poèmes qu'Alain Ghartier composa dans sa jeunesse,
avant le triomphe des Anglais, alors que toutes ses pen-
sées étaient joyeuses et vives, rappellent de fort près
ceux de Froissart. Cette imitation nous frappe surtout
dans la Dame sans Mercy et dans le Parlement d'Amour.
où nous retrouvons Souvenir, Doulx-Penser, Doulx-Re-
gard engageant les mêmes controverses sur les mêmes
tapis de fleurettes. Quelques mots nouveaux annoncent
seuls la marche des années et une autre génération.
— 339 —
Froissart, en parlant de la beauté qu'il honore, Tappelle
toujours : sa dame. Alain Chartier dit : ma maistresse.
Le respect, la délicatesse s'effaçaient de la langue comme
des mœurs.
Parmi les poèmes qu'Alain Chartier nous a laissés, il
en est un qui est resté plus connu, c'est celui des Quatre
Dames : composé après la bataille d'Azincourt, il nous
offre le dernier panégyrique de la chevalerie que Frois-
sart avait célébrée par ses vers aussi bien que par ses
chroniques.
A cette môme journée d'Azincourt, un prince français,
le duc Charles d'Orléans, avait montré l'épéeàla main que
la France pouvait le placer parmi ses plus vaillants dé-
fenseurs. Elle le comptait aussi parmi ses plus excellents
poètes. Non-seulement il était le plus illustre qu'elle eût
vu jusqu'alors, puisqu'il fut à la fois le petit-fils de
Charles V et le père de Louis XII, mais il n'était pas moins
supérieur aux autres poètes de son temps et à Alain Char-
tier lui-môme, par la facilité et la grâce de son imagination .
La bataille d'Azincourt étendit sur la France un voile
de deuil si profond, qu'il semblait que la royauté comme
la noblesse, la nationalité comme la gloire de la France
eussent disparu le même jour. Charles d'Orléans relevé
entre les morts, refusa d'abord de prendre aucune nour-
riture (*). Il voulait, disait-il, s'associer par le jeûne à
0 Et là archiers ne firent depuis la desconfilure, que des-
chausser gens morts, sous lesquels trouvèrent plusieurs prison-
— 340 —
Tune de ces grandes et amères leçons où il ne reste aux
nations qu à s'incliner sous la main de Dieu. Plus tard,
lorsqu'il eut abordé en Angleterre et qu'il eut vu commen-
cer cette longue captivité, qui devait se prolonger pen-
dant un quart de siècle, il acheta à quelque seigneur
anglais un livre (') où il pût retrouver dans tout son éclat
cette noble et chevaleresque France, objet de ses pleurs
et de ses inutiles regrets. Par allusion à sa triste destinée,
il fit entourer les feuillets de chaînes, telles qu'en portent
les prisonniers, et ajouta lui-même à la dernière page
quelques vers, avec cette date à peu près effacée au-
d'hui : 1416. Ce livre, c'était la chronique de Froissart,
et il put y lire l'émouvant tableau de défaites non moins
désastreuses qui avaient conduit d'autres princes de sa
maison sur le môme rivage (') .
niers en vie, entre lesquels le duc d'Orléans en fut un... Après
ces choses faites, le roi d'Angleterre prist chemin vers Calais.
Si advint que à une reposée, il fit apporter du pain et du vin,
et l'envoya au duc d'Orléans, mais il ne voulut ne boire, ne
mangier. Lors le roy lui demanda : D'où vient que vous ne vou-
lez ne boire, ne manger? Il respondit que, à la vérité, il jus-
noit. Lefebvre-Saint-Remy, 63.
(') La première miniature de ce MS. représente Froissart
offrant son livre au roi d'Angleterre. L'écriture annonce aussi
qu'il a été copié en Angleterre.
(') Ce manuscrit existe encore. Il porte à la Bibliothèque im-
périale de Paris le no 8331. C'est peut-être celui que Guide
Rochechouart désigne dans l'inventaire de 1427, sous le titre
de Croniqiies de diverses nations, enfrançois, historiées.
— 341 —
Mais ce ne fut pas seulement la grande composition
historique de Froissant qu'étudia ce prince issu des fleurs
de lys : poëte, il lut et relut les poésies du clerc de Valen-
ciennes, et les vers qu'il nous a laissés, nous permettent
de reconnaître la source à laquelle il a puisé plus d'une
fois. Rien ne retrace davantage le style de Froissart que
le poëme où le petit-fils de Charles V raconte l'apparition
de Jeunesse, le discours qu'elle lui adressa pour lui dé-
peindre l'honneur et les grands biens attachés à l'amour,
et son entrée dans le palais où, introduit par Bel- Ac-
cueil et Plaisance, il fut reçu par Beauté. C'est encore à
VEspinette amoureuse de Froissart et peut-être aussi à la
Court de May que nous devons la jolie ballade qui com-
mence par ces vers :
J'ai ou trésor de ma pensée
Ung mirouer qu'ay acheté
Parmi les autres livres que le duc d'Orléans rapporta d'An-
gleterre, nous remarquons :
Ung petit livre contenant consolation à ung grant seigneur
estant en tribulation ;
Ung livre en latin, nommé de Remediis utriusque forlunœ.
Et comme témoignage simultané des travaux poétiques et de
la pieuse résignation de ce prince :
Le livre des ballades de monseigneur.
Ung livret de papier escript de la main de mon dit seigneur,
contenant plusieurs oraisons.
11 possédait aussi le Livre de Végècc, de Chevalerie et le Livre
de Boèce, de Consolation. L'un lui fut aussi utile que l'autre-
Nous dirons à la fin de ce volume, quelques mots de sa traduc-
tion inédite de Boèce.
29.
— 342 —
( Amour, en TaDDée passée,
Le rae vendy de sa bonté),
Ouquel voy toujours la beauté •
De celle que l'en doit nommer.
Par droit, la plus belle de France.
Grant bien me fait à m'y mirer
En attendant bonne espérance.
Les vers de Charles d'Orléans offrent d'ailleurs cette
mélancolie ingénue et vraie qu'expliquent si bien les dou-
leurs de son long exil. On voudrait seulement en efiFacer
certaines flatteries adresséesau fils de Jean sans Peur, et y
retrouver plus souvent, à côté de l'image de ses amours,
celle de la patrie absente qu'il aimait à saluer du haut des
rochers de Douvres à travers les vapeurs flottantes de l'ho-
rizon.
Le duc d'Orlénns revenu en France proté.s:ea tous les
poêles de son temps, les uns parce qu'à défaut de talent,
la gloire et le lustre de leur naissance rehaussaient Thom-
mage qu'ils rendaient aux lettres , les autres (parmi
ceux-ci il faut citer Villon) parce qu'un grand talent leur
tenait lieu de noblesse et parfois même de vertu. C'est de
son château de Blois que sortit la grande école qui précéda
Ronsard et Malherbe, et en élargissant ainsi son influence,
nous aimons <\ nous souvenir qu'il dut lui-même quelque
chose à celle de Froissart.
Nous avons dit ailleurs ce que les siècles suivants ont
emprunté à Froissart chroniqueur : ceci suffit à la gloire
de Froissart poëto.
FIN.
APPENDICE.
TRADUCTION DE BOÈCE,
PA It
Charles d'Orléans.
Le catalogue de la Bibliothèque de Bourgogne renferme sous
le n" 10474 la mention suivante : Boèce, par Charles d'Orléans.
Le manuscrit auquel elle se rapporte, offre beaucoup d'ana-
logie avec celui de la Court de May, copié, croyons-nous, en
Angleterre, pour Marguerite d'York. L'origine de ce manuscrit
est probablement la même. L'on y trouve de plus quelques mi-
niatures ornées de margfwm/es, et la transmission de ce volume
s'explique fort bien par le séjour que 6t à Malinesla veuve du
dernier duc de Bourgogne. Une main assez récente y a en effet
tracé ces mots : Hospitii Mechliniensis Carmelitarum discaicea"
torum.
Cette traduction de Boèce est une élégante paraphrase du
texte latin : elle ne comprend pas moins de cinq mille vers, et
le traducteur y a ajouté deux prologues, l'un au commencement
de l'ouvrage, l'autre avant le cinquième livre.
Les circonstances mêmes au milieu desquelles ces vers fu-
rent écrits, leur donnent plus de charme et d'intérêt. Charles
d'Orléans, captif au château de Bolingbroke, venait d'apprendre
la triste fin de Charles VI , abandonné à sa dernière heure de
ceux-là mêmes qui devaient tout à sa faiblesse. Tandis que des
hérauts anglais escortaient ses restes jusqu'aux caveaux de
Saint-Denis, un moine de cette abbaye, associée à toutes les
grandeurs comme à tous les deuils de la monarchie, enlevait se-
crètement la couronne et allait la poser sur le front du dauphin
de Viennois ; mais Charles VII n'est encore que le roi de Bour-
— 344 —
ges. Chaque jour, nouveaux revers et nouvelles épreuves. II a
autant besoin de consolation que son cousin prisonnier : c'est
pourquoi Charles d'Orléans lui offre le traité de Boèce, où il a
trouvé lui-même d\itiles conseils.
Vous toas qai ce IWre lires,
S'ay failly, TeuUiei m'escuser ;
Le grain de la paille eslirés,
Et le prendez pour vostre user...
J'ay de cuer et de corps apresté
Es mettre translater, affin
Que Charte roy, qui a esté
Souef nourry, nommé daulphin,
En sa nouTcUe magesté.
Ne soit à couroux trop enclin,
Quant voit son peuple molesté,
Pour ce que mon cuer si désire
QuUl règne en santé et en joye,
QuMl se déduye et qu'il respire,
Son penser, quant il lui anoye,
Nérancoliant, et souspire
Des nouvelles quelconques qu'il oye :
Dont point ne veulle despire
De ce présent que luy envoyé.
Priucipallement ay fait pour luy,
Et pour tous mes amis de France,
Qui sont prins, desrobé et banny :
Tout convertissent en penance,
En leur purgatoire aussy.
Comme Boèce, qu'en grant puissance
Fortune mist et enrichy,
Mais puis li fist grief muance.
Cette traduction fut donc composée vers 4 422 ou 1423, et
c'est probablement le même ouvrage que Gui de Rochechouart
désignait ainsi dans l'inventaire des livres du duc d'Orléans,
fait en 1427.
« Le livre de Boèce, de Consolation, neuf, historié, oscript en
« françois, rimé. »
TABLE DES MATIÈRES.
1
HagCi.
DEUXIEME PARTIE. —Froîssart chroniqueur.
CHAPITRE PREMIER. — Tbaditiors littéraires ou Uai-
RAUT. — La langue des Francs el des Français. — In-
fluence du Nord sur le Midi. — Premières formes de la
liUéraUire. — Influence exercée plus lard par le Midi
sur le Nord. — Aliénor de Guyenne. — La Champagne.
— La Flandre. — Le Hainanl 3
CHAPITRE H. — Éclat de la Chevalerie. — La naissance
deFroJssarl coïncide aveclecommencemenl delaguerre
de cent ans. — Apogée de la chevalerie. — Son carac-
tère. — Courtois elchevaleureux. — Le litre de cheva-
lier recherché par les princes. — Bertrand du Guesclin.
— Jean Bouciquanlt. — Les cenl ballades. — Le séné-
chal d*Eu — Geoffroi de Charny. — Alliance des armes
el des lettres. — L'amour en chevalerie. — Exemples et
anecdotes. — Les perdrix d'Olivier de Uauny.— La dame
bleue de Chnndos. — Jean Bonne-lance et les dames de
Montferranl. - Lancelot de Lorris. — Agadinquor el Al-
sala. - Jupiter, Virgile (i Godefroi de Bouillon ... 13
CHAPITRE m. - Dëcadekce de la Chevalerie. — Mort
des chevaliers les plus illustres. — L'Angleterre sous Ri-
chard II. — Le conte de sir Thopas. — La France sous
i
— 346 —
Charles VI. — Le psautier de saint Louis. — Quelles
fiireiU les causes de la décadence de la chevalerie?— Les
mines. — L%'irlillerie - Causes plus immédiates de déca-
dence.— Corruption des mœurs. —L'or. —Chevaliers qui
se vendent et qui pillent. — Ruse et cruauté. — Mauvais
chevaliers, mauvais écuyers, mauvais valets. — Les
Grandes Compagnies. — Les princes égarés par de mau-
vais conseils. — Grossièreté et ignorance dts courtisans.
— Décadence des lettres. — La librairie de Charles V
remise aux Anglais par Saint-Yon. — Aymon de Pom-
royères et la comtesse de V«;ndôme. — Découragement
de Froissart. — Ses réflexions sur les merveilleuses for-
tunes du momie. — Abai.ssemenl de plus en plus ra-
pide de la chevalerie en France et en Angleterre. —
Philippe et Jacque de Hainaut. — Louis XI et le roman
du Petit Jeha mie Saint ré. - La noblesse sous Louis XI.
— Le livre du sire de la Tour-Landry et le Chevalier er-
rant du marquis de Saluées 54
CHAPITRE IV. — Froissart ÉTi:DtÉ cohue curoriqueur
— Mission du chroni(|ueur. — Exemplier et tnettre en
viémoire perpétuelle. — Comment Froissart définit les
qualités du chroniqueur. — Engin clair et aigu. — Itié-
moire et bonne soutenance. — Imparlialilé. — Objec-
tions. — La bibliothèque du Louvre. - Leduc d'Anjou.
— Le duc de Berry. — Le comte de Foix. — Le prince
Noir.— Mœurs dedivers pays.- Qualilc^s et défauts de di-
verses nations. — Les Anj^lais envieux. — Les Français
subtils. — Les Allemands convoileux. — Les Écossais. —
Les Espagnols et les Porliigais. — L'Italie. — La Flan-
dre. — Où se place Froissart? — Même impartialité sur
d'autres points. — Les nobles. — Les gabelles. — Les
communes- Le pape. — Le clergé. — L'imagination.—
Ce que Froissart entend par ce mot. — Alliance de Sou-
venir et d'Imagination 94
CHAPITRE V. — Caractère origiival des Chroniques. —
Éloge des clercs. — Froissart s'occupa-t-il d'astronomie?
— Auteurs grecs et latins qu'il cite. — Historiens de
ranliquilé. — Hérotlole. — Xénopbon. —Thucydide. —
~ 347 —
Ilisloriens et chroniqueurs du moyen âge. — École an-
glo-normande. — Villani. — Lopez de Ayala. — Jean le
Bel — Caraclère dislincl des diverses parties de son ré-
cil. — Jacques de Douglas. — La comtesse de Salisbury.—
Caractère original des chroniques de Froissart. - Il re-
cherche le titre d'historien. — Pourquoi il ne restera que
chroniqueur 139
CHAPITRE VI. - PROGRÈS DU STYLE ET DE LA LARGDB. —
Progrès iJiii slyle. —Froissart écrivait proprement et
vivement. — Absence d'art. — Images de la nature. —
Tableaux chevaleresques. — Oppositions et nuances. —
Maximes. — Aimable ironie. — Sentiment doux et com-
patissant. — Jugement de Fénelon. — Progrès de la
langue. — Les clercs du Hainaut fort habiles et fort
instruits. — La langue française en Angleterre. — Ro-
bert de Glocester et Gower. — Froissart employa-t-il
des mots étrangers? — Influence de Froissart sur la
langue. — Exemples 176
CHAPITRE VII. — Citations. — Récits qui joignent le mé-
rite littéraire à Timpartialité. — Mort de Chandos et de
Clisson. — Wat Tyler et Jean Desmarets. — Récils
moins sérieux. — La partie dVchecs de la comtesse de
Salisbury 207
CHAPITRE VIII. — Ikflcerge de Froissart comme crro-
iviQCEDR. — LMnfluencc de Froissart fut plutôt littéraire
que politique. — Imitateurs et continuateurs. — Résur-
rection des idées chevaleresques au xvie siècle. — Fran-
çois Ur, — Charles-Quint. — Henri VIII. — Ce mouve-
ment s'arrête à la mort de Henri II. — Jugements divers
portés sur les chroniques de Froissart 929
TROISIÈME PARTIE. - Froisiart poêle.
CHAPITRE PREMIER. — Formes poétiques. — Amour en
poésie. —Joyeuse mélancolie. — Dt'fautsdela métaphy-
sique du xiv« siècle. — Personnages allégoriques. —
Froissart composait ses virelais en aussi peu de temps
qu^on itiellait à les chanter 243
#■
RÉi^ MMib M cames — Lftmma»-
hl».— Ucoalerfe Wami<t. — Jac-
Mrtk 4«»r •!- W*rifpiy. — OiuiUrr
Iten Fraaer? - L" Pmiaitiâ amou-
ll'hanntmr. — La t'ritott aMmi-
— La flaiJoiiit i/e la tiaittt
— Le Tiaiuita la bmmmgK dm joli muùM
•ioireatr. ~ Le Joli Bv«-
- fecanri manyscfil Ji» iiorsiii de
l^ff OMOBrMiïr. - Le DU tin Hm
Umi itu Cheralal tfit lècrier. — Le
PtHmFhwim . ._ i
ClAFtTlIllL— >§■■■ ruktsoD iiigMis — Mcliadus.
— ■HbJt. le Chenlitf an Saleil <l"or. — DerUes de
fiwiMi 4e Paii d 4e Cbarlrs VI. - La Court de Xoy.
— UTMWTMMMWKE a
CHAriTlK IV. - latucHCB H Fio:ssART coa» rorn.
Alain Clwrtier- - Le d.ic d'Orléans j
APPEIBICI. Tradnclion (le Bnècr |>ar Charles d'Orléans 3